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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (VII)
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Vous trouverez ci-dessous les Chroniques sexagénaires parues au jour le jour sur la page FB de l'écrivain Mario Morisi. de l'automne 87 au début de l'année 95. Le reste est en lecture libre depuis la Chronique 001... En six livraisons...

Novembre 1987 – La rue Véron, la nouvelle poésie, la nouvelle nouvelle, le Music Hall Box et les Silver d'Argent...

Le Morisi qui écrit ces lignes se demande si le Morisi d'alors avait bien fait d'abandonner le cassetin de "l'Événement du Jeudi" et le monde de la correction-révision pour courir le contrat de rewriting pour Carrere et les plans sur la comète. D’autant que ses fonctions de veilleur de nuit au pair n'étaient pas de tout repos avec des clients avinés qui sonnaient en pleine nuit et qu'il fallait hisser dans leurs chambres puis dans leur lit.

L'avantage, c'était le gain de temps et d'argent dans les transports. Étant sur place, le co-auteur des Baskets - qui prenait son petit-déjeuner avec Ammad et Zina - tombe un matin sur un journaliste d’Inter qui interviewe l'assassin de De Broglie à peine sorti de zonzon, bosse avec Franquet, puis se met en cuisine quand il y a pasta. avant d’aller voir Blank, le Tapie du Punk qui imprime son fanzine"Tepaz" à cent mètres de là tout en répétant avec ses Invendables, costarring Phil Giroud de Besac.

 

Deux ans plus tôt, de l'autre côté de la rue Lepic, il y avait eu Le Bouillon de Culture, un restau associatif où se rencontrait la bohème des bas de Montmartre. Chez Ammad allait meubler ke vide avec les anciens de Fréquence Montmartre, les artistes de la rue (lancer un caillou, disent les Irlandais, et il tombera sur la tête d'un poète) ; et bien sûr la bande des Vindieux réunis autour de Schlingo, Sa Majesté des animaux rigolos et idiots.

Tout partit d'un apéro une fin d'après-midi de bruine, ce genre de soirée où les neurasthéniques se jettent des toits et les bipolaires tirent dans le tas.

Nous sommes là à la lumière jaunasse du plafonnier de chez Ammad, six autour d'une table maculée de traces de verres à pied, quand Charlie y va de son plaidoyer pour la bêtise contre la connerie.

À table, il y doit y avoir Tronchet, Bottom, Franquet, peut-être Yoko dit Dirty Henry, mais également Jean-Marc, le patron du Music-Hall Box qui se trouve trois cents mètres plus loin au croisement de la rue Audran

Un autre soir l’anode Schlingo et la cathode Morisi catalysées par sfransuet et Rosse se touchent et flash ! : puisqu'on s'emmerde à cent sous de l'heure et si on écrivait les poèmes les plus idiots du monde ! des quatrains ! sur des bouts de papiers ou des sous-bocks !

Morisi est toujours armé, il sort un Clairefontaine, défait deux ou trois pages doubles, on les coupe en huit, Ammad fournit les ciseaux, distribution de Bic et de Pontarlier et c’est parti.

La bande des suatre est studieuse. Charlie finit le premier, Il se lève et nous fait la lecture !

Morisi n'est pas en reste, Tronchet et Bottom ne sint pas là, Rosse titube. Franquet regimbe, Jean Marc n'ose pas.

À ceux qui douterait de l’imbécilité creative des "nouveaux poètes", je recommande le visionnage des textes de Charlie sur Youtube. De la pata-poésie, de l'absurde, du Slip onirique, de l'espaloufiant (à partir d'espaloufi, éberlué, hébété en marseillais).

Par exemple "Je suis désuet, ma femme est désuète, mes enfants sont désuets, ma voiture est désuète : Oooooo : désuètude ! "

Il y eut pire, c'est une pile d'une cinquantaine de nouveaux poèmes qui s’entassent sur la table à la plus grande joie des clients d'Ammad pliés en deux de… consternation ! Il faut que le monde sache ! il faut en faire profiter l'humanité souffrante !

Jean-Marc a l'idée qui va bien : Et si on se faisait une soirée Nouvelle Poésie chez lui pour tester la chose live ? Avec fond sonore, sur scène, au micro…

Les premières soirées "nouvelle poésie" font fureur. Des clients branchés des Halles ou du Marais ont entendu parler de ce mouvement stupéfiant. Bon, ils sont un peu surpris quand ils voient une douzaine de poètes malodorants se bousculer sur la toute petite scène du Musîc-Box et tirer des bouts de papiers au hasard.

Une tendance est lancée, les fanzines en parlent, le bruit court que Canal et la Cinquième sont dans le coup.

Schlingo, Morisi et les autres se lassent vite. Le bourge branché pue le parfum de marsue et la poudre. Histoire de moucher l’engeance, la bande invente la "nouvelle nouvelle' qui consiste à raconter les histoires de Q. les plus inaudibles qui se pussent. C'est tellement réussi que les futurs Silver se cramponnent l’un à l’autre pour lire ces porno nouvelles jusqu’au bout. Jean Marc fait la gueule, certains clients se barrent en courant et veulent porter plainte...

C'est une autre de ces soirées lugubre chez Ammad, sous une pluie battante, que Morisi paie la sienne et tient à ses compères ce langage :

"On est là à se faire ch... pour que dalle alors que – regardez bien – on a un dessinateur chanteur batteur de génie, un guitariste de première, un bassiste chanteur, un autre bassiste, un saxo et si on veut un accordéoniste et un autre batteur. Plus deux écrivains, et une bande de copines choristes. Cerise sur le gâteau : un patron de bar musical avec scène, sono et instruments de variés ! Et si on formait un groupe, un groupe de rock idiot ?

Charlie est pour, Bottom et les Dee Dee's aussi, Dirty Henry, les choristes, un gratteux hidalgo aussi. Le fan Club, Grosagro en tête valide.

Ammad n'en croit pas ses yeux, je viens de dévaster son fond de caisse, les futurs Silver émigrent au Music-Hall Box.

L'épisode durera trois mois, le temps de composer des rocks idiots, des balades animalières, des country foireux, un hymne pour la nouvelle droite ; des romances décalées et une smâla de cantilènes animalières signées Schlingo !

Morisi se rappelle le premier titre, inspiré d'un cri de guerre de Charlie "J'ai peur des souris, hi hi !". On est un dimanche soir dans l'appartement de Troncher après Barbès. On n'a plus un rond. Obligés de sniffer du parmesan (juré !) et de finir le vinaigre des cornichons (craché!) avant de prier à genoux sur la table le Grand Rastapapougna (pour qu'il nous rende riches et célèbres)…

C'est là que Morisi prend un stylo et un crayon. "Quand je vais au stade (Mario).... Quand je suis malade (Bottom), j'ai peur des souris-hi-hi (Charlie) . Quand je vois Charles Laughton (Charlie), quand je vois un fantôme (Tronchet)... j'ai peur des souris hi-hi (tout le monde). Quelques jours plus tard, l'ineffable Stéphane Rosse, coauteur de "N comme Cornichon' et futur co-vedette de "Grodada" avec Choron, Charlie et Vuillemin, rejoint la bande, c'est lui qui fera le fils de Buster Keaton et du Mime Marceau pendant les concerts !

Je me joins au Morisi 87 pour avouer que c'est un des moments les plus joyeux de ma vie, l'impression d'avoir traversé le même processus créatif que les Beatles à Abbey Road.

Dès le lendemain, six titres sont sortis des limbes, une véritable chaîne de montage : une mélodie grattée sur le capot d'une voiture, la section rythmique qui la met en place, Schlingo, Mario, Bottom qui mettent des sottises dans les temps, enfin les choristes, une escadre d’éleveuses de canards au beau minois, qui tapent le Waodouwap et le Oooooouuuu..,.

C'est à ne pas y croire mais les fièvres alcoolisées du Music-Hall accoucheront en un semestre des titres du premier cd autoproduit "Simplicitude" un tabac pour une si petite production.

Inside :

J'ai peur des souris, Recompte (rock à la Dee Dee's sur le tarot), Matin d'avril (Slow amoureux et satirique), L'amour l'amitié (marche virile et militaire), Baisse un peu la radio (Dee Dee's rock sur la vie de couple), Le Monstre du Loch Ness (Chanson d'horreur animalière), Marchons dans la nature (Hymne écologique), Décadence d'équidé (introspection animalière), le cabanon (hymne au pastis qui tue en voiture), Si j'étais le roi (dédié au Schmoll), Joe Pédasque le Canard (chanson animalière peu correcte), Avec mes pieds (monde de Charlie), Ah les tantes (Rock social et infirmier) - Petite Lise (viens dans la remise... ) et Oreilles de Veau (braillade chorale et zoologique).

Sans oublier une chanson censurée de Tronchet, "Le P'tit Grégory". "Un petit peu de bleu au fond d'un étang... Pourquoi vilain fais tu pleurer ta maman... Fallait nous le dire si tu voulais pas aller en colonie..."

Un doute ? Alors faites https://www.dailymotion.com/video/xdngab

Puis "Lavez les Saucisses" publié par Saravah et Pierre Barrouh, si si, le Monsieur Chanson française qui a fait connaître Areski, Brigitte Fontaine et Jacquot Higelin. Me croyez pas ? ´Du boulot’ est même signé Morisi...

https://open.spotify.com/album/1YIkeMk7dUZDW2SRrnpNdF

Salutations animalières et à demain..

(A suivre ).

Fin 1987- Début 1988 – La résistible décadence de l'agitateur polygraphe des Abbesses, le déclin et la presque débine qui suit – ´Or, encens et mezcal ´ au Martial et à la Cloche d'or et toutes sortes de cercles vicieux. Par bonheur, l'ombilic des Langues et de la Boucle à Besançon...

Jouer le veilleur de nuit dans un bar-hôtel à Montmartre n'est pas de tout repos. Morisi, qui ne travaille plus à l'EDJ, qui ne reçoit aucune proposition type Amanda des éditions Carrere, tire le diable par la queue et puise dans ses droits d'auteur. Il est nourri par Ammad et Zina (pas le weekend), il occupe une chambre de 9 mètres carrés avec douche sur le palier, dispose d’une petite télé, d'une petite table et d'un tout petit lit.

Ca ne désemplit pas chez lui pour cause de coupe du monde de rugby aux antipodes (1987), de feuilletons allemands regardés en sirotant des bières, éventuellement de potauds incapables de rentrer chez eux pour cause de fièvres de Bercy.

Il y a l'enthousiasme Silver, les concerts à l'autre bout de la ville, les vindieux arrivés de Besac pour voir les copains : Michel du Cyrano, Pascal Gomez, monteur à France 3, Dom Genot, le fournisseur officiel de Pontarler, mais tout cela ne résout pas le problème : le Morisi 88 a grossi, il attrape sa première crise de goutte, son beau teint méridional tourne au bistre et même à l’hépatique.

Côté galipettes, on donne dans l'épisodique et le sans coeur ni façon. Entre sex-toy pour fille désabusée et athlète de la nuit sur le retour.

Heureusement qu'il y a Charlie que j’ai la chance d'avoir pour ami. Il m'emmène voir Gourio, le papa des "Brêves de Comptoir", il me présente à Choron et aux cadors bêtes et méchants.

Un soir de "rampage de pubs" autour de la Butte, je dors rue Müller, découvrant que son sommier est soutenu par une incroyable collection de bd et d'illustrés.

Nous allons souvent au Cockney boulevard Pigalle et au Martial, une boite que fréquente le tout-Paris du rock.

Les Dee Dee's se sont reformés avec Blanco pour jouer des covers subtiles des Stones, des Beatles et peut-être mème des Animals.

Un soir je suis fier d'eux, Carole Laure, Bernie Beauvoisin de Trust et Renaud investissent la scène et font les chœurs de "Lazing in a Sunny Afternoon" des Kinks.

Un nuit dans un studio de répète, je suis là quand Bertignac de Téléphone les invite à taper le boeuf... avec B.B. King !

Charlie est un génie de l'humour absurde mais surtout un homme d'une grande finesse et d'une toute aussi grande générosité. Nous sommes à peu près les seuls de la bande à pouvoir nous enfiler plus de deux Martial (crème de café, téquila et mezcal) sans tomber raides dans le coma. Nous nous installons au bar et nous parlons. Pas question de faire d’enfants, autant accoucher d’un tas de conneries…

C'est à cette époque là que Charlie devient bisontin d'honneur et qu'il passe du temps au Groony's, le pub rock de Rivotte repris par Lemmy, le bassiste des Fox. Un dessin mural témoignait de ses passages au P'tit Vat à côté d'une peinture Tintino-coloniale des frères Neidhart... avant qu’un crétin ne détruise tout ça pour faire comme il faut.

Un soir que je viens de boire un coup avec Bohringer à la Cloche d'Or, le papa de Josette de rechange subodore que je ne vais pas fort et me suit en direction de la place Pigalle. Ce qui est rare, je ne marche pas droit et je sens monter en moi ´de la haine ´. Arrivé dans une rue pleine de bars américains, je sens une grosse pogne s'abattre sur mon épaule. C'est Charlie qui plonge ses yeux tristes dans les miens et qui me ramène à la raison et à la Cloche.

Jour après jour, même si l'on se marre lorsque Charlie déclenche de fausses bagarres avec onomatopées au milieu des snobs de la Cloche d'Or (Charlie a baptisé le chef de rang Onc'Donald)… Ou ce soir où Petit Miche nous fait croire qu'il est saoul et que nous le montons à dos d'homme jusque chez Ammad, le salaud ! - Morisi se laisse glisser, même s’il griffonne des notes pour "Curriculum Mortis" ou pour "Rue Véron", car c’est évident, ces âneries ne le mèneront à rien. Il lui arrive même d'avoir des gueules de bois dangereuses, de se réveiller de ses cuites à l'heure de l'apéro, du soir.

Il se maudit quand il passe ses soirées à jouer aux fléchettes sous le regard écœuré de la Vierge en plâtre qui fait face aux toilettes chez Ammad, il se maudit, il pense à ses parents qui sont sans nouvelles à Sampans, il a envie de péter la gueule aux bourgeois, il n'aime rien, il n'achète plus l'Équipe, il se fout des résultats de l'OM, du Milan et de la Fiorentina.

Un matin à l’aube, une gentille grue le recueille, le pousse sous la douche et lui prête son pucier pour une heure le temps qu’il se remette.

Les fiançailles de Roux-Franquet et de Mario Combaluzier s'achèvent par la même occasion. Franquet n'a pas supporté que son binôme fasse capoter la proposition d'Europe n°1, laissant le champs libre à un trio qui allait réussir, les Inconnus. D'ailleurs Franquet aime bien les Dee Dee's et les Silver mais davantage Oscar Peterson et Bennie Goodman. Il se lance dans "Pa'Gauloise", un projet de roman en relation avec une artiste africaine défendue par Richard Berry. Il empruntera plus tard l'idée des Baskets pour son "Cochon Rose", un roman qu'il fait illustrer par le grand clown Perre Étaix et sponsoriser par Rank Xerox, ce qui lui vaudra un prix.

Je m'en rends compte avec le recul, ma théorie des ombilics fonctionne. Alors que je quitte la misère des apéros maussades et des projets qui n'aboutissent pas, j’embarque dans un TGV avec l’intention de voter à Besançon et d’empêcher la droite de Chirac de l'emporter sur ce qui est encore (un peu) la gauche de Mitterrand.

Lors de mon séjour du côté de la fac, je me rapproche de Christian Lavenne, un brillant représentant du Français langue étrangère dans le monde. Il a apprécié la manière dont j'ai organisé des ateliers autour de l'Émirat et mon intervention sur l'écriture créative l'été précédent ; aussi me demande-t-il de penser à un "module" de 20 heures sur une quinzaine, quelque chose ayant à voir avec l'écriture de fictions. Je lui présente un projet : "Écrits-vains", un atelier de fabrication de nouvelles absurdes.

Je reçois une proposition de vacation de la fac. Ce sera le début d'une décennie au CLA d'été, la chance de m'assurer des rentrées complémentaires et de renouer avec ma Boucle tant aimée.

À peine rentée à Paris, alors que j'habite chez Marc Weitzmann à la Goutte d'Or - où je manque me faire tabasser un soir de neuvaine titubante, Ivinho di Agogo, mon ami marseillais des MJ, m'appelle au secours pour sortir de l’ornière un dessinateur sponsorisé par le département. Perdu dans son projet d'une hidtoire de la Drôme, ce novice est pressé par les délais et la MJ d'Ivinho ne peut pas se permettre un échec.

Un contrat m'arrive. C'est bien payé et j'en ai marre de Paname. Ombilic de l'amitié, Ombilic de Marseille, Ombilic de la bd, Ombilic du Maghrbeb (le dessinateur s'appelle Ben Markhlouf), les voies du Grand Quconque sont impénétrables, vous l’allez voir.

(A Suivre)

Mi juin 1988 – Le soldat Morisi profite d'un double contrat à l'université de Franche Comté et à la MJC de Loriol-sur-Drôme pour s'éloigner de la capitale. Les retrouvailles avec ses parents Jean et Janine, le stage prof d'été au Centre de linguistique appliquée de Besançon et la quinzaine passée passée chez Ivinho di Agogo et sa belle Hélène ; les grandes rencontres avec Samir Ben Makhlouf et un couple de plasticiens décorateurs polonais, Grazyna et Zbechek Golec... - De là, le weekend aux Saintes-Maries-de-la-Mer où la destinée attendait Mario de pied ferme...

Partir, c'est mourir un peu, dit-on, dans le cas du Morisi que j'étais fin 1988, c'était plus tôt se sortir d'affaire, prendre du recul, échapper à un alcoolisme en train de devenir compulsif et qui sait à la sale maladie qui courait…

C'est ce que je me dis en trimbalant mon sac et en descendant à la station de métro Garde de Lyon. J'ai tout juste assez de liquide pour prendre le Lyria Paris-Lausanne jusqu'à Dole.

Les paysages bassinants autour de Sens et de l'Auxerrois défilent, Dijon-Ville puis l'omnibus par Genlis et Auxonne, arrivée à Dole où je prends un taxi.

Sampans, ma mère les yeux mouillés qui se jette à mon cou, Papa qui lisse sa moustache et me donne l'accolade, j'ai grossi non ? Il serait temps que je me remette au sport.

C'est lors de cette quinzaine de retour aux sources que je me rends compte que j'étais un beau salaud. Ma mère ne me le dit pas mais il ne se passe pas un matin, un déjeuner, une soirée où elle ne se ronge pas les sangs sans nouvelle de son fils. Quant à mon père, il la tarabuste, elle a été trop tolérante avec lui, il n'en a toujours fait qu'à sa tête, et voilà, comme pour le ballon, il a des grillons dans la cervelle, écrivain, c'est bien beau mais il va faire quoi maintenant.

Il y a l'ombilic du ballon et l'Euro 88 en Allemagne à la télé. La France est éliminée pas l'Italie qui contraint l'Allemagne au match nul 1 à 1, bat l'Espagne 1 à 0 et écarte le Danemark 2 à 0. Hélas pour les Morisi de Sampans, une des dernières sélection d'Union soviétique de l'histoire élimine la Squadra lelendemain de la saint Jean et met fin à leurs espoirs.

Le séjour à Sampans m'est salutaire. Je dors dans la petite chambre où j'ai triomphé des oreillons et achevé le premier jet de l'Emirat. Le matin ça me fait du bien de voir Maman s'affairer en cuisine au lieu de saluer Ammad et Zina. Je finis mon café et je vais voir Papa qui s'affaire dans son garage et façonne toutes sortes de petits meubles sur son tour à bois, quand il ne chevauche pas son motoculteur. Je poursuis alors jusqu'au fond du pré et je fais le tour de Sampans par la gauche, en rase campagne.

L'élimination de l'équipe d'Italie précipite mon départ à Besançon où va commencer le stage d'été du CLA. Découpés en quatre quinzaines, ces stages de post formation pour un petit millier de profs de français venus de 80 pays et de cinq continents, leur proposent une soixantaine de modules allant de la phonétique à la découverte de milieu en passant par la grammaire, l'utilisation des NTIC, une réflexion autour des stratégies pédagogiques ou la chanson française. Le tout dans une ambiance fraternele, festive et romantique avec des modules nocturnes et semi-nocturnes.

Le grand moment de ces stages, c'est lorsque les 300 à 400 stagiaires kazakhs, algériens, malawites, australiens, vénézuéliens, israéliens, russes ou norvégiens se rassemblent dans la grande salle du Kursaal pour assister à ce que Morisi et les anciens appellent les Comices pédagogiques. Moment où la trentaine de profs et de chargés de cours ont trois minutes pour présenter leur cours et remplir leur module, car en-dessous de trois stagiaires, ces modules sont annulés, une tuile pour pas mal d'intervenants non titulaires.

À ce propos il y a embrouille à basse intensité. Christian Lavenne, le chef d'orchestre de ces étés universels, le Petit Père des Peuples, comme le surnomment ses bons amis, tient à ce qu'une proportion de profs hors-CLA renforce l’équipe des profs à l'année, de brillants missionnaires du FLE et des méthodes estampillées ´maison’ dans le monde. D'où la présence de profs chanteurs, vidéastes, cinéastes, théâtreux, chorégraphes, ingénieurs et écrivains. Lorsque la proportion de ces derniers, de sacrés numéros, enflera au détour des années 90, imprimant aux stages bisontins un caractère enthousiaste et fiévreux, allant jusqu'à pallier le vide culturel estival dans la Boucle, les titulaires se plaindront des débordements hors-stage, des fiestas à Naisey-le- Granges, la ferme de Christian où la didactique du FLE prenait des airs de Woodstock et de Monterey-Poo afrolatine.

C'est mon premier stage en temps que prof. J'ai la chance de séduire neuf stagiaires pour la plupart européens et bon manieurs de la langue. Mon module – baptisé "Écrits-Vains" par Christian, ce qui me plaît à demi – consiste à se créer des avatars, à en travailler la fiche, à les faire se rencontrer dans une série de lieux prévus à l'avance et d'en tirer une fil rouge qui devient un script. Un paraplégique qui rencontre un prédateur au fond d'un cul-de-sac, cela n'ouvre pas les mêmes horizons qu'un paraplégique accompagné de sa famille croisant le monstre dans une galerie marchande la veille de Noël.

La première histoire est incongrue. Mes stagiaires l'appellent "Le Bébé Clochard". Histoire d'un gosse abandonné surdoué qui devient millionnaire et veut retrouver ses parents. Obsédé par sa quête, il menace l'équilibre financier de la planète en rachetant à bas prix toutes sortes de livret A, d'actions et d'obligations pour se venger des gens au pouvoir. Absurde mais amusant, les stagiaires ont parlé et écrit français pendant deux semaines, on arrose ça à Naisey comme il se doit.

Nous reviendrons sur le

CLA, ombilic des langues et de l'amitié, il jouera un rôle prépondérant pour la suite.

En attendant, Morisi salue la compagnie et prend le train pour Lyon, change à la Part Dieu et se retrouve à Valence où l'attend Yves L., dit Ivinho di Agogo, le directeur de la MJC de Loriol-sur-Drôme Un coup de voiture dans la vallée du Rhône et nous voilà sur place.

Le Studio MJ de Loriol est niché dans un théâtre de verdure, le long de la rue qui traverse le boug. Yves me présente Samir, son projectionniste, l'auteur de ‘La Drôme et moi et moi ´ , une bd bien avancée mais qu'il ne sait pas comment conclure.

Nous quittons la MJ pour retrouver Hélène qui donnera naissance à une petite Thaïs quelques mois plus tard.

Les retrouvailles sont joyeuses d'autant que mes bons amis me présentent à un couple de plasticiens décorateurs polonais qui signent leurs œuvres Golec & Golec. Ils sont beaux, ils ont du charme, la joie tenaillée au cœur, une fille qui s'appelle Dominika et un garçon de 4 ans, Patrick… Comme ils participent à l'album illustré La Drôme et moi, nous nous mettons au travail le lendemain.

Italie et Pologne se marient bien, n'est-ce pas Wojtila, dit Jean-Paul II et Zbignew Boniek, le compère polonais de Platini à la Juventus.

La nuit qui suit, après une journée laborieuse, Mario et Zibi fint connaissance en vidant des bières et de la vodka.

L'histoire de Zibi est touchante. Il a franchi le rideau de fer à la fin de la guerre froide et s'est réfugié à Paris où il a rencontré les grands de l'art contemporain des années 80. Seule avec leur fille nouveau née, Grazyna a rejoint son mari en France. Puis ils émigrent au sud, où leur talent de décorateurs, de spécialistes des murales et d'experts en trompe-l'œil finira par les conduire au Mouans-Sartoux puis à Théoule-sur-Mer où les riches amateurs d'art ne manquent pas. C'est là qu'ils ont à ce jour un atelier et leur demeure, un endroit qui vaut le coup d'œil.

Bref, le Morisi de l'été 88 prend le jeune Samir sous son aile, lui donne des leçons de découpage et de story-boarding et - avec l'aide de Zibi côté graphique - l’aide à sortir de l'ornière, ce qui ravit levdirecteur de la Culture du 28. "La Drôme et moi et moi" filera à l'impression à temps. Pour une fois, l'argent public n'aura pas été gaspillé.

Tout se joue au moment où je vais rentrer à Paris où sont restés mes affaires, le manuscrit de 'Rue Véron' , des papiers d’identité et pas mal d’habits.

Je suis en effet parti depuis un mois et je dois penser à la suite, peut-être redevenir correcteur, profiter de ma notoriété relative pour rewriter pour Carrere ou pour d'autres. Continuer de faire partie d'un comité de lecture à 300 francs le compte-rendu...

Yves – son crâne nu et bronzés, ses cheveux frisés de chaque côté d'un visage de pâtre grec – s'y oppose : J'ai assez bossé comme ça ; il m'emmène aux Saintes-Marie-de-la Mer où se trouve Hélène, qui s'occupe des jumelles de Catherine Aldington, la fille de l'immense auteur anglais du même nom. Ils sont d'ailleurs attendus pour une fête à laquelle participeront leurs amies, des filles de leur âge formidables et libérées...

(A Suivre)



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