À rebours à partir du 1er août 2021 - Suivre la Parution quotidienne sur le Facebook de Mario Morisi, l'auteur.

Septembre 1975 – Quand les temps ont changé, quand le petit assistant de français en mission redevient un etcetera...

Passé l’insouciance de l’été et la quinzaine de jours dans ce que Papa appelait « nos montagnes » sonne l’heure du retour à la réalité.

C’est un étudiant médiocre qui s’inscrit en licence d’anglais et en maîtrise de philo ; un garçon comme il y en avait tant, contraint de profiter du statut d’étudiant en terme de sécurité sociale, de responsabilité civile et de tickets de resto U.

Jusqu’à Besançon qui avait changé. Fini l’après-68 et l’impression de vivre une tranche d’histoire, de participer à un grand moment. Que soient maudits ledit choc pétrolier, l’inflation qui passa de 5% à 13% en quatre ans et la musiquette giscardienne qui préfigurait les symphonies austéritaires et les sacrifices induits par la mondialisation et l'intégration européenne.

Pratiquement, je me dégote un deux pièces de rez-de-chaussée à mi-chemin de la fac et du pont Battant, à une centaine de mètres du début de la rue Pasteur et de ses quatre bistrots historiques, la fameuse rue Gamma, un rectangle des Bermudes.

Je ne joue plus au foot. N’en ai plus envie après les heures de gloire entre Boro’s et Rover. J'ai des cernes sous les yeux, j'ai pris deux kilos, j'ai un début de ventre mou. J’achète quand même L’Équipe ; quelque fois la Gazzetta dello Sport à la Maison de la Presse.

Le Bar de l’U a changé. Les grands fauves qui se disputaient la couronne du singe dominant ont pour la plupart disparu ; certains se sont rangés des voitures, d’autres sont entamés, à l’hosto ou en zonzon. Plus simplement entrés dans la vie dite active.

Pas mal de mes compères d’agapes vivent en couple en ville ou à la campagne. Certains pensent à faire des enfants et parfois en font. Il faut payer les traites et l'essence des bagnoles, faire des travaux.

Jean-Paul, l’ami fraternel, s’est installé avec Josette à Maîche. Hébergé dans la maison de sa grand-mère, Il exerce comme clerc de notaire. Marie vient de naître. Le destin de la famille semble tracé.

L’air du temps ? Maussade et menaçant. C’est le reflux classique des périodes d’après feu d'artifice. On est passé des musiques pyrotechniques et multicolores au hard qui deviendra heavy ; au ska et au punk. Les filles portent des pantalons troués mais des dessous sexy. Le cuir remplace les étoffes afghanes Apparaissent les Sex Pistols et le garage, issus du fracas électrifié des groupes de Detroit, nourris par l'absolue pourriture du système. No future, mate !

Devenu un epsilon tout gris, je m'accroche à Mongi et à Farid, qui n’est plus le patriarche fleuri du début des années 70. Pas facile pour lui, Ghedafi a lancé une chasse aux opposants en Europe. Maigre consolation, la Juventus remportera sa première coupe de l’UEFA contre Bilbao. Pour finir il quitte le centre-ville, rencontre une gentille prof et s'installe place Leclerc, non loin de chez Jim, qui convole en juste noce avec une belle brune bisontine : quelle nouba entre méthodistes du nord-est de l’Angleterre et Séquanes de l'endroit, des fêtards retentissants.

L’automne de mon retour dans la Boucle est égayé par la venue de Kevin S., un des boys du Solihull Sixth Form. Séduit par la ville lors de notre séjour footballistique du mois d'avril, il s’est inscrit à la fac et m’a demandé de l’aider pour les démarches. Mon appartement disposant de deux pièces séparées, d'un grand lit et d'un petit, je propose de l'héberger et lui sert de guide.

Pas vraiment le moral. Je n’ai plus de statut, plus de salaire, pas vraiment de projet. Feignant d’écouter ce que les profs racontent, je passe plus de temps à noircir mes carnets qu'à bosser Heidegger et Spinoza.

Ombilic de la Balle, Ombilic de la Botte, Ombilic de Babel, Ombilic d’Aphrodite, Ombilic de Hamsun et de Lagerqvist, Ombilic de Karl Marx et de Lao Tseu, je m'accroche à celui de Bacchus, car, selon Dupneu, l’éternel interne en médecine du bar de l’U, j'ai été baptisé "avec une queue de morue".

Côté parties de va-et-vient à la sauvage, comme disait McDowell dans Orange Mécanique, on glissait dans le pré-sordide. Des filles seules et un peu saoules, d’anciennes camarades de jeu un peu perdues ; des acharnements athlétiques, la soeur d'un copain qui veut que je la frappe : ce n'était pas Barfly de Bukovski mais pas loin : où étaient les étreintes émues des débuts, la douceur de Joëlle, ma fascination d’Isabelle, l'émotion de Jane...

C’est bien simple, je suivais à peine l’actualité du foot et les péroraisons de mes anciens coéquipoers sur l'OM ou le FC Nantes. Quelques soirées au Tonneau du Jura néanmoins, avec Roger, Jim, Martinella, à suivre l'épopée de Verts et c'est tout.

Morne retour, c’est sûr. L'impression de relire le même chapitre, de manger la même tambouille. L'envie de tout foutre en l'air. D'humilier et d'âtre humilié.

Avant la découverte d’un lieu étonnant !

Une cure achetée par des amis sur le premier plateau. Des amis de la famille de Gillou, sa tante Sophie, son compagnon le Gaulois - un sosie de Gainsbourg - et Raymond dit Féfé qui allait jouer un rôle prépondérant sur le chemin de mon rêve d’écrire...

Bon sang, la Cure...

Le chantier au pair ! La ruche solidaire ! Les parties de bêtes à deux dos avec les stoppeuses de passage sous la charpente nue du grenier. Les repas à vingt autour de la très longue table de la cuisine. La cheminée géante. L’odeur du bois qui crépite, visage brûlant et dos glacé, le gôut de gnôle au fond du golliwok...

Les soirées I Ching et astrologie ! La traduction de l’anglais d’un livre sur la cérémonie du thé ! La connivence entre Raymond et le Gaulois, qui s’étaient rencontrés à Fès. Les arrivées de visages plus ou moins connus, les bras débordant de victuailles. L’odeur des pétards. Les courants d’air glacés. Les voisins qui venaient voir si l’on avait besoin de rien. Cette Nibelung endormie toute une journée dans la baignoire du premier. Les randonnées assistée par cannabis la nuit dans la campagne. Le voisinage de Monsieur Pergaud...

Ce drôle de type arrivé un soir qui prétend être lieutenant-colonel... Enfin le Dieu Farfu, ma divinité tutélaire..

Portrait du Casanova des Midlands en Louis-Philippe: un dur retour au bercail. Ou les désarrois cachés de Mario le Mariole, avant qu’il ne rencontre le capitaine aux yeux bleus...

Juin 1975. 11 heures du matin. Maison des Morisi, 14, rue de Dole à Sampans, Jura. Le Dr Jacob pousse la porte de ma chambre quand j'étais ado. Il s’approche, palpe mes ganglions, pose le dos de sa main sur mon front. :« Mario, il n'y a aucun doute : vous avez les oreillons. »

Les oreillons ? Mais comment cela se peut-ce à mon âge ? Où ai-je pu attraper ça ?

Le thermomètre du bon docteur et son stéthoscope valident le diagnostic, voilà ce qui arrive quand on tire trop sur la corde : des vitamines, boire beaucoup... d’eau, des antibio pour prévenir la surinfection bactérienne, et du repos, beaucoup de repos... Combien de temps ? De deux à trois semaines, ça dépend. Ca dépend de quoi, docteur.

Le docteur Jacob – grand, le port encore jeune, les tempes rasées court, une mèche grise dressée au-dessus d’un front haut quadrillé de rides : Je vous dirai dans une semaine. Espérons que cela ne tourne pas en orchite. - L’orchite ? - Une inflammation du testicule qui peut rendre stérile... - Stérile docteur, mais du point de vue fonctionnel, je veux dire...

Le doc sourit. Il a dit stérile pas impuissant.

C’est connu, l’homme est puni par où il a péché. Dans mon cas, une affaire de testicules et de lèse-majesté. Sans doute une vengeance de la Princesse Alexandra dont je constate la réalité en me regardant dans la glace : j'ai le visage taillé en poire, je ressemble à Louis-Philippe dans les dessins de Daumier, avec un collier de ganglions grelotants.

Dire que la chose m’humilie est un understatement (une litote, je veux dire). J’avais prévu de faire un tour des lacs avec Christian A (le guitariste de la Pierre penchée devenu infirmier psy) et Roger B. (mon partenaire de stop en Norvège l’été précédent), de renouer avec ma boucle chérie et de rendre visite à ma tante et à mon oncle dans notre maisonnette en Italie.

C’est un gros défaut et un atout : j’ai l’esprit de contraction et ce que les Italiens appellent « la voglia di stupire » (la volonté d'étonner). Trois semaines, un mois, pour un virus dit ourlien de quelques nano-mm ? Inadmissible ! Je demande à ma mère de n’ouvrir la porte de ma chambre que pour m’apporter de l’eau ou à manger, et j’entame un face-à-face intérieur impitoyable avec la nano bestiole. Autrement dit je mentalise notre affrontement à tous les étages, j’inspire, je respire, je pratique l'apnée guerrière, je déclenche des tsunamis mentaux, des bombardements lumineux ; j'imagine que des millions de globules blancs dévorent des dizaines de millions de nao-ourliens : ça marche. Dix jours plus tard je saute sur mon vélo, je fais l'aller-retour Sampans-Saint Seine en Bâche, 18 km, et je m’immerge dans les flots rédempteurs (et boueux) de la Saône, que je n’ose toutefois pas traverser.

La maladie vaincue, c'est le temps des retrouvailles et de la réflexion. Les conscrits de ma commune, Jean-Paul G., sa sœur, Gilda, Françoise, Lenzi sont tous plus ou moins casés, certains fiancés, d’autres mariés. Considéré comme un original, ils m’invitent à leur parler d’Angleterre et de Norvège et ils s’étonnent de me voir faire du stop à la sortie du village alors que je suis licencié ès lettres.

Je renoue avec mes acolytes de la communauté de Bacchus : les deux Max, la bande de Chaussin : Gillou et Francine, Jo et Loulou, Didier, Marie Rose, Duduche, un ancien champion d’Algérie cycliste coupeur de joints, et d’autres habitués des zincs et des terrasses bisontines.

Je suis remis de ma parodontite louis-philipparde quand Christian et Roger débarquent chez moi à vélo. Un cyclo de course pour Christian, un biclou brinquebalant pour Roger.

C’est papa, Peppone pour mes amis, qui s’est occupé de préparer mon vélo, ce qui se faisait de mieux quand il l’avait acheté chez Appino à Nanterre, vous savez, celui avec la selle Brooks qui avait fait le tour 1937.

C'est Christian qui a étudié l'itinéraire : Sampans-Lure (128 km). Lure-Maîche (100 km). Maîche-Malbuisson (77 km), Malbuisson-Vouglans (80 km). Et Vouglans-Sampans (plus de 120 km) avec quelques variantes. Départ des étapes aux environs de 11 heures. Mise en route de deux heures. Casse-croute rafraîchissement. Sieste. Après-midi à bon train. Accélération dans les bosses. Le dernier arrivé au lac paie l'apéro. Rendez-vous avec les filles qui conduisaient les voitures et s'occupaient de nos habits. Martini Pontarlier tambour battant. Fiesta. Bain de minuit et partie de bête à deux dos pour ceux qui avaient leur copine (ce qui n’était pas mon cas).

Celles et ceux d’entre vous qui ont vécu ce genre d’expédition le savent. On est tout feu tout flamme le premier jour, perclus de crampes le deuxième et le troisième jour, puis la forme vient et on se prend pour un coureur du tour de France.

Un soir où nous faisions la fête sur les rives du lac de Malbuisson où Christian B, mon futur compère en Finlande, était moniteur de voile, je m’écarte de la nouba et je m’assois au bord de l’eau, l’œil à peine distrait par une farandole de canards sauvages..

J’en suis où, là, de ma vie ? Âgé de 24 ans et demi : grand joueur de foot raté, plumitif balbutiant, enseignant par défaut, 50 % français, 60% Italien, 25% anglais, 10% norvégien... bon à tout, bon à a rien...Sans copine. Sans suite dans les idées. Sans boulot et bientôt sans le sou...

Bon, j’ai des économies, mon oncle et parrain est généreux quand je vais le voir à Saint-Nom-la-Bretêche... Il y a les copains qu’on peut visiter. A Lons, à Dijon, à Paris, en Allemagne, en Italie, en Suisse.

J’en suis là de mes désarrois à la Musil (je lis beaucoup de romans made in Mitte-Europa) quand, chez les Max, à Besac, je croise Jean-Paul, sa femme Josette et sa belle-soeur qui me présente la capitaine aux yeux bleus...

(A suivre)

By appointment to her Majesty the Queen (4) : Bronzer sous la pluie anglaise, la légendaire bataille de Sue-Ann au lit, des hooligans à Besac et fin de partie en Mercedes 200 SL


Brosser une chronique mémorielle 46 ans après les faits vous expose à privilégier les pics du graphe au détriment de la lente, très lente vérité quotidienne. En effet, des dix mois passés en territoire ennemi, par-delà les passes d’arme et les temps forts, me restent surtout l’odeur de l’herbe humide au moment où le milkman laisse tourner son moteur pour déposer le lait et le journal au 51, le bruit des énormes gouttes de pluie qui martelaient le toit trois jours sur quatre, les Velux et les gouttières, les yeux chassieux et les mini-gueules de bois de la semaine ; la gueule de raie du Tintin informaticien qui encombrait le corridor avec ses clubs de golf, et bien sûr le prof de math, un garçon aussi joyeux qu’une porte de prison, qui me priait de ranger mes couverts avant que je les ai sortis du lave-vaisselle.

Il y a les couleurs aussi. Méduse géante noyée dans la brume d’une océan de grisaille, l’Angleterre peut être un ravissement quand le soleil daigne sortir (en douce quand tu cuves ta bière, ou le soir quand tu rentres fourbu à la maison) : legos de brique rouge, d’auberges à colombage, de flaques gazonnées vert émeraude où des rombières jeunes et vieilles, devisent une ombrelle ou un parapluie à la main. Ou font rouler de grosses boules sur le turf fraîchement tondu et arrosé.

Le recours aux balades des scarabées de Liverpool ou des Kinks s’impose : « In Penny Lane, there is a barber with a motocar (Beatles, Penny Lane). » - « Sitting in an english garden waiting for the sun »... Si le soleil ne vient pas, tu sauras ce que ça fait de bronzer sous la pluie anglaise (I’m the Walrus). » Ou « Drinking an ice cool beer, lazing on a sunny aftternoon.. » - The Kinks).

A propos d’herbe tendre et de brume violette flottant dans la campagne, Barry Corless aura réussi l’exploit de me faire jouer au cricket un jour où il manque deux joueurs à l’équipe des profs en partance pour le nord du Comté. Si je sais jouer ? Pas du tout, je me suis ridiculisé devant les frères de mon ami Jim en manquant une vingtaine de frappes à Burnhope, dans le county Durham : cela dit, je suis un des seuls Français de l’histoire à connaître les règles de ce jeu lunaire.

Mais je fais vite. La nuit tombe, c’est notre tour de battre, ne nous manque que quelques runs pour l'emporter quand l’ultime batteur avant moi se blesse au coude. Ce qui signifie que nous avons perdu. Suspense tout de même. On m’encourage (même les faux-jetons qui font courir le bruit que je fricote avec Jane, la bombe du lycée).

Arrêt sur l’image. Musique de Sergio Leone. Moi en gilet de laine blanc écru, un pantalon bouffant, des baskets ridicules et le gars en face de moi qui ressemble à Malcolm McDowell dans Orange Mécanique (le bouquin de Burgess est aussi bon que le film...).

Merde, le soleil sort d’un bosquet quand le gars s’élance décidé à me décapiter. La balle de cuir couturée ricoche trois mètres devant moi mais je l’évite.

Même chose au deuxième lancé. Barry court vers moi et me souffle à l’oreille de prier qui je veux mais de tenter quelque chose.

Je tente quelque chose à la troisième puis à la quatrième balle : en pure perte.

Lorsque le soleil disparaît à l’horizon et que l’on se retrouve entre chien et loup, je joue le tout pour le tout et je dévie la cinquième balle ; formidable, elle échappe au garde qui renifle comme un goret derrière moi, Barry et les autres me hurlent de courir à la rencontre de mon coéquipier à vingt mètres fe là. merci J'obéis, je suis un héros, on gagne le mtach d’un point !.

L’english breakfast, l’habitude de parler du temps pour ne rien dire et l’art de la dissimulation ironique me deviennent plus naturels... pas l’habitude de gambader dans les pubs et de me retrouver au lit avec des inconnues.

Il y a Zoé (ça ne s’invente pas, je suis une sorte d’Andy Capp), qui prend de court ses copines, m’allume pendant un mois et me promène de party en party comme on promène un berger belge ou un boxer, laissant entendre que ces animaux-là sont des forces de la nature, ce qu’elle aurait bien été en peine d’argumenter, puisque nous ne couchions pas ensemble !

Zoé avait une copine prénommée Robin, la fille d’un industriel de Northampton, à une heure de route au nord de Birmingham. - Robin, son front très haut, ses mèches auburn de chaque côté du visage, ses yeux célestes, presque blancs, et son air de ravie de la crèche, la pauvre, tremblante, sursautante, rétive. - Avait-elle cru Zoé ? Priait-elle avant de subir les assauts du boxer italofrançais ?

Ce qui devait arriver arriva lors d’une party donnée par des gens que je ne connaissais pas : on investit une chambre à tâtons, elle n'est pas tranquille, elle a peur qu'on soit surpris. Quand elle s'est calmée, je fais de mon mieux pour que mon doigt de dieu soit tendrement à sa taille. En eau, en huile, Robin me supplie de ne pas la faire jouir, ce serait trop bête, on pourrait tomber amoureux, non pas en levrette, non pas en ciseau, pas debout, ça non, pas debout ! En Amazone alors ? Alors surtout pas, il faut respecter l’ordre naturel, l’homme dominant, la femme dominée, et puis le risque de faire un enfant. - Mon Dieu priez pour moi, aaaahh, aaaah, ouiiii, nooon, nouiiii (ndla : Tu sais Robin, je pense souvent à toi. Je me rappelle cette heure passée sur un banc dans un parc, à entendre tes confidences. Tu vas bien, tu as trouvé ce que tu cherchais ?)

Plus de Robin, ça me faisait honte de lui faire traverser Birmingham sans l’aimer.

Même si cela ne représente qu’une vingtaine de nuits sur trois cents passées dans le Warwickshire, il y eut le président de Solihull Boro, qui, impressionné par ma manière de parler du Tale of Two Cities de Dickens et de Down and Out in Paris and London, téléphone à sa fille et la jette dans mes bras sous les yeux de mes coéquipiers, que ça ne surprend pas.

Elle est jeune, lateuse et excitée comme une puce. Aarrivé le matin, elle ne peut plus se passer de mon doudou, un doudou qui danse, qui monte et qui descend.

Un samedi midi, je fais la connaissance de Jean-Paul Morellle, un sculpteur né à Cassis qui pratiquait les compressions comme César. À la troisième pinte de Stout, il veut me faire connaitre son ami Fatzakerley, un plasticien réputé. Je téléphone au siège des Boro’s pour leur dire que j’ai un imprévu, que je ne pourrai pas jouer ce jour-là.

Arrivés dans une auberge transformée en atelier géant, on refait l’histoire des arts depuis Lascaux et les dés à coudre de gin deviennent des Duralex d’irish whiskey. Heureux d’avoir rencontré un futur grand écrivain, Fatza me présente une grande fille à l’air perdu qui me suivra comme mon ombre, me prendra la main, par le cou, me serrera la taille, tout cela toute la journée sans dire un mot. Jusqu'à se glisser dans mon lit le soir. Qu’est ce que tu aimes ? Un peu tout, on verra en route... C'est Tintin le golfeur qui fat la gueule : ma porte est entrouverte et on teste la position 53 du Kama Sutra que je garde à portée de main sur une étagère.

Un soir où l’on fête l’anniversaire de mon copain rugbyman, une gaillarde à l’air pervers, mini-jupe, téton dardé, bas filé, me repère dans un coin. Sans voiture, je suis coincé et je n’ai pas le moral.

La fille s’appelle Sue Ann. Elle a un petit copain mais il s’en fout. Pas le temps de m’organiser, Sue Ann me boit la bouche dans un coin sombre, vérifiant manu militari que je suis en état de marche. Faussement admirative, elle m’arrache la moitié d’un bras et me conduit à l’étage. La suite est dantesque. Je frise vite Trafalgar mais refuse que la catin de Nelson ne m’entraîne par le fond, Bref, je transforme sa morne plaine en soleil d’Austerlitz, la hampe de mon drapeau tricolore plantée au zénith le temps qu'il faut. Je brise là, car en dépit d’influences lunaires embarrassantes, nos frictions et succions suivantes ressuscitent l’assaut des zoulous à Rorke’s Drift, la charge de Reichhoffen et même la prise de Fort Alamo.

La suite est cocasse.

Alertée par le fracas, une demi douzaine de curieux accourent entre admiratifs et affolés.

Ce genre d'embellie vous assure une réputation. Ma violeuse en série parle de moi à une collègue divorcée, qu’on appellerait de nos jours une Milf ou un cougar. Eh bien elle eut beau me peloter et me supplier sur le lit de Tintin, j'eus la force de lui prouver que je n'étais pas une fille facile et la renvoyai frustrée dans ses foyers.

Il y eut surtout cette nuit avec Kate Blanchet, que je suis le seul à draguer dans une boite minable un dimanche soir.

Elle est sublime, la silhouette la plus explosive qu’il m’ait été donné de câliner, une fille trop belle pour moi mais que personne n’osait approcher ce soir là.

On ne fait que danser. Elle aime ma façon de bouger, se décide : ce sera chez moi. Elle paie le taxi, nous investissons la chambre de l'économiste et c’est la nuit la plus énivrante qu’il m’ait été donné de vivre. Kate ? Elle tremble, elle a soif de moi, elle s'agrippe à notre communion, chuchote des mots que je ne comptends pas

Je comprends lorsque je prépare son petit-dèj et que je la vois garder une main devant sa pommette.

Je me lève et je prends doucement sa main Ce que je découvre me coupe le soufle : une brulure ou une maladie de peau, je l’ignore, mais sa blessure est ignoble.

Comme elle fond en larmes et me demande de lui appeler taxi, je la garde longuement entre mes bras et je pleure aussi. Le taxi de Kate s’éloignera bientôt. La vie peut être un sport violent, souvent...

Côté foot, nos petits gars s’illustrent. Dave, Brian, Kevin, sont souvent dominés mais nous triomphons en quart-de-finale contre des gars de Liverpool. La demi finale aura lieu à Londres, nos ennemis les réacs toussent mais on est des héros.

J'ai oublié pour quelle raison mais je n’assiste pas à la demi finale. Sans doute pour mieux accueillir Maryse, la sœur de mon copain Alain d’Arbois accompagnée par Anouchka, la princesse de la fripe à Paris. Ca ne se passe pas bien. Je téléphone aux parents de Maryse et je leur annonce que leur fille et à son infernale copine ne sont puis sous ma responsabilité ;

Le quasi scandale de la Princesse Alexandra n’a pas amélioré ma cote auprès du Board du collège. On me laisse toutefois organiser une tournée à Besançon où nos boys joueront contre une sélection cadet de Franche-Comté, contre les juniors du RCFC et contre la fac de Lettres.

Pour cette expédition je suis accompagné d’un malheureux prof de physique, Gerry étant occupé à faire passer des examens.

Les gamins s’en rappelleraient. Hébergés dans les locaux de l’École normale en haut de la rue des Frères Mercier, ils goutent aux joies d’une ville universitaire et fêtent chaque défaite avec leurs adversaires. Résultat de l’opération, l’Est Républicain relate les exploits d’une bande de hooligans âgés d’à peIne dix-sept ans et de l’inconscience de leur encadrement.

Lorsque le mois de mai arrive, il est clair que mon intention de candidater pour un demi-poste de chargé de cours ne tient pas debout. Je passe saluer les gars des Rovers, les copains de bringue du Mason’s, Gerry à qui je donne rendez-vous chez mon oncle à Paris mais pas mes colocs à qui je laisse une enveloppe et un chèque correspondant un mois de loyer.

Sur ce radine Peter, l’assistant d’allemand de Lons le Saunier qui remplit le coffre de sa Mercedes jaune bouton d’or de mes livres, parmi lesquels des ouvrages de Lawrence Durrell, John Cowper Powys, Anthony Burgess, Silitoe, Norman Mailer et un coffret des ouvres complètes de Herman Hesse en anglais. On arrose ça au Mason’s. - Un bref coup d’oeil sur le clocher pointu et pâle, sur Hight Street, son alignement de colombages vernis au noir et l’appointement de sa Majesté la Reine tourne court Que voulez-vou, . "Le Monde est une scène et nous sommes de pauvres acteurs"... La suite au prochain numéro.


1974-75 : By appointment to her Majesty the Queen : Sacrée Princesse Alexandra de Kent. De la quotidienneté à l’insupportation, dix mois qui en valurent vingt (3)


Dimanche 13 heures 30 - 51, Fowgay Drive, Solihull, Warwickshie. L’assistant de français du Sixth Form College a fêté son 24e anniversaire en faisant grand tapage quinze jours plus tôt. Il est vanné, il vient de jouer deux matchs de foot en deux jours entrecoupés par une très courte nuit. Sorti du lit par les gars du Rover, il a galopé dans un parc où se disputent six matchs de Sunday Football. Douché, changé, il s’est joint à la double centaine de joueurs, d’arbitres, de dirigeants et de familiers qui ont pour habitude d’envahir le club-house commun et de fêter les après-matchs.

La coutume en dit long sur l’esprit qui règne dans ses compétitions du dimanche. Pour ne pas stigmatiser les moins aisés des compétiteurs, ceux qui ont les moyens commandent deux, trois, cinq pintes et les vident dans une série de baquets en plastique rangés le long du comptoir qui fait dans les vingt mètres de longueur. - Les cuvettes se remplissent à mesure que les joueurs sortent des vestiaires. Il suffit de plonger sa pinte dans le liquide bistre et de commenter le match qui vient d’avoir lieu, le dernier attentat de l'IRA ou la nomination de Margaret Thatcher à la tête du Parti conservateur, une mauvaise nouvelle pour les syndicalistes.

L’assistant de français du Sixth Form apprécie, c’est en se fondant dans le timing du provincial anglais moyen qu’il socialise et se mimétise. D'ailleurs il petit-déjeune avec des œufs et du bacon, il regarde les Monty Python à la télé, il rêve dans la langue de Shakespeare et de Benny Hill.

Quand il descend de la voiture de son ami Brian (lui et sa femme sont fiers d’avoir un portrait de leur fils peint par le numéro 10 des Rovers), il extrait son sac de sport du coffre et empoche la liasse de journaux qu’il a achetés dans un kiosque à deux pas de là.

Deux matchs dans la boue, une douzaine de pintes de Guinness et quelques alcools forts en 36 heures, l'anar en exil s’est effondré sur le sofa du salon. Ses flatmates (cololcataires) sont comme chaque week-end dans leurs familles. Le Sunday Times, le Sunday Telegraph et l’Observer lui servent de repose-tête, il tombe raide endormi pendant que la télé diffuse un match des World Séries de Cricket en Inde ou au Pakistan.

Il est groggy, l'ex espoir du football franc-comtois, il sort de son coma à l’heure du thé avant que 'les autres' arrivent : des gars avec qui ça colle moyennement, qui trouvent qu’il y a 'trop de circulation' dans sa chambre et que l’odeur de la cuisine au beurre et à l’ail est de mauvais aloi chez Sa Majesty la Queen..

Cela fait partie d’un tout. L’Anglais commun n’a pas la générosité du travailleur de l’industrie automobile, il insiste pour qu’on se conforme aux us et qu’on n’aborde jamais les sujets qui fâchent : la vie privée, la politique et les idées saugrenues. 'Vous êtes bien un continental, Mario Morisi.'

Les choses se gâtent. Les succès remportés par notre équipe en coupe nationale font de Gerry et de moi les coqueluches du collège, et comme l’écho de nos agapes arrive aux oreilles de ces foutus réactionnaires, ils nous imaginent franchir la ligne rouge avec nos élèves, d'où certaines allusions dans la staff-room.

C’est dans ce contexte que le Proviseur Frankland nous annonce la venue d’Alexandra de Kent à l’occasion de l’inauguration du Collège. Cette participation plus que prestigieuse aura un coût. Raison pour laquelle le Board demande au corps enseignant de participer à l’opération en payant ses repas même quand ils sont pris en salle commune avec les élèves, gratuité proposée jusque là pour encourager les efforts éducatifs volontaires.

L’occasion est trop belle de fustiger ces foutus bas-bleus-sang bleu de royalistes, Je prends la parole et je rappelle que, en France, nous avons raccourci les têtes couronnées et que je trouve inadmissible qu’on saigne les enseignants et qu’on s’agenouille devant la représentante d’une clique de consanguins rétrogrades qui ont soumis la moitié de la planète pour la transformer en boutique duty-free ; bref, au grand dam de Gerry qui ne sait plus ou se mettre, je torche une diatribe que j’épingle sur le tableau de liaison sous le titre : 'Que les mains de celle ou de celui qui décrochera ce billet du mur soient celles d’un libéral.'

Gerry essaie de me calmer. La majorité des Anglais 'respectent' la famille royale et trouvent des vertus de modération aux principes de la monarchie constitutionnelle.

'Je n’en ai rien à en ficher. Je touche à peine plus qu’un OS et voir mon salaire amputé de 20 fois 10 euros par mois est inadmissible.'

Mon affichette fait du bruit. La venue d’Alexandra de Kent, un proche parente de la reine, va couter une blinde à l'établissement qui aurait pu mettre à contribution les belles personnes, rentiers et industriels de la région. Le Proviseur me convoque, il suggère que j’outrepasse mes droits puisque je ne suis que de passage ; je lui réponds que les principes universels de la Grande Révolution ne sont jamais 'de passage' et que ladite pintade à crinoline n’a pas intérêt à faire irruption dans ma salle de cours.

Le jour de l’inauguration arrive. Crétin survolté, gamin trop heureux de tenir une occasion de prêcher l’anarchie et la révolution permanente, je parle au groupe que j’ai cet après-midi là : ceux qui ne veulent pas voir la princesse de Kent se faire virer par le cousin éloigné de Robespierre et de Saint-Just, peuvent disposer. Horrifiées, deux filles de notables et l'assistante d'allemand se carapatent. Par bonheur, lorsque la princesse passe devant la salle où je commente Mai 68, le proviseur la déroute après qu'elle a demandé quel genre de cours pouvait donner l'olibrius qui gesticulait devant ses élèves en chapeau melon...

La situation se dégrade entre les autorités et moi. Un midi, importuné lors d'une séance de pickles-bière au Mason’s, je refuse de serrer la main du candidat conservateur qui fait campagne pour l’adhésion du Royayme-Uni à la construction européenne. Espérant me faire baisser les yeux, il vire blême façon linge lorsque je lui did ce que je pense des conservateurs Panique à bord, son directeur de campagne éloigne les caméras d’ITV et de la BBC.

Tout en restant fraternel, Gerry prend ses distances. L’écho de mes frasques (concours de Guinness avec le trois-quart centre de l’équipe locale de rugby, séances de Marseillaise et de Bella Ciao dans les pubs, réputation de Casanova des faubourgs) pourrait nuire à sa carrière naissante, et je le comprends, puisqu’il deviendra professeur en chaire et directeur du département d’histoire contemporaine de l’université de Browning à New York..

Parmi les personnalités qui comptent au Sixth Form, j’ai fait la connaissance d’une femme d’une beauté redoutable : cheveux auburn, port haut, regard vert drapé de marron et d'émeraude et un curriculum hors pair en droit : j’ai nommé Madame le Juge Jennings, une personnalité, un joyau.

Je vous le concède, nos profils ne matcheraient pas sur un site de rencontres, toujours est-il qu’ayant lu ma diatribe anti Alexandra outre que mise au courant de mes cours sur les mouvements révolutionnaires en France, elle m'attire dans son bureau et me demande si je me sens capable d’aborder le sujet en anglais pour ses élèves. Étonné (et dans mes petits souliers) je lui réponds que bien sûr et je troque mes parties de squash et mon apprentissage de l’escrime contre un marathons au centre de documentation du premier étage.

Je n’ai pas une grosse expérience dans le commerce de la Gentry, mais je suis assez futé pour comprendre que la dame apprivoise le jeune mustang en lui tendant un piège.

Ma méfiance est injustifiée. Ses questions et celles de ses collègues sont pointues mais honnêtes. On m'applaudit. J'obtiens les oreilles mais pas la queue, pas mal pour un commencement.

Judge Jennings avait -elle un faible pour moi ? Ca se tient si l’on considère qu’elle nous invite à une soirée privée où elle me choisit (je suis en costard noir, chemise blanche déboutonnée, les reins cambrés...) pour ouvrir le bal, espérant peut-être que je serai impressionné par la dame aveugle qui entreprend une valse au piano. Mauvaise pioche, Jenny ! J’adore danser la valse, c’est ma maman qui m’a appris, et même par la gauche ! Le soir même elle me demande de la raccompagner à sa voiture... Son parfum, sa bouche...

Je plaisante, il n'y eut pas d'orchidée pour Madame Blandish. Que voulez-vous, les juges subissent rarement le sort que leur îflige Brassens dans sa chanson et je n’ai pas grand-chose d’un gorille.


1974-75 : By appointment to her Majesty the Queen : Saturday Night, Sunday Morning et Working Class heroes . dix mois qui en valurent vingt (2)


Mais que diable faisait le fils Morisi dans les Midlands fin 1974, puisqu’il n’avait pas l’intention de faire carrière dans l’enseignement de l’anglais ? Ses parents se le demandaient et il ne le savait pas lui même. Il vivait fort, ça oui, il absorbait comme un buvard l’air façon Jelly du temps, le goût de la Brew XI et de la Newcastle Brown, les intonations du parler local, les curiosités du way of living autour de lui, les rodomontades de Brian Clough, l’histrion des coaches grands-bretons.

Ce qui l’emporta surtout à l’époque, si l’on met de côté les cours et les séances de pub-crawling des vendredi et samedi soir c’est la découverte du monde et de la classe ouvriers rendue possible par le football et par Gerry, le fils de prolo diplômé d’Oxford.

A la mi octobre, m’étant fait remarquer en bien pour le compte de Solihull Boro, un club pour qui je m’entraînais trois fois par semaine et dur, très dur, je fais la connaissance de Brian et de deux ouvriers de la Rover Factory, un haut lieu de l’industrie automobile britannique. Supporters des Blues de Birmingham mais également de Boro, il m’entraînent au comptoir du club house et me proposent... de jouer avec eux le lendemain matin, car ils aiment beaucoup la manière dont je taquine la balle, ce qu'ils appellent mon « brio continental ». Ils jouent en Sunday Football, ont une bonne équipe, sont troisièmes de leur poule : ça compte pour eux de battre leurs adversaires de toujours. Je bredouille, merci, merci, mais, bon : je m’entraine à fond avec les Boros, je joue dans l’équipe de rugby du collège, dont je co-entraîne l’équipe de foot, et pour finir Barry Corless me presse comme un citron dès qu’il s’agit de lui prêter la main.

Quinze minutes plus tard, après la troisième pinte de bière du ‘Man of the Midlands, voyant leur mine défaite, je fais bon, ok, mais qu’on ne m’en demande pas trop, mes nuits du samedi au dimanche sont mouvementées.

Ipso facto, douze heures plus tard, lorsque Brian demande l’autorisation à mes colocs de me tirer du lit : primo, je ne suis pas seul, deuxio je lutte pour ne pas rejeter mon petit dèj dans la voiture, tertio je dois prendre une douche glacée avant de passer une tenue identique à celle de l’équipe d’Argentine et de marquer des 30 mètres à mon premier ballon touché. Si l’on excepte qu’un tout petit gars bigleux, qui m’avouera être guichetier dans une banque, passe le reste du match à essuyer ses crampons sur mes tibias, je ne regrette pas ma folie, les gars du Rover trépignent de joie, ils ont recruté une perle, un Cantona par anticipation.

Ce que les gars du Rover m’apprennent, c’est leur sens de la solidarité, leur rudesse gentille d’ouvriers de l’industrie. Alors que les « snotty noses », les morveux de la salle des Profs, méprisaient mes manières et celles de Gerry, notre popularité parmi les étudiants surtout, les Rovers complètèrent ma connaissance du parler populaire et me firent apprécier la ferveur sans façon des braves gens. Ils insistent pour que je mange à la maison, que je les appelle si je me sens seul pendant les fêtes. Cher Brian, qu’est-ce que je t’ai maudit quand, voyant que je dessinais et que je peignais pour m’amuser, tu me demandes de faire le portrait de ton fils de 3 ans, prouesse infaisable quand on n’est ni Raphaël Sanzio, ni le Titien.

Les gars du Rover m’ont adopté. Début novembre, ils organisent un voyage à Londres pour voir jouer l’équipe nationale contre le Portugal à Wembley.

Je paie ma quote-part et nous voilà partis en car, une sacrée fichue rigolade en dépit du nul 0 à 0. C’est sur le chemin du retour que les gars complotent et m'invitent à venir à Blackpool, où ils emmènent chaque année leur femme et leurs enfants... Blackpool et Stanley Matthews, le sorcier ayant joué en pro jusqu’à 50 ans, Blackpool son Luna Park fantôme en hiver, un lieu où rôdent les esprits.

Le destin est un bouffon qui aime faire le mal, Angleterre Portugal a eu lieu le 20 novembre 1974. Le lendemain, alors que je prends l’apéro dans je ne sais quelle discothèque du Bull Ring, l’hyper-centre commercial de Birmingham, les garçons et les filles autour de moi se figent, pâlissent et se mettent à courir dans tous les sens. Un vigile s’approche de moi , il me hurle à l’oreille qu’il y a une série d’attentats en ville, rassemblant quelques hésitants, il nous prie de le suivre.

Tout se passe très vite. Les sens aux aguets je prends le contrecourant de la foule, m'éloigne en zigzag et quitte le centre piétonnier envahi par une escouade confuse de voitures de police, de pompiers et de militaires.

C'est en courant deux trois kilomètres le long de la Warwick Road à moins que cela ne fût la Stratford Road que je fuis le danger. Hors d'haleine avec mon sac de sport en bandoulière, je m’arrête prendre une pinte dans un club de billard où tout le monde a le nez collé sur la télévision. Parvenu au 51, Fowgay Drive, à 13 km du double drame, deux de mes colocs me demandent si j’étais en ville et s’il y a des morts Je ne peux rien leur répondre, les Pubs qui ont sauté se trouvaient à plusieurs kilomètres de la discothèque où je fêtais je ne sais quel anniversaire..

Le bilan tombe les jours qui suivent, l’Armée provisoire de l’IRA a tué 21 personnes et fait près de 180 blessés. Estimant sans doute que les Bobbies de la Squad anti-bombes qui m’avaient payé des coups à Londres le Noël précédent étaient des mythomanes, je n’avais pas prévu de vivre dans un pays en guerre Je revivrai la même angoisse à Paris dix ans plus tard, rue de Rennes et dans un métro.

Il n’y avait pas eu d’attentats au Pays de Galles mais l’éventualité d’une offensive de la Free Wales Army, qui voulait le départ de l’Angleterr et maudissait les industriels de Birmingham pour avoir pressé le citron du prolétariat local, n’était pas à écarter, quand Gerry m’invite à fêter Noël chez sa maman. Touché, j’accepte et nous voilà partis en train pour Cardiff et de Cardiff à Myrthir-Tidfil, un coron dévasté par les délocalisations et le chômage. Quelle vision à glacer les sangs, notre arrivée sur les hauteurs des terrils en aplomb d’une vallée de briques noircies ou en ruines, parsemée de lumignons, îlots de résistance auxquels les survivants s’accrochaient comme des condamnés à mort.

Bon Dieu ! La maman de Gerald, une toute petite dame toute maigre aux cheveux trop blancs ; le lit qu’elle nous a préparé sur un sommier effondré, l’édredon énorme saturé de naphtaline ; les courants d’air glacé qui se faufilaient par les jointures mal mastiquées d’une fenêtre à guillotine. Le thé qu’elle nous prépara avec des biscuits, Gerry gêné, moi trop ému, la prenant dans mes bras comme si elle était ma propre mère. — La suite, Gerry qui me présente ses potes d’enfance : gueules pleines de comédons, couperose, énormes épaules, bras de lutteur, mains d’équarrisseur, souvent sans dent mais qui acceptent de me laisser entrer dans le pub où les anciens mineurs réveillonnent.. que si je bois cul-sec la pinte de cervoise douteuse qu’on me tend, mélange de toutes les boisons du bar.. Je relève le défi. Good ? s'enquiert-on. - Excellent, je réponds. Sanction immédiate : 'Give’im anodher one !'

Quelle incursion dans le monde de Dickens deux cents ans plus tard. - Chez M. Hong, un bar au sol couvert de sciure de bois tenu par un Chinois, nous payons 10 livres d’avance. Au cas où il y aurait une bagarre et que tout le monde détale sans payer, comme ça arrivait souvent ! - Quelques centaines de mètres plus loin, nous buvons de la 'Vale of Death ale", une concocton locale et Gerry me montre du doigt un rugbyman ayant porté quarante fois le maillot rouge de l’équipe au Poireau. Gerry est ému, sa mâchoire de rouquin pâle tremble, je sens que ça le touche de me faire découvrir son humus, son terreau, son peuple, ses origines. Nous nous arrêtons à la table d’un septuagénaire portant béret et cocarde nationaliste. C’est un vétéran de l’Armée du Libre Pays de Galles. - Le lendemain nous allons saluer le papa de Gerry, qui tient un bistrot et a quitté son épouse pour draguer tranquille les Burly Girlies, des filles qu’on exploite à mort dans l’usine de textile voisine,

Allez savoir pourquoi, lorsque nous rentrons en train à Solihull, que Gerry a baptisé Toy Town, et que les gandins de la salle des Profs nous accueillent comme si nous étions des bourricots de campagne, il me vient une furieuse envie de tirer dans le tas comme les collégiens du film If, sorti en 1968 ou 1969, il vous faudra vérifier.



1974-75 : By appointment to her Majesty the Queen : enseignement, sport et amitié, dix mois qui en valurent vingt (1)

Le chemin qui sépare le 51, Fowgay Drive du parc verdoyant où vient d’être bâti le Sixth Form College de Solihull (nom qui vient de Soily Hill, colline fangeuse) est un enchantement rouge brique et vert émeraude, entre ronds-points parfaitement bitumés, villas proprettes : enfin maisons à colombage avec un passage obligé devant l’église toute pointue et mon futur HQG, le Mason’s Arms, un Pub cossu donnant accès à un restaurant français.

Première chose à noter, le Solihull Sixth Form reçoit des étudiants de 15 à 18 ans aspirant à passer leurs A-Levels, des valeurs qui, selon leurs résultats, vont leur donner accès à certaines universités. Celui de Solihull, ville-marché de 100 000 habitants, aire résidentielle huppée au sud-est de Birmingham, vient d’ouvrir. Recevant des ados issus des classes moyennes supérieures : il a été pensé comme une pré-université où exerceront une flotille d’enseignants diplômés d’Oxford, de Cambridge et de quelques autres top universités.

Ce n’est pas pour mes beaux yeux que j’ai été choisi par Nesta James et le Proviseur Frankland, mais parce que j’ai obtenu une licence ès Lettres qui à l’époque est considérée comme un diplôme d’enseignement.

Les bâtiments qui composent l’établissement sont des modules emboités les uns dans les autres avec des dépendances (salles de sport, salle de spectacle, chapelle, entrepôts) plantées dans un espace vert occupé par des terrains de sport, un tennis et des sentiers de promenade.

Le jour où je pousse la porte du College pour la première fois, je me fais l’impression d’un intrus qui se prend pour un autre car j'ai pris soin d’acheter des vestes chic et des chemises : des pantalons à pli, deux paires de chaussures convenables, c’est-à-dire en cuir ; passées un cirage, un miracle quand on me connaît.

Je rencontre d'emblée celui qui va devenir mon compagnon de route, mon compère et un ami, Gerald Protheroe, historien diplômé au Jesus’ College d’Oxford outre que titulaire lors d’un Oxford-Cambridge à Wembley deux ans plus tôt.

Gerry est gallois et très à gauche. Il me parle de son papa mineur et déluré, de sa maman laissée seule dans un quartier dévasté par le chômage. Et rapidement de The Anchor, le premier pub de Grande-Bretagne où fut hissé le drapeau rouge ; que les conservateurs avaient fait raser mais que les travailleurs gallois en lutte avaient défendu en se couchant devant les bulldozers, lieu de pèlerinage où Gerald m'emmènerait plus tard.

Dans la salle des profs, je croisais pas mal de pimbêches parfumées à hauts talons et de collets-montés ayant tendance à snober le petit assistant venu de France ou d’Italie, on ne savait pas très bien. Je fis en revanche la connaissance de David K. Thompson, une pointure en économie, en provenance d’une université australienne. Un personnage qui voulait à tout prix que je lui parle de mai 69 et de Lip, car il suivait les bizarreries sociales de la France avec amusement. Un olibrius en blazer qui finit par me qualifier d' "illettré quadrilingue", ce qu pour lui était un compliment.

L’homme de cette période d’acclimatation fut incontestablement le chef du département des Sports, Barry Corless un trois-quarts centre de l’équipe de la Rose qui disputait le tournoi des Cinq nations. 1 m 85 de muscle et d’os, un visage taillé à la serpe et la passion de servir ses élèves, ses équipes, son collège et bien entendu sa nation : le courant passa tout de suite entre nous.

Comme je donnais mes cours de civilisation française et que Barry avait découvert dans ayant mon dossier que j’étais un bon footballeur, il me proposa de le suivre si je m'ennuyais. Une occasion de lui montrer que je n'étais pas qu'un manchot.

Pour voir ce que j'avais dans le ventre, Barry me défie au tennis. Mauvaise pioche pour moi : il remporte l’unique set que nous jouons 6 à 0, vient au filet me serrer la main et me sourit au nez un : ’awful bad luck, chap’ sacrément ironique.

C’est Barry qui m’enseignera le squash (il eut de plus en plus de mal à me battre car j’étais dur à rincer), échoua à m'apprendre la posture de l’escrimeur en garde, finit par m'entraîner dans une partie de cricket et finit par nous faire une proposition à Gerry et à moi.

Voilà : il avait inscrit une équipe de foot en coupe nationale des Collèges et il avait besoin de deux footeux pour la prendre en main. Gerry pouvait être le Head-Coach et moi son assistant. Gerry et moi nous regardons de travers. Nous avons juste évoqué nos toutes petites carrières au comptoir et échangé quelques ballons pied nu dans le gazon du parc, c'est tout.

Dans les années70, enseigner le football à des lycéens anglais dont quelques-uns jouaient pour les Blues de Birmingham City, Aston Villa ou West Bromwich - quand vous étiez assistant de français - pouvait faire rire. Au creux de la vague, les malheureux coqs français volaient d’élimination en humiliation dans les compétitions de clubs comme lors des joutes internationales. Je dus rappeler à ces jeunes insolents que mon nom se terminait par un i, que j’étais supporter du Milan AC, double champion d’Europe et champion du Monde et que la Squadra avait atteint la finale de la coupe du Monde trois ans plus tôt.

Le jour de la prise en main, Gerry, en tant coach en chef, me confie une moitié de l’effectif pour l’échauffement balle au pied. Courroucé par les réflexions des petits cons de l’effectif, j’ôte le bas et le haut de mon survêtement et je me mêle au match de fin de séance. Les gommeux en sont pour leur frais : ils ont rarement vu un grand pont rétro, une transversale de l’extérieur du pied et un double sombrero suivi d’une passe décisive en aveugle.

Ces premiers mois 'by appointment of her majesty’s' sont offre peu de temps morts. Je me donne à mon enseignement, quatre matinées de deux fois une heure et demie, des ateliers et une mini-conférence. Je galope dans tous les sens avec Barry. Je prépare nos matchs avec Gerry? Je m'entraîne, et pas que pour rire, avec les Boro. Enfin j’approfondis ma connaissance de l'environnement festif à partir du Mason’s Arms, ce qui améliore mon anglais de Birmingham, un parler rugueux où ‘mate’ (compère) devient ‘maïte’ et ‘about’ (au sujet de) ‘ebaoute’.

Gerry et moi supportons mal l’ambiance de la salle des profs truffée de faux-jetons et de foutus réactionnaires. Gerry, le diplômé d’Oxford spécialiste des mouvements sociaux, ne fait aucun effort pour gommer son accent mariné chez les mineurs des environs de Cardiff. Même s’il sait que c’est un gros mot pour la plupart de nos collègues, il se dit socialiste et un admirateur de Aneurin Bevan, le héros de la gauche galloise. Cela m’enchante. N’ayant jamais questionné sérieusement mon positionnement politique, défiant à l’égard des communistes du PCF et des savonnettes du futur PS, je me déclare anarchiste non violent, partisan de l’auto-organisation du peuple et zélateur du concept d’amour anarchie.

Ce que Gerry m’apprend de la politique au Royaume-Uni ne me dissuade guère d’être anar. Le Labour de Wilson est en train de perdre la bataille de la contre-révolution libérale. Le National Front fait feu de tout bois pour empêcher l’intégration britannique en Europe. L’IRA projette une vague d’attentats sur le territoire anglais. D'après Gerry, l’avenir immédiat s’annonce incertain, le pire pouvant arriver aux législatives de l'année à venir.

Dans la vie de tous les jours, on ne note rien de tout ça. Gerry et moi nous inscrivons dans des clubs de foot locaux pour meubler les samedi-dimanche, qui peuvent être mortels pour une paire de jeunes gens à peine arrivés et sans attache.

C’est un témoin de nos matchs au Collège qui m’aborde et insiste pour que je rencontre le président de Solihull Boro, club inscrit en Midland Combination, une Ligue semi-professionnelle d’un niveau équivalent à celui de Tavaux Je lui réponds pourquoi pas, mais je le mets en garde : je viens d’arriver et j’ai à cœur de bien faire ce que je dois faire avant de me donner à fond pour un club qui me rétribuerait.

La prise de contact a lieu le mercredi suivant. Le stade, enceinte de verdure, pelouse moelleuse, club-house et salle de massage incorporés, se trouve à une demi-heure de chez moi à pied. Me présentant au secrétariat, on me conduit chez le président, un colonel de l’Armée des Indes en blazer occupé à siroter un Chivas en gougnotant le bout de son cigare.

Le Monsieur est courtois. Il a lu le dossier que j’ai fait parvenir à son assistant. Pas mal tous ces articles, mais l’Angleterre est l’endroit où l’on a inventé le football, je ne suis plus sur le continent : qu'est-ce que je dirais de faire mes preuves tout de suite ? Tim, accompagne notre ami dans le vestiaire. Je veux le voir contre l’équipe A.

La propositon ne me surprend pas. J’ai gllissé mes crampons made in Italy dans mon sac de sport au cas où.. Cinq minutes plus tard, drapé dans une tenue bleu roi, je foule le turf fraîchement tondu quand le Head Coach, un sosie de James Cagney plus large que haut, m’aboie de le suivre. Je ne sais pas si j’ai le niveau mais on verra bien.

Tout se passe mieux que bien. Installé à droite en faux ailier, je remets, je me démarque, on me trouve, je dévie, je saute les lignes et je tire deux fois au but : une parade du gardien adverse et un lob sur la transversale. Qaund le roquet en chef siffle la fin du match, il se dirige vers moi : 'Well plaid, Ma’s, next time I play you numbe X'. Bien joué Ma(rio)’s, la prochaine fois tu joues numéro X...' — Il ne plaisante pas. Je signe une licence sur le zinc du club-house et je rejoins le Squad des Moins de 23, en attendant de gagner ma place dans l’équipe fanion qui pratique la distribution des enveloppes : 50 livres pour une victoire, 20 pour un nul et 10 pour une défaite, de quo abonfer le compte que je venais d’ouvrir à la Barclay’s Bank.

Bilan des dix premières semaines : nos succès en Coupe nationale des Écoles avec Gerry, les repas que nous prenons avec nos élèves plutôt que dans la salle des Profs, et notre capacité à divertir les clientes et les clients des débits de boisson que nous fréquentons... finissent par nous ouvrir des portes : Ombilic de la Balle, quand tu nous tiens...



1974-75 - "Écrire est au mieux une sale affaire." Peut-être, Henry Valentine Miller. Mais comment s’en empêcher ?

Les premières lignes que j’ai tracées avec des lettres et des mots sur un rectangle de papier étaient destinées à mes grands-mères et à ma tante restées à Paris. Encouragé par ma mère qui ne voulait pas qu’on lui reproche d’avoir enlevé mon père et l’unique héritier de la toute petite tribu, elle me laissait jeter quelques mots sur le papier et m’aidait à corriger. Pour être honnête, c’était un pensum.

A l’école primaire, j’étais dans les bons, dans les très bons même. Au Collège, un peu moins tant la surpopulation des enseignants me dérangeait : certains étant formidables, la plupart médiocres à mes yeux.

J’eu très vite des rapports tendus avec mes profs de français. Mme Grether, volumineuse épouse du proviseur, donnait dans le latin-grec-français classique, appréciant ma vivacité à l’oral, moins mes fantaisies à l’écrit. Cela n’alla guère mieux avec celui que les collégiens appelaient la Gazelle, qui me fit champion toutes catégories de récitation mais me trouvait passable à l’écrit ou bien alors fantasque, irrégulier, difficile à suivre.

Avec le recul, la cause de mes sautes d’humeur était socio-politique sur fond de lutte des classes.. On m’avait intégré dans une classe composée d’une majorité d'enfants de notables, médecins, notaires, commerçants et petits patrons, au milieu de qui je me sentais mal, moi le fils de prolo italien ayant roulé sa bosse.

Ce sont mes copains de B-2, les roturiers du collège, qui avaient mes faveurs. Dans la cour de récré, au babyfoot en ville et sur les terrains de sport.

Je me souviens de ma première tentative écrite. C’était en cours de maths. Au lieu de me faire suer avec une paire d’équations, je glisse une feuille de papier sous mon cahier de calcul et j’imagine une tour perdue dans la lande. Une tour aux pierres disjointes et un adjectif à placer : « pouacre ».

Au lycée, je finis par percevoir le français académique comme une langue étrangère, un parler d’invasion militaire. J’avais appris tous les mots de mon Petit Larousse jusqu’au C, je composais des phrases complexes mais la langue qu’on m’imposait comme supérieure entrait en conflit avec celles que j’avais entendu pratiquer à Marseille, Boulogne, Pornichet, Saint André de l’Eure et par les ouvriers de mon père.

Ce hiatus joua un grand rôle dans l’élaboration de mon univers. Je pris en grippe les auteurs intouchables (bon sang, comment les profs faisaient-ils pour écœurer leurs élèves avec les chansons de geste, la Pléiade, Racine, Corneile et même Molière ?) et je les remplaçai par un monde d’illustrés, de bandes dessinées, d’écrits divers, mais surtout et avant tout par des mots de toutes sortes qui se mirent à constituer « ma ville intérieure », un univers tout à moi, résonnant de vocables arabes, persans, italiens, allemands et anglais bien sûr, mais également issus du vocabulaire géologique, botanique, floréal ou zoologique. Une manière de mettre en avant ce qui était rare, de faire primer l’exogène sur l’endogène, de revendiquer ma différence et ma résistance aux normes établies.

Ce fracas intérieur entre le bon français et le florilège étincelant des mots venus d’ailleurs (y compris de l’argot, du javanais, du louchebem, du sabir, du slang, du parler souabe et du ladino) me fit sortir des programmes. Et pour ne pas les oublier, je me mis à couvrir mes carnets de mots fascinants comme 'satrape', 'capitaine ispravnik', 'stupa' ou 'ombudsman' glânés dans l’histoire de la Perse, les romans de Gogol, les précis de bouddhisme et les essais consacrés à l’organisation citoyenne au Danemark.

Ce fut le temps glorieux des hors-sujet, que je revendiquais comme citoyen du tout ailleurs contre les bourgeois du bien ici.

Ma mère adorée (merci ma maman) a conservé tout ce que j'ai griffonné, avant de partir en octobre 2010. Lorsque je feuillette les textes que j’ai gribouillés ado, je suis rebuté par mon écriture : trop grosse, irrégulière, mal liée, avec un mélange de cursives et de scriptes. Par les approximations surtout. Les impropriétés.

C’est à partir de Saint-Jean que je m'y colle. Des dissertations de bonne qualité sans plus. Surtout des ébauches de nouvelles. De belles phrases prêtes à devenir des apophtegmes (quel bonheur que ce mot !).

Ce qui doit arriver arrive, les filles qui s’occupent du journal du lycée me demandent un texte. Une provocation probablement. Pour tester la censure du Père Supérieur et du Père Préfet.

Il faut que je l’admette. Je fonctionne dans le français comme s'il était une langue étrangère... Car si Patrice Delbourg (Ex L’Événement du jeudi, Marianne, les Papous dans la tête et l’Obs...) écrira plus tard que ma ‘saga minitélienne est une sanguine au bazooka et que je vole aux mots ce qu’ions ont de plus urgent », ce grand ami que fut Claude Condé me lance un jour qu’il aurait fallu 'traduire mes livres en français' pour les apprécier pleinement.

Sous mes anamorphoses verbales, dans le tintamarre de mon écriture naissante, il y a l’influence de Rimbaud, de Mallarmé, de Lautréamont, de Brassens et du grand Léo pour le français. Des Beatles de la période psychédélique, de Bob Dylan, de Burroughs et de Ginsberg pour l’anglais. Plus tard de Carol Emilio Gadda et de son 'Affreux pastis de la rue des Merles' écrit en plusieurs parlers italiques.

C'est certain, au fil de mes expériences, je suis devenu un écrivain des sons plutôt qu’un écrivain du sens, pour reprendre la distinction proposée par Umberto Eco... Un poète, un chasseur de musiques interstitielles plus qu’un compositeur de prose. La faute à : « Sitting on a cornlfake, waiting for the van to come’ (Assis sur un flocon de blé en attendant que le van arrive) – Corportation tee-shirt, stupid bloody Tuesday (le t-shirt de la corporation, maudit stupide mardi) – Man, you been a naughty boy, you let your face grow long (Mecn tu as été un mauvais garçon, tu tires la gueule » - I am the eggman , they arre the eggman, I’m the walrus... me mettait davantage en transe que St-John Perse et les Goucourt ; n’est-ce pas Léo, toi qui dans la Mémoire et la Mer, la chanson que j’ai choisie pour l’enterrement de ma maman, écrit et profère ; « Rappelle-toi ce chien de mer que nous libérions sur parole Et qui gueule dans le désert des goémons de nécropole... » - N’est-ce pas Ribert Zimmermann qui revisite l’Autoroute 61 et nous gratifie de : « And Ezra Pound and T. S. Eliot - Fighting in the captain's tower - Se battent dans la tour de commandement du capitaine - While calypso singers laugh at them - Pendant que des chanteurs de calypso se moquent d'eux - And fishermen hold flowers - Et que des pêcheurs tiennent des fleurs.. »

Les poètes maudits mais aussi les lettres. C’est grâce à Ise, Renate, Jennifer, Marga et Arya que j’entreprends de fondre min excitation dans ce qui allait devenir un monde littéraire.. Au moyen de longues et d’interminables lettes. Des exercices de style aloureux. D’improbables odes automatiques à d’impossibles muses. Qui me le font remarquer ; ce n’est pas à elles que j’écris, n’est-ce pas ?

Humain trop humain, n’osant pas poser que je veux devenir écrivain (dans leur langue, je n’ai aucune chance, les Français de France sont chez eux, les mots leur appartiennent), j’écris et je réécris en secret La Boucle infernale, où j’invente le Sida (je vous dirai plus tard) ; je raconte mes voyages en stop (‘On the road vers nulle part’) et, obnubilé par les récits autobiographiques de Miller, de London, d’Orwell ou de Kerouac, je contracte le virus du bloc-notes et du récit de voyage. Problème : que vais-je faire de mes dix doigts dans un avenir proche et comment vais-je gagner ma vie ?

On verrait plus tard. Enrôlé comme assistant de français au Solihull Sixth Form College de Solihull, Warwickshire, je débarque su un quai désert au début du mois d’août 1974, et suis accueilli par Mrs Nesta James, la directrice du département de langues étrangères. Comme elle est soulagée de me voir arriver, je la laisse me conduire chez une ´landlady’ qui m’apprend qu’elle ne me confiera pas de clés et que je devrai être rentré, le vendredi soir compris, avant 21 heures. Nesta n’ose pas me regarder, le thé est bon, la conversation banale à souhait ; je suis en passe de devenir un 'Man of the Midlands' comme tant d'autres, et le temps qu’il faudra.



1973/74 : le vent tourne, aux orties les Trente Glorieuses, il n’y a plus d’alternative

Finies la communauté de Bacchus et les fantasias échevelées entre Schwäbisch-Hall, Venise, Paris ou Madrid. J’ai obtenu ma licence ès philosophie et je fais de mon mieux pour passer celle d’anglais.

En ce sens ma cohabitation avec Jim induit forcément des changements. Contaminé par son sérieux académique, je me disperse moins et j’étudie plus. Grâce à lui, je suis un peu en Grande Bretagne.

Jim n’est pas britt-rock ni pop mais il a apporté pas mal de disques. Lorsqu’il y a du monde chez nous, on a droit au My Song ou à Crocodile d'Elton John k ou au Get Down de Gilbert O’Sullivan.

Cette saison universitaire là j'évolue mentalement au Royaume-Uni. Outre Lady Jane, je suis souvent fourré avec l’Irlandais Rob et l’Ecossais Brian. Avec Nancy, une Américaine qui m’a fait promettre de l’épouser si elle n’a pas trouvé un mari à sa taille (elle mesurre 1,90 m) dans dix ans. Et avec toutes sortes d’anglophones dont une ou deux sosies vocales de Joan Baez ou de Judy Collins.

Tous les samedis soir ou presque, Jim me fait monter dans sa Morris Minor immatriculée en GB et nous partons préparer le match du lendemain à 120 km de là. Hébergés par des dirigeants, nous parvenons à nous échapper et nous rendons dans un bal de campagne où notre réputation de fameux tandem ; lui l’Anglais, moi l’Italien, nous valait quelque succès.

Pour certains matchs, nous emmenions notre fan club : Anette, sa copine Solveig, Rob, Brian. Les supporters locaux en nous voyant arriver s'écriaient :" Tiens, v'là l'ONU !"

Certains de mes amis prirent mal ce qu'ils considéraient comme une trahison. Je ne traînais plus au bar de l’U, on ne me croisait plus dans les bouibouis de la Madeleine ou de Battant. Pis ! Je faisais la morale à ceux qui se blindaient au shit, picolaient non stop et vivaient d’expédients.

C’était sincère. La situation dégénérait. Il y eut des noyés camés dans le Doubs, un tas d'infections dues à la réutilisation des seringues ; de chic filles, étudiantes deux ans plus tôt, qui couchaient pour se payer un fix.

La flambée de l’héro, les soirées passées à avaler des champignons venus du Doubs ou de Bresse, coïncidèrent avec la fin de ce qu’on appelait les Trente Glorieuses Celles et ceux de ma génération ne s’en rendirent pas tout de compte mais le Carpe Diem des générosités vira à l’hystérie de répétition et au ressentiment.

Via les chocs pétroliers, le capitalisme mondialisé, les banksters diffusaient l’idée d’une suppression nécessaire de l’État et d’une transformation des relations économiques en Far-west du tous contre tous sans régulation extérieure. Re-situé dans le contexte, on comprend mieux le combat désespéré des Lip bataillant pour sauver leur outil de travail et les grèves géantes des mineurs et des métallurgistes anglais dont Jim, un enfant du Labour Party, me parlait avec emportement.

Je ne devins pas un étudiant studieux. Je ne me contentais pas des tasses de thé que Jim et ses invités nous concoctaient.

Une semaine où il était absent, me rend visite la future épouse d’un ami en voyage à l’étranger. Je nous cuisine des pâtes à la carbonara, nous dégustons une bouteille de chianti "gallo nero" quand la Créature, qui devait avoir servi de patron quand Sharon Stone avait été dessinée : yeux bleu clair, fossette, galbes atomiques, cuisse oblongue et satinée, m'extirpe de mon divan et pousse la porte de la chambre voisine qui se trouve être celle de Jim. J'en suis flatté, elle peut le constater, mais après avoir profité de la phase préliminaire : désolé, je fais machine arrière, je ne ferais jamais ça avec la copine d'un copain. Sharon en rigoleraient presque. Son corps lui appartient et ça fait longtemps qu’elle a envie de m'essayer. Lorsque Jim est de retour et qu'il voit l’état de son dessus de lit, je prends un savon...

La fin du 'faites l’amour' pas la guerre, des initiatives communautaires ; la mort des utopies partagées déteignaient sur moi sans que je m'en rende compte. Je ne vais pas dire avec Mallarmé que la chair était triste et que j’avais lu tous les livres mais me faire violer par une lycéenne sous un porche, échapper au gardien de nuit après avoir convolé avec une pensionnaire d’un établissement religieux et repousser les lèvres d’un garçon se faisant passer pour fille dans le noir, cela avait des limites et ne menait à rien. Mon mentor en écriture n’avait-il pas adjoint Nexus (le nœud) à Plexus (le pli) et à Sexus, avant de passer au Colosse de Maroussi et à Big Sur ou les Oranges de Hyéronimus Bosch...

Ce que je crois après avoir relu les lettres d’Anette quarante ans pluis tard c’est qu’elle me manquait. Retournée en Norvège après deux années tourbillonnantes, elle m'écrivait que tout allait bien, qu’elle était passionnée par sa nouvelle formation, mais que je lui manquais ; qu’elle me voyait dans la rue ; que bien sûr elle voulait être libre, elle ne voulait pas vivre avec un homme, même pas ave moi... Mais que quand-même, nos rires, nos moments, nos fusions, nos rigolades, ça n'était pas rien ; on ne pouvait pas faire comme si cela avait été une aventure comme ça, tu ne crois pas, Mario ?

En relisant ces mots hier il m’est venu envie de pleurer. Aveuglé par ma propre liberté, je ne comprenais rien du tout.



Lord Jim, Carnaby Street, le département d’anglais, Toi Jane, Moi Mario...

James Walters, dit Jim ou Jimmy, n’avait pas été anobli par la reine mais il avait le port d’un Lord avec son casque de cheveux frisés, ses blazers impeccables, ses cols pelle à tarte et ses Church torpilles à boucles. C’est lors d’une fête donnée par le département d’anglais de la fac que je l’avais rencontré par l’intermédiaire d’amis communs. Mordu de langue anglaise par la grâce des Beatles, de Bob Dylan, Dylan Thomas, Joyce et Patrick Lehmann, mon prof de lycée devenu maître de conférence, je lui pose beaucoup de questions sur la thèse qu’il écrit autour de l’argent dans l’oeuvre de Balzac et sur les musiques qu’on apprécie là-haut au début des 70's. Outre bien sûr que le football, puisque Jimmy a joué avant-centre dans son université et à Burnhope, tout là haut à l’est de l’Angleterre, dans le County Durham, un pays de mines et de mineurs.

Nous nous entendons si bien que je le convaincs de se joindre à notre équipe de la fac de Lettres, dont il devient l’inamovible numéro 9 ; qu’en numéro 10 consciencieux j’essaie d’alimenter en bons ballons.

Notre amitié grandit et prospère. Tandis qu’il prépare avec un soin maniaque ses interventions en tant qu’assistant, je vais et je viens entre Besançon et Lons-le-Saunier où l’Académie m’a transféré et où j’exerce la fonction imbécile de surveillant, tâchant de meubler les heures d’inactivité du matin et de l’après-midi en noircissant mes premiers carnets de portraits, d’essais et de poésies en prose parfois en anglais.

Le samedi soir ou le dimanche matin, après être (parfois) passé chez mes parents, je filais à Champagnole, m’arrêtant à Poligny où habitait Alain S., un fan de mes dribbles et de mes transversales, dont Maryse, la sœur, avait échoué d'un rien au concours de Miss France, et dont le papa, le légendaire Titii, tenait un café.

Début 1973 : je ne suis allé qu’une fois en Angleterre. Bref séjour où j’ai vu de mes yeux vu les hauts-lieux du Swinging London de la décennie précédente : Carnaby Street, Portobello Road, le Marquee, Soho.... Souvenir persistant du parfum entêtant du patchouli, des teeshirts frappés du drapeau britannique, des gamines qui s’égosillaient à la télé en applaudissant les groupes à la mode. Peu de musée, beaucoup de Pubs et de marchés aux puces… Un match d'Arsenal à Highbury et un Chelsea-Manchester City en coupe d’Europe des coupes.

J'avais vu juste. Lord Jim allait m’aider à approfondir la question en m’invitant à visiter sa famille pendant les vacances. Je gagne la gare du Nord en stop. Je saute dans un Express destination Calais. Je traverse la Manche en hovercraft, change de train à Londres (Waterloo ? Saint-Pancras ? Victoria ?) ; puis à Leeds, puis je ne sais où, finissant par arriver tout au nord à la tombée de la nuit.

Le paysage tient du chronochrome cru, le ciel est délavé comme dans les toiles de Gainsborough, le vent frisquet, les abords de la gare routière déserts alors qu’il est à peine 20 heures. Coup de panique : pas d'hôtel en vue, une voiture de police qui ralentit devant moi, l’impression d’avoir mis le pied dans un cul de sac.

C’est un chauffeur de bus aux yeux bleu agate, injectés, couperosé, qui prend la mesure de ma détresse. Je lui explique que je rends visite à mon ami Jim qui habite un village nommé Burnhope. Le gars crache son mégot tout mâchouillé, ôte sa casquette, se gratte le menton et me dit qu’il conduit le dernier bus de la dernière ligne opérationnelle ce jour-là. Seulement, sorry old chap !il ne passe pas devant chez les Walters - Don’t worry soun, lâche-t-il tout d'un soudain : Dhe man widh the bloo boos will droïve ya hoome ! : le gars au bus bleu va te conduire à la maison ! Stupéfaction chez les Walters quand ils voient un bus s’arrêter devant chez eux pour livrer un colis brun comme un pruneau arrivé du continent. Un coach devant la maison, on n’avait jamais vu ça !

Le séjour chez les parents de Jim est surréel. Ses frères sont charmants, ils jouent au foot, au rugby, au cricket, son neveu est une merveille de gamin qui m'a à la bonne.

Je coupe à l’office auquel m’invite le papa, un pasteur méthodiste qui ne transige pas avec les valeurs morales, mais pas aux ragoûts archi bouillis et à la sauce à la menthe, au cedar cheeese et à la bière tiède.

Je ne m'en aperçois pas vraiment mais l'Angleterre me tient.

Quelques mois plus tard, je me laisse entraîner dans une movida alcoolisée où, encouragé par une États-unienne d’un mètre quatre-vingt-dix je fais la connaissance de deux loustics pas tristes : Rob l’Irlandais et Brian l’Ecossais er de Jane W, à qui Jim me présente car il est sûr que nous allons nous entendre... S'entendre for sure. Nos mains se sont à peine jouites pour un slow (A Whiter shade of Pale de Procol Harum, Night in White Satin des Moody Blues) que nos doubles ectoplasmiques se décollent de nos corps et s’épousent intimement, nous convertrissant en une flaque lumineuse et humide qui fuit le ballroom, détale devant le théâtre, traverse un pont et reprend son souffle en haut du glacis qui conduit en direction de la voie de chemin de fer, du stade et de la cité U où se trouve la chambrette de cette Sweet Jane sortie d'un album rock....

Ce qui suit est étrange, nous sommes collés l’un à l’autre comme des ventouses, des aimants, des moules luttant contre le ressac qui cherche à les arracher l’une de l’autre. A mi chemin du campus, rue de l'Observatoire, il se met à pleuvoir des seaux, de cette pluie à grosses gouttes de l’automne. Ca tombe mal et ça tombe bien. Car si Jane est équipée waterproof, je suis en veste et en pantalon de toile ce qui, notre proximité aidant, lui révèle toute l'intensité de mon impatience. Bref, nous nous arrêtons tous les cent mètres pour mieux se boire à pleine bouche,.

La suite se passe dans la chambre de 2 m X 3 de la native de Shrewsbury dans le County Salop, et je n'invente rien. Lovés l’un dans l’autre comme un boisseau de couleuvres, nous luttons jusqu’au point du jour pour devenir femme et homme et fusionner. - Les lèvres closes, sans laisser sortir un son. - Pour ne pas déranger les voisins. -Jane me dit qu'elle ne comprend pas, c’était la première fois et... il faudra qu’elle en parle à son mec resté à Exeter.

A part Jane, à part les matchs dans le Jura et mes cours d'anglais, je soutiens les Lip à fond ; je me rends dans le quartier de Palente ; je me fais gazer rue de Belfort et j’assiste au siège du Bar de l’U par les CRS. Quelle formidable vision que la Boucle envahie par 100 000 manifestants venus de toute l’Europe, de Russie et de Chine ; des ponts Canot, Battant, de la République et de Bregille noirs de militants chantant Bella Ciao ou no paseran, tandis que les flics tournaient et viraient dépassés par le nombre et des consignes contradictoires. Puis il y a l’énorme rassemblement de Châteaufarine sur l’emplacement de ce qui allait devenir une épouvantable aire commerciale. Où j’avais entraîné Jane dans l'espoir d’entendre chanter Graeme Allwright, complètement bourré et incapable de monter sur scène, et Béranger, l'auteur de Tranche de Vie... : "J’en suis encore à me demander après tant et tant d’années, à quoi ça sert de vivre de vivre et tout, à quoi ça sert en bref d’êt’né..."

Vivre ? Cela sert, si on est verni, si on a été élevé par des parents pas bêtes, si l’on a un capital santé, si l’on n'a pas la poisse, si l’on a le nombre suffisant de neurones et de connexions entre eux. Si l’on rencontre les bonnes personnes, si on se méfie des moins bonnes...

C’est mon cas. Le temps des bringues à prétexte culturel est arrivé à son terme. Je fuis la confusion du centre-ville et j'emménage chezJim que l’ai convaincu signer à Champagnole pour la saison 73/74. A l'écart de la communauté de Bacchus, des bars parallèles et de la Bohème pétaradante, je me passionne pour les séances de version anglaise dirigée par Patrick 'Sherlock Lehmann' qui m’encourage à devenir assistant de français en Angleterre l'année suivante.

Ah ! Jane et moi, on est toujours tout troublés. Elle me dit qu'elle doit retourner à Exeter. A propos, elle a parlé de moi à son papa qui est le président du club professionnel de 4e division le Shrewsbury Town. Pas pour le moment, Jane... il faut que je finalise ma maîtrise de philo, qu je finisse la saison de foot. Que j'aille en Italie voir ma tante. Que je rassure mes parents qui - je m'en maudis avec le recul - se font un sang d'encre pour leur unique rejeton.

PS - Je viens de relire les lettres de Jane, Six au total. Pétard qu'est-ce qu'elle était malheureuse et qu'est-ce qu'elle écrivait bien..



Le manifeste des 331, le pétrole qui flambe, Billancourt et les Lip qui ruent dans les brancards, les trente glorieuses agonisent pendant que Morisi fait le Jacques...

Rétro. Fin mai 1973. Jean Luc Mélenchon, inscrit en philo lui aussi, agite le rez-de-chaussée de la fac de la rue Mégevand. Lui et ses trublions trotskistes ont organisé une journée portes-ouvertes suite au projet d’abrogation de la loi Debré qui permettait aux étudiants d’obtenir un sursis pour effectuer leur service militaire. Pas seulement, le PC se livre à un bras de fer électoral avec le PS pendant que la droite gouverne et que le prix du pétrole flambe. Tandis qu’on assiste à une révolte des ouvriers spécialisés, les pions du salariat, à Renault-Flins et un peu partout ailleurs…

Morisi et Mélenchon, se diront ceux qui m’ont suivi entre 2009 et 2012, ça devait coller.

Pas le moins du monde. Je me défiais des trotzkards, des maos, des cocos et de tout ce qui voulait mener la danse autour de moi, n’appartenant à aucune bande si ce n’est à celle de mes copains devenus infirmiers psychiatriques, de Joël et d’Etienne : mes Max Brothers, et de ce qui deviendra la communauté de Bacchus, bande de joyeux drilles qui se réunissaient et dormaient dans mes nouvelles pénates de la rue Péclet. (ndla : sous l'atelier de gravue d'Alain Ménéghon, et en face de l'appartement de Christian Fridelance, le saxophoniste de jazz bien connu).

Mais revenons-en à Méluche et à l’occupation de la fac de Lettres.

Je profite de la pause au bar de l’U pour me régaler des impros rhétoriques de François H., un érudit radicalement ironique, quand il nous vient l’idée d’aller taquiner du gaucho. Lui, l’ancien pensionnaire de la Maîtrise, moi l’anarcho-footballeur, rhizomique et folklo : pas sûr qu'on nous accueille avec des fleurs.

Comme je suis intoxiqué par les stratégies décalées des yippies de Jerry Rubin (Do it) et d’Abbie Hofmann (Steal That Book), j’ai l’idée de demander un stand aux organisateurs de ces Portes-ouvertes, prétextant représenter un groupe de parole dolois. Je ne sais plus comment on s’y prend François et moi mais on met la main sur un pauvre chien fourbu que l'on l’installe sur une chaise. Jamais en retard quand il s’agit de faire le crétin, je me procure un drap, un feutre et j’écris : « Confiez-vous au Maharachou Gourri, la révolution est au bout du toutou ». Bref, nous commençons à psychanalyser la pauvre bête qui était une copie conforme du Droopy de Tex Avery quand il dit « you know what, I’m happy ». Conséquence immédiate de cette forme d’humour non homologuée par le vieux Léon et le fougueux Jean-Luc, on nous expulse manu militari et on se retrouve au café du théâtre où les gauchos étaient mal vus

Devenu fusionnel avec Didier, Marie Rose, les Max, Gillou et quelques autres, nouis préférons l’école de la vie à nos cursus universitaires et nous organisions des bacchanales chez moi, où il n’était pas rare que nous soyons une douzaine à passer la nuit dans une pièce unique au très haut plafond qui comprenait un lit trois-places à l’ancienne et quelques mètres carrés de parquet... Et oui à l’époque, la timide, le moche, le malodorant, la bègue, le ou la cyclothymique, l’exilé chilien ou le déserteur marocain, n’avaient qu’à se joindre à une bande au sortir d’une fiesta, boire et fumer gratis, et attendre le petit matin sur le parquet qu’une main secourable se positionne au bon endroit et n’en profite pendant que le meuble stéréo de marque Grundig diffusait en boucle Deep Purple in rock, Black Sabbath, Canned Heat, Creedence Clearwater, Iron Butterfly,...

Mais également le Vieux de la Montage d’Ange et Can’t you see me Agostini de Gong.

A moins que cela soit Le Chien de Ferré ou le Don Juan de Brassens qui rendait hommage à la main qui dégela le pénis du manchot... (Ce mec est trop vilain, il me le faut...)

Une semaine de saturnales, libres comme l'ir, cons comme la lune, nous décidons d’aller voir Hans en Allemagne pour les fêtes de fin d'année.. Didier, un magnifique bonhomme à la barbe fleurie, mécanicien et pilote émérite, fils de pasteur dans le Belfortain, a la chic idée de donner un coup d’épaule dans une porte condamnée donnant sur mon cabinet à robinets. Merveilleuse surprise, il y trouve une capote de cocher, des livrées de laquais et des invitations à une réception datant de la fin du XIXe. Sitôt pensé, sitôt fait, il endosse la capote qui lui donne les allures d’un abbé paillard ; nous enfilons les livrées (la mienne est à rayures jaune et noir qui me donne l’allure d’une abeille) et nous voilà partis au débotté à Heilbronn où mon Hans, avec qui, quelques mois plus tôt, nous sommes tombés en panne de VW devant chez Anette à Oslo - est devenu procureur !

Raconter notre expédition à Venise nécessiterait un volume entier. Nous nous échauffons au formidable de bière pimentée au schnaps dans une Gasthaus bondée, nous prenons la route de l’Italie à trois voitures dont la vieille 2CV de Didier. Nous déclenchons une guerre chimique au méthane sur une aire d’autoroute en Autriche provoquant la fuitee à toutes jambes des pauvres clients, avant de débarquer à l'aube à Venise sous la neige, la veille de Noël ; au milieu des chats errants...

Ce fut une féérie tendre digne des Freaks Brothers de Crumb et des marionnettes à tringle de la Compagnie Scola de la Scala...

Max qui joue les funambules sur les gouttières d’un troisième étage escarpé - Didier, Hans et moi qui nous glissons par un couloir condamné pour profiter de la messe de minuit à Saint-Marc. - et cet aubergiste miraculeux préparant aux sept fadas que nous étions un repas de Noël en famille, qu’il refuse de nous faire payer avant d’organiser une fausse tombola dont les seules femmes présentes vont être les bénéficiaires : — ‘Per Bacco’, cher Ettore Scola, nous aussi nous nous sommes tant aimés...

J'éprouve à présent un peu de honte, quand je pense qu'au même moment les Lip se faisaient dérober leur outil de travail ; que les prolos de Boulogne-Billancourt, en dépit des saintes objurgations de Jean Sol Partre (Vian dixit) allaient servir de chair à pâté sur l'autel de l’ultra-ibéralisme ressuscité ; et que des femmes de tous âges et de toutes origines, avec pas mal de médecins, se battaient pour la légalisation de ce qu’on appelait sans pudeur l’avortement et qui deviendrait l’interruption volontaire de grossesse.

Ok, je me tenais au courant, j’achetais ce tout nouveau journal quotidien nommé Libération, à qui l'on pouvait envoyer des signalements et des chroniques. L’Afrique était en lambeaux et j'étais mis au courant par mes amis africains.. On voyait arriver des déracinés latino-américains fuyant la dictature, des Marocains chassés par le Roi suite aux affrontements algéro-marocains, du Front Polisario et du Sahara occidental. Je me tenais au courant, mais comme ça, façon étudiant au parfum, gars de gauche conscient des enjeux...

A dire le vrai, je le sais maintenant, j’en étais au stade du gamin qu’on a enfermé la nuit dans un magasin de jouets. Je saisissais toutes les occasions (et elles ne manquaient pas) pour jouer les faunes dans les fourrés et bourriquer toutes sortes de nymphes trop heureuses de vivre dans le Doubs ou le Jura ce que l’on voyait faire à LA ou à Frisco. Que pouvait-on attendre de filles de bonne famille à qui l’on venait d’accorder la pilule, qui avaient recours à la pose d’un stérilet par une génération de médecins qui ne confondaient plus sexualité et procréation, et qui pour certaines étaient allés voir « Gorge Profonde » avec Linda Lovelace et feuilletaient au lit, avec leur(s) copain-pine(s). le kama sutra ou les best sellers de la littérature érotique venues de Suède…

Morisi en couple ? Jamais ! 'Quand je vois un couple dans la rue je change de trottoir ! Je me voulais électron libre, un courant d'air souriant, miché rassurant de passage...

Pour me faire pardonner peut-être, ami amant d’Anette, de Jane, de Marga, de Christine, de Véro et de pas mal d’autres, je mis à écrire des lettres à celles qui m’avaient émues et que je n’avais pas touchées. Je devins par le fait un amant épistolaire, pris de sincérités successives, touchant, apprécié, une fontaine à réflexions et à sentiments en allemand, en anglais ou en italien, mis hors d'état de nuire par la distance.

Il était d'ailleurs rare que j’écrive aux Françaises qui avaient percé ma cuirasse. J'ai relu certaines lettres qu'elles m'envoyaient… Promis, juré, ça fait drôle...

C’est dans ce contexte de confusion sentimentale que j'obtins ma licence de philo avec mention passable.

Pour fêter ça je téléphone à mon père, je saute dans un jean et je pars je ne sais où à la fermeture du bar de l’U.

Revenu d’un exploration européenne de ce qu’un auteur chinois du XVIIIe aurait appelé 'le tapis de prière de chair', je m’inscris en licence d’anglais et je m’installe dans un T-2 excentré que je partage avec Jim Walters, mon coéquipier de l’attaque à la fac et bientôt à Champagnole : ´Un sacré tandem' comme l’écrivait le journaliste du Progrès, un ami...

Ce mois de septembre là éclate l’Affaire Lip et des dizaines de milliers de manifestants défilent sous nos fenêtres pour ce qui ressemble à une révolution. Ma quatrième et dernière année de fac à Besac commence fort.

On en reparlera demain...



1972/73 : rhizome quand tu nous tiens, entre pionnicat et Andreas Baader

Le processus d’atomisation qui s’opère chez le fils Morisi devenu un membre de la faune bisontine est encapsulé dans cette présentation du tandem Guattari-Deleuze, têtes de gondole des transgressions de l’époque en compagnie des rebelles de l’école de Francfort (Horckheimer, Adorno, Marcuse.) et ded situationnistes Debord et Vaneighem… Inspirez profondément, lisez au compte-gouttes.

"Ne soyez pas un ni multiple, soyez des multiplicités ! Faites la ligne et jamais le point ! Le rhizome est une célébration de la pensée en réseau, il est transversal, tentaculaire et nomade, contrairement à la racine, unique et sédentaire. Comment le rhizome peut-il nous aider à penser le monde ? "

Et voilà, j’avais mis la main sur une martingale. Enfant de mes ombilics (de la botte, de la balle, de la gauche, de la tour de Babel, de la fraternité et bientôt du sexe) je n’étais pas anormal, inadapté, instable, pervers et polymorphe, un peuple perdu à moi tout seul, mais « transversal, tentaculaire et nomade », un rhizome, quoi.

Rizhome ou pas, je m’étais mis à faire n’importe quoi sans m’en rendre compte. Sorte d’ours gentil en quête de miels rares, je bousculais tout sur mon passage, à commencer par ceux qui me voulaient du bien : mes parents, mes oncle et tante (pauvre tata qui me rêvait propre sur lui avec une frange à la romaine et qui ne dormait pas à Paris en imaginant le pire) ; Jean-Paul et Josette, ma deuxième famille ; les filles que je rencontrais et qui auraient aimé me passer une cordelette au cou, ne serait-ce que pour un temps ; mais également les profs qui me trouvaient doué, un dirigeant de foot atterré par mon comportement, les camarades ou les familles que je réveillas tard parce que je venais d’avoir une idée géniale...

C’est le foot qui allait freiner ma boulimie existentielle. Joueur pas banal quoique inadapté au plus haut niveau, je reçois pas mal de propositions de très bons clubs amateurs. De retour à Dole, j’ai la chance de tomber dans une équipe de gamins talentueux dont je suis le leader... à 21 ans. Non sans accros avec les dirigeants qui sont des incompétents, nous manquons être relégués après avoir fini les matchs aller en tête du championnat, mais nous gagnons la coupe Doubs-Jura au terme d’une finale spectaculaire. On est loin de San Siro et de Wembley mais on fête ça comme un triomphe à la coupe du Monde.

La saison suivante, les choses se gâtent dans la mesure où je n’en peux plus fe faire des allers-retours entre Dole et Besançon et que ce sont mes parents qui financent mes études, si l’on peut appeler ça comme ça.

Ayant eu vent de la situation, les dirigeants de Champagnole, qui évolue en Honneur (l’équivalent du CFA 1/CFA 2), prennent contact avec moi via Serge, le défenseur central de l’équipe de la fac, et me font une proposition. Si je démissionne du FC Dole et que je signe à Champa, on me trouvera une place de surveillant au lycée technique. Je trouve l’idée séduisante, les pions sont payés comme des ouvriers qualifiés à l’époque. Toucher l’équivalent de 1500 euros par mois pour deux jours de pionnicat, jouer à un bon niveau, dormir loin des tentations de la boucle, ça ne pouvait pas me faire de mal.

Me voilà enrôlé sous le maillot vert de l’ASC, où je fais ce qu’il faut pour me rendre utile, au point de devenir la (petite) coqueluche des supportrices locales qui, faute de distractions adéquates, faisaient la claque le long de la main courante et chez l’Américain, le bar tenu par le président où l’on fêtait les victoires, les nuls et même les défaites.

Vous pouvez l’imaginer, j’étais pas mal sur la route. Forcé de me lever aux aurores pour être certain d’arriver en stop à l’heure de mon service la mardi midi, je devais trouver un camarade étudiant pour me voiturer à Besac le jeudi, où je sautais dans un short, dans mes plus belles chemises et dans des lits de fortune, au grand dam de Jean Paul et de Josette qui me reprochaient de prendre notre apparte pour un hôtel.

Je m’en rends compte à présent, je pouvais être inquiétant. Accro aux ambiances du bar de l’U, aux nuits passés avec Daniel H., mon mentor théâtral, aux conversations sans fin avec Farid à la Cave de l’Etoile, il n’était pas rare que je parcoure les quatre ou cinq kilomètres qui séparaient le centre de la rue Nicolas Nicole en courant, si si, en courant et pas au trot. Pauvre Jean Paul, qui n’en pouvait plus de m’entendre frigonner dans le frigo à trois heures du matin, me faire un casse croute et marmonner en noircissant mes carnets de notes dans la cuisine...

Côté cœur, il y eut Annie D., une douce et tendre blonde chamrante et travailleuse. Inscrite en droit, elle suivait quelques cours de philo et de psycho. Côte à côte on donnait l’impression d’une paire bien assortie. Il ne se passa jamais rien entre nous, rien de charnel. Elle montait rue Nicolas Nicole et nous préparions je ne sais quel exposé. Josette, qui m’aurait bien vu courtiser sa sœur et rejoindre la famille, voyait Annie d’un mauvais œil ; du moins je le pensais. Qu’est-ce que j’attendais pour avouer à la future présidente de l’AFFC que j’avais le béguin pour elle, je l’ignore, elle devait bien le voir. Bref, j’étais à peu près aussi ridicule et inexpérimenté en matière sentimentale que je l’avais été (et l’était encore) en excursion pour Cythère.

A part ça, dans le vrai monde, les premiers mois de 1992 furent marqués par les décès de Maurice Chevalier, de Dino Buzzati et du styliste Balenciaga. On assista à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Tokyo. Beaucoup plus dramatiques furent le Bloddy Sunday qui ensanglanta l’Irlande du Nord et l’arrivée au pouvoir en République Centrafricaine de l’ogre Bokassa. Pour mettre un point final à une époque, la police d’Allemagne fédérale mis la main sur Andreas Baader, le cerveau de la Rote Armee Fraktion... dont on disait que quelques membres s’étaient réfugiés dans la Boucle chez leurs potes d’Action directe..

(A suivre)

Besac, capitale mondiale des périphéries centrales. Pionnier espagnol, filons arabes et tremplin nordique...

D’aucuns se targuent d’avoir étudié à Saint-Cyr, à la Sorbonne ou à Stanford, d’autres remercient les dieux (dont les GPS ne retrouvent pas les coordonnées) de les avoir amenés à La Rochelle, à Toulouse où à Besançon.

Pour ma part je n’appris que j’aurai pu postuler à science po et aux grandes écoles qu’en troisième année de fac. Le simple mot de carrière me collait des boutons, carrière c’était pour moi la fissure poussiéreuse le long de la RN 5 entre Sampans et le rond point de Bourgogne, saignée d’où paraît-il venait la pierre rose qu’on avait utilisée pour les marches de l’Opéra et le socle de la Statue de la Liberté.

Besançon a été un coup de foudre, une grande histoire d’amour, un béguin qui dure encore. Car à Besançon il y avait tout ce qu’un garnement vorace pouvait désirer ; un centre-ville peuplé par un tiers de jeunes gens, un pourcentage élevé d’intellectuels et de diplômés, une population majoritairement progressiste et une tradition socialiste douce, héritage des thomistes de l’archevêché, de Victor-Hugo : enfin de Proudhon et de Fourier les socialistes dit utopiques, proches de l’anarchie. Le tout mis en musique par le compagnonnage des ateliers d’horlogerie implantés jadis par les voisins suisses.

Pour une ville des marches de l’est, il y avait énormément de ressortissants étrangers et ça ne datait pas de la vielle puisque Jules César raconte Vesontio et ses affrontements avec les Séquanes, les Celtes de l’endroit. Puis arrivent les Francs. Les Habsbourg. Les Espagnols. Des Helvètes et des Bourguignons. Les horribles Saxe-Weimar, des Souabes associés à des Suédois de Finlande, enfin toutes sortes de ulhans violeurs qui laisseront des traces dans le morphotype des hauts plateaux du Doubs. Il y eut enfin plusieurs vagues de Prussiens et de Saxons de 1870 à 39-45.

Pour ceux qui connaîtraient mal l'histoire, Besançon, ville qui eut le droit de frapper monnaie d’or, le beson, avait appartenu au croissant bourguignon régi par Charles Quint, dont le premier ministre Granvelle résidait sur place dans le palais actuel. Léguée par héritage au roi d’Espagne, la ville devient cité germanique avant d’être échangée pour devenir la capitale de la Comté, que le roi de France venait de conquérir après plusieurs siècles de vaines tentatives. Plus internationale que Besançon, à l’écart de Parie la jacobine, il n’y avait guère si l’on ajoute que des horlogers suisses en ont fait leur arrière-cour et qu’une ribambelle de bucherons savoyards, c’est-à-dire piémontais, c’est-à-dire italiens, allaient se déverser dans le haut-Jura et dans le haut-Doubs, y prenant racine avec leurs compères mineurs et maçons comme en attestent l’annuaire téléphonique et la composition des équipes de football de la région, où les citoyens suisses sont légion et les binationaux nombreux.

À Besançon en 1950 arrive Bernard Quemada, le fils d’un papa espagnol et d’une maman française. Assistant, il s’est illustré avec une thèse sur la galanterie, puis autour de la question des dictionnaires de français dans l’histoire. Sept ans plus tard, il a l’idée de créer à Besançon un Institut de langue et civilisation française destiné à l’encadrement des étudiants étrangers. De cette intuition naîtra le centre de linguistique appliquée de Besançon, fleuron du français langue étrangère, où étudieront rien moins que la future impératrice du Japon et une légion de diplômés parmi les rejetons de l’élite politique africaine, mas pas seulement.

Ce satisfecit du patriote bisontin que je suis (outre que j’ai exercé avec passion au CLA d’été) n’est pas un ornement. Innombrables sont les étudiants venus étudier à Besançon, qui ont été aimantés par cette ville-femme à la topographie troublante : les collines avoisinantes comme des seins maternels, la boucle parfaite du Doubs, ses rues qui serpentent, ses courbes, ses trajes, ses arrière-cours, ses toits et ses hautes cheminées, comme autant de sortilèges dont on sort déboussolés...

Poésie, exagération d’un graphomane sous emprise ? Pas seulement. Passez une semaine à Besançon et vous rencontrerez des libraires iraniens, des humanitaires d’origine indochinoise, d’anciens anars chiliens, une linguiste états-unienne née en Caroline du Nord, un enseignant érudit fils de Portugais, d’anciens instits tunisiens, marocains, algériens ayant fondé famille alentour... Jadis l’envoyé du Hong Kong Times qui jouait sa paie au billard à la Brasserie Universelle. Des Jeunes socialistes allemand (Juso) venus se faire pardonner pour les massacres perpétrés par leurs parents... Des soi disant membres des Brigades Rouges. Un géographe retour du continent arctique. Un sadou hindou reconverti dans la finance. Un inventeur syrien qui voulait transformer sa Coccinelle en hélicoptère...: Besançon en capitale de la diversité miniature en somme. Un univers de contes et de légendes. Une terre de roman où l'on croisait un prof d’économie somalien à l'accent de Haute-Saône, une femme officier du Mossad travestie en baba, un roitelet homosexuel prince consort du Burundi, des pilotes de ligne en goguette, Macché Dijon, Nancy et Aix en Provence !

Et Morisi direz-vous : où en était-il depuis qu’il avait tutoyé la banlieue du Septième Ciel avec Joëlle ?.

Il en était qu’il profita de la présence à la Cave de la fac et au bar de l’U de deux séries d’ambassadeurs. La première conduisant au pays des Mille et une Nuits, la seconde à Ultima Thulé. — J'y viens, ne vous impatientez pas.

Au bar de l’U trônait un roi mage au physique imposant e à l’impressionnante barbe noire et frisée. C’est un lundi matin que je lui adressai pour la première fois la parole. À propos de foot italien car il avait étudié au Caire mais également à Rome où il était devenu supporter de... la Juventus de Turin.

Nous voici donc amis, commentant les résultats du Calcio, lui le Zèbre bianconero (la Juve), moi le Diable rossonero (le Milan AC)

Le patriarche s’appelle Farid. Je l’apprends progressivement, son père était le ministère d’Idriss de Libye que le colonel Ghedafi vient de déboulonner trois ans plus tôt.

Ma rencontre avec Farid fut une bénédiction. Farid était (est ?) un étudiant à vie, un érudit de la chose arabo-musulmane, des affaires de géopolitique, outre qu’un polyglotte éminent (arabe classique, dialectal, anglais, français et italien). Lors de nos interminables discussions (nous mangions trois fois par jour et finissions la nuit en dévorant des fondues bourguignonnes à la Cave de l'Étoile), nous parlions foot mais également colonialisme italien et des souvenirs que lui et sa famille ont des violences perpétrées par les soldats transalpins, dont toute sa famille parlait alors la langue couramment.

À la même période, je me lie d'amitié avec Mongi, un étudiant dont le papa est imam à Carthage et qui veut devenir instituteur en France. Mongi, dont la malice, l'œil brillant et l’art de converser m'enchantent, me fait découvrir Geha, le héros récurrent des contes orientaux, ce bonhomme à bonnet dont on ne sait jamais s’il est un imbécile ou un philosophe. Bavard qui écoute, je bois les paroles de Mongi comme un bébé, il me raconte Hannibal, Asdrubal, la démolition de Carthage par les Romains ; me parle de Bourguiba, du statut des femmes en Tunisie, des pâtisseries de sa mère, mais surtout des bienfaits de la boukha, cet alcool de figue que nous buvons sans modération chez Hocène, rue d'Arènes, pour faire revivre Avicenne et Haroun-ar-Rachid.

Comme je suis un funambule de l’aporie, c’est le moment que je choisis pour faire la connaissance de Svanté, un anarcho-éthylique arrivé du cercle polaire côté Suède. Svanté, qui me demande un jour de l’accompagner à la banque pour pouvoir continuer à jouer au Casino, et qui commande un demi au guichet ! - était intarissable quand il s’agissait de parler de la littérature de son pays, en particulier de Pär Lagerqvist, dont il me recommandera de lire les nouvelles : Barabbas, Le Nain, le Bourreau... Ce que je fais et qui change une partie du cours de ma vie. Car considérant la proxmité de la Suède et de la Norvège, j'ai l’heur de plaire à une belle grande blonde prénommée Anette, qui limoge son chevalier servant du moment, et propose que nous allions étudier l'œuvre de Knut Hamsun chez ses parents, sur les hauteurs d’Oslo, à deux pas du mythique tremplin de saut à ski de Hollmenkollen...

Je ne suis pas vraiment prêt pour le grand saut mais je nous trouve une voiture et je relève le défi...



INTERDIT AUX MOINS DE 16 ANS Bingo, elle me fait homme et elle n’en a rien su...

Les chronologies et mes ombilics s’entortillent. Tout ce dont il va s’agir s’est déroulé fin 1971. Je dois dire que je m’y perds un demi-siècle plus tard.

Né nomade par la faute d’un père en déplacement perpétuel. Gitan à crampons louant ses dribbles et ses buts à droite à gauche (6 clubs en 6 ans) ; philosophe dilettante s’essayant aux sciences économiques et à l’ethnographie en immersion, athlète culturel fan de pop musique et de grand théâtre, de littérature américaine, russe et scandinave, il fallait me suivre ce que personne n’a jamais essayé de faire à ce moment-là.

La vérité, c’est que j’étais un sale gosse jetant sa gourme et ne voyant pas plus loin que le bout de ses lectures.

Je n’avais pas lu Les Mémoires d’un Amant lamentable écrit par Groucho Marx en 1963 et publié en français en 1984 et c’est bien dommage, car planté sur une aire d’autoroute entre Milan et l’échangeur Torino-Aosta je me souviens m’être posé des questions après qu’un carabinier m’eut pris en stop et s'était arrêté pour m'acheter un plein sachet kraft de victuailles, du salami, du pecorino, deux fruits, une bouteille d’eau gazeuse et un mini fiasco de chianti. Avant de me dire que je valais mieux que mon look de traîne-patins céleste et que je ferais mieux de penser à mon avenir en mettant les bouchées doubles à l'université et en me trouvant une super petite copine.

Lâché entre Aoste et Courmayeur, les conseils de mon carabinier (qui avait fait de l’autostop lorsque les Allemands avaient dévasté le pays avant de rentrer chez eux) me reviennent. Pour les études, ça n’était pas trop tard, j’avais l’intention de passer les Unités de Valeur qui me manquaient en septembre et d’obtenir mon DUEL (le DEUG d’alors sanctionnant les deux premières années de fac). Bon, la philosophie n’ouvrait pas beaucoup de perspectives mais on verrait plus tard, rien n’était perdu.

Du côté de la super petite copine, c'était mal parti vu que je collectionnais les vestes, les vents et les coïtus interruptus because la concierge ou le petit copain et, naturellement, les impatiences inhérentes au jeune homme généreux surpris par la nature.

Pour un gars qui projetait un voyage plein de sensualité an Népal ou au Bhoutan, c’était un handicap. Pendant que mes copains, les footballeurs, les étudiants et les étudiantes commençaient à convoler en justes noces, je manquais occasion sur occasion et ne cessais de lever le camp pour ne pas affronter la grande épreuve.

Tout se passa à mon retour de Vénétie. Par je ne sais quelle coïncidence, je retrouve Jo, à qui j’avais fait découvrir mes montagnes trois mois plus tôt, et la moitié du quatuor de Molinges dont Joëlle, que j'avais connue à Chaussin avant qu’un groupe de fâcheux ne fasse irruption dans notre chambre et nous empêchent de découvrir la Terre Promise :. — Mario, ça va ? Tu es bien bronzé, tu as l’air en forme. Tu reviens d’Italie ?

Ne restait qu’à fêter les retrouvailles avec force demis en terrasse, un tour à la Madeleine pour un couscous arrosé de Sidi Brahim et d’alcool de figue, lorsque la question se pose de trouver un endroit où passer la nuit.

Jo est instituteur dans le Jura, il a une sœur et un neveu mais ils n’habitent pas Besac. Les montagnonnes vont entrer à la fac mais elles n’ont pas la clé de leur piaule à la cité U. Les regards se tournent vers moi. La copine de Jo le pelote amoureusement, Joëlle me prend la main.

Il se trouve que je viens d’emménager dans l’appartement que loue mon ami Jean-Paul et sa future épouse. Ca se trouve près des boulevards, à quatre ou cinq kilomètres du centre. On escalade la rue du Grand Charmont, on contourne la gare Viotte, on prend la rue de Belfort, on marche, on marche en se bécotant, il fait beau, il fait doux, les étoiles nous protègent.

En fait je n’en mène pas large. Jean-Paul est un immense ami mais je crains que Josette et lui ne soient déjà installés pour l’année universitaire et que leur propriétaire, un économiste collet-monté, n’ait également emménagé dans ce F-3 de la rue Nicolas-Nicole.

Joëlle, un loukoum blond et suave, est câline et attentive. Jo moqueur, tout comme Evelyne qui n'arrête pas de rigoler. Je fais le mec sûr de lui mais je suis tendu..

La chambre que je vais occuper (rarement) fait 4 mètres de profondeur pour 3 mètres de largeur. Pour y accéder, il faut traverser le couloir qui sépare les chambres de mes colocs et la cuisine. Sur la pointe des pieds. En priant mes invités de parler bas.

L’économiste du Haut-Doubs n’est pas là. Jean-Paul et Josette sont assoupis. Par acquit de conscience, je pousse la porte et je chuchote à Josette que je ne suis pas seul et que j’héberge des amis jurassiens. Elle se retourne et me dit de ne pas faire de bruit.

Du bruit, nous en faisons un peu en installant mon matelas sur la moquette et en nous partageant les draps et les oreillers. Jo et sa douce s’installent par terre, Joëlle et moi sur le sommier qui grince modérément. Jo roule un joint que nous faisons tourner. Je file prendre deux bières dans le Frigo, je mets ma radio en sourdine, de la pop mielleuse, du blues.

Les stores empêchent la lumière orangée du parvis de la résidence de filtrer. Il fait nuit noire, à l’exception d’un rayon de lumière bleu venu d’on ne sait où.

Mon lit fait une place et demie. Joëlle s’est installée côté mur. Ma main pend à quelques centimètres de la cuisse d’Evelyne et de la tête de Jo qui s’endorment d'un coup.

Je suis heureux mais partagé, la proximité du corps de Joëlle m’excite et me terrorise. J’ose à peine bouger de peur de faire grincer le sommier. Joëlle comprend mon embarras, elle enlève son haut, passe une jambe sur mon ventre et m’embrasse dans le cou.

Punaise, les filles, vous ne savez pas ce que c’est que d’être un garçon gorgé de sève mais sans expérience. Vous êtes là, courtois, poli, aimant, respectueux de liberté de choix de la jeune femme qui frémit près de vous, et vous ignorez si vous devez lui prouver sans plus tarder l’intensité de votre désir, ou attendre au risque de laisser passer votre chance.

Joëlle est aussi émue que moi. Chacun de ses gestes est tendre, mesuré, elle me frôle plutôt qu’elle me caresse, elle avance à tâtons, ose des frôlements, des frottements, mais me laisse le temps, me tente et se retire, retarde le moment où...

Il y a la proximité de Jo et Evelyne qui bougent de temps en temps. Joëlle excite ma nuque, baise mon front, arrête sa main juste quand il le faut. Sent qu’elle me fait de l’effet, un gros effet.

Fils unique et garçon pudique je n’ai jamais joué à celui qui avait la plus grosse mais j’ai pris assez de douches après le foot pour apercevoir l’équipement de mes coéquipiers au repos. Or j’avais appris que le pénis de l’homme blanc peut tripler quand l’afflux de son sang le transforme en phallus.

Tandis que je caresse Joëlle (j’ai en tête que le corps entier d’une femme est un téton ou un clitoris quand on la met en confiance), me vient l’angoisse d’être trop petit, pas à la grosseur de ses partenaires précédents. D’après les bouquins que j’ai chipés à mes copines, le sexe érigé de l’homme blanc fait en moyenne13,5 centimètres. Celui du Congolais, le champion du monde paraît-il, 17,5 centimètres. Ce soir là , la nature congolaise de ce que je brûle de mettre au service de ma première amante me rassure. Encore allait-il falloir que je ne m’effondre pas d'un coup comme cette fois dans une pension de jeunes filles, au grand dam d'une comédienne qui espérait davantage de moi.

Je vais abréger la chronique impudique de cette heure où j’ai franchi le mur de la virilité. Ayant compris qu’elle doit me montrer le chemin, Joëlle s’installe à cheval sur moi en faisant le moins de bruit possible ; elle pose sa main en bâillon sur ma bouche. M’embrasse dans le cou, sur la bouche, sur le front. Joue avec le lobe de mon oreille. ondule autour de mon pelvis, me demande si elle peut continuer...

Tout se passera à l’étouffée de sorte que nos émois ne parviendront pas aux oreilles du monde. Lorsqu’elle l’a décidé, Joëlle ajuste son bassin et m'enfonce en elle à l’extrême ralenti. Merveilleuse sensation du doigt de dieu qu’un univers d’huile essentielle et de miel accueille et fait durcir et avale. Piano e forte, serpentins, andante puis adaggio, nos corps sont portés à l’incandescence, des larmes coulent sur nos joues ; plus de crainte, que des frissons. Nous nous sommes coulés l’un dans l’autre, confiés l'un à l'autre et ça dure hors du temps, une naissance, être homme et femme. ; l'abandon. puis la plongée, la plénitude du coma partagé en se souriant.

Bingo donc ! je suis validé mec grâce à Joëlle, qui m’avouera ne jamais être allée aussi loin avec un garçon à l'époque. Combien de fois ai-je repensé au moment où je me suis réveillé en elle. Maudissant les grognements de Jo et les gloussements d'Evelyne qui ne trouvèrent rien de mieux que nous virer de notre berceau d'amour..



En attendant de devenir un homme, l’équipe de la fac, l’Ajax d’Amsterdam et le jus de raisin dans la montagne...

Ces chroniques sont bien reçues, elles suscitent des réactions et je comprends l’impatience du lectorat féminin qui appelle de ses vœux le moment où l’élève Morisi cessera de vanter son désarroi sexuel et passera aux travaux pratiques.

Eh bien ce ne sera pas pour cette livraison, et n’en déplaise aux esprits chagrin que le ballon rond laisse froid, j’en reviens à mon Ombilic de la balle, puisque c’est l’angle que j’ai choisi pour revivre ma vie avec vous.

D’octobre 1970 à juin 1974, à Besançon, il y eut Kant, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Marc Aurèle, Gogol, Tourgueniev, Miller, Mailer, Faulkner, l’ethnologue branché Allan Watts, Burroughs, Leary, Emmet Grogan, les bd de Crumb et de Shelton, Hara-Kiri, Fellini bien sûr, Soldier Blue, Un homme nommé cheval, et On achève bien les chevaux...

Mais encore et toujours ce maudit ballon qui m’incitait à me mettre en tenue le mardi et le jeudi pour les entraînements en club, le dimanche pour les matchs officiels et, comme si ça ne suffisait pas, tous les mercredis avec la fac de Lettres conduite par Jean-Luc Manso, un futur cadre de la Ligue, Roger Borey, Joël Limongelli, Patrick Rémy, gaillards avec qui nous formions une équipe redoutable qui à l’exception de l’équipe de droit pulvérisait tous ces adversaires et n’engendrait pas la mélancolie !

Comme ce jour où transis par la bise nous filons boire une paire de vins chauds en face sous les applaudissements des clients et des joueurs de PMU. Avant de filer en ville pour englourir une montagne de moules frites et de vin du Jura. En chantant à tue-tête, cela va de soi.

Nous avions vraiment une belle équipe au point que sept d’entre nous allaient être choisis pour représenter l'Université en coupe nationale. Parmi nous Roland Coquard, superbe attaquant de Baume-les-Dames qui chaque année faisait des misères aux pros en coupe de France et deviendrait international universitaire et président de la Ligue. Lui en faux 9, Guillaume en 8 et moi en 10, on peut dire qu'on se régalait. Quel bonheur, entre joueurs intelligents et doués, de ne pas avoir d’entraîneur qui vous aboie dans le dos !..

Le moins que l’on puisse dire c’est que le mélange des genres ne me gênait pas. Devenu metteur en scène suppléant du Goûter des généraux de Vian pour la fête de fin d’année de Sant-Jean, je quittai un soir Vernon Dudaïev, le mythique comédien de la compagnie de Sacha Pitoëff et filai m’entraîner à Léo-Lagrange, me douchai, sautai dans un bus et me rendis au temple désaffecté voisin de Goudimel pour assister à une répétition des frères Fridelance, les pionniers du free-jazz en ville. Un autre soir, j'allais voir un concert d'Introversion, la réponse bisontine à Ange, qui montait, montait et deviendrait légendaire.

Le lundi matin, s’installa un rite. Sorti de la leçon de Françoise P. Lévy, je faisais une pause au bar de l’U où m’attendait Chouchou, sa mèche rebelle sur le front, ses yeux bleu faïence, sa molaire argentée, qui tournait à l’héro mais adorait le football, ce qui l’avait amené à me voir jouer avec le RCFC. Flatté mais un peu tendu, je passais ces matinées à lui parler de notre match de la veille, avant que nous feuilletions l’Équipe en faisant des pronostics sur les matchs à venir des Verts, de l’OM ou du FC Sochaux,

Ce n’est pas parce que je participais à des débats sur l’antipsychiatrie, le pacifisme, le maoïsme tout en cherchant une main secourable pour faire de moi un homme que je ne suivais pas l’actualité du foot international. Tifoso acharné de tout ce qui portait une casaque azur, j’avais adoré les années 60 où mon Milan et l’Inter avaient dominé le monde. Et où la Squadra était devenue championne d'Europe. Période qui s'acheva en 1969 par un triomphe 4 à 1 contre les insolents hollandais de l’Ajax Amsterdam, qui allaient se venger en inventant un football dit total qui voulait expédier aux oubliettes le Verrou Suisse peaufiné par les Transalpins sous le nom de 'catenaccio'.. Résultat de l'opération, l’Inter et la Juve succombent en finale contre Cruyff et ses oranges mécaniques qui en passant éliminent l’Olympique de Marseille de mon futur ami Jules Zvunka.

Allait commencer une longue traversée du désert pour le football latin, dépassé par la verve offensive et athlétique des Néerlandais (Ajax, Feyenoord, PSV Eindhoven) ; des Allemands du Bayern ou du Borussia Mönchengladbach, enfin des Anglais de Nottingham Forest et d’Aston Villa, qui rejoignirent Liverpool et United au rang de mes ennemis intimes.

A propos d’intimité, je passe mon unité de valeur (UV !) en sociologie urbaine et je fais l’impasse de septembre pour le reste.

Parti en vadrouille dans le Jura Bressan, je me lie d’amitié avec Gillou et Francine, Didier et Marie-Rose et me rapproche du quatuor de Molinges, près de Saint-Claude, dont je vous ai entretenu précédemment.

Pour mieux m’en approcher je m’en éloigne : je pars en stop, j’empile des cagettes dans les Basses-Alpes de Haute-Provence et je file en Italie où j’entraîne Jo, l’oncle de Gillou, à qui je fais découvrir le pays de mes pères, toutes sortes de jus de raisin fermenté et des bistrots perdus dans la montagne. Ah ces courses folles torse-nu le long des sentiers, quand il fallait regagner nos pénates. Ces plongeons dans l’eau glacée du torrent Nure. Ces coppa et ces parmesan parties chez les cousins !



Flower Power contre Orange Mécanique : quand les corps bouillent sous le tissu du côté de la Pierre penchée

Les années que le fils Morisi devenu Mario passe à Besançon d’octobre 1970 à juillet 1974 marquent son passage de l’adolescence protégée au temps des expériences, puisque nous sommes dans les années de transition entre le rêve un peu bêta de changer le monde aux chocs pétroliers prétextes de la contre-révolution libérale qui se traduit en France par les élections successives de George Pompidou, l’homme de la Corbelle, et de Valéry Giscard d’Estaing, le chantre des réformes dites libérales avancées.

Pendant ce temps-là, les disciples de l’économiste libertarien Hayek, les Chicago Boys et cette chienne enragée (j’assume le mot) de Margaret Thatcher nous expliquaient qu’il fallait en finir avec l’État-Providence et qu’il n’y avait d’autre alternative que de licencier les mineurs, les métallurgistes, les ouvriers de l’automobile, et naturellement un tas de fonctionnaires sauf les flics. C’est comme cela qu’on abroge les accords de Bretton Woods qui conditionnaient le dollar à son équivalent or, bombe à fragmentation qui allait accélérer la mondialisation de la finance et la quasi impossibilité pour les Etats de la contrôler.

Au Bar de l’U, à l’Éden, dans les amphis de la fac de Lettres, on n’en était pas encore là. L’ami Mélenchon organisait des assemblées avec ses storm-troopers trotskistes et se frictionnait avec les 'appariteurs musclés', ersatz de la police interdite de séjour dans l’enceinte de l’université. Les situationnistes fichaient la pagaille au garnd dam des marxistes-léninistes. Et les anars folklo, dont je faisais partie pour rigoler, profitaient des manifs organisées par le CGT pour scander 'outil de travail mon cul', ce qui ne s’osait pas sans une certaine aptitude au sprint et au demi-fond.

Les films de sortie en 1971 donnent une idée de l'atmosphère et des forces en présence. Cette année-là, Sergio Leone sort son Il était une fois la Révolution. Kubrik fait scandale avec un Orange mécanique ultra-violent. Visconti donne à voir Mort à Venise sur fond de décadence. Et entre autre chefs-d’œuvre (Les Chiens de Paille, Johnny s’en va en guerre, Duel de Spielberg ou encore Les Diables de Ken Russell) sort le considérable Family Life de Ken Loach, une grenade lancée dans le pré carré de la psychiatrie et des violences familiales faites aux jeunes femmes.

Côté lecture, nous sommes nombreux à avaler L’Histoire de la Folie de Foucault et les brulots de l’antipsychiatrie, ce qui poussera pas mal d'entre nous à devenir infirmiers psychiatriques et à se mobiliser contre la pratique de l’électrochoc et de la camisole chimique. D’où les fêtes que nous allions organiser dans un hôpital psychiatrique voisin, avec et pour les fous, dont nous revendiquions de faire partie puisque Marcuse le prédisait dans son Homme unidimensionnel.

Époque turbulente, enivrante, contradictoire, on vit arriver de nouveaux modes de se vêtir et de se mouvoir qui ne restèrent pas confinés à Paris, à Lyon ou à Toulouse mais envahirent toutes les villes étudiantes de à commencer par Besançon, qui prenait des airs d’Aix en Provence ou de Vérone aux premiers signes du printemps.

Avec le recul, c’était spectaculaire. Au moment où les étudiants préparaient leurs partiels, les terrasses se remplissaient et sonnait l'heure des galipettes puisque la tendance était - pour les filles - à ne pas porter de soutien-gorge, indice de leur soumission au patriarcat, et - pour les garçons - à porter à droite ou à gauche sans contrainte, tant on pouvait distinguer au fond de leurs jeans le baromètre de leurs désirs du moment.

On se frôlait beaucoup, à l'époque.. Les mecs sentaient fort la sueur (ou le Mennen) et les filles le patchouli. Les cheveux des mecs étaient longs, les nanas se passaient les cheveux au henné et portaient des robes kabyles, des saris et toutes sortes de cotonnades à fleurs glanés dans les friperies et sur les marchés.

Autour de la fac de Lettres, les blousons en cuir étaient rares. Pas les manteaux afghans ou les burnous que les fournisseurs de hash et d’herbe rapportaient du Maroc, du Liban ou du Népal.

Fréquenter des filles et des garçons qui écoutaient le Velvet, Grateful Dead, Jefferson Airplane ou Jethro Tull en tenue légère blottis sur des tapis de haute-laine : cela donnait des idées. Nombreux étaient ceux comme moi qui n’aimaient pas la fumette mais qui tiraient une taf en attendant que la petite voisine ne pose sa tête sur leur cuisse ou cherche à tâtons en fermant les yeux on ne sait quoi. C'était cool, on rêvassait en écoutant les Floyd ou Vanilla Fudge. Peace and Love. US Go Home.

La culture, la révolution, la fin de la guerre du Vietnam, c’était bien beau mais il y avait ce foutu corps dont tu ne sais que faire à vingt ans et le mien, façonné par une dizaine d’années de sport, commença à protester violemment. Peut-être ne le savez-vous pas mais les endorphines produites par une activité sportive extrême sont une drogue puissante, une jouissance intérieure qui rendait accro aux exploits en tout genre : nuits blanches, record de consommation de bière pression et chasse à toutes sortes de performances nocturnes plutôt aveugles et bestiales quand elles étaient joyeusement consenties.

C’est sur la Pierre penchée en mai 1971, que je continuai mes travaux d’approche de la chose. Toujours vierge en dépit de nombreux flirts contrariés, je travaillais la question par les livres. Impatient de développer mon aptitude à produire mon comptant d’orgone, l’énergie orgastique mise en lumière par Wilhelm Reich, j'étudiai le Kama Sutra et outes sortes de bouquins écrits par des femmes qui se plaignaient de l'égoïsme et de l’impatience de leurs amants et qui leur donnaient des conseils.

Sorti de l’U ou de quelque festivité post-footballistique, j’appris que les préliminaires étaient essentiels, qu’il fallait faire à l’autre ce qu’il venait de vous faire. Qu’on pouvait être homme puis femme et qu’on avait tout son temps. Notion capitale à garder en tête : si les zones de l'homme sont quelques-unes, celles de la femme sont innombrables. L’état dans lequel me mettaient ces lectures ne sera pas décrit ici.

La Pierre penchée se trouvait à 800 mètres du bar de l’U, en haut de la rue de la Vielle Monnaie en passant devant les Carmes. Pour accéder à ce plan herbeux qui donnait sur la majestueuse vallée du Doubs au pied de la Citadelle, il fallait escalader un rocher en s’agrippant aux arbustes et en se donnant la main pour hisser sur place les cageots de bière, de mauvais vin, de comté, de saucisson et le traditionnel poulet que nous faisions à la broche une fois que nous avions installé oreillers et couvertures. Lorsque le bois devenait braise, Christian A., futur infirmier psychiatrique et âme des cafés philo de la forêt de Chaux trente ans plus tard, sortait une guitare de sa housse et entonnait de sa belle voix grave des gospels, des 'désespérés sont les chants les plus beaux' et, lorsque les dernières ailes de poulet et les dernières gorgés de Kiravi avaient été engloutis, My sweet Lord de George Harrisson.

C’était le meilleur moment. Deux d’entre nous, dont Christian, avait une copine attitrée avec qui ils se retiraient en ville ou dans les fourrés voisins. Les autres feignaient de s’assoupir à la belle étoile, tiraient à eux une couverture et espéraient que la dernière venue profiterait de la semi obscurité pour faire le premier pas. Inutile de préciser que l’on bandait beaucoup..

C'est ce printemps-là que débarqua un quatuor de montagnonnes arrivées de Saint-Claude, la capitale du diamant et de la pipe.



Katmandou, Kerouac : la Route 66 part de Sampans (Jura)

L’autostop, tout une époque. Comme ceux qui me suivent le savent (j’adore les allitérations) j’ai fait mes premiers déplacements en train avec mes parents, puis dans la voiture de mon oncle ou des directeurs parisiens de mon père ; on ne va pas de Paris à Dunkerque, Marseille ou Le Pornichet à pied ou à cheval.

Pour les déplacements quotidiens, ce fut la marche à pied, car les sept, huit kilomètres qui séparaient Sampans du lycée ou des terrains de foot ne me faisaient pas peur.

Pour parvenir à Dole, la cité natale de Pasteur (désolé, on n’y coupe pas), il fallait longer la RN 5 qui reliait Paris à Genève, une deux-voies où défilaient des armées de camions. Maman n’était pas tranquille, comme le notait un de nos lecteurs, elles ne le sont jamais. - Sortie du village après un virage en épingle, montée du Mont Roland, plongée vers le pont de chemin de fer, remontée jusqu’au château d’eau et re-descente jusqu’à la Collégiale en petites foulées.

Après la marche à pied, ce fut le temps du vélo et du Solex. Le vélo de course n’étant pas pratique pour colporter le cartable bourré de bouquins et l’inévitable ballon de foot, ce fut le temps du Solex qui vous forçait à pédaler dans les côtes. Pauvre bête avec qui je faisais du motocross, que certains débloquaient et boostaient à l’éther ; à cause de qui je faillis passer sous un semi-remorque en rentrant à la nuit.

Le temps venu de me rendre chez les Maristes ou à la fac vint le moment du train qu’il fallait prendre le lundi matin à 6 h 30. Mon père partant tôt au chantier, me vint l’idée de tendre le pouce comme les héros des bd de Crumb et ceux de Sur la route, le best-seller branché US de Kerouac, sorti en américain en 57 et chez Gallimard en 68.

Après avoir voulu être Piantoni et Rivera, avoir perdu la finale de la coupe du Monde mexicaine en 70 avec la Squadra, me voici happé par Sal Paradise et Dean Moriarty, ces héros lancés à la conquête de Dieu le long de la fameuse Route 66. Que voulez-vous, à l’époque, René Barjavel, écrivain comme il se doit, écrivait Les Chemins de Katmandou, Cayatte en faisait un film, et les porte-drapeau de la beat-generation appelaient au drop-out (le laisser-tomber) et à la révolution intérieure assistée par Lyserg Saüre Diethylamin (LSD) sous forme de buvard.

Je pris vite la pli de m’installer avec mon sac de sport à la sortie des villages. Le cœur battant, j’essaie de faire bonne impression, je me tiens droit, j’ai l’air sportif mais pas agressif, je remercie même quand les voitures accélèrent en me voyant.

Ne jamais sous-estimer l’ironie sous-jacente de la vie. C’est la 2-CV camionnette des Sœurs de Sampans qui s’arrête pour me conduire à la gare. Nous avons peu l’occasion de nous fréquenter mais elles connaissent ma mère qu’elles croisent chez le boulanger et qui est une dame charmante. Les fois suivantes, c’est un copain de mon père, un voisin ou un amateur de foot qui m’a reconnu.

L’autostop devient mon moyen de locomotion exclusif. Pour économiser quelques sous et financer mes tournées des bistrots de Besac (Besançon est une ville qui a un alias comme Sainté ou Paname), je ne prends plus le train. J’ai des problèmes de délais mais le stop marche fort à l’époque. Le parc automobile n’est pas encore ce qu’il est devenu mais de nombreux automobilistes ont fait du stop quand ils étaient à l’armée, et "ils savent ce que c'est de ne pas avoir un sou."

Sampans-Dole, Sampans-Besançon, des raids dans le Jura où je deviens surveillant. Départ tôt le lundi ou le mardi, retour trois jours plus tard à la fac. Idem quand il y a un concert ou une réplique de Woodstock dans le Doubs ou dans le Territoire de Belfort..

Je pris vite goût à ce mode de vie et aux rencontres qu'il facilite... Vous étiez là sur le bord de la route, à un carrefour, dans une station service et vous vous transformiez en glaneur de passage, en maraudeur de kilomètres. Qu’y avait-il devant vous, quelle rencontre, quelle histoire d’amour, quelle partie de va-et-vient à la sauvage, quel accident mortel ?

J’ai (presque) honte quand je repense à ma pauvre maman qui se faisait un sang d’encre et qui n'avait pas tort... Partis vers Dijon, la R-8 Gordini bleue avec deux rayures blanches, décolle à 140 sur un dos d’âne et je m’assomme contre le plafond avant qu’elle termine sa course en dérapage de l’autre côté d’une trois-voies réputée mortelle..

Une autre fois, du côté de la route Napoléon, un routier à voile mais surtout à vapeur, pose sa main sur mon ventre et joue de la langue en décélérant, je lui colle une droite et je saute au vol dans le fossé. Une autre fois encore, c’est un invalide en uniforme de l’armée américaine qui se met à m’insulter, pousse le compteur de son bolide jusqu’à 200 à l’heure, rigole en me voyant cramponné à mon siège et sort une arme plus grosse que son poing. Je n’ai jamais fait mieux que 12,5 au 100 mètres mais je bas mes records ce jour-là !

Je prends l’habitude d’aller en Allemagne voir mon ami Hans, devenu avocat des immigrés yougoslaves et turcs de Heilbronn ; en stop naturellement. A l’arrivée du printemps 1971, ivre de gai savoir, complètement fadas, nous organisons des courses à la fermeture du Bar de l’U. Rendez-vous à la Marine sur le Vieux-Port, les derniers arrivés paient la tournée en cours !

Faire du stop était un sport et un art. Il fallait savoir choisir le lieu adéquat, celui où les voitures pouvaient décélérer et vous permettre de monter sans risquer votre vie et celle du conducteur. Pour cela, dans le méli-mélo des jonctions spaghetti de Francfort, à deux pas de l’aéroport, j’avais marché douze kilomètres, douze kilomètres pullulant d’ autostoppeurs, de routards et de zonards défoncés. Une fois trouvé l’endroit, il fallait avoir la bonne attitude, le bon langage corporel, pas trop charmant, pas raide, d’où ma manie d’avoir un livre en main, le livre rassure toujours.

Une fois à bord, j’appliquais des principes très stricts. Je parlais au conducteur s’il me le proposait, je lui posais des questions, j’essayais de décrypter ses intentions. Pour ne pas avoir de mauvaise surprise, je ne donnais jamais ma destination finale. Si le chauffeur conduisait comme un dingue (quelles trouilles quelquefois !), s’il avait l’air malsain, facile de dire « Tenez, arrêtez-moi là. Je dois téléphoner. à ma copine. »

C’est en faisant du stop en France, en Suisse, en Allemagne, en Yougoslavie, en Suède, en Norvège, en Finlande et même en Algérie que m’est apparu F..., la divinité tutélaire qui vous évite le pire au dernier moment mais qui vous rappelle à la raison quand vous vous croyez béni des dieux et tout permis.

Ah, les deux jours passés à la sortie de Salzbourg sans qu’une seule voiture ne ralentisse ! Ah, Copenhague par moins 25°C quand Pilou, le routier belge, freina à la godille sur 500 mètres pour nous sauver d’une congélation des membres inférieurs et pire...

Je me suis souvent dit que j’avais choisi de 'faire la route' pour me racheter d’une enfance trop heureuse ; pour vivre le froid, la faim, l’incertitude, la peur. Pour éprouver ce que nos parents avaient enduré par temps de guerre : l’exode, les privations, la nécessité de se battre, de franchir la ligne rouge aussi, de tester ses limites comme à Heidelberg, la porte de l’enfer de la came à cette époque. Enfer esquivé en faisant les moissons avec un cultivateur bienveillant qui m’avait trouvé endormi et trempé dans sa grange...

En allant visiter ma Walkyrie platonique, chez ses parents dans la Ruhr. En parlant littérature avec Luciano, mon compère de voyage à Katmandou arrêté en Autriche.

L’autostop, ‘Plexus’ et ‘Nexus’ dans le sac à dos, les ‘Frères Karamazov’ et des sous-vêtements en piteux états, c'était la ligne de fuite en avant, au bout de la route ou de l’autoroute et des situations scabreuses. Comme la fois où cette très belle femme, blonde, sophistiquée, arrêta sa Mercedes flambât neuve à la sortie d’une ère d’autoroute du Bade-Wurtemberg, et me fit comprendre qu’elle était fatiguée et qu’elle devait s’arrêter plus loin dans un Motel. Une fois installé à la place du passager, ses yeux s’étant plantés dans les miens, elle avait glissé sa main droite sur ma cuisse et m'avait demandé si je voulais lui tenir compagnie, proposition indécente qu’elle appuya en parlant d’une contrepartie qui me permettrait de financer la suite de mon voyage. Me voyant nu devant elle pendant qu’elle appréciait à leur juste valeur mes tablettes de chocolat et ma chute de rein, je ne pus rien contre les conséquences physiologiques de sa proposition, et de ce qui était devenu des caresses plutôt ciblées.. Peut-être alléchée par ce qui allait suivre, celle qu’on aurait appelé de nos jours une cougar en fut pour ses frais : terrorisé à l’idée de ne pas être à la hauteur, je venais de sauter sur le parking, faisant feu des deux fuseaux. Encore condamné à fantasmer ce qui aurait pu se passer cet après-mid là, j'arrivai chez Hans à la nuit plutôt marri. Cela dit, vous l'allez voir j'allais bientôt prendre ma revanche.



Silure, révolutions, pétards et bar de l’U...

Tout en haut de la Citadelle érigée par Vauban (à qui je dis merde au nom de Léo Ferré), là où surgit il y a des siècles la chapelle Saint Etienne, se trouve un zoo qui, sainte cause, accueille le musée de la Résistance, un sanctuaire inexorable.

Lorsque je pense à ce zoo, une image me prend à la gorge, celle de l’énorme silure immobile, bougeant à peine, qui vous fixe comme pétrifié dans le temps dont Besançon est un temple. Gris poussière, métallique mat, la paupière lourde, il vous glaçait (est-il toujours de ce monde ?) et insinuait en vous l'effroyable question de la vie et de la mort, de l’instant et de l’éternité. Au point que c’était un réconfort de passer dans la salle des insectes, des reptiles et au-dessus de la fosse aux lions.

J'y repense car le même genre de sentiment m’habitait quand, puceau bronzé et sympathique, en pleine santé, encore enfant, je passai devant le Bar de l’U managé par M. et Mme Forgue, les propriétaires du café qui se trouve sur le flanc gauche du théâtre dessiné par Claude-Nicolas Ledoux (le premier de l’histoire avec une fosse d’orchestre), rénové par Pierre Nougaro, le papa de Claude avant qu'il soit partiellement détruit par un incendie. Endroit jadis baptisé Café du Siècle où les bourgeois venaient s’encanailler au milieu des danseuses et des actrices de petit vertu.

Dans l’immédiat après-68, ce ne sont plus les danseuses de french cancan et les filles de petite vertu qui hantaient les lieux mais ce que j’ose qualifier de faune, eu égard au fait que je finis par en faire partie, mais on pourrait utiliser le mot zoo ou herbier dans la mesure où il devait y avoir au moins un spécimen de tous les caractères traînant dans les bars en ce temps-là.

Avec ma mine joyeuse, ma naïveté à tout découvrir, mes allées et venues entre le bureau de l’AFFC où l’ami Daniel Hessas faisait mon éducation au spectacle vivant et le stade Léo Lagrange où j’avais maille à partir avec Raphaël Tellechea, entraîneur old-school qui m’envoyait ramasser les ballons des titulaires j’osais à peine pousser la porte vitrée en m’effaçant devant les habitués, commander un expresso et glisser une pièce dans le jukebox adossé à un des piliers de la double salle jouxtant le comptoir central.

Le Bar de l’U est un de ces haut-lieux inoxydable. On a eu beau changer le décor ; les patrons successifs tenter d’en altérer le caractère ou la clientèle (un flambard avec ses dogues, Jeannot le boxeur, David par la suite), le bar de l’U est resté le bar de l’U et les pierres apparentes qui le modèlent, le plafond, jadis enfumé, la disposition des salles et les déplacements qu’elles conditionnent (Les toilettes tout au fond à gauche, après le baby, ou le billard, ça dépendait des époques) n’ont pas changé d’un poil.

Pas plus finalement que l’ambiance musicale très rock, et le cocktail étudiants en Lettres, profs intérimaires, dragueurs, briscards, témoins du passage, revenants, étrangers et outsiders tutti fritti.

Entrer chez les Forgue en 1970 était une aventure pour l’étudiant arrivé de son Jura, de son Doubs ou de sa Haute Saône natals tant l'on y croisait des silhouettes atypiques et inquiétantes.

Le matin, ça allait encore. On y passait pour l’expresso du matin et retrouver un collègue avant de se rendre dans une salle de cours ou un amphi.

À l’heure de l’apéro, apparaissaient quelques spécimens sortis des limbes après une nuit agitée ; olibrius qui rappelaient le poisson de roche et la rascasse tant ils s’insinuaient entre les étudiants, les écartaient et venaient s'incruster à leur place comme la moule ou l'huître à leur écueil.

Au bar, dès midi, c’était tumulte et rigolade, un tapage mis en musique par le juke-box, car il n’y avait pas de sono à l’époque. Je vous dis pas les Rolling Stones, les Animals, Hendrix, Led Zep, Deep Purple... Mais également ''Les Anarchistes' de Ferré ou 'Les Cornichons' de Nino Ferrer...

C’est à l’U ou au Théâtre voisin, ou bien à la cave de la rue Chifflet que nous passions les intercours : filles et garçons, Français de souche et exilés politiques, Maghrébins et Suédois, Norvégienne et citoyens de la République du Saugeais.

Le soir approchant, ceux qui ne faisaient pas de galipettes dans les chambres d’étudiants du quartier, se préparaient pour l’apéro et là, ça ne rigolait pas avec une moyenne de six ou sept anisettes par tête, des Suze, des Martini, des Martini gin, mais surtout de la bière qui coulait à flot du comptoir aux tables en passant par les marches qui conduisaient dans les étages : une orgie, et tous les jours de la semaine... (le demi coûtait 0,80 francs d'alors).

Ceux qui ont vécu cette époque n'ont rien oublié.. Les lascars et les gisquettes du bar de l’U évoluaient dans un épais nuage de fumée au point qu’on ne se voyait pus à deux mètres. Que nous soyons aussi nombreux à avoir survécu à ces strato-cumulus de nicotine et de goudron est un miracle.

Pour les coquettes et les maniaques de la propreté, la machine à laver tournait à plein régime et les Lavomatic étaient bondés. Les bouches des amants et les cols de chemise poquaient le tabac froid jusqu’à la nausée.

Du côté olfactif et odorifère, les standards du convenable étaient approximatifs. Sans en arriver aux excès du Ver Galant qui demandait à ses amantes de ne pas se laver le temps qu’il arrive de Navarre ou de Gascogne, nos pénates mansardées n’avaient pas toutes les commodités et l’on comptait sur ses défenses naturelles, et sur la chance pour rester en bonne santé.

Pour les poumons du footballeur que j’étais, l'atmosphère de l'U n'était pas la panacée.. Non fumeur, je fis de gros efforts pour ne pas devenir bon buveur, mais il était difficile de refuser un verre à une amie.

Nous formions une sorte de fraternité et rares étaient les soirs où nous sortions de l’U avec les personnes avec qui nous étions arrivés trois heures plus tôt. Liberté, égalité, fraternité, soidarité, entraide mutuelle...

A l’époque, je sortais avec mes bons amis dolois, Max et Étienne, avec qui nous formions les Max Brothers dont je dessinais les mésaventures à la manière de Robert Crumb, dont nous venions de découvrir les dessins dans le magazine contre-culturel Actuel et dans Charlie Mensuel.

A notre bande, par capillarité jurassienne, se joignit une clique de Lédoniens qui deviendraient nos amis au long cours.

Jeune et curieux comme un chaton, je buvais le spectacle du bar de l'U des yeux. Il y avait Jean, qui disait avoir été SS mais qui militait pour la paix universelle, Lapin, un yéniche qu’on avait abandonné enfant rue d’Arènes et qui vivait d’expédients, Tonio et Bibiche, deux gitans qu’on appelait les Katangais et qui avaient eu leur heure de gloire à la Sorbonne. Chouchou, le prince des leaders... Pautard, astrologue et poète à la coiffure rasta qui avait chargé la Préfecture en 69. Des situationnistes qui péroraient et s’insurgeaient contre les trotskistes, les maoïstes, les communistes. C’était la foire d’empoigne mais ça tournait rarement vinaigre car ‘la mère Forgue’ : se petite taille, son acent pied-noir, sa gouaille et son énergie - ne rigolait pas. C’était un peu Tartine Mariol, la femme de M. Forgue, patron de l’Entrecôte rue Bersot, propriétaire d’une voiture de sport vintage et d’une boite de nuit à Royan... Un bonhomme sapé comme un milord dont le regard pouvait vous glacer le cas échéant....

Ca fumait, naturellement, et pas qu’un peu. De l’herbe, du shit, de l’huile de shit. Dans les communautés qui se multipliaient dans la Boucle, dans le quartier Battant, à la Madeleine, dans les villages avoisinant, on cuisinait des space-cakes et les fêtes se terminaient souvent à cheval et à bride-abattue.

Plus grave, avec la baisse des prix de l’héroïne et le développement du commerce international, il y eut de plus en plus de junkies et ceux qui n’osaient pas la seringue tâtait du LSG, de la mescaline ou des psilocybes dont Timothy Leary vantait les mérites, en complément des Petites herbes du Diable de Carlos Castaneda.

Effets collatéraux de ces prétendues révolutions de la conscience qui jetèrent des centaines d’esprits fragiles dans l’enfer de la dépendance et la clochardisation : la courant de l’antipsychiatrie promulguée par David Cooper, Laing, Bassaglia, Maud Mannoni, qui venait d’infiltrer l’hôpital psychiatrique voisin de Novilars où débarquèrent pas mal d’étudiants en psychologie venus de Besançon, et du Bar de l’U...

Ah, le bar de l’U ! Encerclé par les CRS en 1968, puis en 1973 lors des manifestations de soutien aux Lip. Quel artiste, intellectuel, prof de lettres, musicien de rock ou de jazz, tonton bringueur ou fille légère n’a pas fréquenté ce haut lieu inénarrable dont il est question dans 'La Boucle infernale', récit façon Magic Circus dont j’écrivis les première lignes à l’époque, pour le faire paraître en 1998,

Forcément, Jean-Paul, ami fraternel et admirateur inconditionnel de mes dribbles et de mes talonnades, commença à se faire du souci. Au point de téléphoner à ma mère...

Que fallait-il faire pour sauver l’objecteur de conscience Morisi ? L’heure était grave, le moment crucial...



La faute aux Grecs, à Nietzsche et à ces foutus Tropiques...

Tous ceux qui ont entraîné des footballeurs débutants ont constaté ce phénomène. Prenez un gamin, faites lui enfiler un maillot numéroté, un flottant, des bas et des crampons et laissez le libre de se déplacer ou il veut au milieu de ses copains. Observez le bien quand l’arbitre siffle le commencement de la partie. Qua fait-il, où se place-t-il ; court-il dans tous les sens à la recherche du ballon ou fait-il barrage aux autres ? File-t-il vers l’avant ou attend-il sur les côtés que le ballon lui arrive ? Tape-t-il de toutes ses forces en direction du but adverse (ou en touche) ou s’efforce-t-il de passer la balle à un de ses partenaires ? Percute-t-il ses adversaires ou entreprend-il de les feinter, de les ruser, de les dribbler ?

Pour l’œil exercé tout se passe en quelques minutes. Les casse-cous choisissent le poste de gardien de but ou d’avant-centre, postes en vue qui nécessitent un grand courage physique, où l’on se jette la tête la première au risque de se blesser gravement. Les prudents forment une digue chargée de bloquer et de repousser les insolents qui essaient d’approcher le but et de faire trembler les filets. Les plus habiles, souvent lestes et adroits, « manient » la balle, slaloment et ne vivent que pour inscrire leur nom sur la feuille de score et dans le journal. Reste les organisateurs, les maîtres à jouer, ceux qu’on appelle les milieux de terrain, et parmi eux, jusqu’au début du XXe siècle, l’illustre numéro 10, le premier que l’on cherchait du regard quand les équipes rentraient sur le terrain, la faute à Pelé, à Puskas, à Piantoni, à Rivera, par la suite à Platini, Maradona, Zico, Baggio...

Ce que l’on apprend du gamin le jour de son premier entraînement, on peut probablement l’étendre à la position qu’il adoptera dans la vie sociale. Il y a ceux qui se défendent, ceux qui veulent organiser, ceux qui veulent mettre leur grain de sel partout, ceux qui veulent avoir le dernier mot et/ou se distinguer ; et puis les gagnants, les perdants, les etcetera et bien entendu ceux qui refusent d’entrer sur le terrain ou alors d’en sortir.

Ceux qui mettraient en doute cette hypothèse n’ont qu’à puiser dans leurs souvenirs personnels. Les places en classe sont souvent (pas toujours) le reflet des positions instinctives sur le terrain.

Et il n’est pas rare que le chef de classe soit le capitaine de l’équipe de foot, de hand ou de rugby.

Les sports collectifs sont une métaphore de la guerre et de la vie en société. Pour gagner, ou tout simplement pour jouer, on a besoin de leaders, de petits soldats, de travailleurs spécialisés et de héros potentiels. Tous aux ordres d’un général, l’entraîneur, qui applique l’art de la guerre selon Clausevitz, Sun Tsé ; la doctrine de West Point ou celle d’ Ho Chi Minh

Pour devenir un 'vrai' joueur de football, ce sport d’équipe, il faut se fondre dans un groupe, travailler ses automatismes, obéir aux consignes de l’entraîneur, éprouver toutes sortes de situations, perdre et gagner, se blesser, subir des injustices, être béni par la fortune : ah, ces poteaux sortants ou rentrants, ces déviations incongrues, le vent qui sort ton tir de la lucarne ou au contraire la rabat dans les filets. Héros ou Pipo pour quelques centimètres...

Si le football est un sport d’équipe et un investissement sédentaire, quelque chose a échappé au fils Morisi qui, jouet de ses démons intérieurs, de sa curiosité, de son enthousiasme, quitte Tavaux pour le RCFC Besançon en première, revient à Tavaux en terminale, part au PS Besançon quand il entre en fac, s'en retourne à Dole, et finit par être transféré à Champagnole moyennant une place de surveillant dans un collège du lieu.

Parallèlement, il y a les sélections en équipe universitaire et l’éclate d’une équipe composée de vrais artistes du ballon rond qui font des misères à Dijon, Metz et Strasbourg. Bref, sans qu’il s’en rende compte, et en dépit des propositions étonnantes de deux entraîneurs pro lors de ces matchs universitaires, Morisi a laissé passer sa chance. Ce n’est pas à 20 ans qu’on apprend à se plier à la discipline que nécessite une carrière professionnelle. Pas au restau U qu’on peut suivre la diète adéquate. Pas en lisant 'la Naissance de la Tragédie' qu’on apprend le recul frein et les transitions attaque-défense lorsqu'on jouie en 4-4-2.

Sur le terrain j’étais intenable, impossible à cadrer. A droite, à gauche, au milieu, un « tuttocampista », comme on dit en Italien. Doté d’un gros volume de jeu, je marquais une douzaine de buts par saison (sur une trentaine de matchs) et j’offrais pas mal de balles de but à mes partenaires. J’avais ce qu’on appelle « la vision du jeu », fruit des heures que mon père m’avait fait passer à "conduire la balle la tête haute". Comme Di Stefano et tous les grands.

Intenable, impossible à contrôler sur le terrain, en classe mais surtout dans la vraie vie : tout me passionnait. Les statistiques, la théorie des ensembles en maths, l’histoire de la Grande Révolution française outre que celle de 1917, celles de 1830, 48, la Commune de Paris, le front populaire et le soulèvement de tous les peuples colonisés.

Côté littérature, je plongeai à corps perdu dans Gogol, Tourgueniev et naturellement Dostoïevski, notant sur un carnet tous les mots que je ne connaissais pas et qui me serviraient au moment d’écrire ‘l’Immortelle’, roman mis au crédit d’une star globale du showbiz et de l’entertaînment.

Les Grecs aussi bien sûr : Eschyle (ah ce souvenir des 'Perses' à la télévision au milieu des années 60), Euripide, Sophocle, Aristophane... Au point de me fendre d’un ‘Beuverie à Pythos’, dithyrambe mettant la pagaille dans les relations entre le chœur, le coryphée et le peuple : nous sortions de 68 !

Ce sont les Grecs qui ont eu ma peau lorsque ce cher M. Pastré glissa entre mes mains ‘La Naissance de la Tragédie’ de Nietzsche, et un PUF de Gilles Deleuze éclaircissant les vues du philosophe de Sils Maria, ce qui me catapulta dans le tourbillon causé par les liaisons dangereuses entre Dionysos et Apollon, la beauté déchirée et la lumière triomphante. Bon Dieu ! Le découverte du ‘Gai Savoir’, de ‘Zarathoustra’, de ‘Par-delà le Bien et la Mal’ !

Beurre-œufs-fromage, chambre mansardée, Françoise P. Levy et la mort du Général...

Fin septembre 1970. N’en déplaise au salopard de proviseur qui osa prétendre que j’étais « incapable de suivre des études supérieures », je m’inscris en première année de philo à la fac de Lettres en ville et en sciences économiques à celle de Droit qui se trouve à l’extérieur de la ville, du côté de l’Observatoire.

J’ai passé un été animé. Retour de Suède où les grandes blondes avaient été sympas sans plus, j’avais filé à Caorlé avec Denis et le fils d’un chef d’entreprise lédonien ; prolongé mes vacances pour les baux yeux d’Ise, une walkyrie en fleurs native de Essen dans la Ruhr ; et gagné quelques sous en jouant le serveur multilingue pour le compte du patron de l’Ideal Camping.

Au retour, il y avait eu ce match avec Tavaux contre les professionnels de Lyon où évoluaient les internationaux André Guy et Fleury Di Nallo, outre que mon adversaire direct, Jan Popluhar, le demi centre tchèque finaliste de la coupe du monde en 1962 ans. Eh bien, disons que je lui ai fait des misères pendant une mi-temps.

Entrer à l’université m’assura un certain prestige dans la famille en France mais également chez les cousins en Italie. Papa ne m’en disait rien mais il le fit savoir au chantier et le long des mains-courantes quand il venait me voir jouer au stade Paul-Martin de Tavaux, à Lons ou à Besançon.

Maman était fière (en répondant à mes innombrables questions depuis l’âge de 3 ans, elle y était pour beaucoup), mais inquiète. Elle avait échoué à convaincre mon père de me faire une petite sœur et elle allait se retrouver seule dans la grande maison de Sampans, un esseulement qui n’allait pas tarder à devenir de l’inquiétude : son fils seul dans une ville turbulente, les tentations, les mauvaises fréquentations, la nuit...

La rentrée universitaire était alors tardive, peut-être prévue début octobre. Dépendant financièrement de mes parents qui payaient mon loyer et assurait mon argent de poche pour un budget qui devait représenter un cinquième ou plus du salaire de mon chef de chantier de père, j’étais bien décidé à travailler pour montrer que je n’étais pas un ingrat, je trouve donc un petit boulot au SUMA de Saint-Claude où je suis affecté au rayon BOF (beurre-f-fromage) ce qui, en lecteur assidu de ‘Hara-Kiri Hebdo’ et en ennemi de la grande distribution me fait à peine sourire.

Je banalise mais je vis un moment exceptionnel. Installé dans une boite à chaussures mansardée de la rue Ronchaux, je passe mes premières soirées à explorer la Boucle, à arpenter la promenade Granvelle, la Grande-Rue, la rue des Granges et à faire halte sur un banc place de la Révolution où régnait un beau tumulte eu égard à la présence de l’École des Beaux-Arts et du Conservatoire de Musique ; me risquant de temps à autre outre-pont, zone occupée par une population laborieuse ou pas qu’un sociologue avait qualifiée de ‘classe dangereuse’.

Ce fut le temps des premiers bistrots. En attendant que l’année universitaire débute, je pris le risque de m’accouder chez Gugu, chez Manu, de franchir la porte des bois-debout de la rue Renan. J’osais finalement le bar de l’U, que je connaissais pour y avoir bu quelques bières avant les spectacles proposés par l’AFFC. Tentai le café du théâtre voisin, où tonitruaient les géographes et toutes sortes d’assez belles personnes.

De l’autre côté de la ville, il y avait l’Eden, une brasserie placée sous le signe des 4-Zarts. Je découvris la rue Bersot, côté rue des Granges, où se trouvait Chez Pitt, la pizzeria préférée des étudiants peu argentés, l’équivalent de 3 euros, pour une pizza de belle taille, un demi de rosé, un café (grappa), et nous étions aux anges ! Prêts à filer voir un Kubrik ou un Fellini au CG, au Paris ou au Building.

Je faisais le malin mais à la veille de suivre mon premier cours de socio urbaine, 8 h-10 heures, j’étais dans mes petits souliers. J’étais enthousiaste à l’idée de gouter à la vraie liberté mais gêné à l’idée que mes parents m’entretenaient, ce qui impliquait que je remplisse ma part du contrat et que je réussisse mes études, raisons pour lesquelles je m’étais inscris en science éco, la philosophie n’offrant guère que l’horizon de l’enseignement comme perspective.

Le matin de mon premier ‘cours à la fac’, je n’attends pas que le gros réveil que ma mère a glissé dans mon sac sonne, les premiers rayons de soleil filtrés par l’œil de bœuf mansardé en face de mon lit le devancent. A six heures et demie je suis sur le pied de guerre. À sept heures dans la rue à la recherche d’un café ouvert. Heureusement la fac de Lettres de Besançon est encerclée par les débits de boisson. Outre qu’elle dispose d’une cave voutée gérée par le CROUS et par les étudiants qui l’avaient transformée en bouillon de culture et en salle de lecture.

Un matin du mois d’octobre 1970, je pousse la porte d’une salle située à l’arrière de la fac et je fais la connaissance d’une dame qui allait jouer un rôle important dans mes orientations-désorientations, Françoise P. Levy, la sœur de Therriy Lévy, qui avait été avec Badinter un des avocats de Buffet et Bontems dont l’exécution capitale aurait lieu deux années plus tard. François Lévy, mais également le criminologue Jean-Michel Bessette et d’autres, étaient de ces profs TGV qui faisaient la navette entre le Paris de l’après-68, Nanterre, Vincennes, et, comme leurs prédécesseurs les Mao Spontex, perfusaient toutes sortes de transgressions dans la place, au grand dam des mandarins locaux, qui ne pouvaient pas les voir en peinture et qui aujourd’hui les auraient qualifiés de judéo-gauchistes.

Agité par toutes sortes de transgressions dirigées contre les formes et images d’un pouvoir quand il est indu, je pris le parti des premiers contre les seconds, qui ne tardèrent pas à me repérer.

Bref, me voici tous les lundis matins un stylo à la main pendant que Françoise nous initie à toutes sortes de déconstructions et de remises en cause de l’espace urbain et de son organisation, partant de l’actualité pour nous aider à ne pas en être dupes et à la décrypter.

Ca ne s’arrêtait pas là. Françoise ne tarda pas à être suivie d’une cour d’admirateurs qui l’accompagnait en ville, partageait ses repas, l’invitait à des concerts ou à des fêtes. Et bien entendu la logeait. Ce qui déplaisait à pas mal de monde dans le département des sciences humaines. Le fait est que les leçons de Françoise ne s’arrêtaient pas au seuil des salles de cours et des amphis, ils s’éternisaient le jour et la nuit... Des leçons où elle nous amenait à questionner les fondements de notre consentement sexuel, sur le financement des agapes selon le principe du « qui gagne le plus, paie e plus » ainsi que sur la kyrielle de fausses évidences qui freinaient l’émancipation humaine. Si j’ajoute que je fis ami ami avec les deux tiers de mes condisciples philosophes et psychologues et que nous étions en pleine révolution permanente, on peut dire que j’étais tombé comme une mouche dans le lait pour le meilleur et pour le pire.

Tout cela jusqu’à ce qu’une bombe ne tombe sur le poil des Français le 9 novembre 1970 : Le Général de Gaulle, dit le Grand Charles, venait de lâcher la rampe à Colombey-les-Deux-Eglises. C’était la fin symbolique d’une ère. Celle du Conseil national de la Résistance, de la droite sociale et de la politique ´qui ne se faisait pas à la corbeille ´- Bien entendu nous n’en savions rien et j’avais match à Tavaux. Ou rendez-vous avec Annie, une future adjointe au Maire socialiste.

ll y eut surtout un 'Diable au pied de l’échelle', alias l’auteur du ‘Tropique du Cancer’ et de celui du Capricorne ; de la Crucifixion en rose, du ‘Colosse de Marouissi’ : Sacré nom de nom ; au diable Piantoni et Rivera, le Milan AC et l’Olympique de Marseille ! Ce que je voulais à présent, c’est écrire, sortir de moi des torrents de doute, de boue et de lumière, bref, troquer Eupalla, la muse du football pour les Italiens, contre du vécu, de la passion et du sexe, mince à la fin, je venais d’avoir le bac et j’étais puceau ; on allait voir ce qu’on allait voir...

De fait. Denis Buffard, Noël Vermot et moi sautons dans une 2CV-4X4 et remontons l’Allemagne pour gagner la Suède, le Paradis des grands blondes et des galipettes sous le soleil de minuit ; du moins le disait-on à l’époque. »



Morisi, t'as intérêt à avoir le Bac, deux millénaires d'histoire te contemplent !

L’enfant unique apprend très tôt à combler le manque d’enfants à la maison. Ou il s’ennuie et il cherche à quitter son nid pour trouver des amis avec qui jouer ou il invente ses propres jeux, ses propres recettes.

Une des miennes, enfant niché entre un père et une mère très unis, fut le dessin. J’ignore quand ce vice me prit mais aussi loin que je me rappelle, au Pornichet, à Saint-André de l’Eure mais surtout chez ma grand-mère maternelle qui était concierge 6, rue Choron, 75006, on m’installait avec mes illustrés et une armée de crayons de couleur et je ne pipais mot pendant des heures au milieu des Bibi Fricotin, des Pieds Nickelés et des gravures de mode que me prêtait celle que mon oncle et parrain appelait « Mémère la cousette », par opposition à « Mémère la chaussette », la mère de Papa, eu égard à sa manie de tricoter pour toute la tribu.

Recopier devint une de mes activités principales. Je recopais des Mickey, des Donald, des Picsou, mais également des hommes des cavernes, des Égyptiens, des Grecs et des Romains, surtout des « Assyriens belliqueux » et des « Aztèques », que j’opposais les uns aux autres au mépris de toute chronologie, à l’instar des batailles que j’organisais entre soldats de plomb de la guerre 14-18 et chiricahuas de Cochise à qui prêtaient main forte des grognards de l’armée de Napoléon et des centurions romains.

Le dessin m’a accompagné toute ma vie. Prendre un crayon, un feutre, un Bic et représenter les perspectives qui s’offrent à mon regard depuis une terrasse est un bonheur infini, une expérience grandeur nature de notre être au monde ; à une extrémité nous, notre main, et à partir d’elle le vaste univers qui s’étend tous azimuts selon des lignes de fuite, s’étrécissant à mesure de son expansion, alchimie de ce que l’on voit et de ce que l’on ne voit pas. Main qui court égarée entre le tout et le détail, affolement de l’intention qui se perd dans la largeur et dans la hauteur, gageure de représenter l’épaisseur, les superpositions, l’ombre et la lumière.

C’est à Madame Coron que je dois d’y avoir vu plus clair. Nous étions une demi douzaine dans une salle blottie dans les très vieux bâtiments de la rue du Collège à Dole. Autour de natures mortes, de bustes en plâtre, à nous frotter aux dimensions secrètes de l’univers. Ca me passionnait. Au lieu de travailler mes maths, je me jetais sur les magazines de sport de mon père et sur les revues de ma mère pour reproduire tout ce qui me tombait sous la main. Et lorsque mon père nous fit découvrir Venise, Florence, Rome, ce fut un éblouissement, du dessin et de la peinture faits vie..

Mon oncle joua un rôle capital dans ce domaine. Compagnon chaudronnier de haute-volée, chef d’atelier dans l’aéronautique, il s’était mis à la peinture en commençant par une « marine » du lac Majeur que j’ai gardée à la maison. De fil en aiguille, il s’était mis à la peinture non figurative et avait remporté des prix, dont le prestigieux prix de la ville de Marly, localité fréquentée par pas mal de cadres supérieurs et de riches propriétaires.

Ca se passa lors d’une réunion de fin d’année à Nanterre. Alors que le reste de la famille jouait au rami après un repas pantagruélique arrosé d'Asti spumante, Pierrot, mon oncle, mit une feuille blanche entre nous et traça un rectangle au milieu de la page. Là il me dit : - prends ton crayon et laisse ta main te guider, fais des zigzags très courts, comme un sismographe, si tu veux. Je ne comprenais pas trop mais c’était génial. Puis il me dit, regarde ce visage sur le journal, essaie de le copier en laissant ta main courir, n’aie pas peur, vas-y... »

Une force incroyable venait de naître en moi. Le courage de penser dessin.

Mon oncle était un maître en traçage, son équipe réalisait les épures des ingénieurs ; en faisait des maquettes à partir desquels on allait façonner les pièces destinées au mythique F-1. Perspective, géométrie dans l’espace, mariage des points de vue et des lignes de fuite, je tombai sous le charme de la perspective et donc de l’architecture.

Or le destin (la prédestination, la Providence, Dieu, les dieux ?) venait de me concéder une offrande en m’installant à Besançon square Castan au pied de la Citadelle.

Ce ne sont pas des rues et des places anonymes, que je traversais soir et matin de Saint Jean au Séminaire, rue Mégevand, mais deux millénaires de grande histoire : la Porte Noire, les ruines romaines, le Séminaire de Julien Sorel en sus de la place où Victor Hugo naquit en 1802 ; où les Frères Lumière virent le jour et où Courbet eut un temps un atelier : patrimoine immatériel qu'égayait la présence des locaux de l’Association franc-comtoise de Culture, qui scandalisait le bourgeois en programmant toutes sortes de trublions dont le Living, Léo Ferré et bientôt le Grand Magic Circus de l’ineffable Jérôme Savary, avec qui je faillis partir en tournée deux ans plus tard, au lieu de passer mon DEUG de Philo.

Hugo, les frères Lumière, l'Archevêché, la cathédrale Saint-Jean en équilibre instable, son horloge, mais surtout mon premier « local pub », 'L’Ermitage' de chez les Max, un petit café brasserie où se coudoyaient les petits vieux du matin (l’un d’entre eux était surnommé Six-Citernes !), les commerçants de la place dont mon premier coiffeur, un supporter du RCFC ; les fonctionnaires du Rectorat voisin et surtout Jean-Louis Simon et Daniel Hessas, qui allaient m’initier au monde du théâtre.

Passer le Bac dans un tel environnement fut une bénédiction. Les Max étaient un couple adorable. Presque des oncle et tante pour les lycéens vivaces que nous étions. Dès que c’était possible, en filant chercher des bouquins chez Cart ou en revenant des matchs de foot scolaire, je m’y arrêtais et goûtais aux premiers délices de mon autonomie. Ah avec Dominique, Patrick, Jean Paul, Jean Magny et quelques autres, qu’elles étaient joyeuses nos controverses sur tout et sur n'importe quoi. Pour ne pas évoquer les parties de flipper à 4 contre 4 !

J'allais oublier. C'est chex les Max que je vidai mes premières bières brunes et que je m'essayai à la pipe. Pour faire intello sans doute. Le fils Morisi se cherchait, il ne fallait pas lui en vouloir...



Langue paternelle, langues mortes, argots, jargon et langues étrangères : ma tour de Babel...

Je suis né dans les locaux de l’hôpital militaire de Neuilly-sur-Seine le 1er janvier 1951, selon ma mère, dans la chambre 11. Je suis techniquement né à Neuilly mais c’est à Nanterre que mes oreilles ont capté les premières conversations autour de moi. En français entre mes parents, avec mes oncle et tante, mais en dialecte de Plaisance (Èmilie-Romagne) lorsqu’on me portait chez Lazzaro et Maria, mes grands-parents.

En italien véhiculaire aussi, lorsque Papa invitait des compatriotes à la maison.

La valse des intonations et des accents ne s’arrêtait pas là. Papa me fit rencontrer des amis ouvriers qui venaient d’Algérie, de Yougoslavie, d’Espagne, mais également d’Alsace, de Normandie, du Pas de Calais ou de Marseille.

Au collège ce fut le tour de l’allemand première langue et du latin, autres logiques, autre syntaxe, mystère des inversions et des participes passés rejetés en fin de phrase. La Guerre des Gaules, les discours de Cicéron, puis l’enchantement brutal des Nixe et des Lorelei, qui me servirent bien peu quand je me mis en quête de cousines germaines et de camarades de jeu.

Nous sommes toutes et tous la résultante mal maitrisée des mots et des verbes que nous devons assimiler pour grandir. Or j’ai tout de suite été « fou des mots ». Au point d’apprendre les 100 premières pages de mon Petit Larousse. Afin de montrer que j’étais français ?

Mes grands amis du Centre linguistique appliqué de Besançon l’ont compris parmi les premiers. Il y a une sensualité des langues, une vibration, un enchantement. Après l’italien de mon père, le français de ma mère et de l’école, l’allemand du collège, il y eut l’anglais du lycée mais surtout des Beatles, grâce à qui je passai de 8/20 en anglais à 18. Un miracle ? Plutôt le désir irrésistible de mêler ma voix à la leur dans "Hard Day’s Night", "Help", "Yesterday", "Eleanor Rigby"... D’éplucher les dictionnaires et, de fil en aiguille, de me trouver sur la piste de Lewis Caroll, de William Blake, de Shakespeare (« What a sorry thought to say a sorry sight... Macbeth) , Marlowe, et grâce à toi Patrick Lehmann, de Joyce, de Dylan Thomas et de tant d’autres.

Il n’y eut plus de limite à ma chasse aux mots et aux sons venus d’ailleurs. Aidé par le latin et l’italien, je traduis les trois premières pages du Quixote de Cervantès, et les paroles du Cuardedo Cedron, un ensemble de tango argentin de gauche...

Insatiable, tout ce qui tintinnabule dans mon vestibule m’aimante. Découvrant Knut Hamsun grâce à Henry Miller, mon mentor intérieur, je m'initie au norvégien, mais également au danois et au suédois, que ma connaissance de l’allemand et de l’anglais me permet de décrypter à l’écrit. « Jag tala svenska », « Jeg snakka norsk », « det er en wacker fontain » (« c’est une belle fontaine »).

Pourquoi s’arrêter en route, je tarabuste mes amis arabes (libyens, tunisiens, marocains, algériens, libanais) et je m’essaie à prononcer les consonnes les plus ardues : 'qaf', 'sâad', 'siiiine', 'dâad', 'dhel'... ce qui m’ouvre les portes mentales de la grande civilisation arabo-musulmane.

Le portugais m'arrive par la bossa et par le football : Edson Arantès dit Pelé, Eusebio Da Silva Ferreira, né à Lourenç Marques...

Les langues étrangères mais également les parlers, les patois et les jargons puisque je suis une sorte de nomade industriel par la grâce (et la faute) de mon père; qui parle le dialecte de ses parents, un italien minimaliste qu’il a appris à l’armée du Duce avant de déserter, et un français que je qualifierais de parigot, popu et de chantier, avec quelques fautes d’accord et de conjugaison.

Ca n'est pas tout. Au PMU le dimanche matin, je m’initie à a compréhension de l’argot, du verlan, du javanais et même du pataouète.

Les mots sont des passerelles, tout me fascine. : les Assyriens, les Hittites, les Hottentots, car le mot dit la chose et les phrases sont des invitations au voyage.

Bref, au moment de me confronter avec l’épreuve du Bac, je suis une tour de babil pleine de bruit et de fureur : (" full of sound and fuy")..

De là à écrire dans la langue des gens du pays, le très solennel français il y avait du chemin. Un chemin que la lecture d’un certain Henry Valentine Miller ('Le Cauchemar climatisé';, 'les Tropiques'...) et mes expéditions « on the road » me fit prendre au point de m’obséder autant que les êtres humains du sexe féminin et davantage que Jacob Boehme et Emanuel Swedenborg.



D'une sélection foirée au Living Theatre ou quand la vie du fils Morisi devient la foire du trône et Coney Island

Avant d’obtenir un 13,5/20 au bac de Français (grâce à Mallarmé et à son ‘Le Vierge, le Vivace et le Bel aujourd’hui’), je m’étais rendu à l’IREPS du château de Vincennes où était prévue une journée de sélection en vue de la formation de l’équipe de France scolaire 1969/70.

Accompagné d’Alain Chapiteau, mon pote lédonien, nous arrivons sur place et nous nous joignons à la soixantaine de présélectionnés venus de toute la France, parmi lesquels Redon, Mankovski et quelques autres qui ont déjà joué au plus haut niveau et qui feront carrière..

C'est un M. Fournier, le sélectionneur attitré, qui nous reçoit. Quatre équipes sont formées, de mémoire les bleus, les rouges, les jaunes et les blancs, le dernier choix, ceux dont on devine qu'ils seront laissés-pour-compte..

Alain fait partie des jaunes, moi des blancs. Le premier match oppose les bleus (les futurs titulaires ?) aux jaunes. Alain ne se débrouille pas trop mal, je le console, il peut se rattraper..

Quand arrive mon tour avec les blancs, je suis les conseils de mon entraîneur au RCFC et je montre ce que je sais faire : "N’hésite pas à jouer moins collectif aux abords du but, sacrifie le beau jeu à ta performance individuelle, joue la tête haute, montre que tu as un pied gauche, charge toi des coups de pied arrêtés..."

Tout se passe à merveille, je suis dans un bon jour, je marque sur coup franc, j’organise le jeu, j’adresse deux caviars à mes attaquants.

Ca a marché ! Pour la deuxième session, je passe dans l’équipe... rouge, avec des gars venus d’un peu partout en France, mais surtout du Midi, on fait ami ami quand je leur dis que je suis fan de l'OM. que j'adore Skoblar et Magnusson;.

Ca se passe encore mieux. Je suis inspiré. Vif, élégant, brillant. J’attrape une transversale, je réussis un sombrero le long de la touche, une grand pont de l’extérieur du pied droit, quelques transversales pile-poil....

Lors de la pause du midi, le sélectionneur me fait signe d’approcher, m’invite à m’assoir à la table des bleus, me demande où je joue, à quel niveau, si j’ai l’intention de faire carrière. Je joue les timides, je lui parle de mes études, de ma passion pour l’Italie, l’écriture, la musique, la philosophie...

Le dernier match d’essai a lieu à 15 heures. L’encadrement convoque tout le monde au milieu du terrain et annonce les formations. Porca la Madonna, me volà en bleu !

La suite est un régal, me prestation est presque parfaite, j’ignore pourquoi mais Arribart, Redon, Mankovski me laissent mener le jeu et m’encouragent, ils me font comprendre que je serai bientôt des leurs et qu'on va se régaler.

Fin de partie, je n’ai pas marqué mais je suis fier. Le sélectionneur vient vers moi et me félicite, on se reverra bientôt.

Hélas, lorsque je suis rentré chez moi et que la liste des 16 sélectionnés pour le Québec paraît dans France Football, je constate que j’ai été évincé au bénéfice d'un Parisien absent du rassemblement.

J’ai les boules mais ma vie ne se résume plus uniquement à la balle qui danse et qui chante : déjà se profile la découverte de Kant et de Hegel, le coup de foudre pour Nietzsche. Les films de Fellini et de Bergman. Patrick Martin le dandy me fait découvrir Blaise Cendrars. La Bête me convainc de participer aux tableaux vivants composés à partir de La Messe du Temps Présent de Pierre Henry et mon abonnement à l’Association franc-comtoise de Culture me permet de découvrir le théâtre d’Adamov, d’Harold Pinter et le Living Theatre de Julien Beck et de Judith Malina, qui font scandale sur les planches bisontines en répondant aux insultes du public par un striptease silencieux qui transforme le poulailler en champ de bataille entre hooligans anglais.

Et puis je frôle l’épectase quand Léo Ferré s’avance à quelques mètres de moi. Ni Dieu ni maître, il n’y avait que ça, et Hara-Kiri Hebdo, et le magazine Actuel, et la contre-culture, et le Velvet, et le Grateful Dead, et Jefferson Airplane, la défense des minorités, bientôt Jerry Rubin et Abbie Hoffman et ceux de Chicago... Sans oublier le Sexus d’Henry Miller, cela va de soi...



ÉR& 1968 - Lorsque les corps exultent entre amis fraternels et baisers brûlants

J’ai le souvenir d’une force intérieure immense, d’un geyser d’énergie irradiant jusqu’à la dernière de mes molécules. Sur la lancée de 68 et de ses insolences, il n’allait plus s’agir de passer des examens, de réaliser des prouesses, de jouer au plus haut niveau mais de s’immerger dans un monde formidable et illimité, de le domestiquer, de la conquérir, de s’y fondre tout en laissant une trace et, pour cela, s’affranchir de toutes sortes de conditionnements, à commencer par la sphère familiale.

« Drop out », recommandaient Ginsberg, Cummings, Corso, Ferlinghetti, les poètes de la beat-generation que je venais de découvrir à la librairie Cart, rue Moncey ; auxquels se joindraient Timothy Leary, William Burroughs et les maîtres à dé-penser de la contreculture, dont les incitations antisociales se mêlaient aux provocations d’Hara-Kiri qui deviendrait Charlie Hebdo à la mort du Général, pour faire de moi un carnaval de désirs et de vaticinations à mille lieues du projet de faire carrière sur les terrains de foot et dans la société.

A bien y repenser tout prit un tour décisif au mois d’août 1969 quand j’entraînai avec moi Roland (Verjus), Denis (Buffard), Alain (Chapiteau) et Roger (Borey) à Caorlé, la cité balnéaire où mes parents avaient l’habitude de passer l’été, dans le but de participer à un tournoi de plage auquel je nous avais inscrits par l’intermédiaire d’une connaissance.

Les Italiens et les Allemands qui se déplaçaient en nombre sur la Riviera Adriatique n’avaient qu’à bien se tenir.

Sous le nom de la Savine (un col situé entre Sant Laurent en Grandvaux et Morez) n’avions-nous pas nous remporté une demi-douzaine de tournois, éliminant les pros de Strasbourg et échouant en demi-finale contre ceux de Lyon, dont certains venaient de jouer la finale de la coupe de France ?

Ce fut une épopée. Nous nous étions donné rendez-vous sur les quais de la gare de Dole pour prendre le train de nuit qui nous conduirait à Venise. Cinq garçons dans le vent partis à l’aventure pour leurs premières vacances sans leurs parents...

Le débarquement du train au petit matin donna le ton des trois semaines à venir. Profitant que je salue les gens avec qui nous avons fait le voyage, Roger et Alain entreprennent de débarquer une partie de nos bagages sur le quai, avant que le train ne reparte, manquant expédier Roland au fossé...

Arrivés à la gare de Caorlé, nous avons une mauvaise surprise : la tente 6-places que nous avons achetée pour le voyage s’est perdue du côté de Milan. Qu'importe ! Lumière, musique, le pape sur le tableau de bord du taxi, super-nanas en bikini, des maillots et des fanions de foot partout : en route pour l’émancipation tous azimuts !

Nous avons l’air très idiot quand le gardien du camping nous indique notre emplacement, juste derrière les douches et les toilettes, et qu'il nous demande où êst notre caravane... La très belle Allemande qui bronze à dix mètres de là rigole quand Alain dresse sa ´tenté’ une place et qu’on essaie de glisser nos bagages à l'intérieur.

Il en faudrait plus pour nous saper le moral. Nous formons un groupe de jeunes mâles aux apparences avantageuses : Roland le blond qui venait de porter la flamme olympique pour les jeux d’hivers 68. Denis le brun frisé dont le père était un lunetier fameux. Alain le Lédonien aux allures de Charles Bronson, Roger le Bisontin à la bonhommie inaltérable et moi-même, noir comme un pruneau, doré comme une brioche.

Nous sommes vite repérés. Les matinées, nous les passons à siroter des cappuccino au bar du Camping où se bousculent toute sorte de jeunes Européens : par exemple Tina l’Autrichienne, une bimbo aux yeux pailletés d’or à faire fondre un impuissant , Hans Spang de Schwâbisch Hall près de Stuttgart, Danilo le Belge et sa sœur Marie France, bref tout une smalâ de garnements et de gourgandines prêts à exulter. Maintenant si vous me demandez de vous dire qui a eu l’idée du « Casanova de la Plage » (un point pour un baiser, trois points pour un flirt bouillant, dix points pour la totale), je ne saurais vous répondre.

Jeu sexiste ? Pas du tout, une copine du Tina nous en donnera la preuve au moment des adieux, les filles avaient leur propre concours et même des annotations personnalisées... qu’elle n’a pas voulu nous communiquer…

Nous dormions vraiment peu. Debout à six sept heures du matin nous prenions un café sur le pouce et ceux qui n’avaient pas trouvé chausson à leur pied la veille partaient pour un footing d’une dizaine de kilomètres sur la plage. De retour, c’était petit-déjeuner, pastèque et lecture de la Gazzetta et de L’Equipe qui arrivait avec un ou deux jours de retard. Vers 10 heures, plage, baignade, pédalo et bronzage l’œil aux aguets car il y avait plus de bombes au mètre carré que nous n’en avions vu de toute notre vie.

Pour ma part j’étais mal. Toujours puceau, je dissimulais à plat ventre dans le sable les émotions que produisaient sur moi le spectacle en attendant que ça se passe..

Nous avions une santé incroyable. A midi on se goinfrait de pasta, de poënta e pesce, de grillades, de sardines. Après la sieste (il faisait vite plus de 40e C), baignade, concours international de plongeon sur le môle et drague autour du jukebox du bar le plus proche de la mer.

Nouvel embarras pour moi quand Gloria, une Turinoise de vingt ans et quelque, fit exprès de passer « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg en me dévisageant.

Devenus culs et chemises aves les Allemands de Hans (il deviendra mon grand ami pour de très longues années), avec les Belges de Danilo , et avec une bande de locaux, j’ai l’idée d’organiser un tournoi international à la fraîche. Le combat est inégal, nous sommes une espèce d’équipe de pros et nous mettons des piles invraisemblables à nos adversaires.

Vexés, les Italiens appellent de vrais joueurs à la rescousse. En vain, on les pulvérise ! Lorsqu’ils nous opposent une équipe de semi-pros il y a plusieurs centaines de spectateurs autour du terrain criant Allez la France mais surtout Forza Italia... Supporter de la Squadra, je suis le plus acharné des Français sur le terrain...

La douche qui suit ces parties est un moment hautement érotique. En nage, couvert de sable (el le sable ça se faufile partout), j’ai encore dans la peau le bonheur de l’eau glacée qui ruisselle, la fièvre d’habiter un corps chaud et fort, émotions troublantes conduisant à toutes sortes d’impatiences.

Roland, Denis, Alain, Roger et moi étions à l’Ideal Camping depuis trois jours et déjà les coqueluches de la place. Surtout du bar et de la terrasse où nous tenions cénacle la moitié de la journée, passant du café et des panini eau minérale gazeuse au moscato et à l’asti spumante, une hécatombe de bouteilles qui ravissait le patron, les apéros du soir se transformant deux fois sur trois en fiesta débridée avant que nous partions faire un mini-golf ou une partie de foot artistique au Pirate, une disco cabane bambou, inventant sans le savoir le foot freestyle.

Versant concours du Casanova de la plage, j’étais salement à la traine, mes frelots ayant pris de l’avance au lit pendant que je glosais sur les films de Pasolini et Finnegan’s Weke de Joyce.

C’est Klaus, un pote de Hans, qui me sauva la mise, il y avait sur le môle une Allemande qui acceptait de rouler des pelles pour un point, parfois d’aller plus loin pour les trois points avec mains baladeuses.

Je ne voudrais pas me vanter, mais je passais les deux tiers de la journée à lutter contre mes crises de satyriasis, au point que je devais courir plusieurs fois par jour me jeter du côté du môle où l’eau était la pus froide.

Timide et inexpérimenté, je pris l’habitude de fréquenter les discos en plein air où mes compères n’allaient pas. Assis seul, je prenais un air inspiré et j’attendais que la deuxième ou la troisième coupette d’Asti fasse son effet pour tenter le coup avec les danseuses disponibles, pas forcément les plus jolies.

Gloria remédia bien vite à ma timidité. Je l’avais repérée au camping mais je la trouvais trop belle pour moi, trop sûre d’elle même, impossible qu’elle soit libre, qu’elle n’ait pas l’embarras du choix.

C’est Gloria qui m’invite à danser. L’orchestre joue « blu, il cielo è blu » puis « Lisa dagli occhi blu », un des tubes de l’’été avec « Je t’aime moi non plus ». Je n’ai le temps de rien, elle m’attire à elle, glisse sa langue dans ma bouche et me boit d’un coup la moelle épinière au point qu’elle doit me soutenir pour que je ne m’effondre pas d'un coup. Amusée ou touchée, elle me ménage ; elle est étudiante à Turin, qui suis je, je joue au foot ? je suis lycéen, j’étudie quoi ?

Gloria, qui m'a fait l'effet d’une croqueuse de puceau, n’est en fait qu’une fille à son papa qui doit rentrer à la pension. Si je veux l’accompagner ? Le souffle me manque.., Nous voilà bras dessus dessous, nous arrêtant tous les cent mètres pour nous palper, nous frotter, nous boire à pleine bouche.

Gloria n’a pas froid aux yeux. Elle me force à m’assoir sur un banc et passe à la vitesse supérieure. Ce que j’ai de plus dur à ce moment là ne résiste pas longtemps à ses assauts et elle me laisse d’un coup, m’embrassant dans le cou et me recommandant, les yeux pleib d’étincelles, de "bien rentrer".

Ce soir là, aux alentours de minuit, les vacanciers que je croise voient bien que j’ai une démarche empruntée.

Je finis le trajet qui mène au camping en dissimulant une partie de mon jean en toile. Passe devant le bar où Hans et ses Souabes font la fête. Et me jette tout habité sous la douche. Quand j’en sors une Autrichienne que ses parents surveillent comme le lait sur le feu la journée, lance un de ses bras autour de ma taille et s’aperçoit que je suis un homme en très bonne santé. Rassurée, elle cligne fait huuuuum et me dit "à demain même heure" en parler germanique.


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