Comme promis, la cinquième fournée des Chroniques Sexagénaires. Pour les précédentes fouillez ci-dessous dans la home page... ou sur le FB Mario Morisi...


Automne-Hiver 1977 – ou comment le capitaine et le condottiere aux petits bras deviennent Biquette et Biquet et se font valoir dans le Souf des Oasis – leurs rapports avec les habitants, leurs élèves, les commerçants du lieu, et avec les petits profs de gauche...

Était-ce ainsi que les hommes d'ici vivaient ? Nous ne le savions pas encore mais Elle M. - que notre voisin Majid appelait Meriem¬, travaillait avec vaillance au Lycée Mixte et, pour le plus grand bonheur de nos parents morts d'inquiétude à 1600 km de là, nous en sommes revenus (jeu : à quel poème de quel auteur et à quelles chansons de quels interprètes il est fait allusion...).

 

Meriem travaillait, enseignait et vivait des moments uniques avec ses élèves après les heures de cours, en particulier dans les hammams où s'échangeaient pas mal de secrets. On imagine l'excitation des jeunes filles et des femmes du lieu : partager ces moments intimes avec une 'roumia' blonde aux yeux bleus, presque une féministe.

De mon côté je vivais de beaux moments en classe. Libéré des programmes et du diktat des académies qui peuvent rendre l'enseignement des langues fastidieux, je mets une méthode tout à moi au point. Je constitue un corpus de textes divers touchant à la modernité (éditoriaux, articles de journaux, extraits d'essai ou de romans) et je les propose à mes élèves, veillant à ce que le moins doués d'entre eux puissent y trouver de l'intérêt.

J'ai en tête une classe particulière, 'ma classe", les secondes B-2 avec qui je passe deux années scolaires.

Elle était emblématique de ce qui se passait quinze ans après la guerre d'Indépendance et trois avant l'irruption des Frères musulmans, du GIA et du FIS.

L'Algérie, qui se disait socialiste et anti-impérialiste, arabo-musulmane et laïque sous la protection du parti unique et de l’ALN , marchait sur une ligne de crêtes délimitée par l'officialisation de l'arabe comme langue officielle avec le maintien du français, la langue coloniale, un atout sur l'échiquier de la mondialisation : ligne de crêtes rendue acrobatique par la vitalité des dialectes berbères et des revendications kabyles et 'chaouïas'.

Si je prends le cas de ma Seconde favorite, c’est parce qu’elle était composée d'un huitième de fils et de filles de familles aisées, d'une large majorité de gamins qui comprenaient le français mais le lisaient et l'écrivaient mal, et d'un quart d'arabisants qui poursuivaient le double objectif d'avoir accès aux publications scientifiques qu'on ne pouvait trouver qu'en anglais et en français, outre que de comprendre la langue de l'ancien occupant, un infidèle installé sur le toit du monde.

J'ai le souvenir de l'excitation que je ressentais en saluant les quatre filles des premiers rangs à la gauche du tableau. En particulier Farida X et la Reine de Saba, une liane aux yeux de velours, gracile et intrigante, les chevilles déliés et ses mains dorées couvertes de bagues.

Reine de Saba est à peine exagéré, la jeune femme était la fille de celui que les envieux appelaient Hassan III, un homme d'affaires international proche du régime dont le domaine niché au pied de la Grande Dune sur la route de Touggourt n'aurait pas déparé les jardins suspendus de Babylone.

Ledit milliardaire, Djilali Mehri, troisième Algérien le plus riche après avoir été le premier, avait l'habitude de fêter l'anniversaire de sa maman à qui était dédié la propriété et le Palais, en invitant les coopérants qui travaillaient à la prospérité de l'oasis. Flattés comme des poux, les petites mains du Français langue étrangère accouraient pomponnés de frais pour profiter d'un luxe et d'une volupté miraculeux sur la place, et d'une collection d'œuvres d'art consacrés au désert qui aurait fait pâlir les plus aguerris des collectionneurs.

Y avait-il un lien de cause à effet, toujours est-il que la demoiselle Mehri, après s'être levée à mon entrée, me tend un billet en baissant les yeux. Son père avait entendu parler de ma compagne et de moi, et de nos méthodes créatives ; si j'en avais la disponibilité, que je me joigne à la délégation française, nous pourrions mieux nous connaître.

Fort bien, merci, honoré, mais Biquet et Biquette, les surnoms qu'Elle et Moi nous donnions dans l'intimité, n'avaient pas l'intention de cautionner la domination princière du monsieur ; encore moins la soumission de leurs collègues avec qui le courant passait mal ; ces prétentieux sympathiques, tous de gauche, se comportant avec mépris vis-à-vis des populations locales, les bonnes mal payées et les Arabes à l’hygiène douteuse, préférant les saucisson-Pastis parties aux moments à partager avec nos collègues arabes.

Le temps passe, Noël approche. Nous nous sommes intégrés. Les gens apprennent que nous n'avons pas de voiture, nous voient traverser Gahouatine, le quartier dit des tentes qui sépare la route de Touggourt de la médina par les dunes, et s'amusent de me voir les servir chez Dundouche, qui m'embauche pour rire, et m'append le nom arabe de l'ail, de l'oignon, des tomates, des haricots et des épices locales ; où encore chez Hamza le boucher, qui se moque de moi lorsque je confonds "guelb", le cœur, avec "kelb" le chien et qui invente pour moi un plat jamais testé "le guelb-el-kelb".

Il n'est pas rare que je m'assoie en tailleur à côté d'un vendeur de "doubara", une salade de pois chiches au piment et au vinaigre.

Ou que je profite des sérénades du "meddah", un bonhomme aux lunettes noires qui accompagne ses mélopée avec un violon à trois cordes.

Pour en revenir à la Reine de Saba, que notre refus poli d'aller vider des verres chez son père a excitée, j’ai l’impression qu’elle s’est mise à me regarder d'un drôle d'air, qu'elle et cette Farida, une Wixen aux chairs brunes en fusion, m'épient ; en un mot me chauffent pendant que je joue la comédie nécessaire et suffisante de l'enseignant du Français langue étrangère avec mon enthousiasme, mes blagues, mes envolées lyriques, mes croquis volants au tableau.

Le soir avec Biquette (de capitaine aux yeux bleus à Biquette, je vais perdre des lecteurs...) je n'évoque pas le sujet, j'imagine qu'elle a son propre hot club et qu'elle aussi peuple les rêves de ses étudiants à la nuit tombée.

Surprise un matin où nous abordons la question de la condition féminine en Europe… La présence conjointe de filles et de garçons, des ados pleins de sève, est inédite en ces lieux. Tension, frissons et réticences s’entremêlent quand au milieu de la récolte des idées au tableau, la riche héritière frôle la main que je viens de poser sur sa table et attire mon attention sur le billet qu'elle a plié à mon intention. Coup de grisou dans mon système nerveux ! L’impression que la Reine, l'atomique Farida et leurs dauphines lorgnent un endroit précis que la pudeur, dirait Brassens, m'interdit de nommer ici.

Impression confirmée par la teneur du poème que je parcours : un bijou d'érotisme brûlant, ambigu mais explicite, une histoire de fourreau soyeux qui attend.

M'agitant comme un puce, j'essaie de maquiller les effets du poème en me ruant d'un côté à l'autre de la classe pour récolter les notes prises par les élèves, avec l'idée derrière la tête de ne plus chausser mon jean à cru.

Étant d'un naturel fidèle (quand je vis en couple), je raconte ma mésaventure à Biquette qui me passe un savon. Si je tiens à ce qui fait de moi un homme, qu’il ne me vienne pas l’idée de butiner la flore locale.. Probablement jalouse de la concurrence, le capitaine m'entraîne illico dans notre chambre, se débarrasse de mes jeans et profite de la poussée hormonale qu’une autre qu’elle a provoquée, pour exploiter mon taux de testostérone de manière éhontée.

(A suivre)


 

Hiver 1977 : lorsque le Morisi d'alors s'immerge en Arabie avec délectation ; apprend à écrire de droite à gauche ; perfectionne l'usage de son palais et de sa glotte ; découvre Husayn-ibn-Sinna (fin du Xe siècle), Ibn Rushd, Ibn Arabi (XIIe siècle) et Ibn Khaldoun (XIVe siècle) ; enfin, après une nuit passée au sommet d'une dune, comprend que la voute étoilée ignore son existence, ce qui contribue à son exaltation provisoire d'être vivant.

J'ignore ce qu'en a conclu Meriem quatre décennies plus tard, mais je suis reconnaissant au destin de nous avoir offert deux édifiantes années de désert. Un émerveillement quand on pense aux moments que nous avons vécus chacun à notre manière.

Le fait est que nous étions d'une extrême réceptivité, comme deux enfants dans un magasin d'automates. La première chose que nous décidons, c'est d'apprendre à écrire l'arabe ce qui enthousiasme une de nos premières connaissance, un instituteur engagé dans la construction du socialisme et de l'amitié entre les peuples.

Je nous revois le premier jour dans notre pièce bureau à droite de l'entrée, installés au deux bouts de notre table de fortune, notre maître à la baguette entre nous : alif, ba, ta, tha... et nos stylos plume qui s'échinaient à reproduire les calligraphies de l'alphabet arabe et à lier les lettres elles : attention, pas le ‘del’ ni le ´rà, vous répétez : ´ alif, ba, ta, tha...´Non, Meriem, on ne dit pas 'al chems', le soleil, mais 'assemch', c'est une règle de grammaire avec le 'ch' et le 's'. 'Dhel", Mariou, avec le bout de la langue, pas "del" comme le ´d’ français.

Prêter sa gorge, ses dents, ses lèvres à une langue étrangère émeut les locuteurs natifs, des roumis qui apprennent l'arabe, ça fait plaisir’!

Je dois dire que j'adore la pratique des langues, prononcer la 'jota' à l'espagnole, 'smith's crisps' à l'anglaise, 'Voll Schmarz mein Herz' en allemand et bien sûr chanter 'la donna è mobile' comme un ténor de la Scala ou du théâre Reggio de Parme.

Des sons d'une langue au sens qu'ils véhiculent, il n'y a qu'un pas auquel je m’essaie de bon cœur. Farid, Mongi, Pedro, son ami syrien Faouzi, m'ont parlé des piliers de la pensée arabe, de la manière dont un calife éclairé, peut-être Sal-ed-dinne, a interdit qu’on détruise les trésors des bibliothèques de Constantinople quand les troupes arabes ont mis fin à la suprématie de la Rome d'Orient de manière que les textes fondateurs d'Hippocrate, de Platon, d'Aristote et bien d'autres ont pu féconder la pensée des savants arabo-musulmans de Bagdad, Damas, de l’Andalousie et du nord de l'Afrique.

Il s'appelait Ali, il était prof de littérature arabe au lycée et il avait étudié à Paris. C'est à lui que je m'adresse pendant la pause de 10 heures au lycée. Un jour je m'approche de lui un peu dépité : j'essaie d'inculquer à mes terminales la méthode de Cicéron qui permet d'exposer un problème et de le discuter sur le mode thèse-antithèse-synthèse, mais pas mal font une sorte de rejet que je ne comprends pas.

Ali, un bonhomme imposant avec son visage chocolat et sa moustache noire n'est pas surpris. L'Oriental n'aborde pas les problèmes de cette façon, il constate le réel à un point donné, il en examine les contours, il en développe les aspects, pose le résultat et constate le réel à un autre endroit et à un autre moment. Quand il a exploré l'essentiel du sujet, il relie les spirales et tâche d'en tirer une conclusion provisoire. Qui évolue dans le temps.

Éberlué et un peu perdu, je file dans l'échoppe poussiéreuse qui sert de librairie au milieu de l'avenue marchande et je demande au préposé, un monsieur curieux avec un bonnet à la Geha, ce qu'il me recommande en français parmi les grands penseurs arabes. Il est désolé de ne pas avoir grand-chose mais il m'encourage à fouiller dans le catalogue de la SNED, la société nationale d'édition algérienne. Pour le remercier j'achète un épais bouquin intitulé "Les Ikhwan-as-Safa", les Frères de la Sagesse, un pilier de la cosmogonie des Soufis, ces mystiques venus de la péninsule arabique avec les Yéménites qui auraient fondé l'oasis après avoir été chassés par un Calife.

Subjugué par cette version islamique du Talmud, une description hallucinante de l'univers de ses composantes physiques et spirituelles, je pioche dans la réserve du libraire et je mets la main sur le ´Traité de l'Amour ´ d'Ibn-Arabi et j'en tombe raide tant la trajectoire de vie et de l'esprit de ce penseur fondamental évoque les figures de Saint Augustin, un berbère de naissance, et de Saint François. Pour lui l'homme doit vivre par et pour l'amour, les plaisirs esthétiques, sensuels et sentimentaux étant les balises qui indiquent les chemins qui mènent à Dieu, qui est l’accomplissement de l'Amour pur et absolu.

Ne vous inquiétez pas, Meriem et moi continuons de nous lutiner, le peu d'étoffe que nous portons sur nous facilitant nos effusions.

Je continue d'expérimenter des méthodes en français langue étrangère. Je vais voir un match de foot amical sur un terrain balayé par le vent. Nous invitons une armée de copains à manger de la pasta ; nous lions chaque jour davantage avec Majid, sa femme Zouzou et leurs enfants, dont l'époustouflant Hamza…

Mais le capitaine me le signale un matin : je nous fais une crise mystique ou quoi ? J’en suis où à noircir des montagnes de pages en silence au lieu de l'accompagner chez nos amis, de fréquenter Hadj Karoui et de prendre l’apéro à l'hôtel du Souf…

C'est Ibn Khaldoun que je découvre après quelques autres. Farid m'en avait parlé, l'auteur des "Prolégomènes à l'histoire de l'Humanité" étant un pionnier de l'ethnologie et de la sociologique, une auteur capable de prétendre au XIVe siècle que l'homme et les sociétés humaines sont les enfants des conditions dans lesquelles ils évoluent et la conséquence de leurs vices et vertus.

Si crise mystique il y a eu, elle provenait de notre environnement. Comment faire autrement quand on se lève et que les couples sont couvertes de neige, un événement inouï depuis des décennies.

Quel enchantement, le silence absolu et la voute étoilée lorsque vous tiriez une couverture au sommet de la Grande Dune, posiez votre main sur la poitrine de l'autre pour la sentir vibrer et leviez votre Nouwas, une bière intitulé à un mystique soufi - Bon sang ! Qui l'emporterait du beat palpitant dans nos poitrines ou du silence glacé du firmament au-dessus de nos têtes ? Qui aurait le dernier mot du pas de l'homme dans le sable ou du vent qui méprisant l’efface ?

Me reste de ces intuitions intimes cette vision d’un enfant en bas-âge qui progresse à quatre pattes sur le fil d'une crête dont il ne voit pas le bout sous un ciel bleu noir d'où se sont échappées les étoiles. Il lève la tête et sans que je sache pourquoi se met à fredonner une comptine…

En attendant que je négocie l'existence ou la non-existence d'un Dieu, Majid pousse la porte de notre petite pièce à droite de l'entrée et me dit qu'il va me présenter Ammar, un inspecteur des douanes, ‘Prise-d'air’, le patron de l'auto-école et Ali, un èquipier du temps de l'OEO, la meilleure équipe de foot du désert trois ans plus tôt.

(A Suivre)

1977-78 : Le retour de l'Ombilic de la balle ou lorsque le Morisi d'alors devient Keegan et contribue aux victoires du CRBEO, l'équipe de foot de l'oasis, affrontant voyages interminables, vents de sable inopinés et lapidation sommaire au point de devenir Hama Mariou...

Ceux d'entre vous qui n'ont pas d'atomes crochus avec le ballon rond vont faire la grimace, mais le démon du foot, tapi loin de moi depuis mon dernier match avec les jeunes de Solihull à Besançon, me prit à nouveau aux tripes à El Oued, et je ne pus pas grand-chose contre lui.

Le responsable de ma rechute avait pour nom, Majid, notre voisin, chauffeur à la société nationale hydraulique et ancienne star de l'Olympique d'El Oued, que le ministère des Sports venait de dissoudre et de refonder sous la houlette d'une société nationale, la Sonatrach, ou la Sonaryah, j'ai oublié - car à partir du moment où ce traitre me présenta comme un international junior et un joueur de niveau supérieur, le CRBEO ne lâche plus la prise et les dés sont jetés, je dis oui.

Le championnat allait commencer dans un mois et je devais me présenter à Sheikh Samir, un Égyptien qui avait joué en seconde division dans son pays et qu'on avait nommé entraîneur. Je n'avais pas à m'inquiéter pour le niveau de mes futurs partenaires en orange-et-noir, ils étaient parmi les meilleurs du sud-est saharien et nous serions les grand rivaux de Biskra pour le titre.

La perspective de jouer à nouveau au ballon m'avait-elle enchanté ? Qu'en pensait le capitaine qui avait ses propres occupations et faisait de l'équitation dans les dunes ? - Toujours est-il que je fouille dans mes bagages et que j'en sors un maillot de Chelsea rapporté d'Angleterre, un short trop grand pour moi, des bas trop longtemps abandonnés aux mites et une paire de crampons moulés.

Ma prise de contact avec le club est un pétard mouillé. J'ai cru comprendre en lisant un placard à la mairie que les footballeurs désirant s'inscrire devaient se rendre dans une oasis voisin pour la première séance de sélection. Surpris de me voir arriver, Ammar, le président et Ben Azza, notre prof d'arabe, se confondent en excuses. Cette session est réservée aux jeunes et aux joueurs de seconde zone. Ils m'appelleront quand les ‘vedettes’ seront convoquées, En attendant je pouvais m'entretenir physiquement.

Mon premier souci en attendant qu'on me convoque concernait la surface de jeu, des plateaux de sable salé facilitant les rebonds, accélérant le jeu et menaçant de vous dévorer la peau des cuisses quand vous perdiez l'équilibre.

L'autre souci tenait aux déplacements qu'il faudrait effectuer pour disputer ces matchs entre El Oued, les oasis environnants, mais également Biskra, la cité rivale et honnie, et une série de douars perdus dans le sud des Aurès. Inch'Allah !

La première fois que mes futurs équipiers eurent l'occasion de voir le genre de joueur que j'étais, ils en furent étonnés, en premier lieu Sheikh Samir, le numéro 10 qui dirigeait l'entraînement. Je me rappelle ses exhortations en arabe égyptien : ´kwaïss, Mariou’ (bien Mario)- ´alla-möchte-rigel’ (sur la pointe des pieds), ´heftakh chouaïà "allonge un peu", ´liff, liff !´ (shoote, shoote).

Disons que j'en ai fait un max. Ballon soulevé de la semelle du droit sur le gauche, ballon levé, tik-tak-tik-tak, ballon haut dans les airs, amorti en porte-manteau du droit, ballon coincé entre le coup de pied et la semelle, reprise des jongles avec de l'effet, coupé, puis slicé, épaule droite épaule gauche, tête, nouvel amorti, dribble derrière le pied d'appui, et passe de 30 mètres dans les pieds d'un partenaire : Majid était fier de moi : vous avez vu le gars que je vous ai amené, les Biskri n'ont qu'à bien se tenir !

Nous avions une équipe aux petits oignons, la meilleure avec laquelle je n’avais jamais joué à l'exception de la Sélection du Jura cadet et de l’équipe de l’Université qui manqua battre Metz en 1973.

Disposés en 4-3-3, nous nous appuyions sur un duo composé de Krima (trapu, vif, doté d'une détente remarquable) et d'Abdelhafidh, un semi-nomade dont la famille habitait à la lisière d'El Oued sur la piste qui conduisait en Libye, et qui traversait le terrain balle au pied sans même sans rendre compte.

À droite de la défense, il y avait Majid qui était un diable, impossible à passer et quel spectacle ces coups de ciseaux !

En attaque, nous pouvions compter sur Sheikh Samir, un technicien physique qui se regardait un peu trop jouer ; et sur une paire d'ailiers vifs comme la poudre, Nourredine, le petit lutin et Lazhar la gazelle. Je pris vite place au milieu du terrain où je finis par jouer meneur de jeu reculé, la quasi totalité de mes coéquipiers se souciant du tiers comme quart de défendre quand nous perdions la balle.

Jamais je n'aurais cru retrouver la passion de jouer. Incroyable les footings de 15 km que nous faisions dans les dunes, stupéfiant le nombre de spectateurs le vendredi après-midi et le tintamarre des darboukas et des zornas sur le talus entourant le terrain en stabilisé : un raffut que je n'avais jamais entendu à Tavaux ou à Besançon.

Cette année-là nous sommes en Régionale, c'est la première saison de la réorganisation du foot algérien. Nous survolons notre poule, ne perdant qu'une fois à Biskra, l'ennemi juré, 0-2 je crois.

Une partie de plaisir ? Pas tout le temps. Le jour du premier match à 250 km de la Daïra d’El Oued, je poirote de 5 heures du matin à 10 heures avant qu'Ammar ne descende du car et me fasse monter avec mon sac de sport.

Il n'est pas rare que le trajet dure quatre à cinq heures et que nous rentrions tard dans la nuit. Nous devons plusieurs fois nous accroupir sur le terrain pour cause de vent de sable. Le bruit courant qu'un pro français joue avec "les mangeurs de poissons de sable", on me baptise Giscard, ledit président soutenant le Maroc dans la crise qui oppose ce pays à l'Algérie.

Lors d'un match à l'extérieur, sur un terrain en terre battue entouré par un très haut grillage, on s'en prend à ma mère et à toutes les femmes de la famille. Chargé de tirer un coup-franc, je m'éloigne du ballon et je m'adresse au gars en chèche qui en a après moi, lui apprenant sue j'ai voté communiste à la Prédentielle de 74. Tout le monde rigole jusqu'à ce que Samir égalise de la tête sur un corner que je frappe à la dernière minute. Victoire 1 à 0 in extremis : fureur de nos adversaires, fuite folle hors de la cage, roses des sables et morceaux de gypse qui volent en direction de nos vestiaires puis de nos voitures ; déboulé à 150 à l'heure des cinq taxis loués par le directeur sportif et voyage de retour facilité par un nombre impressionnant de louanges à Dieu.

La vérité, c'est que nous sommes excellents et que notre popularité grandit, nous sommes la fierté du Souf. Le président est généreux, il offre des primes en cachette, il finance le hammam après les matchs… On me paie mes bières.

Souvenir amusant : je sors du hammam en gandoura bleu clair et je blague avec mes coéquipiers, je suis noir comme un pruneau, survolté et hirsute. Une touriste belge descend d'un Pullman et dit en me montrant du doigt : "Vous avez vu comme ils sont gais ces Arabes ?"

Dire que je suis heureux est un bas mot. On m'invite à des mariages, on m'accepte à un enterrement, on nous fait goûter la meilleure "mloukhiya", de la tête de mouton au henné ; on m’apprend à cuisiner les "matabigs", des galettes de semoule farcies à la sauce tomate, épices et carotte. Pour couronner le tout je passe de Keegan, le surnom qu'on m'a donné en raison de ma touffe de cheveux noirs, de mon numéro 7 et de mes frappes giflées, à "Mariou" et même "Hama Mariou" : Mohammed Mario en parler du Sud. Évidemment derrière le démon du foot se cache la fée Accident qui veille au grain quand on se croit tout permis. Pas de souci, on en parlera bientôt.

(A suivre)

1978 – Une année étrangement contrastée pour Biquette et Biquet devenus Meriem et Mariou – les allées et venues en France, la montée des Frères musulmans, les tensions entre coopérants occidentaux et orientaux, l'installation de l'ami fraternel et de sa famille, tandis que la route de Touggourt ne désemplit pas...

Nous étions les seuls coopérants français sans voiture et cela était handicapant quand on pense qu'il y avait quatre kilomètres entre notre villa et la mairie, davantage encore si l'on voulait se rendre au cœur de la médina. Cela nous coûte de quitter notre havre de paix mais nous faisons un aller-retour à Dole le temps de saluer nos parents et d'acheter une R-6 qui va nous donner du souci du fil à retordre.

À notre retour, nous reprenons la routine mais quelque chose a changé au lycée où la tension monte entre les profs originaires d'Irak, de Syrie et d'Égypte ; suite à l'invasion du sud-Liban par l'armée israélienne et au comportement du rais Anouar-as-Sadate qui, las de voir son pays payer seul le tribut de la guerre contre I'Etat juif, s'est rendu à Jérusalem et négocie un accord de paix avec Menahem Begin.

C'est le tollé dans les pays arabes, y compris en Algérie. Au lieu de calmer les esprits, certains enseignants du lycée prônent la violence devant leurs élèves qui sont aussi les nôtres, au point que je dois m'exprimer en classe : en tant que citoyen du monde, je ne supporte pas que des adultes, depuis Jérusalem, Paris ou El Oued, appellent à la haine alors que les jeunes gens auxquels ils s'adressent se ressemblent comme deux gouttes d'eau, étant les uns et les autres des fils d'Abraham. Curiosité, j'y ai mis tant de ferveur que le meneur des arabisants en burnous s’approche de moi, me parle de 'colère sainte' et me prie de réciter le "chedded Allah" qui peut sauver les impies de l'Enfer.

Sillonnant l'oasis à bord de notre R-6 brinquebalante (sans l'ami garagiste de Majid, on aurait perdu le moteur), Biquette et moi renouons avec nos activités : le capitaine et ses cavalcades dans le désert, moi entre les bars à bière et les terrains de football.

La fin de notre première année scolaire arrive et nous rentrons en Franche-Comté où nos parents nous font la fête. Meriem a été adoptée par ma mère, je fais de mon mieux pour amadouer Pierre, mon beau-papa, qui me trouve bonnard et m'entraîne dans ses expéditions de quilles et les fêtes patronales. La maman est quant à elle rassurée, j'ai pris soin de sa fille que je n'ai pas vendu à un trafiquant de femmes à Tanger ou à Marseille. La grand-mère m'adore, je vais soigner les poules avec elle quand je ne joue pas au foot avec son petit-fils Patrice, qui me confond avec Mario Kempès, la star argentine qui s'apprête à remporter la coupe du monde 78 organisée par la dictature militaire de Videla.

La suite va vous étonner. Sans doute vous rappelez-vous le quatuor des filles de Molinges, qui avait pris soin de mon instruction sexuelle (Joëlle, Marie Christine, Isa...) Eh bien Evelyne, la quatrième mousquetaire, me demande si le capitaine et moi nous sentons de tenir leur hôtel-snack-bar pendant qu’elle et son chéri se reposent de 4 années de soucis en Afrique. Ca ne sera pas dur, sa maman nous aidera.

Incroyable mais vrai, le capitaine et son mec se retrouvent tenanciers en face de la gare de Belfort, et ce pendant deux mois.. Elle était pas belle la vie ?

Mon père a longtemps regretté de ne pas m'avoir appelé Modeste, mais je voud le donne en mille le couple de choc que nous constituons. au prix de journées de 18/20 heures, assure l’occupation et l'entretien de la douzaine de chambres de l'hôtel, fait tourner le snack, n'a aucun problème avec la clientèle tardive du bar, grâce à Lui qui amorce la pompe des tournées de bière de luxe avec les chauffeurs de taxi et une communauté de Serbo-Croates à qui il parle de Skoblar, Galic, Jusufi et Sekularac, les stars du foot yougoslave des années 60. Bref, nos amis, à leur retour, ayant bouclé les comptes, nous attribuent une prime exceptionnelle qui rassure nos conseillers bancaires.

La rentrée 1978/79 n'est pas banale pour la bonne raison nous avons convaincu Jean Paul, l'ami fraternel, de laisser tomber le notariat et de venir nous rejoindre dans le désert. Consternation de la Maman, qui avait eu du mal à accepter Josette, une gauchiste, et qui avait en tête les horreurs de la guerre d'Algérie et ces infidèles en turban qui priaient le mauvais Dieu.

Plus de pondération chez le Papa, un chef d'entreprise charismatique pour qui les enfants mâles devaient faire leurs leurs preuves et qui avait commandé un bataillon de Spahis, je crois.

Jean Paul et Josette n'arrivent pas seuls, ils ont avec eux Marie et Samuel, leur dernier-né.

De septembre à janvier nous habitons ensemble et il y a des matelas partout : dans le salon, dans la chambre bureau, dans note chambre et dans la courette en sable de derrière.

Ca n'est pas terrible pour l'intimité mais on rigole beaucoup et Jean Paul a l'occasion de rencontrer Majid, les buveurs de bière du CRBEO et les visiteurs français, susses, colombiens qui défilent et profitent des largesses de ce couple de félés qui passe son temps à organiser des noubas..

La deuxième saison du CRBEO commence sous le signe du sérieux. Ammar, le directeur sportif, par ailleurs officier de police, veut à tout prix que nous montions en Division 3. Cheikh Samir est contesté, une affaire de primes accordées en cachette, Les anciens menacent de faire grêve, Majid démissionne.

Jean-Paul se joint à l'équipe mais après une entrée en matière fulgurante (3 buts sur les 4 qu’on marque en amical) il est rappelé à l'ordre par son capitain aux yeux bleus à lui, qui n'a pas l'intention de s'occuper de Marie et de Samuel pendant qu'icelui court le désert après un ballon.

Politiquement, la situation s'envenime. L'invasion du Sud-Liban par Tsahal rend la cohabitation difficile entre les tenants de la destruction d'Israël et ceux qui n'en peuvent plus d'une guerre israélo-arabe qui menace d'être perpétuelle. Cette effervescence permet aux leaders locaux des Frères Musulmans : des salafistes qui prônent la substitution de la constitution algérienne par la Chariah - de miner les esprits et d'installer leurs mosquées officieuses dans les quartiers, y compris 150 mètres derrière chez nous. Ce qui passe mal avec les traditionalistes des Zaouïas, ces monastères locaux, dont les Oulémas n'acceptent pas que des impies qui avaient passé leur jeunesse à des activités impures : alcool, adultère, sodomie, trafics divers, drogue, corruption, leur donnent des leçons de conduite et veuillent interpréter la Sunna et les Hadith à leur place.

Le Mariou que je suis ne comprend pas tout tout de suite. Il se saoule lui-même de son importance ; il explique tout à tout le monde et, dès que la maison se vide, joue les auteurs inspirés par qui, allez savoir ? puisqu'il panache l'étude des sourates courtes, les manuels traitant de l'implantation arabe dans le Maghreb, la lecture des poèmes du Persan Omar Al-Khayyam ou du soufi Abou Nouwas, avec 'Il Calcio Minuto per Minuto', l’émission de la Rai qui raconte le championnat d'Italie de football le dimanche après-midi.

C'est une évidence avec le recul : les nuages s’amoncelaient et les rares oiseaux de l'oasis volaient de la gauche vers la droite. Dominique, une nouvelle arrivée, ne suit aucun conseil et laisse libre cours à ses théories sur l'amour libre, convolant avec un pharmacien algérois qui lui rend la vie impossible.

Un soir Majid nous invite Meriem et moi sur une terrasse où se ‘divertit’ la fine fleur des notables du lieu : un célèbre médecin, le commissaire principal, le pharmacien arrivé d'Alger et un homme d'affaires, tunisien peut-être. Majid voit le coup venir. Il recommande à Meriem de surveiller son verre et nous quittons la terrasse plus tôt que prévu.

Au rang des sales signes, la voisine de derrière, qui est devenue la copine du capitaine, appelle au secours, crie beaucoup. Nous allons voir ce qu'il se passe. Son mari qui la bat l'a menacée avec un couteau. Je vais voir le commissaire et je lui fais part de ce que j'ai vu. Il me regarde d'un drôle d'air et me félicite d'avoir réagi en honnête homme ; cela dit il est occupé.

Cette deuxième phase de notre installation en Terre d’Islam est riche, très riche. Meriem est initiée aux arcanes de la vie sensuelle de ses commères de hammam : on rigole bien quand les hommes sont à Hassi-Messaoud. Commodes, les gynécées "haram" aux hommes. Enfin pas à tous, ça bourrique dur quand le chat n'est plus là.

Dans la même veine, le petit prof aux sourcils noirs qui se rejoignent m'en raconte de belles. Il s'est trouvé une infirmière qui est magique du côté de sa porte étroite, seul moyen de ne pas tomber enceinte en s'éclatant, n'est-ce pas ?

Un après-midi où je n'ai pas cours, je fuis l'agitation de la route de Touggourt pour affiner ma compréhension des Frères de la Sagesse en sirotant une bière, quand je vois - ou crois voir - Farida la Bomba sortir d'une chambre qui donne sur la piscine de l'hôtel…

Dans ma rêverie elle tangue et m'entraîne dans une chambre. Me faisant tourner comme on fait tourner un mannequin sur un socle pivotant, elle la fixe, la fait grossir, la rend énorme. L’humecte, la pétrit et l'avale de nombreuses façons, avant de me pousser défait dans le couloir où elle me maudit car jamais plus ne serai homme sans sa permission ; cela que mes putains le sachent...

Comme je délire en plein soleil, je lâche les Frères et je vais prendre une douche glacée.

(A suivre)

Mario Morisi, né le 1er janvier 1951, mort le 22 décembre 1978 dans le Souf des Oasis ; maudits soient deux chameaux, la kachabia d'un chauffeur d'autocar et la caillasse du Chott El Melghigh : ou comment Allah le tout-puissant a rappelé le président Boumedienne à lui mais a laissé Hama Mariou à l'affection de ses proches...

Ce n'est pas un vendredi (le dimanche musulman) comme les autres. Une pleine voiture de copains vient d'arriver de Besançon et les préparatifs vont bon train pour Noël et le jour de l'An, qui se trouve être l'anniversaire de l'auteur de ces lignes.

C'est aussi le jour d'un match capital du CRBEO qui doit battre l'équipe d'un douar perdu au sud des Aurès pour conserver la tête du championnat et tenir à distance Biskra dans la course à la promotion en D-3.

C'est à pied avec mon sac de sport que je me rends à la gare routière, une manière d'éliminer le couscous de la veille. Je glisse mon sac dans la soute et je m'installe au premier rang côté allée après la porte.

Comme on attend les retardardataires habituels je me plonge dans la lecture du France Foot qui annonce le plébiscite de Kevin Keegan au Ballon d'Or.

La route promet d'être longue, il y a plus de 350 km à parcourir ce vendredi-là et la perspective d'un match de chiffonniers contre les Chaouis d'un bled perdu au sud de Khenchela.

Comme chaque vendredi de match, nous nous arrêtons prendre le thé à mi chemin de Biskra. Assis à la table d'Ammar, le directeur sportif, et d'Ali, une légende locale, nous parlons de choses et d'autres. Autour de nous les juniors qui jouent en parallèle de l'équipe première et mes coéquipiers : Krima le capitaine, Saddok le gardien amateur de kif, Cheikh Samir le Pharaon au port de prince et tous les autres.

Nous repartons, j'ai toujours France Foot en main quand une ou deux minutes après que nous sommes repartis, le conducteur note la présence d’une paire de dromadaires sur la chaussée ; sort la main qu'il vient de plonger sous sa kachabia pour en sortir du tabac, la repose sur son volant, plante sa roue avant droite dans le talus, freine, dérape dans les cailloux et nous expédie cul par dessus tête !

Je n'ai pas le temps de grand-chose, je lâche France Foot, je me mets en boule, je protège ma tête de mes mains jointes et je ferme les yeux. Le car tangue avant de s'immobiliser sur le toit.

J'ai peu de souvenirs fiables de ces instants. Je me rappelle que c'est sauve-qui-peut-la-vie et que mes camarades ne pensent qu'à sortir de la nacelle et à se mettre à l'abri avant qu'elle ne prenne feu, qui sait..

Je n'ai pas perdu connaissance mais les instants qui suivent sont comme qui dirait stroboscopiques : moi allongé sur le plafond et piétiné par mes coéquipiers, moi rampant pour sortir le dernier, moi me redressant et faisant l'inventaire de mes jambes, de mes bras, de ma tête surtout. Autour de moi, un spectacle presque comique : ceux qui détalent dans le désert, d'autres se secourant, priant dans la direction de la Mecque, chantant à tue-tête ou demeurant comme ahuris tandis qu'Ammar, un ancien de l’ALN, vérifie que personne n'est resté coincé sous l'autocar.

Ammar panique quand il constate ma disparition, car me rendant compte que ma main gauche a explosé, que j'ai le nez cassé et une côte proche de ma colonne comme morte, j'arrête la 4-L cabossée d'un fellah qui passe par là et je le prie de me conduire à l'hôpital le plus proche qui se trouve à Biskra, à une heure et demie de route.

Le malheureux est comme paralysé mais il remet le contact et nous voilà partis vers le nord.

C'est ridicule, mais c'est moi qui le rassure, je lui parle, je lutte pour ne pas tomber dans les pommes. J'ai un gros problème, ma main saigne abondamment et je crains de m'évanouir avant d'avoir communiquer que je ne suis pas à jour de mes rappels contre le tétanos.

Autre dilemme, garrot ou pas garrot, serré ou pas serré ?

Les cent kilomètres me paraissent interminable. Je pense au capitaine, à Jean Paul, aux amis venus nous visiter.

Nous arrivons à l'hôpital, on veut m'allonger sur une civière, je refuse, j'ai un côté John Wayne ou Gary Cooper ; bon j'ai la tête qui tourne et la main gauche en charpie, mais il y a eu pire.

Le chirurgien qu'on a dû sortir de table est polonais et disons que ça se sent. Il me questionne en anglais-allemand saupoudré de quelques mots français et il passe à l'attaque. Me tâte le nez, me demande à quel endroit du dos j'ai mal, avant de se jeter sur ma main gauche qui est dans un foutu état. Il la désinfecte, en retire les grains de sable, le goudron et les brins d''alfa et passe aux choses sérieuses en me parlant de l'équipe nationale de Pologne et de Tchaikovski qui est russe mais qu'il adore.

Ce que je vois à travers la fenêtre de gaze qu'il a posée sur ma man n'est pas ragoûtant. Il m'explique que le tendon de mon pouce a été sectionné et qu'il va remonter le long de mon avant-bras pour le récupèrer et le remettre à sa place, quitte à faire un nœud pour qu'il ne se rétracte pas. Il y parvient en claquant de la langue, il ne sera pas obligé de remonter jusqu'au dessous de mon coude. Il donne la consigne à l'infirmier qui arrive à peine de nettoyer mes plaies et il retourne à ses agapes, bonne chance, bon séjour en Algérie.

La suite est moins primesautière. Allongé dans une salle commune où une douzaine de patients gémissent et se plaignent, je prends conscience de la situation m. J'ai le nez cassé et très mal aux côtes au niveau du cœur.

Passé l'état de choc et l'insensibilité qui l'accompagne, je prends peur. On ne m'a pas fait passer de radio, ni de scanner. Que sait-on d'une éventuelle hémorragie interne ? La tête, ma tête qui a heurté une barre d'appui au niveau du rocher, on l'avait examinée ?

La suturation de ma main accomplie, mon nez se met à pisser et l’infirmier vient l’obturer avec des mèches. Parfait mais ça ne met pas fin à ce que le doc qui me visite deux heures plus tard appelle "épistaxis", le sang se mettant à couler au fond de ma gorge, formant des caillots et me forçant à rester éveillé pour ne pas étouffer.

Il y a le souci de prévenir Biquette et l'ami fraternel qui ignorent que j’ai survécu mais que je suis en train de mourir d'une hémorragie cérébrale non détectée.

L'angoisse n'a pas de fin, alors que j'essaie de convaincre l’infirmier de prévenir chez moi, un brancard surgit poussé par trois blouses vertes affolées : un motard qui hurle à la mort et qu'on emmène au bloc.

Il est des minutes qui comptent pour des journées, les images de l'accident me reviennent comme dans les mauvais films ; ça me lance du côté de ma côte brisée ; j'ai un problème cardiaque, c'est sûr.

Trou noir puis réveil en sursaut quand mon estomac libère une gerbe de glaires et de sang coagulé. L'infirmier de garde se précipite ; on m'entraîne dans une chambre Vip, on me passe sous la douche.

On me recommande surtout de rester tranquille, j'ai perdu pas mal de sang (deux litres, trois litres, on a combien de litres dans le corps, docteur ?).

Je ne veux plus m'endormir, mon nez ne saigne plus mais j'ai mal dans le dos, ma main tient du ballon de hand camphré et mes tendons sont à vif.

Meriem et Jean-Paul ont été prévenus, ils sautent dans une voiture pour voir dans quel état je suis, si je ne suis pas mort, qui sait ?

Je les vois arriver comme Marie et Joseph les rois mages. Le capitaine est en larmes, Jean-Paul est rassuré, je suis entier, il rigoke ; quand ils repartent, j'ai l'impression que je ne les reverrai jamais, qu'une infection à staphylocoques va m'emporter, qu'un anévrisme vient de péter quelque part du côté du lobe frontal..

La nature et mes parents m'ont doté d'une aptitude à la résilience comack. Quand les événements s'en prennent à moi, je me rebiffe : on refuse un des mes manuscrits, j'en entame un autre ; je manque un pénalty, je marque sur coup-franc ; je me blesse, je bats des records de guérison. - Bref, j'accepte de passer 48 heures sous surveillance et je signe une décharge : ne pas mariner longtemps au paradis iatrogène !

Je n'ai plus aucun souvenir de la manière dont on me rapatrie le lendemain de Noël. Tout ce que je sais, lorsque Biquette m'apporte mon petit-déjeuner au lit,, c'est que Boumédienne vient d'expirer, ce qui fait dire à un Soufi passé à mon chevet qu'Allah existe puisqu'il a débarrassé le pays de son dictateur et qu'il m'a gardé en vie.

Parmi les visites que je reçois le jour de l'An, il y a celle d'Ammar qui me recommande de récupérer calmement et tant pis si le match décisif contre Biskra est prévu dans quinze jours.

Piqué au vf, je lui fais le serment que - je ne sais pas comment ni quand - mais je serai sur le terrain contre les infâmes Biskri. Il me tape sur l'épaule avec amusement et me repond Inch'Allah.

Une semaine plus tard, le pays apprend que les manifestations sportives et culturelles sont reportées pour cause de deuil national, ce qui me laisse une chance de me remettre sur pied : qui vivrait verrait…

(A Suivre)

Premier semestre 1979 : les ombres au tableau, la leçon du maître du vent, la résurrection de Hama Mariou et une fuite improviste en Italie

Les amis lectrices et lecteurs qui n'ont aucune fascination pour le désert peuvent être rassurés, il n'y aura eu que six mois et demi entre l'accident de car du CRBEO et le moment où la R-6 beige de Biquette et de Biquet monterait dans un ferry à destination de Livourne.

Six mois bien remplis, six mois équivoques avec de grands beaux moments et des instants à la lisère du dramatique, voyons voir un peu.

Premiers jours de l'année 79 ; Haouri Boumédienne, le libérateur de l'Algérie avec ses compères du FLN, meurt d'un mal étrange contracté lors d'une ambassade au moyen orient. On croise des véhicules et des uniformes militaires un peu partout en ville.

Elle M, Meriem, le capitaine ou Biquette, selon , essaie de de me dissuader de jouer le match qui va décider de la montée du CRBEO, six semaines après mon accident. Va pour le nez cassé et pour la plaie sur le dos de la main qui n'est pas infectée, mais pas pour la côte brisée à cinq centimètres de la colonne vertébrale quand on sait que le supporteur assis à côté de moi a été transféré à Constantine et qu'il risque la paralysie à vie.

Immobilisé le temps que nos amis bisontins rentrent en France, j'ai le temps de cogiter. Doit-on rester une année de plus à El Oued, puisque le proviseur nous a appris que nos contrats seraient prolongés pour l'année 79/80.

Biquette ne semble pas chaude. Passé l'enthousiasme de découvrir un monde radicalement nouveau et de convaincre plusieurs pères de ses élèves de les laisser passer leur bac et de remettre à plus tard leurs mariages, elle se laisse envahir par le genre de blues qui lui a pourri la vie du temps de l'avenue Carnot et de la Madeleinen au point qu'elle profite de la venue du consul de France pour le draguer, se saouler et tomber de la terrasse de chez Christiane pour atterrir un étage plus bas et me faire passer une nuit d’angoisse en attendant qu'elle sorte du coma ; avant de passer deux semaines à déraisonner.

Côté 'ombres au tableau', il y a ce vendredi que nous nous apprêtons à passer de façon crapuleuse lorsqu'un fracas de tôle emboutie sort la route de Touggourt de sa torpeur avant que l'on découvre une coopérante prisonnière de son volant, la hanche et le bassin fracturés.

Dans la catégorie mauvaise limonade, il y avait cette voisine et ses enfants en bas-âge que le capitaine et l'épouse de Jean-Paul essayaient de protéger de son mari. Une solution : demander le divorce. Plus facile dire qu'à faire, une source de tracas probablement.

Les parents de Mariou avaient fait le voyage et aller les chercher à Dar-al-Beidha, l'aéroport d'Alger, avait été une aventure, la suspension de la R-6 achetée un an plus tôt ayant cédé en plein désert.

Je passe sur les péripéties mais nos amis Soufis avaient été émouvants, ils avaient honoré mes parents comme des membres de leur famille, le plus beau moment de la vie de ma maman comme elle me l’avouera 30 ans plus tard avant de mourir.

J'eus personnellement l'occasion de vivre un moment magique. Abd-al-Hafidh, le stoppeur de notre équipe, tint à me faire visiter l'oasis où résidait sa famille, des semi-nomades installés au sud-ouest d'El Oued. Un de mes élèves m'avait accompagné, Abd-el-Hafidh et sa famille ne parlant pas français.

J'aurai ce moment en tête jusqu'à mon dernier jour : un homme menu tout de bleu vêtu approche, chèche imposant, les traits burinés, les yeux comme des olives noires baignant dans l'huile.

Il m'est présenté comme l'oncle, le sage mais surtout comme le "qadi" du vent. C'est lui qui étudie la circulation de l'air et qui décide de l'endroit où l'on doit creuser le sable pour atteindre la nappe phréatique et y planter les pousses des palmiers-dattiers. "Suivez-moi" dit l'oncle et nous le suivons. Stupéfaction. Arrivés devant un cratère de plusieurs centaines de mètres de rayon, il lâche un morceau de papier chiffonné qui - poussé par le vent - suit la ligne de crête hérissée de palmes séchés, effectue le tour presque complet de la palmeraie avant d'être éjecté à notre gauche :. "Lorsqu'on ne peut rien conte les forces de la nature, dit-il alors, il faut s'en servir pour se protéger." Abasourdi par ce tour de magie, je me retiens d'embrasser le monsieur du vent : : quel belle offrande il vient de me faire et les occidentaux qui considéraient les hommes d'autre part comme des animaux ou de grands enfants : savaient-il que les nomades se repèrent à l'odeur des dunes et peuvent dire au quart d'heure près qui a marché dans le sable la veille et l'avant-veille. saapience qui leur a valu d'être traqués par le FLN et par l’occupant français..

Le Morisi que j'étais alors allait-il braver le bon sens et chausser les crampons six semaines après son accident ?

Les avis divergeaient. Les fatalistes, parmi lesquels mes partenaires, pensaient que Dieu m'avait envoyé un avertissement et que je devais en ternir compte ; après tout, je n'étais pas indispensable.

Jean-Paul était moins affirmatif, la main et le nez, ça n'était pas grave ; la côte près de la colonne, une autre chose.

Dans ce genre de cas comme lors de l'épisode des oreillons à mon retour d'Angleterre, je rentre en moi même et ça barde en interne.

J'ai de la chance, la période de deuil déclarée suite à la mort de Boumédienne va durer quinze jours. Si ma main ne s'infecte pas, je peux jouer avec un pansement et une protection.

Reste ma fichue côte. Je la sens chaque fois que je me redresse ou que j'effectue une torsion.. Que se passera-t-il si je reçois un coup : une déchirure de la plèvre, une perforation du poumon ?

Rien de tout cela quinze jours avant le match. J'ai repris mes cours au lycée, je fais nos courses, je marche normalement.

Biquette me voit venir, elle en a marre de mes exploits, on dirait que je ne suis heureux que dans l'exceptionnel.

Elle en a surtout marre de me voir écrire pendant des heures, me reproche de mieux traiter les personnages de mes nouvelles que les êtres vivants autour de moi, à commencer par elle, qui avoue m'avoir trompé avec un autochtone… Le pire c'est que je la comprends, je lui pardonne, mais ce match contre Biskra, je le jouerai.

Je fais des mouvements, ma main a dégonflé, Mon voisin le médecin hindou y jette un œil, je peux jouer avec un pansement. Pour la côte ? Il ne s'agissait pas d'une fracture plus probablement d'une fêlure. Cela dit un choc violent et on ne pouvait pas savoir.

Je ne participe pas au footing dans les dunes du lundi, mais je cours route de Touggourt. Je ressens une gêne mais ça peut aller, je me présente au dernier entraînement d'avant le match.

Quand ils me voient arriver mes partenaires n'en croient pas leurs yeux. Cheikh Samir court vers moi, Ammar et le Prise-d'Air nous rejoignent. Ca n'est pas possible, Mariou, tu ne peux pas jouer dans ton état !

Mon état, quel état ? J'enfile mes cramons, des bas, un short, mon maillot de Chelsea et je vais rejoindre mes coéquipiers. 'Vous voyez que ça va, je n'ai même plus mal.'

Ammar est un ancien de l'ALN, un Kabyle d'une cinquantaine d'années qui s'y entend en courage physique. Il est gêné aux entournures, je suis prof, j'ai une compagne, je dois être raisonnable. — Il tombe mal, je le regarde tout au fond des yeux et je lui jure que je serai sur le terrain deux jours plus tard et que nous allons battre ces Chaouis de Biskra ! Il apprécie mais on décidera le jour même, un coup malheureux est vite arrivé.

Je passe les heures qui nous séparent du "crunch" à m'auto-suggestionner. Je surveille ce que je mange et ce que je bois, pas le moment de choper une dysenterie comme ces benêts de profs de gauche ou nos visiteurs.

Ce vendredi-là, l'Oasis entre en fibrillation, on voit des files de jeunes gens, de bédouins, de fonctionnaires converger vers le cratère délimité par un muret de gypse qui fait office de stade.

Le spectacle est impressionnant, un pèlerinage, l'heure de faire toucher les épaules de l'ennemi à terre, des chiens qui nous traitaient de nègres et de mangeurs de poisson de sable !

Meriem est là, Majid est là, Jean-Paul est là, nos élèves sont là, les bédouins en burnous et les fonctionnaires aux pantalons trop courts, les vieilles-pies, tout le monde est là..

J'entre dans les vestiaires par une porte dérobée. J'ai piqué des sprints dans la matinée, fais des gestes brusques, je ne suis pas au top mais ça va aller.

Il y a plusieurs milliers de spectateurs quand nos juniors perdent de justesse contre leurs homologues biskri. Des huées, des sifflets, des applaudissements et la cadence des darboukas qui s'endiable, accompagnée par le vibrato strident des 'zornas', cette bombarde locale.

Ce qui se passe lorsque nous faisons notre entrée sur le terrain - les orange-et-noir d'El Oued, les vert-et-noir de l'US Biskra - a quelque chose de mystique. Voyant que le numéro 7 est porté par Keegan, le Français qui est mort dans cet accident d'autocar un mois plus tôt, nos supporteurs, ceux qui faisaient dix, quinze kilomètres à pied pour nous voir jouer, croient assister à un miracle et se mettent à scander 'Hama Mariou', 'Hama Mariou' !

C'est Abdel-Krim qui m'explique. Étant le seul de l'équipe à ne pas être rentré après l'accident, le bruit a couru que j'étais mort ; alors me voir prêt à en découdre avec l’ennemi juré, cela paraît surnaturel, un don du tout-puissant.

Je suis dans un état second, un des moments les plus étranges de ma vie. Porté par les ‘Hama Mariou´et le tempo lancinant des darboukas, je vais comme le vent, je cours et je saute dans tous les sens. Ce n'est pas mon match le plus accompli techniquement, mais j'arrache le ballon des pieds de nos adversaires, je gagne la bataille du milieu en catalysant le jeu, je manque de peu le cadre de 25 mètres, je frappe les coups de pied arrêtés, j'adresse une passe décisive pour l'ouverture du score, sauve sur la ligne, bref vole sur les ailes des encouragements qu'on m'adresse. Dépassés par un fougue qui les laisse interdits, nos adversaires baissent pavillon. 2 à 0 pour El Oued ! Nous avons 3 points d'avance au classement, un nul au match retour et nous sommes en D-3...

Match nul que nous arrachons le 3 juin par 47° C à l'ombre. — Trois jours avant que Meriem est moi n'organisions une fête d'adieu, embrassions nos chers et détalions vers le Nord avec en tête l'idée de trouver du travail en Italie.

(A Suivre)

Juin-Septembre 1979 : l'Algérie c'est fini, qu'elle est belle l'Italie - Ou quand le Morisi que j'étais et le capitaine aux yeux bleus s'éloignent de l'empire des sables et rêvent de s'installer dans la Botte...

Meriem est épuisée et léthargique. C'est elle qui a trié les affaires que nous avons laissées à El Oued et celles que nous avons chargées dans notre pauvre Renault-6. C'est elle qui a nettoyé l'essentiel de l'appartement que nous avons cédé à de nouveaux arrivants. C'est elle qui a conduit du Souf à Annaba en passant par les lacets de Sétif, de Constantine et de la Kabylie. Bien entendu je lui ai parlé, je l'ai soutenue, j'ai pris soin qu'elle s'hydrate mais le feeling n'y était pas : la gueule de bois, le vertige du départ, l'impression d'avoir laissé derrière soi quelque chose de vital, les adieux non accomplis, le sentiment d'avoir fui, d’avoir laissé un cadavre dans un placard.

L'attente à Annaba est douloureuse, beaucoup d'agitation, de corps perdus, de propositions louches. Vite, vite, que le ferry nous débarque en Italie, c'est la fin d'une période, passons à l'étape suivante.

L'étape suivante c'est Sienne où nous attendent Luca et Paolo, nos voisins de camping à Casa deux ans plus tôt. De Sienne, si nous ne trouvons pas de travail, nous irons à Bologne, une cité universitaire où ma pratique de l'anglais, de l'italien et du français pouvait être appréciée dans une école pour riches étrangers.

De Bologne, en cas d'échec, nous irions à Padoue, autre ville universitaire, puis qui sait à Venise, à Milan…

L'Italie ! Bon sang quelle métamorphose ! Sortie vacillante d'une nuit de dodo au camping que nous a indiqué Luca, le capitaine ouvre grand les yeux et s'aperçoit qu'elle déguste un cappuccino-brioche à la confiture de framboise ; que la place sous ses yeux est celle où a lieu cette fameuse course de chevaux médiévale ; tandis que défilent de super beaux mecs en pantalon à pince et des nanas dévêtues à faire damner les saints. A ce propos qu’il était bon de voir déambuler ces épaules dénudées, ces belles cuisses de femme, ces cheveux libérés en cascade ou coiffés à la mode ! Libérons la chair et les esprits, bon sang !

Paolo nous présente sa sœur, elle tient un magasin de fripe à la mode, nous prenons le café, elle encourage Meriem mais bon, ça ne sera pas facile.

J'obtiens deux rendez-vous mais ça ne donne pas grand-chose, il s'agirait de temps partiel et de remplacements aléatoires. Quant aux prix des studios à louer, ils sont rédhibitoires, Sienne est une ville de prestige, hors de portée de la bourse de profs itinérants comme nous.

Les recherches cessent, Paolo a loué une maison à Castiglione della Pescaia, une cité balnéaire réputée pour sa movida. On y rencontre Iris, la belle Allemande qui sort avec Luca, et une imitation réussie de Jane Mansfield qui étudie le chant lyrique en Toscane et se sert de ses seins pour naufrager les mecs qu’elle croise. Certains se retournent quand nous allons à la plage, nous formons trois couples bien assortis.

Le séjour à Sienne est un enchantement : les soirées en terrasse à l'Enoteca où nous goûtons des vins dont nous n'avions jamais entendu parler, la musique sur les placettes, les dîners à l'arrière de la Piazza Maggiore, les oriflammes dans les ruelles, le chianti ´gallo nero ´ ; les plateaux de fruits de mer, la ´porchetta´, l'ivresse à minuit quand nous sortions du Bistro, le bar tenu par un ami de nos amis...

Combien de temps avons-nous passé à Sienne, je ne sais plus, mais je me rappelle du changement d'humeur de ma moitié. On recommençait à dépenser de l'argent sans en gagner (encore que nos congés payés et les arriérés de notre solde de tout compte devaient tomber fin août). Nous n'avons pas le choix, nous remercions nos amis et remontons la Botte jusqu'à Bologne, une des plus anciennes université du monde occidental, la ville rouge, le fief du Parti communiste italien et la capitale de la résistance au fascisme.

C'est à nouveau dans un camping que nous nous retrouvons, un camping minable et gris, Bologne n'étant pas un spot balnéaire.

Je me démène à peine arrivé pendant que Meriem se repose : elle a chaud, elle tousse, elle est fatiguée.

Mes allées et venues ne donnent pas grand-chose. Toujours la même histoire, il faudrait que nous acceptions des horaires a minima pour attendre que des places se libèrent. Pour un revenu insuffisant, les appartements à louer sont rares ; ils ne sont pas donnés.

Meriem, redevenue le capitaine aux yeux bleus de mélancolie, sort à peine de notre tente, elle a trouvé de quoi fumer, fini les excursions à Cithère : nous ne nous aimons plus.

Une dizaine de jours après notre arrivée, alors que j'ai failli gagner des millions au Totocalcio (11 résultats sur 13 pour avoir pronostiqué un nul de l'Inter et du Milan qui gagnaient tout le temps !)…je me remets en tête l'Ombilic de la Balle et je file dans la banlieue de Bologne où s'entraîne une bonne équipe de Série C, mon niveau en France et en Angleterre. Je me présente à la lumière des projecteurs, je vais m'installer, je suis prof, je cherche un bon club. ‘Bene, benvenuto ´: allez vous changer au vestiaire. Je me joins à la trentaine de joueurs pour l'échauffement, je participe aux exercises et on m'aligne dans l'équipe des réservistes contre l'équipe type. On est débordés, baladés, bousculés, je vois à peine la balle ; quand je l'attrape enfin, je montre ce que je sais faire mais c'est insuffisant. ´Bene, grazie´, me fait l'assistant du coach, donnez-moi votre téléphone et vos coordonnées, je vous promets qu'on vous appellera...

Fini Bologne et la déprime, Elle M. se remet au volant et nous arrivons sur l'Adriatique, à Sottomarina, près de Chiggia, à proximiité de la lagune de Venise. Nous immobilisons Titine qui couine chaque kilomètre davantage et je file chercher un logement à la semaine ; cela ne devrait pas poser de problème, la saison touche à sa fin et les prix ont baissé.

Début septembre, il se met à faire mauvais, bruine, vent, mauvaise visibilité, établissements balnéaires qui ferment.

Ma pauvre partenaire a attrapé une bronchite, elle passe ses journées au lit et je dois courir les pharmacies. C'est une des premières fois que j'ai peur pour elle, que je me demande où l'on va.

Levé tous les matins à sept heures, j'ai trouvé un bar snack où j'essaie d'attendrir les locaux. Comme ils me voient noircir des pages, je leur raconte que je suis écrivain et que nous rentrons d'Afrique. Tendant l'oreille, mon voisin, un marin égyptien, me paie un café. Il connaît une prof, cela pourrait nous aider.

Un matin, aux alenturd du 10 septembre, je tombe sur une annonce sur mesure : une école de langues par correspondance cherche des profs et des commerciaux, ça se trouve à Padoue…

Je raconte ça à Meriem qui n'en croit pas un mot, on ferait mieux de rentrer tout de suite.

Je fais bon effet sur le boss : belle allure, beau mec genre branché et ouvert. Il a lu mon dossier de candidature, je suis dans les clous, mais aucune poste d'enseignant à distance ne se libèrera de suite. Si je me sens de vendre des méthodes, il y a en revanche de la place : ´Notre proposition est unique sur le marché, les parents paient pour le matériel : livres, audio, vidéo et ils ont droit à une rencontre de bilan en face à face avec un formateur une fois par mois. ‘

On me débarque en pleine campagne, je me motive, je frappe aux portes, j'obtiens que trois d'entre elles s'ouvrent et je reviens avec deux demandes de rendez-vous et un engagement ferme.

Le boss me rappelle à la pension : je suis un mec plein de ressources, j'ai battu le record pour un premier jour. Revenu les pieds sur terre, je lui dis qu'il peut se garder sa proposition, je n'ai pas l'intention d'être le complice d'une escroquerie ; j'ai en tête l'expression des pauvres gens qui ont dit oui pour leur fille et qui espèrent qu'avec ça elle pourra trouver un bon métier...

Le retour n'est pas glorieux, l'Italie est belle mais nous n'avons plus le cœur au tourisme cutlurel. Nous investissons notre liquide en essence et en panini ; nous franchissons les Alpes par le Grand-Saint-Bernarrd, le massif du Jura par Vallorbe et Pontarlier, et nous obliquons sud-sud-ouest vers Salins, Mouchard et Dole.

Lorsque je descends pour ouvrir le portail passé au minium qui dit "14, rue de Dole" et "Attention, Chien", mon père lâche sa pioche et vient vers nous. Ma mère pleure. Ce bon Rex vient se frotter contre nos jambes. Et maintenant, vindieu, qu'est.ce qu’on allait faire ?

(A Suvire)

Automne-Hiver 1979-1980 – Le blues de l'Expat'-Rapat' - le spectre du chômage et de bien pire – La proposition de 'Bouglione' – et ce sale Noël dans la Vallée des Loups...

Début octobre. Morisi ouvre la fenêtre de la chambre qui fut celle de ses parents quand il avait quinze ans et se rend compte que c'est lui et Elle M, devenue elle-même qui jouent le rôle du couple résident dans le lit matrimonial.

Nous avons profité de la cuisine du cordon bleu de la famille, maman, passé une semaine au pays des étangs vosgiens et j'ai filé à Besançon pour renouer avec la ville de mon cœur : - Ah, la descente par Battant depuis la Viotte, le virage à l'équerre au-dessus du Doubs, la pénétrante par la Grande-Rue jusqu'à la place Pasteur, Granvelle par la rue Mégevand après une pause chez Ladreyt devenu Chez René ; enfin le bar d'U, et le théâre, la recherche des anciens amis, l'impression d'un changement indicible...

La France que nous retrouvons est bizarre. L'inflation est un fléau que les puissances qui dominent le monde essaient de juguler en modulant le prix du pétrole. Fini les béatitudes tacites du "welfare state" impulsé par le Conseil national de la Résistance. Au prétexte de la crise économique, les droits et privilèges du citoyen-travailleur subissent les premiers outrages sous l'instigation des lobbyistes des démocraties libérales, le pire exemple étant Thatcher en Grande-Bretagne.

Le grand événement du moment où nous nous lançons à la recherche d'un emploi, c'est l'invasion de l'Aghanistan par les troupes soviétiques, répondant à la destitution du Shah d'Iran et à la proclamation de la République islamique par l'ayatollah Khomeini. En filigrane il y a la découverte du corps inanimé de Jean Seberg dans une voiture, celle du ministre Robert Boulin et l'exécution de l'ennemi numéro 1 Jacques Mesrine : tout cela mis en musique par l’involution disco, la vague punk et la bouffée reggae.

C'est tout juste si on reconnaît le pays qu'on a quitté. Bercés par la queue de comète soixante-huitarde et baba, nous nous immergeons dans un monde où le piercing, les tatouages et les Doc Martens ont remplacé les saris, les cheveux longs et les surplus américains. On ne part plus faire la route, on se réfugie à la campagne, la plupart de nos amis ayant un ou des enfants pour qui il faut faire bouillir la marmite.

Marie et moi inquiétons nos parents : qu'est-ce que vous allez faire ? comment allez-vous gagner votre vie ? Ah c'était bien beau de courir le monde...

En attendant qu'une entreprise réponde à ses demandes d’emploi, Marie, avec le soutien de ma mère, réaménage une moitié de l'ancienne ferme dont nous occupons la partie donnant sur la route. Elle a une âme de décoratrice, elle y met tout son cœur et nous nous remettons à organiser des fêtes autour des petits plats que nous avons appris à cuisiner dans le désert et en Kabylie.

Si Marie a toute ses chances de trouver un job de secrétaire, ce n'est pas mon cas : le train de l'éducation nationale s'est éloigné et la nature atypique de ma carrière m'interdit d'espérer un poste de prof "normal".

De passage à la MJC de plein air du Toullon-Loutelet, Christian B., oui, le Barbe de l'hiver finlandais, nous présente Bouglione, le président d'une association qui s'occupe de l’insertion de prédélinquants de la région parisienne en HauteSaône : une montagne à moustache dont le physique rappelle Blek le Rok. Avec mon expérience de prof, l'avantage d'être sportif, pourquoi est-ce que je n'essayais pas de devenir éducateur, en tout cas éducateur stagiaire ?

Un jour que nous revenons de jouer au tennis dans la banlieue de Dole, Bouglione appelle (nous avons enfin le téléphone à Sampans). Je peux avoir rendez-vous avec Charles Gauthier, le directeur du Centre éducatif des Chennevières, entre Gray et Dampierre-sur-Salon en Haute-Saône.

Je fais bonne impression. Gauthier a besoin d'un gars fiable pour le groupe des grands. Je commencerai en janvier.

Pour ne pas sombrer dans la chaîne fiesta-gueule de bois-déprime, je vais voir l'entraîneur du RC Dole, René Rocco, un ancien pro lyonnais, et je lui explique que je reviens d'un séjour à l'étranger où j'ai joué à un bon niveau. Il m'accueille les bras ouverts mais ne peut rien me promettre, je ne jouerai pas forcément en ésuipe première. Je lui dis que ce sera à moi de montrer ce dont je suis capable. C'est un homme élégant et fraternel, il regrette que je sois une dorte de tsigane ; il me demande ce que je fuis...

Les moments de vide, nombreux, je les emploie à classer mes notes et à taper à la machine. C'est cet automne-là que j'entame la cinquième révision de « la Boucle infernale ». C'est cet automne-là que je jette les bases de "Dans la ville aux mille coupoles", cet automne-là que Marie m'explique qu'elle aimerait avoir un enfant...

Quand Noël arrive, nous chargeons notre pauvre R-6 de présents et nous débarquons au pays des étangs et de la brume. Beau-papa, dit le Vigeux, me reçoit les bras ouverts. Les petites-sœurs de Marie en pleurent de joie.

Si ma mémoire est bonne, le grand-père vient de décéder et sa dépouille est exposée dans sa chambre. À ma plus grande horreur une discussion éclate au sujet de l'héritage, Le frère aîné, qui est marié et n'habite plus la propriété, veut tirer la couverture à lui. Marie lui saute à la gorge soutenue par son jeune frère. La sœur aînée, tient ses jeunes sœurs à l'écart et joue les modératrices. Lorsque le Père arrive, il en vient aux mains avec son fils, tandis que la toute petite grand-mère, ma copine quand elle nourrit les poules, ne sait que faire pour ramener la paix.

Ce qui suit, que je situe avant la messe de Noël, mais il se peut que je confonde deux moments différents, est embarrassant. La grand-mère me tire par la manche et m’entraîne dans une grange dont nous escaladons les marches. Ne sachant à quoi m'attendre, je la vois pousser une botte de paille, épousseter un coffre, l’ouvrir et me dire les larmes aux yeux : "Mario, je vous aime bien, je vous fais confiance, dites à Marie que tous les papiers sont là, elle est la seule qui peut s'en occuper."

Troublé par le secret que la chic vieille dame en larmes vient de me révéler, je m'empresse d'en parler à Marie, on ne savait jamais, cela aurait pu être le premier degré d'un enchaînement dramatique...

Pendant que tout ce beau monde file à la messe de minuit, je me remets de mes èmotions en vidant un flacon de kirsh de Fougerolles..

(À Suivre)

1980 – Mario Polo et l'ex-capitaine aux yeux bleus s'essaient à la vie sédentaire au 14 de la route de Dole à Sampans. Ils sont inscrits aux ASSEDIC, elle s'occupe de son ménage, il écrit et il joue au foot ; ils suivent des cours de tennis, pendant que la plupart de leurs amis convolent, repeuplent et mènent la vie de jardin.

En attendant, le mentor de Mario (Henry Miller) et un de ses héros (Lennon) prennent un aller simple dans la navette qui part on ne sait où...

À notre retour d'Algérie nous avions des économies, la moitié de nos émoluments nous étant virés par voie bancaire. Ce matelas de secours et le refus de mon père de nous faire payer un loyer nous permettent de jouir du temps qui passe avec une relative prudence.

En ce sens nous nous plions au mode de vie que la plupart de nos amis ont adoptés. Didier et Marie Rose se sont installés au nord-est, Gillou et Francine sont revenus de Paris, Joël Max administre un centre d'hébergement pour étrangers à Strasbourg puis à Dijon. Une partie du quatuor de Molinges est resté dans la région de Sant-Claude dans le Jura, l'autre vit à Besançon et à Belfort. - Christian B., mon binôme en zone polaire, s'est installé dans le Haut-Doubs. Christian A., le "My Sweet Lord" de la pierre penchée, après avoir été infirmier psy, bucheronne dans le Jura. Étienne Max, ayant eu maille à partir avec la maréchaussée, laisse de côté son avis que "la sécurité sociale ôte à la misère sa dignité" pour devenir plombier au noir. Quant à Jean-Paul, Josette, Marie et Samuel, ils resteraient algériens pendant dix ans. Féfé de la Cure est entré au Syndicat du Livre à Paris ; il est correcteur de presse.

Du côté du bar de l'U, il y a eu une coupe claire, pas mal de disparitions, d'overdoses, plus simplement de réorientations, les "changeurs de monde" devenant profs, éducateurs, artisans ou guichetiers.

Nous recevons pas mal dans la grande pièce où mon père avait eu tant de peine à installer une cheminée « qui ne fume plus ». Situé le long de la R.N.5, notre 150 mètres carrés sur deux étages aimante le passage.

Mes parents sont classieux, ils ne viennent jamais nous voir quand on ne les y a pas invités. Ma mère et Marie s'entendent bien, mon père s'inquiète quand nos soirées s'éternisent et qu'il entend des bruits de galopade dans l'escalier qui jouxte sa chambre.

Il y a toujours mon Ombilic de la Balle. J'ai pris une licence à Dole et je m'entraîne deux fois par semaine.

Avant de devenir éducateur-stagiaire pour la Providence à 70 km de là, je revois Jean-Luc et Roger, mes compères de l'équipe de la fac devenus "conseillers techniques départementaux" et j'apprends que je peux postuler au Diplôme d’État d'Éducateur sportif du 1er degré, qui autorise à toucher un salaire pour entraîner jusqu'en D-3. Irréfléchi comme je suis, je me dis que cela nous permettra de mettre du beurre dans nos épinards, et de répondre aux annonces qui proviennent d'Amérique où le "soccer" se développe. Marie me fait les gros yeux : elle se voit mal hiberner au Québec ; non, ce qu'elle aimerait, c'est que nous reparlions enfant(s).

Je me trompe peut-être d'année mais il me semble que je trouve un job de correcteur chez un imprimeur à Dole et que la mère d’Étienne Max, qui travaille aux ASSEDIC, cherche des remplacements à Meriem. Qui se retrouve dans le bureau du maire Santa Cruz, un coureur de jupons patenté.

Lorsque l'été arrive, après une quinzaine de jours passées dans les Pouilles avec Jean-Paul, Josette, leurs enfants et les sœurs de Marie, nous décidons de suivre un stage de planche à voile à la MJC du Loutelet, une extension de la MJC de Palente. Christian B, et ses collègues nous prennent en main et quand le vent souffle trop, nous jouons au tennis.

C'est le long du lac de Malbuisson que je fais la connaissance de ce "Bouglione", le président d'une association qui opère dans le secteur de l'enfance malheureuse.

J'ai un doute quant à la succession des faits, mais j'ai en tête les séjours que je fais au château de Mirande (le même qu'en 1968 avec la sélection de Franche-Comté des moins de 17 ans). C'est du sérieux, nous sommes une trentaine à aspirer au DEES du premier degré, parmi nous les stars du FC Sochaux qui vont enchanter la France en arrivant en demi-finale de la Coupe de l'UEFA.

J'écris beaucoup, de plus en plus. Je me perds dans mes projets, j'ai une idée nouvelle par jour. J’ai horreur de lire ce que j’ai écrit : ça ne vaut pas tripette. M'identifiant à Henry Miller quand il quitte la Western Union pour écrire son « Cauchemar Climatisé », je suis confus et lunatique.

C'est à partir de septembre 1980 que j'ai l'idée de "la Traversée des Mariemontagnes", une odyssée au pays de la Carte du Tendre revue et corrigée.

Elle et Moi, sans nous en rendre compte, vivons dans les mêmes lieux mais en parallèle, installés dans des contrées mentales fort éloignées les unes des autres.

C'est au pied du mur que l'on juge le fils du monteur calorifugeur. Marie va avoir 28 ans le 21 septembre, je vais en avoir 30. Elle me met le marché en main : est-ce que je veux être papa ou non ?

La réponse reste bloquée dans ma tête. Je ferai n'importe quoi pour que le capitaine aux yeux bleus soit heureuse mais faire un enfant, en être responsable, glisser dans le destin commun des devoirs et des obligations….

Et puis, ce sont des livres que je veux engendrer ; il y a de la place : Sartre, Miller, Genevoix, Gary viennent de rendre leur tablier.

J'ai honte de ce qui se passe pendant une quinzaine de jours alors que j'ai commencé à travailler au CEP des Chennevières. Après avoir potassé une série de manuels permettant d'optimiser les chances de procréer, j'accepte que nous tentions le coup et voilà ma moitié les pieds au ciel après nos tentatives : «ridiculum vitae », chantera Vincent de Chassey, un barde de mes amis aux Abbesses…

Un sentiment de honte m'empêche de poursuivre.

Nos consœurs les femmes ont de l'intuition, l'idée de faire un gosse me révulse et je bénis le grand Quiconque (l'expression est de Miller) de ne pas avoir exaucé le vœu du capitaine. J'aurai une fille, une seule et nous ailions faire connaissance dix ans plus tard à Marseille. Laura bella : si tu savais combien je t’aime…

(A suivre)

Septembre 1980-Juillet 1981 – Comment Lawrence Mario d'Arabie devient éducateur stagiaire, c'est-à-dire garde-chiourme soft, conseiller en test de Rorschach, chef de bande à vélo et réalisateur de western en super 8 – La manière dont il passe le DEES foot du premier degré en compagnie des vedettes du FC Sochaux – Alors que l'horizon s'éclaircit sous la forme d'un concours national visant au recrutement de directeurs de MJC. - Et que le 10 mai 1981 pointe son museau ambigu.

L'arrivée devant le portail du château des Chennevières, qui a été converti en Centre éducatif professionnel (si l'on veut), est trompeuse. La propriété est si élégante, si agreste, qu'on y verrait plus volontiers un hôtel de charme.

Pas pour les 45 gamins venus de Ménilmontant, de Belleville et d'un peu partout en Franche-Comté, prédélinquants et inadaptés sociaux divers qui, chaque fois que nous revenions au bercail après une sortie de vélo, d'équitation ou de kayak, faisait le geste "d'astiquer leur boulet" pour nous rappeler qu'ils se sentaient en captivité.

Le Morisi nouveau s'était vu confier la coresponsabilité des "grands" avec Christian Ch., un jeune champion de kayak en eaux vives et une éducatrice diplômée qui était barbante comme la pluie et qui semblait tout savoir sur la manière de faire croire aux gosses que leur avenir professionnel était en jeu, alors que la plupart des profs du technique étaient de gros ratés du privé et des planqués de première.

C'est à Véreux que j'ai compris ce que les pionniers de l'antipsychiatrie et de la déconstruction entendaient par marché de l'insertion, un secteur de l'économie où 45 gosses en péril (pas toujours évident) justifiaient la paie de 50 adultes bien-pensants : la lingère qui faisait des allusions scabreuses sur l'état des slips, le surveillant-chef qui jouait les bègues avec un bègue qu'on essayait de rassurer, le prof de maçonnerie qui enseignait l'escalier en colimaçon avant de demander, le pignon ayant été achevé, de le dévaster à coups de masse et de marteau.

La manière dont on me présenta "mon groupe" me déplut fortement. Il fallait que je me méfie de "la bande des quatre", deux gamins d'origine maghrébine, un Antillais et un Yougo, car c'est à eux que je devais ma nomination, ils avaient fait craquer le mec avant moi.

Ce n'est pas comme ça que je voyais les choses et, ayant appliqué ma stratégie habituelle : être mesuré, silencieux, à l'écoute avant de mettre les choses au point, je suis rassuré par Christian Ch., un jeune type qui adorait son métier et le sport.

On gagnait bien sa vie, même en tant qu'éducateur stagiaire, mais on le méritait : lever à 6 h, préparation du petit-déjeuner pour les 45 détenus et les adultes qui veillaient sur eux. Break de trois heures et demi jusqu'au déjeuner en commun ; nouveau break à 14 heures. Reprise en main des études, le souper et extinction des feux pour des nuits qui n'étaient pas de tout repos.

Lors des briefings hebdomadaires, au château, j'avoue m'être demandé de quel côté je me trouvais, de celui du psychiatre, du psy référent, de l'éducateur chef, des éducateurs diplômés, des formateurs professionnels ou du directeur, un homme respectable, aux valeurs pleines d'humanité.

Avec le recul, je comprends que j'ai joué sur deux tableaux, et double jeu. C'est du côté des gosses que mon empathie m'emportait. Quel avenir comptait-on leur offrir en les formant a minima et en transformant leur apprentissage en pensum au service d'artisans et de petits patrons qui les utilisaient la plupart du temps comme des arpettes à 2 sous ?

La bande des quatre finit par me tester. Le coup de pompe dans le cul que l'un d'entre eux encaissa devant ses copains contribua à me faire accepter, comme la non-dénonciation d'un lascar en train de fumer dans sa chambre.

Sur le terrain de foot, Karim, le meneur - des mimiques à la Zidane - comprit à qui il avait à faire, les gars ayant découvert que j'avais un passé de footeux, que j'avais joué en Angleterre et en Algérie, que je parlais et donc comprenait l'arabe, et que je savais même l'écrire : alors ça, ça les épatait l

Quand ca tournait vinaigre dans un groupe, Christian, Michel, un éducateur des moyens et Luce, une imprudente nana aux cheveux rouges , organisions des parties de soule, cet ancêtre du foot et du rugby où tout ou presque est permis. Comme nous étions plus grands et plus lourds que les fouteurs de mouise, ils étaient calmés pour un moment.

Un soir, je l'appellerai Brahim, un gosse qui lisait des livres, demande à me parler : il me démontre qu'il perd son temps ici, qu'on ne lui apprend rien qui puisse lui être utile plus tard ; alors il va fuguer.

Ce qu'il tente de faire en pleine nuit deux jours plus tard. Ayant l'œil, je préviens le veilleur qui prévient l'éducateur-chef, qui réveille le directeur et le malheureux se fait rattraper le long de la voie de chemin de fer qui conduisait à Gray. C'est tout fier qu'il me dit, vous avez vu, je l'ai fait. Ma réponse le surprend. Je lui dis qu'il me prévienne quand il aura réussi son évasion : parce que celle-là je n'y croyais pas, marcher la nuit sur une voie de chemin de fer pour échapper aux gendarmes…

C'est plus fort que moi, j'ai une idée folle : et si nous tournions un film en Super-8 ? J'avais une caméra, Christian pouvait diriger une chevauchée, mettre en scène une descente de canoë, on pouvait canaliser l'agressivité des gosses en filmant des rixes et des cascades : qu'est-ce qu'il nous manquait ?

Charles Gauthier, pour ce que j'en ai vu, était un honnête homme. Lorsque je lui parle de mon projet, il me propose de lui présenter un projet détaillé et chiffré.

Je parle de "notre film" à la bande des quatre, aux autres, à mes collègues éducateurs (les diplômés font la grimace, on n'est pas dans un centré aéré...), on se fait une plénière et je distribue les rôles : script, cadreur, scénaristes, dialoguistes, etc.

Le titre du film est vite trouvé : "L'Évasion des Frères Carlton" – Dans le rôle des évadés, la bande des quatre. Dans le rôle du script mon bégayeur favori.

Christian, dit Chanu, est partant à bloc. L'accord du directeur obtenu, il planifie une sortie kayak, une sortie cheval, une sortie grimpette dans la carrière. On bosse fort sur le scénario. Ca s’accroche dur sur le choix des scènes. Tout le monde veut en être. D'autant que la direction parle de proposer la première lors de la fête des centres de la Providence qui doit avoir lieu au printemps.

Ca leur file les boules, mais les adultes comme il faut constatent qu'il y a moins d'incidents, de bagarres et de vols depuis que la moitié du centre est impliquée dans le tournage de ‘L’Évasion’…

Un des gamins s'approche de moi après le visionnage de la première version montée (c'est mon tonton qui m'a appris à couper et à coller les bouts de film en Super-8), Très ému, il me dit : "C'est la première fois que mon nom et que ma gueule sont à côté d’un truc bien."

De fait, deux mois plus tard, les pensionnaires des autres centres se lèvent et applaudissent à tout rompre. : "Merci M’sieur", me fera Lepin, l'Antillais reconverti dans la production de hip-hop quand je le rencontrerai à la Resserre au Diable à Paris.

Dans le genre pas habituel, j'ai l'idée d'organiser une sortie à vélo entre les Chennevières et Sampans, où Marie, qui s'est faite embaucher en janvier, et moi avons suffisamment de place pour héberger notre quinzaine de diables une nuit.

Du château au 14 route de Dole il y a 70 km. Ce qui à dix-sept (Christian et moi, le troisième larron, un éduc-spé titulaire, ayant eu un empêchement) doit correspondre à trois heures de grimpettes en danseuse, de descentes tête baissée et de gros braquets dans la plaine entre Gray, Pesmes et Dole.

La bande des quatre - et les autres - tirent la gueule en fond de peloton. Les professionnels de la profession le savent, l'adolescent rebelle déteste l'effort physique en soi. Pour moi c'est égal, je les provoque, je les stimule, je fais des aller-retour entre la tête du groupe guidée par Christian dont la bonne humeur fait merveille. Si l'on met de côté le fait que j'ai dû pédaler 100 km pendant que les autres en faisaient 70, tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Le peloton arrive à Sampans où mon père et ma mère sont formidables. Papa offre le soda, le quatre-quarts de ma mère et il raconte aux mômes pris à froid qu'il a été comme eux, qu'il a fréquenté un tas de voyous, fait un tas de conneries mais qu'on peut toujours s'en tirer, qu'être un homme c'est être là pour les siens, pour sa famille, pour ses amis...

Michel, l'éduc des moyens, nous rejoint en début de soirée. Marie va s'occuper de ceux qui sont trop vannés pour sortir et qui veulent écouter de la musique où se balader dans le pré. Pendant que le reste de la bande ira au bal ! Si si au bal, avec des vrais gens en liberté, des garçons de leur âge et des filles. L'expérience est émouvante. Les gros caïds de la bande sont flappis, aucun d’entre eux n'ose inviter les filles, z’ont l'air de pauvres Snoopy qu'on a battus. De vrais lapins mouillés…

Lorsque nous rentrons au château après avoir roulé trois heures et demi, les gosses astiquent leur invisible boulet mais cette fois c'est pour de vrai, ils ont pris un coup au moral.

Je vous épargnerai les colères noires que la bonne conscience éducative provoque chez moi. Au point que franchis la ligne en donnant des cours d'interprétation du test de Rorschach pour les nuls. Ca amuse beaucoup nos détenus.

J'en parle au psy, un chic type qui lit mes livres et me salue dans les salons ; il me dit que c'est limite mais pas grave. Que je fasse attention toutefois, que je me pose la question de savoir de quel côté je suis.

Marie et moi avons loué un T-2 au centre de Gray, à une douzaine de kilomètres des Chennevières. La vie à Gray est un pensum, demandez à Francis Carco qui y a passé une partie de son service militaire. Gris c'est gris et quand il pleut il n'y a plus que la Kro.

Lorsque mai approche, je passe mon DEES foot à Mirande. Les amis que je m'y fais ont pour nom Patrick Revelli, Benoit, Bezaz, Posca, les gars qui ont enthousiasmé le stade Bonal en éliminant Francfort et en succombant de justesse devant les Hollandais de l'AZ Alkmaar. Ils m'appellent l'ayatollah eu égard au burnous à capuche en poil de chameau que je porte. Sont un peu surpris de ce que je montre pendant deux semaines, m'invitent à partager leur carré, Posca se rappelle de moi, nous étions en cadets de Franche-Comté… Ils m'invitent à manger des pizzas en vllle, me posent plein de question ; sur le terrain j'ai le bonheur de les étonner. C'était une connerie, je jouais en Suisse ou en Belgique ? Au Canada ? - Non, non, je joue en C à Dole, en deuxième division de District.

Ce DEES je vais l'obtenir. Comme je vais m'inscrire au concours national de Directeur de MJC, formation à laquelle me prépare Daniel H, vous savez, le gars qui m'a initié au théâtre, celui qui m'a mis le pied à l'étrier via Boris Vian, Sacha Pitoëff, Jérôme Savary...

C'est chez lui que je suis le 10 mai 1981, c'est avec lui qu'on arrose ce que nous croyions être l'entrée du pays dans un monde de gauche.

(À suivre)

Juin 1981 ou Comment Morisi remplit une lettre de motivation qui va le lancer dans une nouvelle carrière, la direction de MJC, pendant que Marie se pose beaucoup de questions...

Tout est venu de Daniel H, l'homme qui me fit connaître le théâtre, me

transforma en metteur en scène intérimaire, me fit rencontrer Catherine Sauvage et le Grand Magic Circus, avant de m'initier aux nuits blanches qu'il fallait conclure par le fameux "M. Richard, un dernier pour la route", au Fouquet's rue des Granges chez José. "Mario, que penserais-tu de devenir directeur de MJ, tu en as le profil, le caractère et toutes les qualités, si je l'ai fait moi, rien ne t'empêche d'essayer. Les sélections ont lieu à la fin du mois. Tu veux que je m'en occupes ?"

C'est aussi simple que ça, ma fameuse théorie des ombilics, ces liens nourriciers qui fonctionnent comme des dominos : ombilic de la balle, ombilic des Beatles, ombilic de la Botte, des Livres, du Nord, du Maghreb ; du Peuple en l'occurrence.

Du peuple puisque la fédération française des Maisons de jeunes et de la culture, fédération d'obédience communiste, militait dans le secteur de l'éducation populaire, en concurrence avec Léo Lagrange et les JOC, pour éviter que la jeunesse nationale ne retombe dans le giron fasciste comme ce fut le cas pour les jeunesses hitlérienne, les Balillas de Mussolini et sous Pétain.

Le premier pas, je le fais à Dijon où je me fends, dans les conditions d'un examen, d'un texte de motivation. Soyons honnête, c'est un exercice de style, avant que Daniel ne me briefe, je ne savais rien du mouvement des MJC. Mais comme il m'en a convaincu, je suis fils d'ouvriers, né dans une banlieue pauvre, formé par l'école gratuite et obligatoire, diplômé, avec une expérience de prof, une connaissance des populations maghrébines, détenteur d'un DEES : qui plus que moi serait fait pour l'animation globale et l'éducation populaire ?

Lorsque je reçois un courrier de la FFMJC m'annonçant que je suis sélectionné parmi les 150 impétrants qui devront en découdre dans une MJC de Mons-en-Barœuil, je suis flatté mais embarrassé, que va penser Marie qui s'est habituée à son boulot d'éducatrice et qui se demande si on ne devrait pas poursuivre dans cette voie et entrer dans un IFES.

C'est le vide complet quand j'essaie de me remémorer la façon dont je me rends dans ce centre de sélection, je navigue à vue, je salue les gens que je croise, des socio-culs barbus, 'lunettus', 'barvardus' qui semblent tous se connaître. Mais que diable fouté-je là au milieu ?

Les épreuves prévues étaient au nombre de trois, si ma mémoire ne m’abuse : une étude de cas où il fallait analyser les données socio-culturelles et économiques pour proposer un plan de développement sur trois ans ; une épreuve dite de psychologie sociale où une demi douzaine de professionnels de la profession vous observaient lors d'une simulation de débat avec vos concurrents et néanmoins camarades ; enfin un oral où vous deviez faire face au feu croisé des des critiques d'un trio d'examinateurs : un directeur de MJ, un membre de la fédération et un représentant des collectivités territoriales.

C'est en attendant dans la cour après un déjeuner pour adulte (avec vin rouge) que je fais la connaissance d'un barbu dégarni frisé au magnifique accent marseillais-un poil pied noir. Il s'appelle Yves et il va changer ma vie mais chut...

Yves L. est le fils d'un ouvrier Sicilien et d'une assistante sociale espagnole. Ils ont traversé la Méditerranée en 1962 mais ce sont des gens de gauche. Yves est percussionniste, il a fait partie du premier groupe de musique brésilienne formée autour de Nicia, une légende de l'endroit. Il a passé son BAFA et il travaille comme animateur socio-culturel à la MJC de la Corderie, ou quelque part en Provence, je ne sais plus. Sélectionné grâce à sa lettre de motivation, il croit dur comme fer à une promotion.

On s'entend tout de suite à merveille : l'ombilic de la botte, l'ombilic du peuple, l'ombilic de Marseille grâce à mes premiers pas à Berre et à l'OM, cela va sans dire.

Les épreuves se déroulent sur deux jours. Sous des dehors chaleureux et dans une ambiance confraternelle, il y a beaucoup de tension. Comme depuis tout petit, je suis noyé dans un monde inconnu, au milieu de gens qui ont l'air de se connaître. Qu'est-ce que je fiche là au milieu ?

Ma formation universitaire et mon appétit pour les choses complexes me servent dans l'étude de cas. Un régal de découvrir la cinquantaine de pages de descriptif d'une MJC de banlieue pour laquelle on doit imaginer un plan de développement et d'animation globale.

Là où ça se gâte, c'est quand il faut chiffrer. proposer des investissements, évaluer les dépenses courantes et établir un prèvisionnel. Daniel m'a briefé mais les chiffres et moi, c'est le mariage du zèbre et de la truite.

La séance de psycho-socio et de dynamique de groupe est jouissive et répugnante. Six examinateurs, assis autour de tables dressées en H, nous matent en train de lutter pour la suprématie lors d'un débat tiré au sort. Je laisse les cadors, les meneurs, les expérimentés se découvrir et faire montre de leur aptitude à contrôler la controverse, avant de leur tomber sur le poil à la moindre imprécision : rebonds, évitement, attaque frontale, leurres, détournements : un vrai salaud, tout ce que je sais faire mais que je ne fais jamais, accompagné d'une plaisanterie, d'un sourire, d'une invitation à jouer ; car on joue n'est-ce pas ? Puis au moment de la synthèse, retour à la froideur et à l'analyse, à l'autocritique aussi ; les choses sont plus complexes qu'il n'y paraît. On sort bras dessus bras dessous avec Yves qui s'en est tiré avec les honneurs.

Je passe une mauvaise nuit. Je suis hypertendu, je me réveille en hurlant. Yves me demande si ça va : pas de problème, j'ai fait un cauchemar.

Tout se joue le lendemain devant les professionnels de la profession. Nous poirotons dans la cour en faisant connaissance. Nous comparons les centres de Remis, de Paris et de Rennes où 45 heureux élus sur 150 devront suivre une année de formation avant de se voir décerner un Diplôme d'aptitude à la direction de MJC équivalent à Bac + 4, ce qui est considérable pour les animateurs de base.

Lorsque je m'assois devant la triplette des examinateurs, je ne me donne pas une chance d'être pris pour la bonne raison que j'ai fait l'impasse sur la partie gestion-compta de l'étude de cas. Le représentant des collectivités attaque bille en tête : mon analyse des besoins de ma MJC est excellente, bravo, mais comment pourra-t-on s’en servir si je suis incapable de compter et de chiffrer ?

Les sourires de la directrice qui fait partie du trio me stimule, je crois y deviner de la sympathie.

Je lance le grand bluff. Comme mon dossier le met en évidence, j'ai été prof à l'étranger, j'entraîne une équipe de foot et j'ai une maîtrise de philo. Si je dois devenir directeur d'une structure dotée d'un budget de plusieurs millions de francs, employant une dizaine de permanents et une flopée de vacataires, il va de soi que je m'entourerai d'un expert comptable et de gens compétents, le temps d’acquérir les bases. Faire semblant de connaître le prix des tatamis de judo alors qu’on a appris le plan comptable avant de venir, ça n’était pas sérieux.

On me dit merci, c'est dommage et je sors accueilli par Yves qui vient de passer son oral dans la salle voisine.

C'est en train de banlieue que mon nouvel ami et moi gagnons la gare de Lyon d'où son TGV part une heure après le mien..

C'est alors qu'il se passe quelque chose d’improbable. Laissant ma place pour siffler une mousse au bar, je reconnais la directrice de MJ du jury, elle lève la tête, elle me sourit et, sortant une chemise de son sac, me dit ; "Vous étiez à Mons-en-Barœil, n'est-ce pas ? Attendez une seconde, voilà... C’est Morisi, c’est ça ? Bonne nouvelle, mon ami, vous avez été retenu !"

Je m'accroche à son siège ; - Je rêve, vous me faits une farce ? Et mon ami Yves L, vous pouvez me dire si il est pris lui-aussi ?...

- La Balbera ? C’est votre joiur de chance, il fait partie des 38 que nous avons retenus. »

Les deux heures de TGV qui suivent me paraissent longues, très longues. Arrivé à Sampans, je bouscule ma mère et mon père et je compose le numéro de la mère d'Yves qui ne comprend rien à ce que je lui dis : « Je suis Mario, un ami de votre fils, on vient de passer le concours, dites-lui qu'il a réussi, que j'ai réussi et que c'est formidable... »

La pauvre ne comprend pas, comment pourrais-je avoir les résultats aussi tôt...

J'en suis encore ému, Yves et moi passerons neuf mois ensemble à Rennes, deviendrons amis : il viendra de nombreuses fois à Sampans, à Besançon, en Italie et à Paris. De sorte qu’un mois de juillet des temps à venir, il m'inviterait à visiter la fille d'un grand écrivain anglais, rendant possible la rencontre avec la mère de tous mes enfants, mais ceci est une autre histoire, puisqu'il allait me falloir survivre à la traversée des Mariemontagnes...

(A suivre)

Août 1981 -Juillet 1982 – L'année rennaise entre retour à l'école et neuvaines, le début de la fin et les Mariemontagnes...

Rennes est une ville comme je les aime ; une rivière, des ruelles historiques, une population mélangée et d'innombrables bistrots, une cousine de Toulouse et de Besac, que je place hors-catégorie dans mon palmarès.

S'installer pour neuf mois demande de l'organisation, je quitte Marie, monte à Paris, prend le TGV et me retrouve chez les Bretons fin août. L'idée est de trouver une studio avant la rentrée des étudiants. J'y parviens facilement, un petit nid douillet en plein quartier historique, avec colombages et tout, pas loin du Parlement de Bretagne.

J'explore illico les lieux et je tombe sous le charme, la rue Saint-Michel, la rue Saint-Malo plus au nord, dite la rue de la Soif.

On est convenus avec Yves de se retrouver sur place une semaine avant le début du stage. Je ne me rappelle plus comment, mais on est pris en main par un couple de Bretons de ses connaissances, bien serviables mais terriblement bretonnants, tout au cidre et au gros-plant, impossible de siroter un rosé de Provence ou un valpolicella. Pis y z’adorent Tri Yann et les bd, impossible de s'éloigner de leur zone de confort,

Nous serions quinze en formation sur le campus de l'université, venus de Saint-Omer, de Normandie, de Savoie, de Valence, d'Arles, de Marseille et de la région parisienne, pour la plupart des gens issus de la galaxie MJC, en tout cas du monde de l'éducation populaire.

Comme ce fut souvent le cas, je suis l'OVNI de la bande. J’ai un diplôme universitaire et je pourrais donner une partie des cours en socio, philo, psycho-socio.

Ce n'est pas le cas en comptabilité-gestion, en éduc-pop et en maîtrise de ce que les formateurs appellent "la pédagogie du conflit".

Je passe les premières semaines seul, Marie ne semblant pas ravie de me suivre, mon argument sur le "trouver un boulot" et le "ne plus avoir de problèmes financiers" ne la convainquent qu'à moitié.

Nous sommes contents de nous revoir, le studio que j'ai trouvé est petit mais mignon, au premier, une entrée cuisine et une chambre sans fenêtre, 25 mètres carrés au plus.

Côté finance, je suis rétribué 80% de mon salaire précédent, merci Bouglione et les Chennevières.

Marie se met à déprimer. Elle se fait du souci pour ses sœurs, sa grand-mère qui avance en âge, elle ne touchera le chômage que quelques mois.

Marie fume trop, picole. Pendant que je suis à la fac, elle tourne en rond.

Aveu et flash-back : il s'est passé quelque chose pendant le stage à Mirande. Jamais je n'avais trompé le capitaine, Millerien quand je suis célibataire, je suis monogame en couple.

Or un soir que nous sommes revenus du centre-ville pompettes, je me glisse dans le dortoir d'un groupe de "gymnastes volontaires" et dans le lit d'une coquine avec qui j’avais échangé au réfectoire…

Gloussements, allusions, invitations discrètes, elle rentre du cinéma et me trouve dans son lit. Rougissante, elle me tire par les oreilles dans le parc, nous trouvons un arbre au tronc puissant et se passe ce qui doit se passer… Elle est cambrée, pas un poil de graisse, les chairs lisses, des seins en melon et, disons que son mari lui fait l’amour avec respect… Les préliminaires la mettent en eau, elle résiste, prends goût à la position dite de l’Amazone, me rappelle Robin à Solihull, bref, elle chante dans la nuit et nous nous sommes bien aimés.

Cette incartade me tourmente ; je sens qu'elle est un signe, le premier nuage, une trahison. Ressentiment poisseux que je pondère en pensant aux cornes que Meriem m'a fait porter à El Oued.

Alors que je me passionne pour une partie de la formation et que je tisse des liens d'amitié durables avec Yves et avec Michel J, un ancien des comités de soldats qui revient d’Amérique latine, je pressens que Marie s'éloigne, ayant rencontré le sosie fluet d'Alain Delon et sa mouche du coche, une fleur toxique qui fournissait le shit et probablement les matait.

Delon est ma contre-figure : fin, les yeux bleus. délicat, romanesque, le genre magnétique silencieux. Il a une formation d'ajusteur mais il ajuste peu à l’usine.

Delon, la venimeuse et Marie passent leurs nuits à écouter Bowie en tirant sur un joint ; ils se disent fans de new-wave, du Japon, de sushis, de mangas et ils portent le kimono.

Je suis plus attristé par les dangers que court Marie que par les cornes qu'elle me fait porter. Je me dis qu'après tout c'est bon signe, elle était au bord du suicide, je l'ai poussée à lutter, à reprendre confiance. À présent que je ne voulais pas lui faire d'enfant, elle reprenait sa liberté, elle en avait le droit, elle était sortie d'affaires.

Vu la nouvelle configuration, je quitte le nid de la rue Saint-Michel et je m'installe dans un HLM avec Yves et un collègue du Pas-de-Calais. Ils ont chacun leur chambre et je dors sur le canapé du salon.

Je vis une année complexe, culturellement riche, pleine d'amitié et de révolte, avec en filigrane le spleen des Mariemontagnes, la hantise de voir la femme de ma vie exposée à toutes sortes d'emmerdements avec ses deux crétins complètement gazés.

Je m'en rends compte à présent. Je jouais une nouvelle fois les outsiders. Alors que la quasi totalité de mes camarades avait une famille au pays, des contingences et un plan de carrière (un directeur de MJC titulaire gagnait l'équivalent de 3000 euros par mois), j'étais là par défaut : parce que l'occasion avait fait le larron, parce que je voulais que Marie et moi ne nous retrouvions pas à la porte du CCAS.

Plutôt que sombrer, je m'agite, je deviens délégué syndical, je représente les gars au CA de Paris avec des revendications raisonnables : les stagiaires vivent mal, ils doivent continuer de payer le logement de leur famille dans leur région d'origine, un logement à Rennes... et un autre sur leur lieu de stage pratique, sans compter les allées et venues.

Lorsque je rédige un roman photo du nom de "Super Stagiaire : la révolte", ça barde dans le stage. Je m’encape le psychosociologue, un minus doublé d'un faux-jeton et d’un manipulateur.

Quand le soir arrive c'est le temps de la Soif, des piano-bars, du Rocher de Cancale, des Pubs et des cafés-concerts.

De la Maison de la Culture aussi où Yves et moi nous faisons passer pour des artistes en résidence.

Nous avons de la chance, la scène musicale rennaise est en train d'accoucher de Marquis de Sade et des Transmusicales.

Savoir que Marie rôde avec ses baltringues est un calvaire en sourdine. Je passe devant chez elle en essayant de voir si tout va bien, puis enragé je me laisse aller…

Comme ce dimanche après-midi où Sabine, une inconnue, m'embrasse à pleine bouche et m'entraîne dans un 200m2 appartenant à sa grand-mère installée à Quimper, ou à Lannion, ou dans le Finistère.

Elle n'y va pas par quatre chemins, Sabine, elle me pousse sur un lit, me déshabille et me consomme de maints façons pendant trois jours et deux nuits, fondant et refondant de toutes les manières, me prenant tout à la fois pour un poupon gonflé, un godemiché parlant, un étalon trouvé pas cher au marché et un frère, un confident, un ami avec qui elle pouvait parler littérature et inceste, avenir impossible et passé obsédant.

Je comprends que je peux rester aussi longtemps que je veux chez Sabine, je la touche, je l’émeus : - Prends un jeu de clés, ne me quitte pas. - Or je la quitte, "Sexus" ok mais pas "Plexus" ni "Nexus", pour cela il y avait Marie.

Il y a cette fille un peu ronde qui adore la littérature russe avec qui je dîne au Rocher de Cancale, on échange sur Gogol, Pouchkine, Tourgueniev et les Mémoires d'un Chasseur. Elle a des yeux translucides, lorsqu'elle jouit, ils se décolorent. Elle aussi fond par tous les pores, je finis par avoir peur de me noyer.

J'oubliais Gribouille, une animatrice petite-enfance rencontrée dans un fest-noz. Elle a installé son lit en face de la porte, l’invité n'a qu'à ôter sa veste et à plonger entre ses cuisses, elle est super sympa, elle adore faire plaisir et rendre service. Ensuite elle pleure beaucoup.

Lorsque mes camarades de promo rentrént dans leurs foyers pendant les vacances scolaires, je traîne les bars américains et je noircis des carnets de notes ; les filles essaient de me distraire, glissent leurs seins sous mon nez, s'assurent que je suis bien un homme. Je leur paie une coupe mais je ne cède pas, il y a Marie tapie dans l’ombre…

Du côté de la bibine je fais fort : une douzaine de verres par jour, des Suze-cassis en apéro, du blanc et rouge à table, des rafales de bière blanche à l'Ozone, un pub, où nous assistons à un concert de Rykiel, un des musiciens de Gong. Résultat de cette diète gastro-liquide , je passe de 72 kg à 76 kg,

Au milieu de ces randonnées paludénnes, il y a de grands moments. Comme cette soirée à la Maison de la Culture où Yves et moi avons l'honneur de vivre l'après-spectacle avec le Maestro Carlo Colla, le directeur de la Compagnie qui adapte en marionnettes les Opéras joués à la Scala depuis un siècle et demi. Ils nous fait l'honneur de ses coulisses, nous présente à leur majesté ses pantins à tringles...

Un jour que je reviens de Paris en TGV, je tombe sur un zonard qui a étalé le contenu de ses pochre sur mon siège. Il prétend être le régisseur de Jacques Higelin, il a loupé le car de la régie et il ne sait plus comment joindre le reste de la troupe. Je le rassure, je le mets sur la bonne voie.

Le lendemain matin, il frappe à la porte du cours de compta, s’excuse et me tend deux back-stages pour le concert du Grand Jacques, un de mes chouchou absolu, dont je viens de lire les chansons à haute-voix à Sabine, ayant trouvé son Seghers chez elle.

Eh bien, rien n'étant impossible, je passe une partie de l'après-midi avec l'auteur de ´Champagné et de ´Alertez les Bébés’, un moment inoubliable qu'il interrompt pour empêcher le SO de casser la figure à un groupe de fans qui veulent entrer sans payer. Merci, Jacques.

J'ignore si cette période de la vie de Morisi était triste, s'il avait tout faux, s'il aurait dû se battre davantage pour son ex capitaine, toujours est-il qu'elle lui annonce la nouvelle : elle est enceinte et elle ne sait que penser…

(À Suivre)

1981 – L'année de tous les chambardements, De Rennes à Nantes, ou quand le directeur de MJ stagiaire noie son mal-être de plusieurs façons, dont certaines passionnantes... Saint-Herblain, la copine du prof de Tai Chi, l'Homme Bruit, Nathalie et Madame la Fatigue...

Raconter ses peines de cœur est un pensum pour les autres, elles sont toutes du même acabit, ou alors il faut en faire un roman ou un film. L'ancien capitaine était avec un autre, soit, je ne l'avais pas volé, restait à vivre, et dans le cas du Morisi de l'ère Mitterrand, de valider une année de formation professionnelle dans l'animation culturelle et sociale.

Chacun des stagiaires inscrit en formation professionnelle qualifiante devait trouver un lieu de stage. Yves L, s'en alla à Quimper, Michel J, à Rezé, de l'autre côté de Nantes, Loire-Atlantique, alors que j'avais convaincu Michèle, la directrice de la MJ de Saint-Herblain de m'accueillir pendant un gros trimestre.

J'aime Toulouse et j'exècre Bordeaux, j'adore Besançon je méprise Dijon, j'ai eu de la tendresse pour Rennes, pas pour Nantes, ce gros port prétentieux à l'architecture pompeuse, la ville qui, avec Bordeaux, s'est gavée du bois d'ébène et de la douleur des Noirs. Pour ne pas parler des prétentions anglaises et de ces vins formidables pour les riches.

Un lundi matin, alors que Marie doit traîner avec son nouveau copain et leur mouche du coche, je prends le train à la gare de Rennes et je file à Nantes. En face de moi se trouve une belle dame, la quarantaine, de l'élégance, de la lenteur, un regard perdu. Elle m'intrigue c'est une héroïne de roman. Je me risque à la questionner, elle sort de prison, elle a été condamnée pour détournement de fonds. Elle ne sait pas où elle va, quelque part dans sa famille. Il se passe quelque chose entre nous, elle manque descendre avec moi. Ça se serait pu mais j'avais rendez-vous.

La MJC de Saint-Herblain est une institution locale, une maison qui marche fort : un grand nombre d'adhérents, pas mal des vacataires, toutes sortes d'activités.

Je me présente, mon CV et tout, l'accueil est chaleureux, la gauche vient de gagner, tout est beau tout est joli.

Il est convenu dans le contrat de stage que le stagiaire fasse un rapport sur l'établissement et mette sur pied une action. Eu égard à l'importance de l'activité photo et l'existence d'un cours de tai-chi, j'ai l'idée de me servir de l'exposition d'un grand de la photo sur le vif, Claude Dityvon, pour mêler les deux. La directrice m'emmène le voir à Paris, lorsque je lui dis que j'aimerais qu'il dirige un groupe de jeunes photographes au milieu de ses grands formats, lors de l'expo qui lui est consacrée, tandis qu'une séance de tai chi se déroule ; parce que vous voyez, la fixité du cliché, la lenteur du tai chi et le pas des visiteurs... le monsieur me regarde, sourit et s'enthousiasme, excellent, une belle idée, il est ok.

Je réside chez une membre du conseil d'administration qui a une fille, Nathalie, un oiseau nostalgique mais rieur. Elles habitent à quelques centaines de mètres de la MJC.

Je m'implique dans mon stage. Michèle, la directrice, sort d'un divorce compliqué, elle doit s'occuper de sa fille, une adolescente comme toutes les adolescentes dont la maman est "isolée". On mange chez les uns, chez les autres avec certains membres du C.A. Je découvre l’andouille 5A et le bourgueil rouge.

Pour mon rapport, je fais le tour de toutes les activités ou presque. L'idée de mon mémoire me vient : le lien entre les pratiques socio-culturelles des membres du C.A. et celles qu'ils proposent dans leurs établissements. Une MJ de quartier (Saint-Herblain), une MJ de centre ville (Rennes) et une MJ de province (Fougères). Mon projet est validé : et si je démontrais que la plupart des militants de l'éducation populaire privilégient leurs gouts de classe aux besoins des populations qu'ils prétendent servir ?

Un soir, après une séance d'entraînement avec l'équipe locale - qui joue en Promotion d'honneur, je file à la MJ à l'invitation du prof de tai-chi, un petit bonhomme qui est conducteur d'engins. Je me mets tout au fond de la salle et j'imite, comme c'est la coutume, le maître que je vois de dos. Deux enchaînements : un court et un long où l'on empoigne des formes invisibles, ou l'on pivote, ou l'on pointe du pied et du talon...

Je fais de mon mieux, j’apprécie le profond silence troublé par le frottement des vêtements, quand le conducteur d'engins nous prie de nous allonger sur le dos, mains tendues et jointes derrière la tête. Ca s'appelle du chi-cong et il s'agit de lever ses bras joints le plus lentement possible, de sentir le point de bascule lorsqu'on les tire à l'équerre et de les redescendre vers le pubis, toujours le plus lentement possible.

Je ferme les yeux et je m'exécute ; comme je suis vanné par l'entraînement et par un rythme de vie, disons intense, j'ai l'impression de m'endormir; j'atteins la verticale, je descends les bras lentement, très lentement, mon pubis se met à chauffer, presque à brûler ; plus que quelques centimètres… J'ouvre les yeux... Et m'aperçois que je que tout le monde m'attendait.

La séance achevée, le conducteur de grue me dit que j'ai un Chi considérable et que je dois apprendre à le contrôler...

Le chauffeur d'engin a une amie qui s'y entend en canalisation des énergies, elle m'invite chez elle, cuisine un repas arrosé de vin de Loire et me glisse dans son lit en me susurrant : - Tu vas voir, ça va être joli !

De fait c'est joli, même trop, ça vibre tellement en elle que je me laisse aller comme un ado ; pas de panique, elle me mord l'oreille, joue de l’index et me dit de ne pas m'en faire. Effectivement, je durcis et je mollis plusieurs fois sans sortir d'elle : sans doute une question de Chi. Quand je me réveille, elle veille à ce que j’ai mon cadeau d'adieu ; c'est bien agréable de se réveiller comme ça.

Occupé à mon rapport de stage et à la suite des aventures de "Super-stagiaire", mon roman photo, je fais la rencontre de deux mecs formidables. Un théâtreux qui monte des spectacles satyriques en théâtre d'ombres (la bête noire du maire et du conseil municipal) ; et celui que j'appelle ‘l'homme bruit’, un percussionniste qui embarque des gosses avec un chargements d'objets et qui les incite à créer des rythmes ayant pour fond sonore la nature et la vie cachée, Ses gamins l'adorent. Moi aussi.

Je ne suis pas seul à Nantes. Michel J, de Valence, fait son stage à Rezé où il est tombé sur un directeur hors-norme, un gailard barbu qui adore le jazz et la musique sud-américaine. C'est grâce à lui et à Michel que j'assiste à un concert du Trio Humair. Jeanneau et Texier, avec qui j'ai la chance d'échanger autour d’un pot.

Les jours passent, le printemps arrive : c’est le temps des assemblées générales. Pour fêter ça, j'ai la chance d’approcher de Nathalie, la fille de mon hôtesse. Elle a un visage long et romantique, les cheveux noirs, le teint pâle et l'air triste même quand elle sourit. Évidemment il se passe quelque chose entre nous : elle vit une relation difficile ; je lui parke du capitaine ; on s'en voudrait presque que ça marche trop bien.

À Rezé, c'est le temps des adieux. Le directeur de Michel organise une ´fiesta latina ´dans son jardin ; j'y fais la connaissance de sa sœur Maryse.

Que ja reverrai à Paris l'année suivante mais trop tôt. Drôle de période. Où j'écris le seul poème en prose de ma vie.

Je l’appelle : "Merci Madame la Fatigue".

(A Suivre).

1982 – Rennes c'est fini ; le retour dans la Boucle ; la dernière année de gauche en France ; l'Italie championne du monde et ce séjour à Montpellier, où l'ancienne Aimée, enceinte de six mois, crève la faim et tombe sous la coupe d'un obstétricien misogyne qui l'expédie dans un nid de coucou ; ce que Morisi en pense et ce qu'il en écrit...

Ca y est, c'est bon, j'ai mon diplôme d'aptitude à la direction de MJC. Mieux, les stagiaires de Rennes, de Paris et de Reims étant des adeptes du travailler au pays, ils ne postulent pas à la MJC de Palente à Besançon, qui – merveilleux ! – me tombe toute crue dans le bec.

Vous vous rendez compte, la MJ de Palente, celle où ont eu lieu une partie des négociations des Lip dix ans plus tôt, le quartier des "Paroissiens", du CCPPO, des Castor, le fonds de caisse électoral de la gauche socialiste qui l'était encore. Car on aura beau dire après, à nous les 39 heures, la cinquième semaine de congé payé, l'augmentation des minima sociaux, l'abolition de la peine de mort, la dépénalisation de l'homosexualité, le prix unique du livre et j'en passe...

Mon entrée en fonction aura lieu fin août. Je fais un tour pour me présenter à l'ancien directeur, un pragmatique cynique et carriériste qui me donne des conseils que je ne suivrai pas, comme virer l'éducateur de quartier et mettre la pédale douce avec le C.A., qu'il faut savoir ménager, quitte à n'en faire qu'à sa tête : c'est nous les professionnels, tu vois .?

Je suis passé à Sampans rassurer mes parents, ma mère m'embrasse, me serre fort en répétant "Mon fils" les larmes aux yeux. Peppone joue les Peppone, j'ai enfin un métier : combien tu vas gagner ? c'est à durée indéterminée ?

Jean-Paul, l'ami fraternel, Josette, Marie, Samuel sont rentrés de leur deuxième année à El Oued, ils me donnent des nouvelles de Majid, de la voisine qui va obtenir le divorce, du CRBEO.

Jean-Paul (nous sommes en froid depuis) est un ami sur qui on peut compter. Marie veut s'installer à Montpellier, comme elle n'a pas de voiture, nous faisons une partie de son déménagement, 2000 km en trois jours les doigts dans le nez…

Pas la grosse ambiance dans la voiture.Pour se changer les idées, on s'arrête à Carpentras, on pousse la porte d'un bistrot et on s'installe devant le dernier match de poule de la coupe du monde 1982. Ca ne vas pas être de la tarte, l'Italie affronte le Brésil, les hyper-favoris, les artistes, le football dansé. Et bé, pas de pot pour les 50 Français repeints en vert et or et anti-Ritals, Paolo Rossi frappe trois fois et ils vont se rhabiller. Comme le P’lo et moi on n'a pas le triomphe modeste, on s'esquive avant que ça tourne mal.

Je suis de retour dans "ma" Boucle, dans "mon" Besac adoré. Plus de bar de l'U, vive la rue Pasteur devenue la rue Gamma d'après la célèbre pub ; un carré de perdition, le bonheur du zinc, la "mumba meu boi" 18 heures sur 24 !

Les gars et les filles de la Communauté de Bacchus se sont égayés dans la campagne, mais ils se retrouvent Chez René où se coudoient les punk-rockers du lycée Victor-Hugo, une génération de garnements du médical et du paramédical, des profs, des journalistes et une faune de délirants rabelaisiens.

C'est avec les kinés, les psys, les infirmiers psy et des médecins que je regarde une demi-finale de triste mémoire. Lorsque notre hôte, Thierry S., remonte de la cave après le troisième but français, les Allemands, ces ´sales’ Allemands, ont égalisé et la France perd aux tirs au but. Ça ne gêne pas trop, plutôt Italie-Allemagne en finale que France-Italie...

Je fais la fête, ça oui, et je profite de la circulation des partenaires sexuels en milieu semi-fermé avec une chouette fille du nom de A.., rien de sérieux, je suis bien trop tourmenté par les Mariemontagnes, dont la traversée écrite atteint 150 pages, car si je ne montre rien de ma déprime, je la confie aux feuilles tachées de ma ramette en cours.

Marie m'écrit à Sampans. Delon n'a pas trouvé de boulot, elle se fait du souci pour son enfant… À ce propos, que je ne m’inquiète pas mais l'obstétricien qu'elle a consulté est un facho qui fait la morale aux filles mères et les harcèlent. Il prétend que son fœtus est mal formé et que le bébé naîtra avec le thorax atrophié.

La malheureuse m’a l’air à la dérive. Je suis un con, je saute dans un train et j'arrive à Montpellier après un tas de changements. Je picole au wagon restaurant, je noircis des dizaines de pages de Mariemontagnes.

Quand je retrouve le capitaine à la gare, elle fume et je la gronde. Delon est là ou il n'est pas là, j'ai oublié, elle m’avoue qu’elle va intégrer une maison pour femmes seules, elle l'a visitée, ça craint, les maris éconduits font scandale, pas vraiment l'endroit où couver un nouveau né.

Je ne dors pas chez elle mais j'accepte de manger un soir. Delon est mal à l'aise, bien fait pour lui.

En fait je dors chez Geneviève, une quadra qui s'est prise de compassion pour Marie. Elle propose de m'héberger dans son loft. Comme jl'idée de l'obstétricien d'extrême-droite et de la maison pour filles mères me tourmentent, j'accepte les verres de Geneviève, ce qu'on appellerait de nos jours un cougar.

On va se coucher, moi sur un convertible, elle dans un lit sur la mezzanine. Sachant que j'écris, elle me demande de lui lire un passage de mes écrits. Elle entend mal, je peux monter si je veux.

J’hésite mais je monte, j'ai envie de tout ficher en l'air, d'humilier Marie, d'humilier Geneviève, de m’humilier moi-même.

Elle adore ça, elle prend sa revanche, elle me dit que Marie a eu de la chance, que je suis bien fait, qu’elle a dû se régaler pendant cinq ans. Est-ce que ça me dirait de rencontrer deux copines à elle, on pourrait s'amuser, non ?

Ma dernière journée à Montpellier est terrifiante. J'ai accompagné Marie à sa maudite maison, je fantasme sûrement mais j'ai en tête des bonnes sœurs et des cornettes. L'une d'entre elles me rappelle Mrs. Ratched, le démon de "Vol au-dessus d'un Nid de Coucou" de Milos Forman...

(À Suivre)

Rentrée 1983 : le nomade Morisi se retrouve directeur d'une "maison" des jeunes et de la culture dans la ville de son cœur, en un lieu manifestement historique. La manière dont il s'installe ; ce qu'il comprend de ce que risque de devenir sa vie quotidienne. Ses premières initiatives et l'apparition de Trinita, du rock et des Dee Dee's...

Morisi n'est pas un indécis, il trouve un T-3 dans le quartier de Saint-Ferjeux, à une centaine de mètres des commerces et du SUMA. Chaque matin, il sautera dans un bus et traversera tout Besançon pour se rendre à la MJC de Palente, à cinq ou six kilomètres de là.

La MJ de Palente n'est pas n'importe quelle maison de quartier, elle dépend de la Fédération française des MJC, dont le directeur régional, Matock-Grabot exerce dans le Territoire de Belfort. C'est dans ses locaux qu'une partie de l'Affaire Lip s'est nouée et dénouée, dans un quartier où toutes les gauches se jouxtent, les communistes du CCPPO, les cathos de gauche du PS, des anars divers et variés. A quelques kilomètres à peine : on trouvait le cinéma le Lux, sorte de Bobino de Besac, et le FJT des Oiseaux, un emblème socio-culturel local.

Morisi fait rapidement la connaissance de "son" C.A, il est présidé par un expert-comptable originaire du Haut-Doubs, secondé par un ancien champion de canoë-kayak, une architecte, des profs, des retraités.

Des administrateurs, des élus, mais également des professionnels, un animateur culturel, un animateur sportif et un animateur de quartier. Une secrétaire et une armada de vacataires de toutes sortes.

La MJ de Palente est gâtée. C'est l'assurance tous risques des maires socialistes qui se succèdent, c'est de Palente qu'arrivent les votes qui font grincer les dents de la droite en fin de soirée électorale.

Je fais connaissance avec tout ce petit monde et je m'astreins à pas mal de réserves, dur pour moi, je ne suis pas du genre cachotier.

La personne avec qui je lie le plus est ... le concierge et sa petite famille, qui insistent pour que je mange chez eux certains midis. Ca n'est pas prudent, je devrais garder en tête les bons conseils de mon ami Michel J, qui m'a appris et répété que, dans le social, il faut éviter de gérer à l'affectif.

Les activités sont variées à Palente, le club folk est un succès, Thierry M. l'animateur culturel et la secrétaire en font partie. C'est bon enfant, très classe moyenne, comme la série habituelle d'ateliers pour mémères ou femmes seules, car, bon, on peut tout faire ou presque, dans le quartier.

Deux nuances, la MJC a une tradition boxe et sport de combat. Josselin puis Mohamed Hakkar sont passés par là.

Comme beaucoup de choses se passent le mercredi après-midi, le Club du Troisième Age, qui joue aux dominos et donne dans la couture, se plaint que les rockers fassent trop de bruit ; et puis les jeunes ne sont pas polis...

Ce qui me gave, c'est la réunionite, les palabres et la patience qu'il faut pour supporter les conneries que la démocratie quotidienne impose. Contraint à faire comme Yves L. qui est en poste à Saint-Marcel-les-Valence : prendre un air sérieux, froncer le sourcil et analyser les rapports de force.

Le C.A. se demande. Morisi est sympa mais c'est un drôle de numéro : ancien footballeur, ancien prof à l'étranger, pas de voiture, pas de femme, pas d'enfants : chacun fait comme il l'entend, mais le mariage, la vie de famille, ça stabilise, ça rassure.

Pas de ça chez moi, je me balade avec mon burnous à capuche et je reçois des artistes ; disons que j'ai l'intention d'apporter un peu de changement… Parce que ça ronronne : l'argent de la ville, du département, de la région, de l'État, de la CAF, de l'Europe, ça n'est pas réservé aux gens comme il faut :?en-deçà du périphérique (le boulevard qui contourne Besac), il y a un quartier HLM et ses problèmes. Bon, des gens venus d'ailleurs, il faut avoir à l'œil, faut être pragmatique.

Le président est sympa mais prudent, il n'est pas expert-comptable pour rien. On dépense ce qu'il faut mais pas plus, on investit les subventions dans des fonds communs de placement...

Entre les "élus" et les gens qui travaillent avec moi, mon cœur ne balance que par principe, je réunis les animateurs et leur communique le budget dont ils peuvent disposer. Quand on leur dit qu'un projet est "sympa" mais qu'on est juste, ils sont en mesure de voir si c'est vrai. Je n'en reste pas là, je les incite à avoir des idées sans attendre que la gauche Castor les sollicite. L'animateur sport et plein-air saisit l'aubaine, trouve des sponsors et organise une démonstration de planche à voile, en ville, sur le Doubs. Thierry élargit la proposition musicale. Patrick se lance dans une démarche d'insertion autour de la rénovation d'une péniche.

Comme j'ai moi aussi des idées, je propose que la MJ soit dotée d'une radio de libre expression, puisque Mitterrand et Lang ont libéralisé les ondes. Putain, "Radio Palente Libre", que la droite arrive avec ses gros sabots aux prochaines élections, on saura les accueillir !

En attendant, j'invente les Mardis de Palente, des soirées ciné-repas en langue originale avec les associations d'étrangers du quartier et de la ville. La première est yougoslave. Materne, ex de la maison et animateur ciné à la mairie, nous fournit en pellicules 16 mn. Gros succès de la soirée yougoslave : "Qui chante là-bas" en v.o, avec des "cevapcici".

Une partie du C.A, grogne, il y a de plus en plus de monde qui monte du centre-ville et ça risque d'altérer l'identité de la maison. Quant à cette idée de créer une radio, il y a trop de risque, la libre-expression doit être contenue, il ne faut pas oublier les aides de la mairie...

Quand l'hiver arrive, Morisi a compris pas mal de choses. En attendant c’est là, en ville, entre l'Annexe des Aviateurs, le Commerce et la rue Gamma qu'il fait la connaissance de Trinita, de Michou et des Dee Dee´s…

Car l'Ombilic du Peuple et la bonne conscience des socialos, c'était bien beau, mais il y avait l'Ombilic du Rock. N'avais-je point une douzaine d'années quand déboulèrent les Animals, les Beatles, les Stones, les Kinks, les Troggs et tutti quanti ?

(A suivre)

Last Updated ( DATE_FORMAT_LC2 )