Texte complet de l'Ombilic de la Balle ajourné chaque matin par l'auteur...

LE JOUR DE MA NAISSANCE...

" Le jour de ma naissance, un 1er janvier 1951, l’Armistice a été signé depuis 1957 jours. Avant-goût de l’hiver qui fera connaître au pays la figure de l’Abbé Pierre, un vent glacé mord la chair et les os des centaines de milliers d’ouvriers qui se démènent jour et nuit pour relever le pays de ses ruines.

Le monde pleure encore ses morts, les cimetières sont fleuris et le moral est au beau fixe, il y a du boulot et, comme on dit à l’époque : quand le bâtiment va tout va.

On fait France de tout bois. Des couples se forment par milliers et mettent au monde les enfants de la paix revenue : des Franco-Français, des Franco-Italiens, des Franco-Polonais, des Algériens encore français : ce qu’on appellera le baby-boom.

L’année de ma naissance, le réveillon tombe un dimanche soir.

Le dimanche, dans l’immédiat après-guerre, c’est le seul jour de repos de la semaine, le jour du Seigneur pour les croyants, le jour où les hommes abandonnent le bleu de chauffe pour se mettre sur le 31, comme on dit à l’époque.

Dans cette société « genrée », le dimanche et les jours de fête, les grands-mères, les belles-mères, les sœurs, les épouses et les grandes filles préparent le déjeuner mais ce sont les hommes qui prennent leur rejeton mâle par la main et vont faire les courses, chercher du vin, acheter des gâteaux. Puis on fait un tour au PMU pour l’apéro entre copains de chantiers.

Les moins de 50 ans auront du mal à la croire mais c’est le gigot flageolet et le poulet roti qui tiennent la corde — que celui qui n’a pas salivé en voyant ces orgies de lingots roux tournant sur eux mêmes à la broche me jettent la première pierre. Quelle joie de lécher les vitrines des boucheries, des charcuteries, des pâtisseries après des années de terreur et de privations, qu’ils étaient beaux les sourires sur les visages à l’idée de déguster des fraises à la crème ou du pain perdu quand on n’avait pas encore les moyens mais de l’espoir, beaucoup d’espoir.

Certains naissent dans une famille de notaires ou de musiciens, de militaires ou de commerçants, je suis né dans un monde ouvrier qui adorait le sport, seul loisir praticable quand on n’avait pas le sou. Un vieux ballon acheté à plusieurs, une inscription au club FSGT du coin, un vélo bricolé à la maison, et le cocktail imagination-camaraderie faisait le reste.

Mon père jouait à l'E.S. Nanterre et au Vésinet, mon oncle, son copain de communale, était gardien de but.

Le 31 décembre 1950 au soir, les grands-mères exceptées, tout le monde joue aux petits chevaux au 157 rue Philippe-Triaire à Nanterre. Mon oncle, son frère, ma tante, une cousine d’Italie, mon père et ma mère font rouler leurs dés autour d’un grand tapis vert. Chacun d’entre eux a donné un nom à son cheval de plomb, on tire des cartes de bonus ou de malus, on peste quand on tombe sur un as, on essaie d’avoir le tiercé dans l’ordre.

A ce jeu qu’on joue les jours de fêtes, ma mère a la poisse. Elle a baptisé son cheval de plomb Bride-Abattue mais à en croire les courses passées, c’est un vrai toquard. Ce dimanche soir là, allez savoir pourquoi — sans doute les étoiles dans le ciel — Bride Abbatue collectionne les double 6 et file seul en vue de la ligne d’arrivée... Quand - coup de théâtre - arrivent les premières contractions ! C’est un peu la panique en cette époque où peu de Français moyens ont un véhicule Heureusement mon tonton est là avec sa Simca et les Morisi se retrouvent à l’hôpital militaire de Neuilly. Résultats des opérations, Maman ne jouerait plus jamais aux petits-chevaux, ayant fort à faire avec son fils unique, et Bride-Abattue en mourrait de chagrin.

Les mamans ont des théories, la mienne, comme tant d’autres dans le vaste monde, le répètera à toutes les fêtes de famille : si l’on en croyait les coups de pied que je lui avais donné quand j’étais dans son ventre, je serai un grand footballeur.

Il est fréquent d’entendre dire que le football est une affaire d’hommes. Dans l’immédiat après-guerre il y a des exceptions.. Veuves de guerre, la mère de ma mère et sa grand mère font de la couture à la maison pour des tailleurs parisiens. Le dé à coudre au doigt, la craie de traçage à portée de la main, les lunettes qui glissent le long du nez, c’est la TSF qui leur tient compagnie. Une TSF dont l’importance avait été sacralisée par Radio Londres. Ecouter la radio dans l’après-guerre, c’était débarrasser la table, faire la vaisselle et se réunir autour du « poste ».

C’est la radio qui a permis au football, au vélo, à la boxe de conquérir les cœurs des Français et de leurs voisins. Un des pionniers de la radio s’appelait Georges Briquet, un homme qui avait refusé de travailler pour Radio Paris alors contrôlée par les Allemands. Expédié à Dachau où il se retrouve au Block 13, ces compagnons d’infortunes, voyant qu’il entre en dépression, bricolent un micro postiche et lui demande de commenter des étapes imaginaires du tour de France...

LE TEMPS DES PINGOINS



" Chaque fois que je tourne le premier bouton de la magnifique radio plaquée en bois vernis et que son oeil vert apparaît, accompagné d’un voix qui craque, j’écrase une larme ; elle marche soixante-dix ans après que Papa eut sacrifié plusieurs journées de travail pour avoir des nouvelles du pays sur les petites ondes, les ondes courtes ou la bande étalée et suivre les exploits de Bartali, de Coppi ou de la Squadra Azzurra. C’est en écoutant avec lui le « Calcio minuto per minuto » et les retransmissions des matchs du Calcio que j’apprendrai mes premiers mots d’italien, et en feuilletant « Lo Sport illustrato » que je m’initierais à la langue de Dante et de mon papa.

En ce temps-là, le tiercé était une institution avec la loterie nationale. Lieu de mixité sociale, endroit où l’on présentait ses enfants à ses collègues de travail autour d’un Ricard et d’une grenadine offerte aux bambins par le patron, le PMU n’appartenait pas à la FDJ, c’était une Régie qui dépendait de l’Etat, la folie du jeu ayant causé la ruine de pas mal de braves gens.

Se rendre au PMU était le cœur des dimanches matin. Il fallait voir les gaziers en gapette la Gitane au coin des lèvres, c'est là qu'ils 'étudiaient la formule' et démontraient par A + B qu’il fallait jouer le 6 à la place du 11 ou le 12, et le 17 dans la quatrième.

En ces temps de moindre médiatisation, on atteignait le summum de l’excitation les semaines qui précédaient le Grand Prix d’Amérique, le Grand Prix de l’Arc de Triomphe ou le Grand Steeple Chase de Paris.

Je me souviens de mes premières fois au champ de course, quand nous allions pique-niquer à Longchamp, mon oncle me glissait une pièce dans la main et je devais choisir un cheval, que, futur écrivain, je choisissais pourvu que son nom m’inspirât de l'intérêt. C’est là que j’ai appris que la lettre initiale détermine l’âge du cheval en course.

Trois semaines après ma naissance, c’est un trotteur italien, Mighty Ned, déjà sacré deux ans plus tôt, qui gagna le Grand Prix d’Amérique au trot devant Scotch Thistle et Chambon, le chouchou des Parisiens avant que n’apparaisse la championne des championnes, la coqueluche Gélinotte

Question émotions fortes, impossible d’écarter le vélo, qui, avec le triomphe de l’industrie mécanique, est la pratique favorite des Français ordinaires avant la motocyclette et l’automobile, plus couteuses, qui feraient florès dans les années 60 et 70.

En août 1950, c’est un Suisse degingandé, Ferdi Kübler, qui remporte le 37e tour de France et succède à Gino Bartali (1948) et à Fausto Coppi (1949): « Ah ces Italiens », s’était plaint le Président Auriol lors de la victoire des Azzurri à la coupe du monde française de 1938..

Entre le quatre cordes du ring, Laurent Dauthuille précède Marcel Cerdan dans le cœur des Français et tient la dragée haute à Jack La Motta à Detroit. Il le malmène avant de prendre la foudre à 30 secondes de la fin du combat, contribuant à la légende de « Raging Bull » que Robert de Niro immortalisera dans un film de Martin Scorsese.

Papa disait connaître Robert Charron, un rival de Dauthuille et de Cerdan, Jean Robic, le vainqueur du tour 1937, et Milo Bongiorni, un Italien d’Aulnay-sous-Bois qui avait débuté au CA Paris et trouverait la mort dans la catastrophe aérienne de Superga avec le Grand Torino...

Des photos le prouvent, le meilleur ami de papa était Peppino Cortinovis, le fils de'un ferrailleur de Nanterre qui gagna de nombreuses courses cyclistes et devint champion de France des amateurs et des indépendants...

La selle Brooks que papa fit monter sur le vélo de course couleur Bianchi qu’il m’offrit en 1963 - tout en Simplex et Campagnolo, avait couru le tour de France avec Dante Franzil, qui appuyait plus fort sur la pédale gauche que sur la pédale droite, raison pour laquelle sa selle, une Brooks craquelée, penchait vers la gauche.

Papa me l’a raconté plus tard, la jeunesse martyrisée par l’Occupation, puis par la famine, « bossait dur » et n’avait d’autre distraction que les bals musette, les terrains de foot, les routes de la vallée de Chevreuse et les rings de banlieue. Une des occupations du dimanche quand il faisait beau, c’étaient les sorties à vélo en peloton, parmi lesquels, des champions affirmés, qui jouaient le jeu des « derniers en haut de la côte paient le casse-croûte ».

Quand la saison du foot arrivait, les cyclistes et les boxeurs passaient un flottant, mettaient des crampons de fortune et participaient aux exploits de l’équipe de leur quartier : Nanterre, le Vésinet, Puteaux, Suresnes...

En ce temps-là, quatre équipes se disputaient les faveurs des Parisiens. Le Racing Club, institution bourgeoise polysportive, le Red Star populaire et communiste, le Cercle Athlétique de Paris et le Stade Français, qui faisait des étincelles en première division et même en coupe d’Europe.

Il a fallu que je creuse dans les palmarès 1960 pour corroborer le souvenir que j’avais d’un Red Star-CAP en lever de rideau d’un Stade Français-Racing de Paris au Parc des Princes. Je n'ai pas rêvé, on avati parfois droit à deux matchs de file au Parc.

Papa, maman et moi étions au Parc le jour de l’arrivée du tour de France en 1956, lorsque le sprinter André Darrigade avait percuté un photographe et l’avait... tué.

Nous allions au Parc pour les Six Jours de Paris, j’adorais les courses derrière derny et les affrontements épiques entre le cador espagnol Timoner et le Français Godet, et je me souviens d’une nocture où une panne d’électricité avait précipité les concurrents les uns contre les autres au milieu du fracas des vélos exposés et des cris de terreur des spectateurs plongés dans l'obscurité..

La mémoire est capricieuse. Né dans la région parisienne d’un papa qui nous entraînait maman et moi dans ses déplacements, je « tenais » pour les ciel-et-bleu du Racing, comme on dit en italien.

Le Racing de l’époque était autre chose que le Paris Saint Germain, club créé ex nihilo en 1973. Les ciel-et-blanc du Racing Club de Paris, qu’on appelait Les Pingouins, jouaient au Parc et tenaient la dragée haute aux caïds du championnat : Lille, Monaco, Le Havre, Marseille et bientôt Reims. De là est né, sur L’Equipe, le Miroir des Sports et Miroir-Sprint, mon amour pour le sport, un amour qui se focalisa sans tarder sur le ballon rond. En ce temps là mes héros étaient le Hongrois Joseph Ujlkaki et l'avant centre Thadée Cisowski...

LES COLOMBINS DE COLOMBES

J

Les cartes postales et les lettres que je conserve dans une boite à chaussures en attestent : ean Morisi, mon père, né Giovanni à Farini d’Olmo le 23 août 1920, traverse les Alpes sur le dos de son père au printemps 1922, il est élevé à Nanterre, vend des journaux à l'âge de 11 ons, est expulsé chez Mussolini en 1941, il déserte puis il fait le tour des chantiers de France et de Navarre en déplacement. raison pour laquelle maman et moi faisons le tour de l'Héxagone pour le rejoindre.

Le premier déplacement dont on m'a raconté le détail est celui de 1952 à Berre, qui se trouve à quelques kilomètres de Marseille. Maman était formelle, c’est à deux pas des raffineries où papa travaillait que j’ai fait mes premiers pas et que j’ai mis les pieds pour la première fois dans un stade de foot. Ce stade, il n’y a pas de hasard, était le stade Vélodrome où brillait Gunnar Anderson, un buteur exceptionnel qui devait mourir à l’âge de 41 ans d’un malaise attrapé rue Sainte, le jour d’un match des Olympiens contre le Dukla de Prague. Premier joueur de football à avoir été enlevé, ce garçon hyper-émotif avait demandé pardon à ses supporters après une défaite contre Saint-Etienne alors qu’il venait de marquer trois buts...

La vie du Suédois Gunnar Anderson met en évidence ce que le football, sport populaire et universel par excellence, a de culturel. Le jeu de balle au pied n’est pas simplement une série de matchs, des défaites, innombrables, et quelques victoires, mémorables par leur rareté ; c’est un histoire légendaire, des demi-dieux et des héros, des traîtres et des sauveurs pour quelques triomphes, une fresque à laquelle participe le dernier des manchots du bois de Boulogne et les élus du Panthéon, parmi lesquels Arthur Friedenreich, le métis germano-brésilien qui dut se teindre en blond du temps où les « nègres » n’avaient pas le droit de joeur avec les européens blancs, et aujoourd'hui Messi, Ronaldo, Neymar ou MBappé, les stars façon Playstation du XXIe siècle..

Le football, s’il n’a pas le statut de la grande musique ou de la philosophie, est une culture qu’on se transmettait de bouche à oreille depuis sa naissance en Grande-Bretagne en pleine révolution industrielle. A moins que l’on considère que ce jeu de balle au pied existait dans l’Antiquité chinoise, qu’il ait été transformé en harpastum par les légionnaires romains et en Calcio Storico à Florence au Quattrocento, où il était joué dans les rues et sur les places les plus prestigieuses par des ecclésiastiques dont certains allaient devenir papes. — Le saviez-vous qu’assiégés par les armées de Charles Quint, les Florentins organisèrent une partie de Calcio entre les blancs et les verts le 17 février 1530 Piazza Santa Croce (ndla : Histoires florentines, par Benedetto Varchi, 1503-1565) ?

Qui dit football, calcio ou futebol, dit couleurs. À Florence la tradition veut que les Calcianti historiques soient répartis en quatre équipes : les blancs, les verts, les bleus et les rouges. Honorant cette tradition vieille de cinq siècles, la Fiorentina, dont le maillot est d’un violet profond frappé d'un lys blanc, a décidé de jouer ses matchs à l’extérieur sous ces quatre couleurs : et le football n’aurait rien de profondément culturel ? Si je vous disais que les supporters de Sienne, Pise ou Livourne, autres cités-Etats toscanes, brandissent des banderoles en l’honneur de la déroute qu’ils ont infligée à la République florentine à Montaperti... en 1260 ?

Aux yeux des supporters les plus fidèles, je dois avouer que je suis un renégat et je m’en m’explique. Le premier club de mon cœur fut le Racing de Paris, dont le maillot renvoie au bleu ciel et blanc du très select Racing de France, pour qui le professionnalisme était un tabou absolu. Né au forceps, le club ciel et bleu qu’on appelait les Pingouins, parce que leurs rivaux se moquaient de leur façon de jouer en smoking le petit doigt en l’air, avait une tenue impeccable. Un jersey, comme disait les Anglais, (les Allemands parlent de Trikot) à bandes horizontales bleues et blanches, un col que n’aurait pas désavoué Eric the King Cantona, des flottants noirs et des chaussettes noires à parement blanc et bleu.

Ce ne sont pas les Ciel et Blanc du Racing que je vis pour la première fois en demi finale de coupe de France au stade de Colombes en 1957, mais Toulouse, qui s’appelait alors le FC Toulouse, et Nice, qui était déjà l’Olympique Gymnaste Club. Arrivé au stade en bus avec papa et maman, j’ai un souvenir particulier de ce premier « grand match ». Les tribunes du stade de Colombes où l’Italie avait remporté sa deuxième coupe du monde moins de vingt ans plus tôt étaient vétustes et il suffisait d’observer ce qui se passait sous les planches des gradins pour voir des rats gros comme des chats slalomer... entre une armée de colombins déposés par des spectateurs aux envies pressantes. Vous l’aurez compris, on était loin du Theater of Dreams de Manchester United ou de l’Allianz Arena d’Amsterdam.

Pour en revenir aux couleurs, du haut de mes cinq ou six ans, je trouvai le maillot de Toulouse fadasse avec son plastron blanc sur fond mauve. Ce qui n’était pas le cas des rayures verticales rouge et noir de Nice, dont les buts étaient gardés par Dominique Colonna, qui allait devenir un pilier du Stade de Reims deux fois finalistes de la toute jeune coupe d’Europe et de l’équipe de France qui arrivera troisième en Suède un an plus tard. Première désillusion, les Toulousains de Cahuzac et de Pleimedling l’emportent 3 à 2 sur les rouges et noirs de la Côte. C’est le commencement d’une interminable série de désillusions, car comme ne le savent pas les ennemis de l’esprit de compétition, un sportif ou un supporter ne gagnent quasiment jamais.

En 1957, j’ai six ans et demi et cinq villes à mon palmarès : Marseille, Dunkerque, Boulogne, Le Pornichet et Saint André de l’Eure lorsque papa est expédié en déplacement dans le Jura. Il attend de voir et si le chantier dure plus de quelques semaines et nous arrivons à la rescousse. Deux, trois, six mois passent et nous rentrons à Nanterre où habitent mes grands-parents italiens, ma tante et son mari mon tonton chaudronnier chez Dassault. Pas facile dans ces conditions d’être supporter d’une équipe ou d’une autre, d’autant que... Papa, déserteur de l'Amrée fasciste, décide de nous emmener au pays au risque de se faire arrêter.

L’Italie en 1957, c’était une expédition et « dans nos montagnes » de l’Émilie-Romagne je ne me souviens pas qu’on ait abordé la question du football...

En 1958, papa reçoit l’assurance de son patron que le chantier négocié chez Solvay à Tavaux ne sera pas un feu de paille. Maman et moi quittons Nanterre, prenons un train à la gare de Lyon et nous nous retrouvons dans la plaine jurassienne par un après-midi torride de la mi-août.

Pour les petits Dolois que je croiserai à l’école communale de Tavaux-Village, je suis un spaghetti et un Parigot. Meilleur qu’eux à l’épervier et dans le maniement du ballon, imbattable au calcul mental, j’en dérange plus d’un. Un combat de coq dans les graviers du préau avec le caïd de la cour et ma bonne humeur fait le reste, je ne serai jamais un bon Jurassien comme eux mais bon, je ne leur en veux pas.

Les fils uniques évoluent dans un monde étrange. J’aime le ballon mais j’ai un problème avec les matchs de foot à la radio. Supporter des Pingouins de Taillandier, Bollini, Ujlaki, Cisowki, mon joueur favori est Roger Piantoni, un 10 gaucher né d’une famille d’ouvriers italiens en Lorraine. J’adore comme son nom claque quand je blottis mon oreille sur mon transistor, je frémis quand on il prend la balle, la voix de George Briquet accélère quand Piantoni prend le ballon, meilleur buteur du championnat l’année de ma naissance, il collectionne les doublés et les triplés, même si les chroniqueurs lui préfèrent Fontaine et Kopa qui vient de partir au Real Madrid.

Un soir de décembre 1960, alors que nous nous sommes installés dans un trois-pièces à Dole, la cité natale de Pasteur, j’éclate en sanglots, ce qui provoque l’arrivée en trombe de ma mère : « Maman, c'est horrible, le Racing a perdu 5 à 3 et Piantoni a marqué 4 buts pour Reims... » Chagrin cornélien à une époque où les champions étaient des fantômes réduits aux figurines qu’on trouvait dans les paquets de chewing-gum et à de très mauvaises photos dans la presse papier.

Nomade industriel à travers les chantiers d’un père italien ayant passé son enfance en France, j’avais du mal à supporter les moqueries de certains de mes camarades de classe. S’ils aimaient le football, ils étaient pour l’équipe de France qui venait de s’illustrer en Suède, même si c’était grâce au pied-noir Fontaine, aux Polacs Kopazewski, Cisowki et Wiezniewski, au macaroni Piantoni et à quelques talents venus d’ailleurs pour fuir la dictature comme le Hongrois Joseph Ujkaki ou « gagner leur croûte », comme disait Papa.

J’ai aimé l’équipe de France de 58 parce que c’est la première que j’ai vue jouer à la télévision. Nous étions retournés à Nanterre pour saluer mes grands-parents. Après quelques soirées à déguster de la coppa, du prosciutto, de la pasta, de la polenta, le presque frère de papa Peppino nous invite à regarder la coupe du monde à télévision. Eliminée par le Brésil en demi-finale, les Coqs mette la fessée 6 à 3 à l’équipe d’Allemagne, une sacrée revanche après les trois guerres mondiales que « les casques à pointe » avaient menées contre nous. Quelques images mal filmées me reviennent. Roger Piantoni, qui a marqué un but superbe contre le Brésil, est remplacé par Yvon Douis pour la petite finale. Combien de fois, les héros de mon enfance ont été blessés, remplacés ou laissés à la maison au profit d'un équipier bien plus mauvais qu’eux. Arriverait le jour où ce serait mon tour..

DES BALLES EN MOUSSE AUX BALLONS DANS LA FIGURE


"Pour des millions de millions de gosses indépendamment de leur couleur, de leurs orgines, de leur langue et de leurs croyances, il y avait d’abord la perfection unique et ronde de la balle ou du ballon, même si la plupart jouaient avec des balles de chiffons ou de vieux cuirs cabossés vaguement sphériques. Dans les années 50, le ballon était une sphère de cuir rabibochée par des coutures et un lacet dont la fonction était de maintenir une chambre à air à l’intérieur. Malmené par d’innombrables « coups de botte », comme on disait à l’époque, le ballon ne tardait pas à se déformer et la chambre à air à sortir, formant une hernie qui transformait l'objet du désir en un ovale aux rebonds capricieux. Quand le terrain était boueux, le cuir, qui n’était pas plastifié, s’imbibait d’eau, pesait une tonne et devenait une grosse savonnette impossible à domestiquer. Former un mur était alors une preuve de courage, se prendre le parpaing mouillé en pleine tête n’était pas rare. Pour ne pas parler du lacet qui avait tendance à vous cingler le front et parfois pire. La première photo documentant l’amour fou qui naquit entre moi et la balle au pied remonte au temps des barboteuses. Il faut savoir que nous n’étions pas encore en pleine civilisation du loisir et que les enfants de pauvres se contentaient de jouer dans les parcs avec leurs parents et à faire du vélo à trois roues. C’est aux Ibis au Vésinet, lorsque nous visitions mes grands-mères, que je donnai mes premiers coups de pieds dans une balle. Premier partenaire de jeu, ma mère Janine et ma grand-mère Yvonne. Si l’on en croit les photos, le courant passe entre la balle en mousse et moi, j’ai une belle conduite de balle et comme me le répétera mon père pendant plus de 20 ans, quand on "conduit" la balle, il faut lever la tête. Le deuxième souvenir concernant le balle ronde remonte à 1953 ou 54 lorsque ^apa travaillait à Boulogne-sur-Mer. Heureux de gambader sur la plage, j’insiste pour qu’on joue au ballon. Victime d’un coup de savate malencontreux, celui-ci caracole au milieu d'une flaque de méduses. Papa insiste pour que j’aille le chercher. Je fonds en larmes, je tape du pied et je refuse, les nuages de mouches et les méduses pourries ne font pas partie du contrat moral que j’ai signé avec le football. Papa me reproche ma couardise et me lance ladite balle... en pleine frimousse. A moitié KO, je ne lui adresse plus la parole de la journée, peut-être même de la semaine. Alors que Papa revient d’un déplacement à Saint-Nazaire, Carlin, Lacq ou Brignoles, il nous emmène maman et moi voir un match à Nanterre où il a joué quelques saisons avant de participer à la coupe de France 1945/46 avec l’US Le Vésinet, qu’on appelait alors Le Village. Eh oui, Papa aurait éliminé le CO Roubaix Tourcoing et le Stade Rennais avant de succomber à Clermont, en 1/8e de finale après prolongations. Heureux de retrouver ses vieux copains, Papa m’envoie chercher du Verigoud Orange à la buvette. Le problème c’est qu’une crapule m’arrache le billet de 500 francsa ancien qu’il m’a confié et que je reviens mortifié de ne pas avoir été à la hauteur... Les couleurs sociales de l’ES Nanterre d’alors étant le jaune et le vert, je me demande si mon allergie aux Canaris de Nantes et aux auriverde du Brésil ne viennent pas de là. On est rancunier, quand on est petit. Et quand on est dingue de foot, on le demeure jusqu'au temps des prothèses de hanche. Je « tape » peu dans le ballon avant mon entrée au CP. Passé par la garderie des Sœeurs rue de la Source, l’École Jules-Ferry de Nanterre me refuse l’entrée au CP parce que je suis né le 1er janvier et qu’on ne peut s’inscrire que si l’on est né le 31 décembre,. Je reçois un prix, celui de "L'Éloquence perpétuelle" ! A prt ça je suis un champion de trottinette et de balle au chasseur. A la maison, on écoute le foot en famille à la radio. Maman est supportrice du FC Sochaux, ma grand-mère Yvnonne, devenue pipelette Rue Choron à Paris, est pour le LOSC. Papa, c’est l’Inter de Milan, l’ancien club du Messi de l’époque, Giuseppe Meazza, double champion du monde, l’homme au pied glacé mais j’en reparlerai. Je vous l’ai dit, je suis pour les Pingouins du Racing en championnat et pour le Stade de Reims de mon idole Piantoni en Coupe d'Europe. Piantoni, bon dieu, qu’une triple blessure aux croisés mettra à genoux à l’âge de 26 ans... Papa vendait « l’Intransigeant » dans les rues de Paris à l’âge de onze ans puis devint mitron avant d’en avoir quatorze, ce qui le priva de son Certif. Des livres, il y en avait plein la maison. Des livres d’histoires (Papa adorait Napoléon et Garibaldi), des romans de cape et d’épée (Michek Zévaco, Alexandre Dumas) et les romans noir et jaune à la tranche cartonnée du Masque et la Plume. Dans ce fatras, j’adorais plonger à la recherche de ces incroyables magazines de sport italien aux couleurs improbables dont ‘Lo Sport illustrato’ avec ses unes sensationnelles pour l’époque. Ca se voyait clairement : L’Italie était le paradis du sport et des campionissimi, pas étonnant que la France enrôle d’anciens Italiens et pas mal d'étrangers en boxe, en foot et dans toutes sortes d’activités. (A Suivre)

DE LA CASERNE DES POMPIERS A LA GUERRE D'ALGERIE...

"Me voilà donc Jurassien. Ayant quitté un logement ouvrier situé près du Château Loiseau à Tavaux-Village, nous voici installés au 38 de la rue des Arènes à Dole. Cela fait un drôle d’effet, nous habitons maman, papa et moi dans un trois pièces donnant du premier étage sur une rue du centre où se déroule tous les printemps un superbe Corso Fleuri. On doit être en 1959 et tout roule à l’école puisqu’on me fait sauter une classe. Me voici avec les grands du CM1 de l’école Pointelin où je rencontre un instituteur formidable, M. Bruyard qui est par ailleurs un supporter de foot. Il prend en amitié ma différence et je l’adore. C'est à lui qu'iront toujours mes premiers remerciements pour ce que deviendra ma vie...
Il y a le CM1 et le CM2 mais surtout le couloir du bas où j’organise des compétitions olympiques de saut en longueur et de tripla-saut (avec une craie, un double mètre, un carnet et un stylo) ; le lit de ma chambrette où je multiplie les reprises de volée acrobatiques avec une balle de tennis : mais surtout le terrain de hand de la caserne des pompiers où une quinzaine d’ados mal famés (la rue Chifflot voisine aurait inspiré Emile Zola...) disputaient des parties de foot endiablées quand ils mettent la main sur un ballon.
Or il se trouve que mon oncle, à qui je dois tant de choses - salut Tonton, je ne t’ai pas oublié - vient de m’en offrir un. Un tout neuf. En cuir beige ou marron clair - le temps estompe les couleurs. Avec une chambre à air...
Jacques Généreux, économiste, sociologue et penseur, résume le phénomène dans un de ses essais. La société doit fonctionner sur le modèle d’une partie de ballon. Un enfant se voit offrir une balle. Il la manie, il la caresse, il la fait rouler contre son ventre, puis il la lâche, elle rebondit, bien ou mal, il se confronte à ses caprices. Seul à la maison avec son ballon, l’enfant cherche un camarade avec qui le partager. Le risque existe, le garçon peut s’en emparer et fuir à toutes jambes. Ca n’est pas le cas, l’autre veut jouer aussi, un troisième gamin arrive, puis un quatrième... On a l’idée d’une partie. Mais pour que ça marche, il faut limiter le terrain, poser des vestes en guise de but. La partie commence, il y a les grands et les rapides, les petits et les lents. Arrive le moment d’un incident de jeu. Il y a une faute, un bobo, une chute mais on n’est pas d’accord. Un des joueurs demande son avis à un spectateur, qui accepte de faire l’arbitre. Le temps passe vite, la nuit tombe, les parents vont s’inquiéter à la maison. Il y a match nul, on jouerait toute la nuit. "Allez, au but vainqueur !" Joie, mécontentements, reproches, embrassades, la partie du soir se termine, un pompier arrive et encourage les gosses à rentrer chez eux, il se fait tard... Allez les gars, à demain !
Personne n’a (encore) volé le ballon du gamin de Généreux. Il faut prendre le risque de lâcher sa balle pour mieux la retrouver, elle ne donne du bonheur que lorsqu’on se l’échange sur un terrain aux limites convenues sous la férule d’un arbitre impartial. Ah, les terrains vagues, les jardins publics, les champs de patate et les terrains de hand ou de basket en plain air !
Avant d’entrer en sixième au Collège de l’Arc à Dole, fief des élites locales, je ne vis que pour le ballon joué et imaginé. Je collectionne les vignettes que l’on trouvait dans les paquets chewing-gums, je faisais des paris à la maison sur le championnat de France, je tannais maman pour qu’elle me fournisse en magazines et j’épluchais l’Équipe et La Gazzetta dello Sport du lendemain que Papa rapportait de la Maison de la Presse. Tout cela m’amenant à imaginer toutes sortes de matchs auxquels je participais avec Kopa, Piantoni, Ujlaki, Puskas et Di Stefano...
Pendant ce temps-là, en dehors des mes radars d’adolescent imaginatif, on assistait aux soubresauts de la décolonisation, à une guerre froide entre l’Occident auquel j’étais censé appartenir et le Bloc de l’Est, et des milliers de jeunes Français et de jeunes Algériens s’immolaient pour le gaz et le pétrole.qui enrichiraient ceux qui les expédiaient à la mort...
(A Suivre)
PATRO CONTRE PATRO, LES CATHOLOS CONTRE LES CHEMINOTS
L’immédiat après-guerre a été marqué en France par une bataille socio-éducative destinée à effacer les effets du pétainisme dans le domaine du conditionnement de masse. Catholiques et protestants, Socialistes de Léo Lagrange et communistes des MJC se sont illustrés et affrontés sur ce terrain.
Au début des années 60 à Dole dans le Jura, les parents enrôlés dans la machine productive et encapsulés dans le boom démographique, cherchent à occuper leurs enfants quand ils ne vont pas à l’école, à l’époque le jeudi et pendant les « grandes vacances » qui duraient trois mois. Pas question de partir en voyage avec eux, on n’en avait ni le temps libre ni les moyens. On avait donc recours aux colonies de vacances (jolies selon la chanson de Pierre Perret) ou aux centres aérés qui étaient souvent dirigés par les cheminots qui avaient l’avantage de pouvoir faire voyager leurs gamins à moindre cout, les emmenant par exemple au zoo de Mulhouse ou à Alésia.
Je me pose pas mal de questions car j’ai peur que tout cela ne m’éloigne de mes potes de la caserne des pompiers. J’ai en tête le visage et l’allure chaleureuse du directeur, un petit bonhomme au front doré et ridé. On m’explique que je vais devoir participer à pas mal d’activités, dont le chant choral (!?!) les balades en campagne (!?!), la natation, l’athlétisme et quand même un peu de ballon. Maman signe, paie, m’embrasse et me laisse en pâture aux cheminots.

La prise de contact est désastreuse. On me fait signe d’aller rejoindre « mon » groupe de l’autre côté de la prairie. Ravi de voir qu’il y a un match en cours (enfin, une foire à 20 contre 20 où des gosses aux habits dépareillés s’agglutinent et tapent dans un ballon cabossé), j’essaie d’attirer l’attention du moniteur qui gère la pagaille un sifflet à la bouche. C’est là que les travaux d’approche tournent au drame psychologique. Le gars suspend les ébats, court vers moi et furibard me hurle dans le nez : « Je te l’ai dit mille fois, Lanaud, tu n’es pas inscrit et tu n’as pas le droit de jouer ! » Je bafouille, je ne comprends pas, je suis désespéré : « Non mais vous êtes fou, je ne m’appelle pas Lanaud, je m’appelle MARIO MORISI et je viens à peine de m’inscrire ! »

Passé cette entrée en matière qui me marquera longtemps car je ne supporte pas qu’on me prenne pour un autre, surtout quand j'apprends qu'icelui passe son temps à 'faire à la culotte', je m’adapte et je fais la connaissance de la fine fleur du « grain qui lève », comme on disait à l’époque, du sport de la ville. Il y a parmi mes camarades de jeux les Millereau, rugbymen de race et athlètes confirmés, les Tapella, dynastie de futures pointures du foot et les deux tiers des futurs champions locaux qui se retrouvaient l’été au Pré Marnoz, les Bains en plain air quand il n’y avait pas de piscine municipale. Ah, les parties de foot pied nu sur la pelouse quasi anglaise où jouaient les footeux du FC Dole et les « ruggers » de l’US Dole... Ah les tournois de volley à la fraîche ! Ah les plongeons du pont de chemin de fer et les premiers baisers volés dans la prairie d’Assaut...

Lors des deux ou trois années passées au Patro SNCF je pris conscience d’un invariant socio-politique très français : la guerre larvée entre les fils d’ouvriers qui fréquentaient les centres gérés par les laïcs du chemin de fer qui venaient de fusionner avec le FC Dole, le club doyen qui avait atteint les 1/8e de Finale de la coupe de France quinze ans plus tôt. Et le Patronage Sportif Dolois ou Bisontin qui accueillaient la fine fleur de la bourgeoisie dite « de droite ». Que de joutes entre nous dans tous les domaines, foot de rue, cross-country, athlétisme et chicanes à main nue. Et quel bonheur de ridiculiser la défense du PSD où trônait comme la statue du commandeur un futur baron des Républicains locaux...
De cette époque là, j’ai en tête - une coupure de journal en atteste - le premier match de football officiel que j’ai disputé de toute ma vie. C’était contre Les Laumes, un centre cheminot situé à une centaine de kilomètres de là en Côte d’Or. Impossible de dormir de la nuit, fureur de mon père quand il voit que je me suis glissé sous les draps avec mon ballon, mon maillot (rouge et blanc à grand col comme celui du Stade de Reims), mon flottant et mes bas... Reposé ou pas, je dévale la rampe du Cours, je traverse le pont du Canal Charles-Quint et je me plante au centre de l’attaque de l’équipe de Dole (nous jouions à cinq contre cinq sur un terrain de hand asphalté). Punaise, quel baptême ! Nous gageons 4 buts à 2, deux buts de De Molina, deux buts de Morisi ! C’est le journal Les Dépêches qui le disait et il y avait une photo !

DE LA GUERRE DES GAULES A BLEK LE ROCK

Lorsque j’entre en sixième au Collège de l’Arc, j’ignore que le capitalisme est en train d’inventer la jeunesse et le fossé des générations. Ayant sauté une classe, je suis le plus jeune d’une classe dite AB où les enfants de notables sont prédominants. Au programme français, latin, allemand, histoire géo, mathématique et sciences naturelles. Le grec ? Désolé, je n’ai que deux bras et un dos, le dos soutient mon cartable, la main gauche l’énorme dictionnaire Gaffiot de latin et la droite, mon inséparable ballon, qu’on me prie bien vite de laisser à la maison.
Le choc est violent.
Habitué à mes instituteurs, je me retrouve sous la coupe d’une brochette de professeurs souvent cocasses. La femme du proviseur en français et en latin, un ancien militaire en Allemand, un communiste énergique en histoire-géo, un adjudant aboyeur en sport, bref, le courant passe mal.
Les locaux du Collège de l’Arc ont appartenu aux jésuites et jouxtent le collège privé voisin. Les salles de classe sont vastes et poussiéreuses. Lorsqu’on traverse la rue du Collège pour se rendre en étude ou chez le proviseur, on est pris par la très ancienne atmosphère ecclésiastique.
Je suis mal à l’aise dès les premiers jours. Je n’ai aucune sympathie pour les prétentieux et les fayots et je me tourne vers les B-2, des matheux qui a l’époque n’avaient pas la cote. Parmi eux quelques joyeux drilles dont Etienne Guilleminot qui restera mon ami pendant de longues années.
Bourdieu n’est pas connu mais il aurait pu me prendre comme sujet d’étude. L’habitus de mes camarades de classe me niffe. Je leur laisse le latin, les maths et la physique et je leur dame le pion en récitation, en dessin et dans les sports de ballon... Pour le catéchisme, qu’ils aillent voir ailleurs, il n’y a pas de grenouille de bénitier dans la famille : on a fait 1936, on est anticlérical et antifasciste, on ne fricolte pas avec les curés.
Heureusement il y a la récréation de 10 heures où se jouent des parties acharnées de ballon. Il s’agit d’une vraie sélection, puisque seules deux équipes de 6 joueurs occupent la cour bétonnée du Collège. Les matheux contre les lettreux, je crois, sous les encouragements des autres élèves.Au collège, il y a un gars qui s’appelle Maurice et qui est un athlète incroyable, une sorte de Mbappé blanc qui remporte toutes les courses du 100 mètres au cross-country. Son protégé s’appelle Alibelli, un Corse qui joue les parties de 10 heures grâce à Maurice.

Je deviens pote avec Maurice. En étude surveillée, on joue à "L’Homme du XXe siècle", un quiz télévisé où l’on vous posait des questions sur l’histoire, la géographie, les livres, le sport.

Maurice est supporter d’Anderlecht et de l’avant-centre belge Paul Van Himst. Je suis supporter de Milan et du Milanais Gianni Rivera. On aime bien Eusebio et bien sûr Edson Arantès do Nascimento dit Pelé.
En sixième et en cinquième, je ronge mon frein, je joue bien au ballon, « je la tripote », mais je suis trop petit, trop léger pour jouer le six-contre-six du midi. Alibelli, qui m’a pris en grippe, me traite de « petit joueur de parade ». Il lui en cuira, je fais mon entrée en sélection let il en fait les frais. Maurice me veut dans son équipe. Je joue en Pupilles au FC Dole et tout le monde me remarque.. Et puis je viens de remporter les Concours du Plus jeune footballeur, alors...
Les versions latines, les 4/20 en maths, les coups de règle sur les doigts, l’inimitié des fils-à-papa, les arrivées en nage et en retard à la reprise des cours, je ne me fais pas que des amis parmi les profs qui m’accusent d’être doué mais dissipé, tête en l'air, fantaisiste, voir impertinent.
Je me venge en devenant un boute-en-train et un semeur de pagaille. Doué, je me contentais de franchir la barre des 10/20 au troisième trimestre, histoire de ne pas redoubler et de rassurer mes parents.
Côté lectures, je suis victime de mon époque. Dans les 60’s on voit se creuser le fossé des générations et l’on invente une nouvelle classe sociale : celle des « teens », les gamins âgés de 13 à 19 ans à qui l’on propose de nouvelles pratique, une allure vestimentaire et des magazines illustrés : 'Dick L’Intrépide', 'Le journal de Mickey', 'Spirou' et bientôt 'Pilote'. Ca n’est pas nouveau, ma mère et ma grand-mère lisaient 'Zig et Puce', 'Bicot' ou 'Bécassine', mais la mode devient une manie et les illustrés devenus bandes dessinées envahissent les cours de récré et les chambrettes. De manière que je fais mon apprentissage de la lecture grâce à l’école publique, gratuite et obligatoire, aux livres d’histoire de l’Antiquité ; à France Football bien sûr ; mais également à "Akim", "Blek le Rock", "Pim Pam Poum", "Fox et Croa", et top du top, aux Pieds Nickelés, à Popeye et à Tartine Mariol, mes favoris loin devant Bibi Fricotin et Tintin que je trouvais trop propres et trop plats.
C’est à ce moment là, lorsque nous quittons Dole pour nous installer dans « notre maison » à 6 km de là, que je me mets à écouter la radio le soir, et que je découvre, grâce à Sam Bernett et au Capitaine Rosco, les Animals, les Beatles, les Stones, les Kinks et un enfer de merveilles sonores dont je me délecte la tête enfouie sous l’oreiller pour que mon père n'ait pas vent de l'affaire. Mettre quelques sous de côté et acheter mon premier 45 tours 4 titres fut indubitablement un premier acte de désobéissance filiale. Nom de l’objet du délit : "Rock’n’Roll Music" des Beatles, avec "I’m a Loser", "No reply" et "Roll over Beethoven"... »Ce qui ne m’empêchait pas de dévorer des livres sur l’Antiquité égyptienne, les contes et légendes du monde et "La Guerre du Feu" de Rosny l'Aîné, mon premier vrai livre lu de bout en bout si l'on exclut la Bibliothèque Verte et une tripotée de Jules Verne....
(A Suivre)

L’OAS  Dallas, la guerre froide : un éveil précipité

Les années qui ont suivi mon accession à l’âge de raison (sept ans à l’époque) et mon adolescence avaient été passionnantes. Voyages aux cinq coins de l’hexagone, port d’attache dans la région parisienne, entrée à la grande école, une famille vivace, une mère intelligente, un oncle et une tante au soutien, des grands-mères attachantes et bientôt l’installation dans une grande maison à nous dont j’entendais parler comme une obsession depuis mon plus jeune âge : hélas nous n’avions que 2 millions d’économie quand il en fallait 2 et demi, 2 et demi quand il en fallait 3, etc.

Papa avait commencé dans l’isolation thermique dans l’immédiat après-guerre. Doué de ses mains, courageux quand il ne courait pas la prétentaine (mon papa ne s’est pas ennuyé avant de rencontrer maman dans un bal du dimanche), « Jean » avait couru les déplacements et était devenu chef d’équipe à l’Isolation, une société parisienne de calorifuge et de frigorifuge qui courait le contrat dans le secteur des chantiers navals et de la pétrochimie. Les boulots en déplacement étant mieux payés et comprenant les frais de logement et de panier, papa s’était investi au risque de sa santé et était devenu « chef de chantier » à la plus grande satisfaction de Mme Guillaumoux, la patronne parisienne, et d’un duo qui marquerait mon adolescence, M. Bohard, le petit gros, et M. Bibard, le grand échalas qui venaient manger à la maison tous les mois, la cuisine de maman, un cordon bleu d’après eux,les ravissant davantage que la tambouille des restaurants de l’Avenue ou de la Promenade, aux abord de l’usine Solvay de Tavaux.

C’est en m’assoyant à table avec eux que je posai les bases de ma culture politique et que je me glissai dans les coulisses des temps nouveaux. Bohard et Bibard lisaient le Canard enchaîné, Papa avait France Soir, la radio et sa culture ouvrière de gauche et Maman n’hésitait pas à commenter du haut de son BE, l’équivalent du bac pour les gens du commun dans l’après-guerre. C’est lors des dîners que prenait papa avec ses directeurs que j’entendis parler de l’OAS, de l’Affaire Markovic, de la guerre froide et bien entendu de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy à Dallas, dont il se disait qu’il avait été commandité par les Russes, ou par l’extrême droite républicaine... ou par la Mafia.

Ce statut de fils unique invité à la table des adultes me donna l’occasion de me faire valoir en dehors des heures de colle, des terrains de foot et des journées que je passais à dessiner, à peindre et à écouter du rock’n’roll (j’en vins même, les jours de pluie, à créer des émissions de radio sur mon magnétophone à bande : 45 tours rock, présentation des actus et commentaires sur les parties de foot que j’organisais avec des figurines dessinées par mes soins et des dés...).

Rétrospectivement, ce monde des grands me fit peur. Nous avions acheté une télévision depuis peu quand un type en noir et blanc était venu annoncer - aux alentours de 20 heures - l'assassinat du président américain. C’est bien simple, la guerre froide que se livraient les prétendus Alliés et le bloc de l’Est allait se transformer en guerre nucléaire et en fin du monde si l’on apprenait que les Soviétiques étaient derrière tout ça.

A casa, c'était Tuttosport et Politica ! Papa se disait communiste, il détestait les capitalistes, les béni-oui-oui et les curés. Privé du droit de vote puisqu’il était resté italien et qu'il était soumis à un permis de séjour, il pestait contre les Français qui avaient hissé De Gaulle, un dictateur, au pouvoir. Maman était de gauche, elle se mit à voter socialiste... puis NPA et Frontn de Gauche, lorsque le droit de s’exprimer fut accordé aux femmes dont on craignait qu’elles votent comme leur mari ou selon les indications de leur directeur de conscience, souvent un curé. Maman, non, elle était belle, sensible, indépendante d’esprit, et elle ne comprenait ni le racisme ni les inégalités sociales.

Mais notre famille n’était pas une extension d’une cellule du PC. Dans un pays communiste, Papa aurait été coffré pour anarchisme et insoumission. Maman n’avait aucune sympathie pour Staline. Ma tante Lucie, la sœur de papa, était une syndicaliste acharnée à la GEFCO mais elle se méfiait des politiiciens. Mon oncle un chef d’atelier modéré qui travaillait chez Dassault. Ma grand-mère maternelle Yvonne : une gaulliste qui lisait L’Aurore. Le reste da la famille laissait courir, à l’exception de Lazzaro, mon grand-père, qui avait collé une rouste aux fascistes de sa montagne avant de s’exiler en France avec mon papa âgé d'un an et demi, et ma tente toujours dans le ventre de nonna Maria...

Conséquence de cet enchevêtrement de facteurs : à 13 ans, j’avais un vécu plus marqué que celui mes camarades d’école et de ballon et - Parigot, Macaroni, rebelle et créatif quoique excellent camarade, j’avais du mal à ne pas me faire remarquer......

Si l’ennui, comme je l’ai lu quelque part, vient du fait qu’on est seul avec soi même et qu’on n'a rien à se dire, je ne risquais pas d’y succomber...

(À suivre)


Entre Polio et BCG, la loterie du Mens Sana in Corpore Sano.

La santé était le souci capital concernant l’éducation des enfants. Les générations précédentes avaient été décimées par les guerres, la malnutrition et les épidémies dont la sinistre grippe espagnole contractée par les jeunes gens partis faire la guerre en Europe.

Lorsque j’ai une dizaine d’années d’autres épidémies courent dans les villes. Avant le H2N2 dite grippe asiatique (19 57), puis la grippe de Hong Kong (1968) sévissaient la poliomyélite (Qui n’avait pas dans sa classe un camarade avec une jambe atrophiée et un squelette dramatiquement tordu ?... ), la typhoïde, la diphtérie (angoisse de se réveiller avec le fameux voile au fond de gorge et de mourir asphyxié pendant son sommeil).

Mais surtout la maudite tuberculose qui emportait tant de personnes depuis un siècle et plus.

Par bonheur, grâce à MM Pasteur et Koch, des frères ennemis, des campagnes de vaccination (avec de vrais vaccins) sont mises en place à l’école et à l’armée. Souvenir de ces séances scolaires où l’on se faisait scarifier le haut de l’épaule à la queue leu leu, le fameux BCG...

La vie est une loterie génétique. On prend conscience du jeu de cartes dont on dispose aux alentours de 7 ans et jusqu’à l’adolescence : certains disposent de pas mal d’atouts, d’une poignée de rois, de reines et de cavaliers ; pendant que les autres cherchent en vain les cartes qui comptent et apprennent à jouer à ne pas perdre. Il y a les grands, les costauds, les bien-nés et les laissés-pour-compte dans la course à l’échalote. Ceux qui se retrouvent avec "le petit" et rien à côté pour le sauver : trop de pique et pas assez de cœur, trop de carreaux mais pas de trèfles.

Côté santé, j’ai eu de la chance. Ma grand-mère maternelle, qui faisait des lessives dans des buanderies sans chauffage, avait eu la tuberculose et souffrait des poumons mais elle parvint à survivre. Mes arrière-grands-mères maternelles françaises avaient des rhumatismes déformants, et la mère de maman un ulcère qui la transforma en nune toute petite bonne femme..

Mon père était en bonne santé : taille moyenne mais épaules larges, sept litres de capacité thoraciques, mais des membres inférieurs ayant souffert du manque de protéine durant l’enfance. Maman était rarement malade. Mon oncle et ma tante en bonne santé. Tout ce beau monde allait vivre de longues années...

En sus d'une constitution de famille, j'eu la chance est de contracter tous les variants de la rhinopharyngite, de l’angine et des rhinites disponibles à l’époque. Une fois par an, au début de l’hiver, je végétais une semaine et plus foudroyé par la fièvre et les courbatures. Ah le temps du Viandox, des cataplasmes à la farine de moutarde, des thermogènes, des sirops pour la toux et des boules de gomme. vous vous souvenez les conscrites et les conscrits ?

Arriva l’adolescence et le moment où je mis un terme à cette campagne d’immunisation de masse personnelle. Du milieu des années 60 à nos jours, à l’exception d’une attaque d’oreillons au retour d’une année passée à enseigner, jouer au foot et faire la jacques dans les pubs des Midlands et en galante compagnie, je n’ai plus eu une ligne de fièvre et j’ignore ce que grippe veut dire. Sans doute parce que Mithridate avait raison : c’est en s’imprégnant de poison à petite dose qu’on s’en préserve.

Le sport à haute dose m’apprit rapidement que j’avais des dons. De taille légèrement supérieure à la moyenne pour ma génération (1 m 76), j’étais vraiment tonique et infatigable. Sur un terrain de foot, clairement bradycardiaque (48/52 pulsation minutes à 17 ans), j’avais de la peine à me mettre en route, mais une fois lancé personne ne pouvait plus me suivre sur un terrain. Au pont d’adorer les matchs avec prolongations où j’atteignais une forme d’exaltation enivrante et un taux d’endorphine pas ordinaire.

Cette insensibilité à la fatigue ne facilita pas ma carrière académique. Quand arriva la fin des années Collège, je m’entraînais pendant des heures à jongler et à tirer les coups francs dans notre pré. Je continuais à jouer dans la cour du Collège. Je jouais au rugby et je faisais de l’athlétisme en scolaire. Je participais à des tournois de sixte au printemps, Je jouais au volley aux Bains. Je me déplaçais à vélo et j’accompagnais des copains cyclistes dans leurs sorties d’entraînement. Quand je ne m'exerçais pas au tennis dans le parc réservé aux ingénieurs de chez Solvay. Tout cela pour quatre ou cinq heures par jour auxquels il fallait ajouter les trois entraînements hebdos et les matchs du dimanche avec les Minimes du FC Dole. Si j’ajoute que ma découverte du rock et de la culture pop me poussait à écouter la radio tard le soir, on peut dire que je dormais peu mais comme une masse. Au point que le semi remorque qui se fracassa sous mes fenêtres en traversant le village n’eut même pas l’heur de me réveiller...

(A suivre)


De l’amour à l’obsession : De San Siro à 1968

A la rentrée des classes 1965, il ne restait plus grand-chose du gamin prometteur à qui l'on avait fait sauter une classe dans le primaire. Rattrapé par l’ambiance compassée d’un collège bourgeois de province où l’on jetait les bases de son avenir, l’élève Mario Morisi était passé de garçon doué pour les études à presque cancre et à garnement accumulant les mauvaises notes dans les matières enseignées par des professeurs qui m’étaient antipathiques voire hostiles à première vue, et il y en eut quelques uns...

Mauvais en allemand première langue, je devins excellent en anglais deuxième langue grâce aux Beatles. Nul en math, j’étais brillant en histoire-géo, matière qui me passionnait. Résultats des courses après une sixième, une cinquième, une quatrième réussies pour quelques décimales, j'écope d'un redoublement de la troisième pour raison disciplinaire et à un échec au Brevet primaire d’Études secondaire pour lequel je n’avais pas passé plus d’une semaine à réviser. Furibard Jean Morisi prend une décision historique. Il ne « bosse pas comme un nègre » pour avoir un bon-à-rien de fils qui ne pense qu’à jouer au football. Il se saisit de mon vélo, le confisque et l'accroche dans le grenier avec interdiction d'y toucher jusqu'à passage dans la classe supérieure et obtention du Brevet.

Il n'avait pas tord. Mon amour pour le ballon rond était devenu une obsession. Je ne pensais plus qu’à lui et qu'à ça. Lorsque je ne jouais pas dans les équipes de jeunes du FC Dole, dont l'équipe fanion évoluait entre la promotion d’honneur et l’honneur, c’est-à-dire au meilleur niveau amateur avant la CFA des professionnels dits 'marron'... je passais mes soirées à découper des silhouettes de joueurs illustres et à les coller sur maints cahiers avec des commentaires qui s’inspiraient des articles de L’Équipe, de France-Foot ou du Miroir du Foot. Pis ! Installé dans ma chambrette du premier étage le long de la N-5, je me mis en tête de dessiner tous les joueurs des meilleurs clubs d’Europe, de les colorier et de les faire s’affronter en une coupe du monde toute personnelle que j'organisais en lançant des dés. Journaliste imaginaire, je racontais mes matchs avec enthousiasme au lieu de préparer mon brevet et mon avenir.

Le soir avant de m’endormir c’était même pire je fermais mon transistor et je m’imaginais entrant sur la pelouse de San Siro où Papa nous avait emmener en 1962 pour voir un match du Milan AC de mon héro Gianni Rivera contre les rouge et blanc rayés de Lanerossi Vicenza. Attention, pas dans une rêverie approximative ! En détail avec Ghezzi, Maldini, Trapattoni, Altafini, Mora, Morisi... Dans la composition du 22 mai 1963 lorsque les rossoneri, ma nouvelle équipe de cœur, avait battu Eusebio, Coluna, Torres, Simoes et compagnie, les champions d’Europe en titre portugais du Benfica, match que j’avais vu devant la vitrine de chez Charnault, le vendeur d’électroménager de la rue des Arènes, au lieu d’être en cours de physique chimie...

Une obsession ne vient jamais de nulle part, elle a des fondements. Mon rêve de fouler la pelouse de San Siro, du stade Bonal ou du Parc des Princes n’était pas si absurde que ça. Au Patro SNCF, avec les petits, puis avec les grands, j’inscrivais de cinq à sept buts par match. En civil avec les débutants, qu’on appelait pupilles à l’époque, je compensais un physique de souris par une habileté à manier le ballon qui se remarquait. Au point que je devins, avec Cosotti, Moreno, Euvrard et Fillère, une des vedettes d’une équipe qui ne perdit le titre Minimes que contre le RCFC Besançon et le FC Sochaux. Année au terme de laquelle je remportai la phase départementale du concours du plus jeune footballeur et me fis voler en finale, le jury me pénalisant de 20 ponts parce que j’avais tiré mes 10 pénaltys en commençant par le pied gauche, contrairement aux indications.

Tout cela est risible, ceux qui sont devenus de vrais bons et grands joueurs ne seront pas impressionnés par ces prouesses infantiles. N’en reste pas moins que je saute aux yeux des observateurs. Pied droit, pied gauche, activité inlassable, jeu court, jeu long, transversales, frappe de balle notoire, vision du jeu, déviations de l'extérieur du pied, passes en aveugle, feintes de corps, petits et grands ponts : me voilà classé parmi les espoirs locaux puis régionaux.

A 16 ans, je suis titulaire avec l’équipe des moins de 19 de Tavaux qui perd le titre d’un point contre Sochaux mais qui les ridiculise 3 à 0 à Bonal avant un Sochaux Saint Etienne qui avait attiré le foule : but de Morisi à la 39e minute, amorti de la poitrine sur un centre de la gauche, reprise en demi volée de l’extérieur et ficelle !

De fil en aiguille, je brille en sélection du Jura où je fais la rencontre de cinq gamins aussi doués que moi au point que nous sommes tous les cinq sélectionnés en équipe de Franche Comté des moins de 17. Une rencontre qui nous amènera à former une équipe de tournoi de sixte qui remporta six tournois Séniors en éliminant des joueurs de CFA et même les Pros de Strasbourg, attirant des centaines de spectateurs venus pour voir les « gamins de la Savine » et leur maillot de la Fiorentina floqué du lion comtois par mon adorable maman...

L’obsession devint folle. Je passe la moindre minute libre à jongler, y compris les yeux bandés, y compris avec des citrons ! A prendre des boites de conserve pour cible, à effectuer des slaloms des deux pieds, sans regarder la balle, entre une série d’obstacles que je plaçais dans tous les sens pour rendre l'exercice plus difficile.

Il y avait le problème du physique. Avant le stage de sélection à Dijon, quinze jours de préparation sous la direction d’entraîneurs nationaux, je mesurais 1 m 68 pour 63 kilos, mais avec les bons repas de ma mère, les séances d’entraînement avec les Séniors de Dole puis de Tavaux, je passe à 1m76 pour 66 kilos, arborant une maigreur qui effraie mes parents.

Avec la sélection de Franche Comté, je fréquente Jacques Santini, qui fera partie de l’aventure des Verts et entraînera l’équipe de France, ainsi que mon compère jurassien Christian Mayet qui jouera à Nancy avec Michel Platini. Hélas, au moment où je décolle, je me fais les croisés et ne peux participer au stage de l’équipe de France des moins de 17 ans.

Sélection nationale ou pas, notre docteur de famille me plâtre et je reste trois mois sans jouer, déjà heureux que les sélectionneurs ne m’aient pas oublier au printemps suivant.

Je passe sur l’épisode qui me vaut d’être collé un dimanche le jour du match aller contre le Lyonnais de Bernard Lacombe, match nul à Lons le Saunier. Heureusement je joue le retour en milieu de terrain et je flambe, mon nom apparaissant 'en gras' sur l’Equipe, ce qui n'empêche pas le Lyonnais et Lacombe (trois buts) de nous éliminer 4 à 2 : pénalty et but décisif dans les dernières minutes.

C’est à cette époque que j’ai fait la connaissance d’un homme épatant qui avait pour nom André Strappe, l’ancienne star du LOSC plusieurs fois vainqueur de la coupe, du championnat et international français. Un fils de mineur né en 1939 à Bully-les-Mines dans le Pas de Calais. "Dédé", un saint laïque qui venait de Bastia et qui avait gagné une dernière coupe de France avec le Havre contre Sochaux, match vu au restaurant de la Promenade quelques années plus tôt, Dédé, disais-je, révolutionna ma façon de jouer et de voir le jeu. Coach de toutes les équipes du club, il arrivait je jeudi à 8 heures du matin pour s’occuper des débutants et finissait à la nuit avec l’équipe première qui évoluait en CFA, le National d’alors. Inutile de dire que je le buvais des yeux et que j’avais plus d’estime et d’attention pour lui que pour mes profs de maths, d’allemand et de sciences naturelles. De stade en stade, je passai ainsi de l’enfance à l’adolescence, lorsque les trompettes de l’apocalypse soixante-huitard retentirent... une mise à l’épreuve de mes rêves de gloire footballistique et de ma relation au pouvoir et aux adultes qui le détenaient, même dans le vestiaire des équipes de foot...

(A suivre)


Paris-Hollywood, les espionnes russes et les Rois maudits...

"Et les filles direz-vous, où était-elle dans mon monde et qu’est-ce que j’en faisais entre la balle qui chante, les cours au lycée et les escapades à vélo avec les copains ? C’est vrai à la fin, bien fait, les cheveux noirs et l’œil marron, généreux et chaleureux, il paraît impossible que je ne sois pas tombé sous le charme d’une gourgandine à l’époque où apparaissaient la mini-jupe et le twist, bientôt le stérilet et la pilule...

Eh bien non, il y avait avant tout cette satanée balle que j’avais domestiquée au point d’en faire une extension de mon corps ; ma nouvelle vie de lycéen inscrit en Science Eco et le monde qu’avait ouvert devant moi un saint pédagogue, M. Girard, qui me fit découvrir la grande littérature française (La Condition humaine de Malreux), mais également les grands du patrimoine mondial : Kazantzaki (Le Christ recrucifié), Georghiu (La 25e Heure), Pasternak (Le Docteur Jivago) ; outre que mes cours d’économie politique où je me mis à mettre de l’ordre dans les notions marxistes-léninistes embrouillées que papa cuisinait à sa manière.

Je dois revenir sur mon passage du Collège de l’Arc, pré carré de la bourgeoisie doloise, au Lycée Technique dit de la Susse, installé dans une série de préfabriqués voisins de mon ancien domicile rue des Arênes ; puis aux Mesnils Pasteurs, quartier de barres qui allait devenir un nid de frelons au XXIe siècle.

« Votre fils a du bagout, avait dit le prof principal après que j’ai décroché mon brevet pour faire plaisir à mon père... et récupéré mon vélo de course. - On va l’envoyer en science-économique... Puisque vous le dites, répond ma mère : en route pour la section B qui venait d’être créée. Adieu l’École normale supérieure donc, à moi HEC, dont le nom volait dans les conseils de classe. Ou Science Po, dont je ne savais rien, étant persuadé de passer professionnel de foot avant la fac...

Je dois remercier le gros lourd de prof principal qui croyait que les sciences éco exigeaient du bagout. Car dans les pré-fas, l’ambiance était géniale, mes camarades sans façon... et la section mixte, une révolution pour les gamins de ma génération où l’on pratiquait l’apartheid genré depuis la crêche, où l’on pouvait passer la totalité de sa scolarité sans voir une seule gamine de son âge.

Attention, je vous vois venir, je ne suis pas tombé gaga d’une belle Monique, d’une Martine ou d’une Maryse. Je me demande d’ailleurs comment j’aurais pu m’y prendre. Pas de femme à la maison hormis ma mère. Des silhouettes féminines aperçues du côté du lavoir depuis la fenêtre de ma chambre : (Ah, Colette, la blonde platine aux formes généreuses, et sa cousine Françoise, belle grande brune pour qui j’avais un faible...). Pas de sortie au bal le samedi soir pour cause de matchs le lendemain. Pas de baiser volés en douce aux Bains à l’exception de celui que m’administra Fanette, une bombe à la bouche moelleuse qui faillit faire fondre l’intégralité de ma moelle épinière avant de disparaître comme par enchantement.

Le point d’orgue de mon apprentissage sensuel ? La Sainte-Anne, jour de la fête paroissiale de Sampans, mon village. Je me mis même à danser le twist, le rock et découvris le slow, qui me mettait dans tous mes états dans la mesure où la proximité des corps provoquait chez moi un réflexe physiologique de belle taille que les filles qui acceptaient de danser à moi repéraient forcément, ce qui m’incitait à les repousser de mes bras tendus et à danser comme un canad boiteux....

On ne peut pas grand-chose contre la montée de la sève. J’étais très physique, les heures passées en exercices divers et variés servaient de leurre à l'épanchement de toute une série d’hormones qu’on a du mal à canaliser à cet âge là. Solution trouvée pour ne pas perdre de vue mes rêves de San Siro et de Parc des Princes : les petits livres illustrés pour adultes et les magazines coquins, dont l’inoubliable 'Paris-Hollywood' dont l’esthétique Folie Bergères et Pin-up palliait très partiellement l’absence de contacts physiques homologués Les OSS 1107 aussi, qui montraient comment Hubert Bonisseur de la Bath réduisait la résistance des espionnes russes et chinoises qu’on semait sur son chemin pour l’empêcher de sauver le monde occidental...

Dans la foulée je ne dus pas l’essor de ma vie sexuelle intérieure à Paris Hollywood ou a Jean Bruce mais à Jean... Dutourd ! Si si, le futur Académicien, un homme de droite dont les positions conservatrices étaient connues mais qui avait eu la bonne idée d’écrire 'Les Rois Maudits' dont mon père, un féru d’histoire, avait acheté les six volumes aux tranches de couleur différente : Le Roi de fer, la Reine étranglée, les Poisons de la couronne, la Loi des âmes, Louve de France et le Lis et le Lion ! Ah, la scène où, à la lumière du bûcher où grille de Molay, le dernier des Templiers, deux sœurs se donnent à leur amant debout devant une cheminée dans la Tour de Nesle... Ah, le charme lascif de Mahaut, l’âme lige de Robert d’Artois, qui me prenait la nuit pendant mon sommeil ! Ah, la grande littérature, celle qui marie le verbe et le sexe, l’histoire avec un grand H et les secrets d’alcôve... Comme les Petites Histoires de l'Histoire de France, par exemple..

(A suivre)


Lorsque le fils de macaroni est bon pour le service

"Je n’ose pas imaginer ce que cela doit impliquer d’être un métis ; à savoir un ou-ou et/ou un ni-ni. Un ni noir ni blanc par exemple.. Ou un pas très noir et plutôt blanc. Combien de nuances de gris, de marron, de beige, de jaune, de rose proposées par les métissages... Culturellement sont-ils plutôt des sauvages ou nos semblables... Quel pourcentage de culture, de quelle culture, de quelles cultures ? Pour qui sont-ils en fait, pour nous ou pour les autres ? Combien sommes nous sur terre à être des Nèg-marrons ?

Mon métissage est plus banal.Je suis né d’un père italien et d’une mère française fière d’être devenue italienne par le mariage, pas d’un marchand juif installé à Formose et d’une esclave haïtienne arrivée avec les Gi’s de Los Angeles. Pourtant, pourtant, je trimballe certaines blessures. Les macaronis, les spaghettis, les ritals... Les « à la baïonnette » qui se transforment en « à la camionnette », ce genre de choses subies jusqu’au milieu des années 60 lorsque les Spingoins, les Portosses, les ratons, les bicots et les crouillats prendront le relais et que les Boches, les Chleus, les casques à pointe seront réadmis dans le concert des nations, par exemple en se voyant attribuer la coupe du monde 1954, par tricherie, aux dépens de la Hongrie de Puskas, le Major Galopant, et de Kocsic, dit Tête d’Or.

Ca vous reste sur l’estomac. Chaque fois que nous arrivions avec papa sur un chantier, je changeais de tortionnaires verbaux. Je ne l’ai pas vu de mes yeux vus, mais les mineurs italiens de Marcinelle ou du Bois du Casier passaient devant des vitrines où l’on pouvait lire « interdit aux chiens et aux Ritals ». Car ceux que Brassens appelait « les imbéciles nés quelque part » ne détellent pas : qui n’est pas 'de souche', n’a pas le bon sang, doit rentrer chez lui, même s’il a sué sans et eau pour bâtir des maisons, creuser des puits et ériger des ponts et des autoroutes.

Il est de bon ton de stigmatiser la présence sur le territoire d’un trop grand nombre d’étrangers, même quand ils sont légalement des Français comme les autres. Les musulmans surtout, qu’on accuse de tous les maux avec leurs familles nombreuses, leurs femmes portant foulard, leur présence malodorante, le bruit et les odeurs, comme a osé le dire un certain président...

Eh bien nous les Italiens avons subi les mêmes avanies. Des femmes clouées derrière leurs fourneaux pondant des petits Ritals à la chaîne, des assemblées bruyantes, une tendance à l’extrémisme de droite (le Duce) ou de gauche (les anarchistes) et derrière tout ça la mafia, mot qui revenait comme un leitmotiv avec pizza et macaroni quand on parlait de nous.

Être français et italien, italien et français, hormis les chicaïas tournant autour du sport lors des coupes du Monde ou le tour de France, ne posait plus de problème quand sonna l’heure de mes dix-huit ans. Selon le droit international, j’étais français par le droit du sol, étant né à Neuilly-sur-Seine, et italien par le droit du sang, ayant mes origines paternelles dans la Province de Piacenza, en Émilie-Romagne. Théoriquement. Car un beau jour ma mère me tendit une lettre du ministère de l’Intérieur arrivée en mairie où l’on me demandait ... de choisir enter la nationalité française et la nationalité italienne, alternative vide de sens à un moment où j’épousais les causes humanitaires planétaires, considérant les nationalismes comme la cause principale, avec l’exploitation de l’homme par l’homme, des massacres qui se succédaient depuis la fin du XIXe siècle. Alors trancher dans le vif pour donner la priorité à une partie de moi sur l’autre, c’était choisir entre mon père et ma mère, question à laquelle papa m’avait appris très tôt à répondre « je préfère le lard »..

Je retourne à mes terrains de football, à mes rêves de gloire (bien partis), aux prémisses de « la révolution de 68 » et au contrôle plus ou moins réussi de mes énergies adolescentes, jusqu’au jour où m’arrive la fameuse convocation pour « les trois jours » qui préfigurait le service militaire qui était obligatoire. Alors comme ça, Mario Morisi, le rebelle, le pacifiste, le cosmopolite passionné de Zola, de Dostoïevski, d’existentialisme, de Dylan, engagé dans une correspondance suivie avec une Finlandaise, pas mauvais en anglais et en allemand, de plus en plus amoureux de l’Italie paternelle, émerveillé par une série de voyages à Venise, à Florence, à Rome, à Bologne... aurait dû porter l’uniforme pour servir « sa » patrie, une ‘matrie’ dans mon cas, qui sortait de 140 années de guerres et de colonialisme et avait touché le fond de l’horreur à Dien Bien Phu et dans les ruelles de la Casbah.

A cette époque là on ne discute pas.Je me rends à Mâcon pour effectuer ces fameux trois jours. On m’offre un paquet de troupes (les Gauloises vénéneuses de l’armée), je passe une série de tests physiques et psychologiques perdu au milieu d’une troupe de jeunes gens de mon âge et je rentre à la maison.

D’après l’officier recruteur vu avant de fuir la caserne pour prendre le train du retour, étant étudiant, je peux demander un sursis jusqu’à l’âge de 26 ans. Je vois le regard effaré de ma mère lorsqu’elle parcourt la lettre que le ministère des Armées m’adresse au printemps. J’ai eu 20 sur 20 aux tests d’aptitude physique et tout autant aux tests de QI... Je suis donc apte au service dans les forces aéroportées !.. Apprenant que je suis un futur parachutiste appelé à sauter sur Kolwezi ou dans le djebel, maman manque tourner de l’œil ; je la rassure, il s’agit d’une proposition pas d’une convocation.

La double irruption du discours sur ma nationalité, choisir entre la France et l’Italie, porter l’uniforme et tirer sur des inconnus par devoir accélère ma prise en compte du monde des adultes et du monde de fous dans lequel j'allais devoir avancer. J’en fais le serment, je ne porterai jamais ni arme ni uniforme, car comme l’écrivit l’excellent Albert Einstein, tout homme qui accepte de défiler au pas derrière un drapeau perd une partie de sa qualité d’être humain. Par extension j’ajoute à mon serment deux paragraphes. Je ne me marierai jamais ni devant un prêtre ni devant le maire, refusant d’interposer quoi que ce soit entre moi et mon amour... Et sottise née de mes lectures d'Allen Watts et de David Thoreau cuisiné à la sauce Hara Kiri, je me promets de ne jamais avoir de voiture, ce qui va faire de moi un autostoppeur émérite et transcontinental.

Il va de soi que tout cela n’apporte aucune réponse à la question de ma double appartenance. Je décidai finalement d’être français pour la Grande Révolution de 1789, la laïcité et la République sociale... Et italien pour les beaux-arts, le cinéma, la gastronomie,et tout ce qui portait casaque azur dans le domaine du sport.

« Italie, peuple de poètes, de saints et de voyageurs », le slogan m’allait comme un gant...Comme disait Papa qui avait déserté l'armée de Mussolini : "tous ceux que j'ai tués courent encore..."

(A suivre)


68, la révolte contre le père et ces sacrées AG...

« Mai, mai, Paris mai, mai » chantera Claude Nougaro ; Léo Ferré lui répondra « il y en a un sur cent et pourtant ils existent, les anarchistes ». Pas contents, Sardou et Philippe Clay répliqueront à leur manière.

A Nanterre, à la Sorbonne, à Saint Germain des Prés et bientôt dans les usines montent une vague totalement imprévue, Dépassé, le présentateur vedette de l’époque se fait l’écho d’une opinion qui fera date : "Avril 1968, la France s’ennuie..."

Pas vraiment, car au même moment, 142 étudiants de l’université de Nanterre se soulèvent contre l’apartheid imposé aux filles et aux garçons dans la cité universitaire. Un fait-divers qui ne fait pas la une des journaux télévisés mais qui embrase le monde étuidiant et le communauté éducative.

A l’époque le monde est un poudrière pré-nucléaire. L’affrontement est total entre le monde capitaliste dit libre et le bloc communiste, mais également chez les ex-colonisés en Afrique, au moyen-orient et en Orient ; en Amérique latine, au cœur même de l’Europe avec Berlin et l’Allemagne de l’Est occupés...

Par dessus tout la guerre du Vietnam qui n’en finit plus d’unir la jeunesse planétaire dans une indignation légitime mais irénique.

Mario Morisi ? Je m’informe, je lis la presse régionale, Libé, parfois le Nouvel Obs ou l’Huma que papa achète sur le marché, mais c’est par la radio qu’on en apprend le plus. Ah ces reportages d’émeutes à Paris où le son disait l’image, les explosions, les reporters et les manifestants hors d’haleine.

Le problème, c’est qu’il y a le ballon. A peine remis de ma blessure aux croisés du genou droit, on me convoque à Besançon pour une série de matchs de sélection, puis au château de Mirande près de Dijon pour un stage pascal de deux semaines. Bonheur des bonheurs, je fais partie des 16 cadets qui représenteront la Région lors de la coupe nationale des moins de 17 ans.

Faire tenir en équilibre un révolutionnaire un peu naïf e exagéré, un lycéen qui s’apprête à passer son bac de Français et un impétrant footballeur professionnel n’est pas un jeu d’enfant. D'autant que je passe de fils à son papa chef de chantier à Spartacus amateur, statut qui se prêtait bien à mes inclinations libertaires, encouragées par la notion de meurtre du père dont parlaient Freud, Jung, Groddek, une partie de mes nouvelles lectures avec Schopenhauer, Nietzsche, les existentialistes allemands et celui que Boris Vian, un influenceur de l’époque, appelait Jean Sol Partre.

C’est aux figures du père et à toutes sortes de lemmes paternels que la jeunesse de cette époque (enfin une petite partie, les autres soutenant l’ordre établi ou jouant les veaux mis en vacances par les événements) s’en prend. C'est le temps des slogans : CRS SS, US Go Home, Charlot à Colombey. Du coup les minorités se rebiffent et assimilent le patriarcat au capitalisme, à l’impérialisme et à toutes sortes de discriminations, donnant naissance à des mouvements de libération des femmes et des homos, dont le fameux SCUM dont l’acronyme signifie "Société pour les couper aux hommes".

Inutile de dire qu’à Dole, au lycée technique, dans le public comme dans le privé, c’est alerte rouge et tentative de reprise en main avec mesures disciplinaires..

Grosse erreur. Car au lieu de réunir et de débattre, de profiter de la fronde pour jouer cartes sur table dans un monde dépassé qui s’effondre devant la mondialisation, les proviseurs, les surveillants généraux ou les pères préfets tapent dur. Colles, privations, exclusions temporaires, c’est une guerre des générations et des idéologies qui s’enracine dans l’éducation nationale.

J’ai beau ne pas boire, ne pas fumer, faire du sport à haute dose et avoir les cheveux courts, je me jette dans la bataille. Étant en première, je n’ai pas de fonction élective mais on finit par me charger de l’ordre du jour et de la hiérarchie des prises de paroles.

En Assemblée générale, des dizaines d’élèves, de profs, de membres des personnels... et d’adultes en charge se chamaillent sur toutes sortes de sujets, de la fin du capitalisme au manque de papier hygiénique dans les toilettes, du remaniement des programmes d’histoire à la création de comités d’action lycéenne visant à obtenir une représentation lycéenne lors des conseils de classe.

Ca tourne vite très mal. Le proviseur, le surveillant général et leurs équipes veulent mettre un terme à ces assemblées dites constituantes. Le proviseur, un certain M. Jeunot — qu’il lui pousse des poils sous les paupières ! — a le front de couper la parole de la copine qui est 18e sur la liste alors qu'il n'était lui mêmet qu'en 54e position. Je lui claque le bec en lui reprochant son indiscipline et son attitude anti-démocratique. Comme il proteste, il se fait exfiltrer par les gars qui gardent la porte.

Pendant plusieurs semaines, ma vie est un millefeuilles d’allées et venues entre les terrains de sport et les assemblées générales, dont certaines se passaient en ville, de nombreux établissements s'étant mis en grève.

Papa ne sait quoi en penser. Il me rappelle que les forces de l’ordre, appelés flics, condés ou schmitts, sont appointées par la société pour taper sur les manifestants, il n’y avait qu’é regarder l’ORTF ou écouter la radio.

Et puis il ne bossait pas "comme un nègre" pour que j’occupe mon lieu de travail au prétexte que "l’outil de production appartient à ceux qui produisent"...

A Paris, à Milan, en Allemagne, en Tchécoslovaquie, dans le monde entier, les événements de 68 remettent en cause la nature des sociétés "capitalistiques" : propriété privée à l’Ouest, propriété collectivisée à l’Est.

"Les murs de la cité tremblent, écrivit Marx. Quand le rythme de la musique change".. Et il changeait sacrément ! Woodie Guthrie se fait photographier avec sa guitare et sa guitare "tue les fascistes"...Les protest-songs courent sans se soucier des frontières...

Les plus grosses tempêtes ont une fin. Papa De Gaulle file à Baden Baden, comme il était parti à Londres, il briefe le big boss des Armées et laisse entendre que la gabegie doit cesser. Elle cesse petit à petit après que 10 millions de Français et plus aient bloqué le pays et obtenu des augmentations.

Auu grand étonnement des naïls, débordé par l’ondée insurrectionnelle, le PC, 30% de voix à l’époque, rejoint le camps de l’ordre et stigmatise les lubies hédonistes de la jeunesse bourgeoise. Des élections sont finalement organisées après que plusieurs millions de Français aient défilé pour soutenir le Général contre l’anarchie et le gauchisme. Victoire à plate couture de la droite : la jeunesse, désormais en vacances, est tenue de rentrer chez papa maman.

Bilan quant à moi ? Un désastre ! Alors que je frôle la moyenne (le prof de math m’a mis 0 et quelques autres se sont plaints de mon comportement), je reçois une lettre du Proviseur déclarant, sans conseil de classe préalable, que j’étais "incapable de suivre des études supérieures" et que je ne peux "ni passer en terminale ni redoubler". Constatant que certains de mes camarades, dont un futur inspecteur de police, étaient passés avec une moyenne inférieure à la mienne, je demande à ma mère de prendre rendez-vous. Ca tourne vinaigre. Osant dire pis que pendre de moi devant Mamioou, je me jette sur ledit proviseur et lui claque plusieurs fois l'arrière de la tête contre le tableau noir, ne le lâchant que pour faire plaisir à ma maman horrifiée...

Je reverrai le dit proviseur, socialiste paraît-il, un samedi midi de 1971 devant les Nouvelles Galeries de Besançon. Le prenant par le col j'en profitai pour lui apprendre que j’avais eu mon Bac avec mention et que le 17 que j’avais obtenu en philo était la meilleure de l’Académie. Tremblant, transpirant, il faillit faire sur lui. Sâleté qui, sans l’insistance de ma mère, aurait convaincu mon père de me trouver un boulot dans la pétrochimie, l’amiante et la laine de verre.

(A suivre)




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