Article Index
LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (VII)
Chro 01
VII-02
Chro 03
Chro 04
Chrri 05
Chro 06
All Pages

Vous trouverez ci-dessous les Chroniques sexagénaires parues au jour le jour sur la page FB de l'écrivain Mario Morisi. de l'automne 87 au début de l'année 95. Le reste est en lecture libre depuis la Chronique 001... En six livraisons...

Novembre 1987 – La rue Véron, la nouvelle poésie, la nouvelle nouvelle, le Music Hall Box et les Silver d'Argent...

Le Morisi qui écrit ces lignes se demande si le Morisi d'alors avait bien fait d'abandonner le cassetin de "l'Événement du Jeudi" et le monde de la correction-révision pour courir le contrat de rewriting pour Carrere et les plans sur la comète. D’autant que ses fonctions de veilleur de nuit au pair n'étaient pas de tout repos avec des clients avinés qui sonnaient en pleine nuit et qu'il fallait hisser dans leurs chambres puis dans leur lit.

L'avantage, c'était le gain de temps et d'argent dans les transports. Étant sur place, le co-auteur des Baskets - qui prenait son petit-déjeuner avec Ammad et Zina - tombe un matin sur un journaliste d’Inter qui interviewe l'assassin de De Broglie à peine sorti de zonzon, bosse avec Franquet, puis se met en cuisine quand il y a pasta. avant d’aller voir Blank, le Tapie du Punk qui imprime son fanzine"Tepaz" à cent mètres de là tout en répétant avec ses Invendables, costarring Phil Giroud de Besac.

 

Deux ans plus tôt, de l'autre côté de la rue Lepic, il y avait eu Le Bouillon de Culture, un restau associatif où se rencontrait la bohème des bas de Montmartre. Chez Ammad allait meubler ke vide avec les anciens de Fréquence Montmartre, les artistes de la rue (lancer un caillou, disent les Irlandais, et il tombera sur la tête d'un poète) ; et bien sûr la bande des Vindieux réunis autour de Schlingo, Sa Majesté des animaux rigolos et idiots.

Tout partit d'un apéro une fin d'après-midi de bruine, ce genre de soirée où les neurasthéniques se jettent des toits et les bipolaires tirent dans le tas.

Nous sommes là à la lumière jaunasse du plafonnier de chez Ammad, six autour d'une table maculée de traces de verres à pied, quand Charlie y va de son plaidoyer pour la bêtise contre la connerie.

À table, il y doit y avoir Tronchet, Bottom, Franquet, peut-être Yoko dit Dirty Henry, mais également Jean-Marc, le patron du Music-Hall Box qui se trouve trois cents mètres plus loin au croisement de la rue Audran

Un autre soir l’anode Schlingo et la cathode Morisi catalysées par sfransuet et Rosse se touchent et flash ! : puisqu'on s'emmerde à cent sous de l'heure et si on écrivait les poèmes les plus idiots du monde ! des quatrains ! sur des bouts de papiers ou des sous-bocks !

Morisi est toujours armé, il sort un Clairefontaine, défait deux ou trois pages doubles, on les coupe en huit, Ammad fournit les ciseaux, distribution de Bic et de Pontarlier et c’est parti.

La bande des suatre est studieuse. Charlie finit le premier, Il se lève et nous fait la lecture !

Morisi n'est pas en reste, Tronchet et Bottom ne sint pas là, Rosse titube. Franquet regimbe, Jean Marc n'ose pas.

À ceux qui douterait de l’imbécilité creative des "nouveaux poètes", je recommande le visionnage des textes de Charlie sur Youtube. De la pata-poésie, de l'absurde, du Slip onirique, de l'espaloufiant (à partir d'espaloufi, éberlué, hébété en marseillais).

Par exemple "Je suis désuet, ma femme est désuète, mes enfants sont désuets, ma voiture est désuète : Oooooo : désuètude ! "

Il y eut pire, c'est une pile d'une cinquantaine de nouveaux poèmes qui s’entassent sur la table à la plus grande joie des clients d'Ammad pliés en deux de… consternation ! Il faut que le monde sache ! il faut en faire profiter l'humanité souffrante !

Jean-Marc a l'idée qui va bien : Et si on se faisait une soirée Nouvelle Poésie chez lui pour tester la chose live ? Avec fond sonore, sur scène, au micro…

Les premières soirées "nouvelle poésie" font fureur. Des clients branchés des Halles ou du Marais ont entendu parler de ce mouvement stupéfiant. Bon, ils sont un peu surpris quand ils voient une douzaine de poètes malodorants se bousculer sur la toute petite scène du Musîc-Box et tirer des bouts de papiers au hasard.

Une tendance est lancée, les fanzines en parlent, le bruit court que Canal et la Cinquième sont dans le coup.

Schlingo, Morisi et les autres se lassent vite. Le bourge branché pue le parfum de marsue et la poudre. Histoire de moucher l’engeance, la bande invente la "nouvelle nouvelle' qui consiste à raconter les histoires de Q. les plus inaudibles qui se pussent. C'est tellement réussi que les futurs Silver se cramponnent l’un à l’autre pour lire ces porno nouvelles jusqu’au bout. Jean Marc fait la gueule, certains clients se barrent en courant et veulent porter plainte...

C'est une autre de ces soirées lugubre chez Ammad, sous une pluie battante, que Morisi paie la sienne et tient à ses compères ce langage :

"On est là à se faire ch... pour que dalle alors que – regardez bien – on a un dessinateur chanteur batteur de génie, un guitariste de première, un bassiste chanteur, un autre bassiste, un saxo et si on veut un accordéoniste et un autre batteur. Plus deux écrivains, et une bande de copines choristes. Cerise sur le gâteau : un patron de bar musical avec scène, sono et instruments de variés ! Et si on formait un groupe, un groupe de rock idiot ?

Charlie est pour, Bottom et les Dee Dee's aussi, Dirty Henry, les choristes, un gratteux hidalgo aussi. Le fan Club, Grosagro en tête valide.

Ammad n'en croit pas ses yeux, je viens de dévaster son fond de caisse, les futurs Silver émigrent au Music-Hall Box.

L'épisode durera trois mois, le temps de composer des rocks idiots, des balades animalières, des country foireux, un hymne pour la nouvelle droite ; des romances décalées et une smâla de cantilènes animalières signées Schlingo !

Morisi se rappelle le premier titre, inspiré d'un cri de guerre de Charlie "J'ai peur des souris, hi hi !". On est un dimanche soir dans l'appartement de Troncher après Barbès. On n'a plus un rond. Obligés de sniffer du parmesan (juré !) et de finir le vinaigre des cornichons (craché!) avant de prier à genoux sur la table le Grand Rastapapougna (pour qu'il nous rende riches et célèbres)…

C'est là que Morisi prend un stylo et un crayon. "Quand je vais au stade (Mario).... Quand je suis malade (Bottom), j'ai peur des souris-hi-hi (Charlie) . Quand je vois Charles Laughton (Charlie), quand je vois un fantôme (Tronchet)... j'ai peur des souris hi-hi (tout le monde). Quelques jours plus tard, l'ineffable Stéphane Rosse, coauteur de "N comme Cornichon' et futur co-vedette de "Grodada" avec Choron, Charlie et Vuillemin, rejoint la bande, c'est lui qui fera le fils de Buster Keaton et du Mime Marceau pendant les concerts !

Je me joins au Morisi 87 pour avouer que c'est un des moments les plus joyeux de ma vie, l'impression d'avoir traversé le même processus créatif que les Beatles à Abbey Road.

Dès le lendemain, six titres sont sortis des limbes, une véritable chaîne de montage : une mélodie grattée sur le capot d'une voiture, la section rythmique qui la met en place, Schlingo, Mario, Bottom qui mettent des sottises dans les temps, enfin les choristes, une escadre d’éleveuses de canards au beau minois, qui tapent le Waodouwap et le Oooooouuuu..,.

C'est à ne pas y croire mais les fièvres alcoolisées du Music-Hall accoucheront en un semestre des titres du premier cd autoproduit "Simplicitude" un tabac pour une si petite production.

Inside :

J'ai peur des souris, Recompte (rock à la Dee Dee's sur le tarot), Matin d'avril (Slow amoureux et satirique), L'amour l'amitié (marche virile et militaire), Baisse un peu la radio (Dee Dee's rock sur la vie de couple), Le Monstre du Loch Ness (Chanson d'horreur animalière), Marchons dans la nature (Hymne écologique), Décadence d'équidé (introspection animalière), le cabanon (hymne au pastis qui tue en voiture), Si j'étais le roi (dédié au Schmoll), Joe Pédasque le Canard (chanson animalière peu correcte), Avec mes pieds (monde de Charlie), Ah les tantes (Rock social et infirmier) - Petite Lise (viens dans la remise... ) et Oreilles de Veau (braillade chorale et zoologique).

Sans oublier une chanson censurée de Tronchet, "Le P'tit Grégory". "Un petit peu de bleu au fond d'un étang... Pourquoi vilain fais tu pleurer ta maman... Fallait nous le dire si tu voulais pas aller en colonie..."

Un doute ? Alors faites https://www.dailymotion.com/video/xdngab

Puis "Lavez les Saucisses" publié par Saravah et Pierre Barrouh, si si, le Monsieur Chanson française qui a fait connaître Areski, Brigitte Fontaine et Jacquot Higelin. Me croyez pas ? ´Du boulot’ est même signé Morisi...

https://open.spotify.com/album/1YIkeMk7dUZDW2SRrnpNdF

Salutations animalières et à demain..

(A suivre ).

Fin 1987- Début 1988 – La résistible décadence de l'agitateur polygraphe des Abbesses, le déclin et la presque débine qui suit – ´Or, encens et mezcal ´ au Martial et à la Cloche d'or et toutes sortes de cercles vicieux. Par bonheur, l'ombilic des Langues et de la Boucle à Besançon...

Jouer le veilleur de nuit dans un bar-hôtel à Montmartre n'est pas de tout repos. Morisi, qui ne travaille plus à l'EDJ, qui ne reçoit aucune proposition type Amanda des éditions Carrere, tire le diable par la queue et puise dans ses droits d'auteur. Il est nourri par Ammad et Zina (pas le weekend), il occupe une chambre de 9 mètres carrés avec douche sur le palier, dispose d’une petite télé, d'une petite table et d'un tout petit lit.

Ca ne désemplit pas chez lui pour cause de coupe du monde de rugby aux antipodes (1987), de feuilletons allemands regardés en sirotant des bières, éventuellement de potauds incapables de rentrer chez eux pour cause de fièvres de Bercy.

Il y a l'enthousiasme Silver, les concerts à l'autre bout de la ville, les vindieux arrivés de Besac pour voir les copains : Michel du Cyrano, Pascal Gomez, monteur à France 3, Dom Genot, le fournisseur officiel de Pontarler, mais tout cela ne résout pas le problème : le Morisi 88 a grossi, il attrape sa première crise de goutte, son beau teint méridional tourne au bistre et même à l’hépatique.

Côté galipettes, on donne dans l'épisodique et le sans coeur ni façon. Entre sex-toy pour fille désabusée et athlète de la nuit sur le retour.

Heureusement qu'il y a Charlie que j’ai la chance d'avoir pour ami. Il m'emmène voir Gourio, le papa des "Brêves de Comptoir", il me présente à Choron et aux cadors bêtes et méchants.

Un soir de "rampage de pubs" autour de la Butte, je dors rue Müller, découvrant que son sommier est soutenu par une incroyable collection de bd et d'illustrés.

Nous allons souvent au Cockney boulevard Pigalle et au Martial, une boite que fréquente le tout-Paris du rock.

Les Dee Dee's se sont reformés avec Blanco pour jouer des covers subtiles des Stones, des Beatles et peut-être mème des Animals.

Un soir je suis fier d'eux, Carole Laure, Bernie Beauvoisin de Trust et Renaud investissent la scène et font les chœurs de "Lazing in a Sunny Afternoon" des Kinks.

Un nuit dans un studio de répète, je suis là quand Bertignac de Téléphone les invite à taper le boeuf... avec B.B. King !

Charlie est un génie de l'humour absurde mais surtout un homme d'une grande finesse et d'une toute aussi grande générosité. Nous sommes à peu près les seuls de la bande à pouvoir nous enfiler plus de deux Martial (crème de café, téquila et mezcal) sans tomber raides dans le coma. Nous nous installons au bar et nous parlons. Pas question de faire d’enfants, autant accoucher d’un tas de conneries…

C'est à cette époque là que Charlie devient bisontin d'honneur et qu'il passe du temps au Groony's, le pub rock de Rivotte repris par Lemmy, le bassiste des Fox. Un dessin mural témoignait de ses passages au P'tit Vat à côté d'une peinture Tintino-coloniale des frères Neidhart... avant qu’un crétin ne détruise tout ça pour faire comme il faut.

Un soir que je viens de boire un coup avec Bohringer à la Cloche d'Or, le papa de Josette de rechange subodore que je ne vais pas fort et me suit en direction de la place Pigalle. Ce qui est rare, je ne marche pas droit et je sens monter en moi ´de la haine ´. Arrivé dans une rue pleine de bars américains, je sens une grosse pogne s'abattre sur mon épaule. C'est Charlie qui plonge ses yeux tristes dans les miens et qui me ramène à la raison et à la Cloche.

Jour après jour, même si l'on se marre lorsque Charlie déclenche de fausses bagarres avec onomatopées au milieu des snobs de la Cloche d'Or (Charlie a baptisé le chef de rang Onc'Donald)… Ou ce soir où Petit Miche nous fait croire qu'il est saoul et que nous le montons à dos d'homme jusque chez Ammad, le salaud ! - Morisi se laisse glisser, même s’il griffonne des notes pour "Curriculum Mortis" ou pour "Rue Véron", car c’est évident, ces âneries ne le mèneront à rien. Il lui arrive même d'avoir des gueules de bois dangereuses, de se réveiller de ses cuites à l'heure de l'apéro, du soir.

Il se maudit quand il passe ses soirées à jouer aux fléchettes sous le regard écœuré de la Vierge en plâtre qui fait face aux toilettes chez Ammad, il se maudit, il pense à ses parents qui sont sans nouvelles à Sampans, il a envie de péter la gueule aux bourgeois, il n'aime rien, il n'achète plus l'Équipe, il se fout des résultats de l'OM, du Milan et de la Fiorentina.

Un matin à l’aube, une gentille grue le recueille, le pousse sous la douche et lui prête son pucier pour une heure le temps qu’il se remette.

Les fiançailles de Roux-Franquet et de Mario Combaluzier s'achèvent par la même occasion. Franquet n'a pas supporté que son binôme fasse capoter la proposition d'Europe n°1, laissant le champs libre à un trio qui allait réussir, les Inconnus. D'ailleurs Franquet aime bien les Dee Dee's et les Silver mais davantage Oscar Peterson et Bennie Goodman. Il se lance dans "Pa'Gauloise", un projet de roman en relation avec une artiste africaine défendue par Richard Berry. Il empruntera plus tard l'idée des Baskets pour son "Cochon Rose", un roman qu'il fait illustrer par le grand clown Perre Étaix et sponsoriser par Rank Xerox, ce qui lui vaudra un prix.

Je m'en rends compte avec le recul, ma théorie des ombilics fonctionne. Alors que je quitte la misère des apéros maussades et des projets qui n'aboutissent pas, j’embarque dans un TGV avec l’intention de voter à Besançon et d’empêcher la droite de Chirac de l'emporter sur ce qui est encore (un peu) la gauche de Mitterrand.

Lors de mon séjour du côté de la fac, je me rapproche de Christian Lavenne, un brillant représentant du Français langue étrangère dans le monde. Il a apprécié la manière dont j'ai organisé des ateliers autour de l'Émirat et mon intervention sur l'écriture créative l'été précédent ; aussi me demande-t-il de penser à un "module" de 20 heures sur une quinzaine, quelque chose ayant à voir avec l'écriture de fictions. Je lui présente un projet : "Écrits-vains", un atelier de fabrication de nouvelles absurdes.

Je reçois une proposition de vacation de la fac. Ce sera le début d'une décennie au CLA d'été, la chance de m'assurer des rentrées complémentaires et de renouer avec ma Boucle tant aimée.

À peine rentée à Paris, alors que j'habite chez Marc Weitzmann à la Goutte d'Or - où je manque me faire tabasser un soir de neuvaine titubante, Ivinho di Agogo, mon ami marseillais des MJ, m'appelle au secours pour sortir de l’ornière un dessinateur sponsorisé par le département. Perdu dans son projet d'une hidtoire de la Drôme, ce novice est pressé par les délais et la MJ d'Ivinho ne peut pas se permettre un échec.

Un contrat m'arrive. C'est bien payé et j'en ai marre de Paname. Ombilic de l'amitié, Ombilic de Marseille, Ombilic de la bd, Ombilic du Maghrbeb (le dessinateur s'appelle Ben Markhlouf), les voies du Grand Quconque sont impénétrables, vous l’allez voir.

(A Suivre)

Mi juin 1988 – Le soldat Morisi profite d'un double contrat à l'université de Franche Comté et à la MJC de Loriol-sur-Drôme pour s'éloigner de la capitale. Les retrouvailles avec ses parents Jean et Janine, le stage prof d'été au Centre de linguistique appliquée de Besançon et la quinzaine passée passée chez Ivinho di Agogo et sa belle Hélène ; les grandes rencontres avec Samir Ben Makhlouf et un couple de plasticiens décorateurs polonais, Grazyna et Zbechek Golec... - De là, le weekend aux Saintes-Maries-de-la-Mer où la destinée attendait Mario de pied ferme...

Partir, c'est mourir un peu, dit-on, dans le cas du Morisi que j'étais fin 1988, c'était plus tôt se sortir d'affaire, prendre du recul, échapper à un alcoolisme en train de devenir compulsif et qui sait à la sale maladie qui courait…

C'est ce que je me dis en trimbalant mon sac et en descendant à la station de métro Garde de Lyon. J'ai tout juste assez de liquide pour prendre le Lyria Paris-Lausanne jusqu'à Dole.

Les paysages bassinants autour de Sens et de l'Auxerrois défilent, Dijon-Ville puis l'omnibus par Genlis et Auxonne, arrivée à Dole où je prends un taxi.

Sampans, ma mère les yeux mouillés qui se jette à mon cou, Papa qui lisse sa moustache et me donne l'accolade, j'ai grossi non ? Il serait temps que je me remette au sport.

C'est lors de cette quinzaine de retour aux sources que je me rends compte que j'étais un beau salaud. Ma mère ne me le dit pas mais il ne se passe pas un matin, un déjeuner, une soirée où elle ne se ronge pas les sangs sans nouvelle de son fils. Quant à mon père, il la tarabuste, elle a été trop tolérante avec lui, il n'en a toujours fait qu'à sa tête, et voilà, comme pour le ballon, il a des grillons dans la cervelle, écrivain, c'est bien beau mais il va faire quoi maintenant.

Il y a l'ombilic du ballon et l'Euro 88 en Allemagne à la télé. La France est éliminée pas l'Italie qui contraint l'Allemagne au match nul 1 à 1, bat l'Espagne 1 à 0 et écarte le Danemark 2 à 0. Hélas pour les Morisi de Sampans, une des dernières sélection d'Union soviétique de l'histoire élimine la Squadra lelendemain de la saint Jean et met fin à leurs espoirs.

Le séjour à Sampans m'est salutaire. Je dors dans la petite chambre où j'ai triomphé des oreillons et achevé le premier jet de l'Emirat. Le matin ça me fait du bien de voir Maman s'affairer en cuisine au lieu de saluer Ammad et Zina. Je finis mon café et je vais voir Papa qui s'affaire dans son garage et façonne toutes sortes de petits meubles sur son tour à bois, quand il ne chevauche pas son motoculteur. Je poursuis alors jusqu'au fond du pré et je fais le tour de Sampans par la gauche, en rase campagne.

L'élimination de l'équipe d'Italie précipite mon départ à Besançon où va commencer le stage d'été du CLA. Découpés en quatre quinzaines, ces stages de post formation pour un petit millier de profs de français venus de 80 pays et de cinq continents, leur proposent une soixantaine de modules allant de la phonétique à la découverte de milieu en passant par la grammaire, l'utilisation des NTIC, une réflexion autour des stratégies pédagogiques ou la chanson française. Le tout dans une ambiance fraternele, festive et romantique avec des modules nocturnes et semi-nocturnes.

Le grand moment de ces stages, c'est lorsque les 300 à 400 stagiaires kazakhs, algériens, malawites, australiens, vénézuéliens, israéliens, russes ou norvégiens se rassemblent dans la grande salle du Kursaal pour assister à ce que Morisi et les anciens appellent les Comices pédagogiques. Moment où la trentaine de profs et de chargés de cours ont trois minutes pour présenter leur cours et remplir leur module, car en-dessous de trois stagiaires, ces modules sont annulés, une tuile pour pas mal d'intervenants non titulaires.

À ce propos il y a embrouille à basse intensité. Christian Lavenne, le chef d'orchestre de ces étés universels, le Petit Père des Peuples, comme le surnomment ses bons amis, tient à ce qu'une proportion de profs hors-CLA renforce l’équipe des profs à l'année, de brillants missionnaires du FLE et des méthodes estampillées ´maison’ dans le monde. D'où la présence de profs chanteurs, vidéastes, cinéastes, théâtreux, chorégraphes, ingénieurs et écrivains. Lorsque la proportion de ces derniers, de sacrés numéros, enflera au détour des années 90, imprimant aux stages bisontins un caractère enthousiaste et fiévreux, allant jusqu'à pallier le vide culturel estival dans la Boucle, les titulaires se plaindront des débordements hors-stage, des fiestas à Naisey-le- Granges, la ferme de Christian où la didactique du FLE prenait des airs de Woodstock et de Monterey-Poo afrolatine.

C'est mon premier stage en temps que prof. J'ai la chance de séduire neuf stagiaires pour la plupart européens et bon manieurs de la langue. Mon module – baptisé "Écrits-Vains" par Christian, ce qui me plaît à demi – consiste à se créer des avatars, à en travailler la fiche, à les faire se rencontrer dans une série de lieux prévus à l'avance et d'en tirer une fil rouge qui devient un script. Un paraplégique qui rencontre un prédateur au fond d'un cul-de-sac, cela n'ouvre pas les mêmes horizons qu'un paraplégique accompagné de sa famille croisant le monstre dans une galerie marchande la veille de Noël.

La première histoire est incongrue. Mes stagiaires l'appellent "Le Bébé Clochard". Histoire d'un gosse abandonné surdoué qui devient millionnaire et veut retrouver ses parents. Obsédé par sa quête, il menace l'équilibre financier de la planète en rachetant à bas prix toutes sortes de livret A, d'actions et d'obligations pour se venger des gens au pouvoir. Absurde mais amusant, les stagiaires ont parlé et écrit français pendant deux semaines, on arrose ça à Naisey comme il se doit.

Nous reviendrons sur le

CLA, ombilic des langues et de l'amitié, il jouera un rôle prépondérant pour la suite.

En attendant, Morisi salue la compagnie et prend le train pour Lyon, change à la Part Dieu et se retrouve à Valence où l'attend Yves L., dit Ivinho di Agogo, le directeur de la MJC de Loriol-sur-Drôme Un coup de voiture dans la vallée du Rhône et nous voilà sur place.

Le Studio MJ de Loriol est niché dans un théâtre de verdure, le long de la rue qui traverse le boug. Yves me présente Samir, son projectionniste, l'auteur de ‘La Drôme et moi et moi ´ , une bd bien avancée mais qu'il ne sait pas comment conclure.

Nous quittons la MJ pour retrouver Hélène qui donnera naissance à une petite Thaïs quelques mois plus tard.

Les retrouvailles sont joyeuses d'autant que mes bons amis me présentent à un couple de plasticiens décorateurs polonais qui signent leurs œuvres Golec & Golec. Ils sont beaux, ils ont du charme, la joie tenaillée au cœur, une fille qui s'appelle Dominika et un garçon de 4 ans, Patrick… Comme ils participent à l'album illustré La Drôme et moi, nous nous mettons au travail le lendemain.

Italie et Pologne se marient bien, n'est-ce pas Wojtila, dit Jean-Paul II et Zbignew Boniek, le compère polonais de Platini à la Juventus.

La nuit qui suit, après une journée laborieuse, Mario et Zibi fint connaissance en vidant des bières et de la vodka.

L'histoire de Zibi est touchante. Il a franchi le rideau de fer à la fin de la guerre froide et s'est réfugié à Paris où il a rencontré les grands de l'art contemporain des années 80. Seule avec leur fille nouveau née, Grazyna a rejoint son mari en France. Puis ils émigrent au sud, où leur talent de décorateurs, de spécialistes des murales et d'experts en trompe-l'œil finira par les conduire au Mouans-Sartoux puis à Théoule-sur-Mer où les riches amateurs d'art ne manquent pas. C'est là qu'ils ont à ce jour un atelier et leur demeure, un endroit qui vaut le coup d'œil.

Bref, le Morisi de l'été 88 prend le jeune Samir sous son aile, lui donne des leçons de découpage et de story-boarding et - avec l'aide de Zibi côté graphique - l’aide à sortir de l'ornière, ce qui ravit levdirecteur de la Culture du 28. "La Drôme et moi et moi" filera à l'impression à temps. Pour une fois, l'argent public n'aura pas été gaspillé.

Tout se joue au moment où je vais rentrer à Paris où sont restés mes affaires, le manuscrit de 'Rue Véron' , des papiers d’identité et pas mal d’habits.

Je suis en effet parti depuis un mois et je dois penser à la suite, peut-être redevenir correcteur, profiter de ma notoriété relative pour rewriter pour Carrere ou pour d'autres. Continuer de faire partie d'un comité de lecture à 300 francs le compte-rendu...

Yves – son crâne nu et bronzés, ses cheveux frisés de chaque côté d'un visage de pâtre grec – s'y oppose : J'ai assez bossé comme ça ; il m'emmène aux Saintes-Marie-de-la Mer où se trouve Hélène, qui s'occupe des jumelles de Catherine Aldington, la fille de l'immense auteur anglais du même nom. Ils sont d'ailleurs attendus pour une fête à laquelle participeront leurs amies, des filles de leur âge formidables et libérées...

(A Suivre)


 

8 août 1988 – Lorsque l'ombilic de l'amitié, de Marseille et de la Botte conduit le Morisi déclinant de la rue Véron vers la lumière des Saintes-Maries où une étoile ignorée sur la carte du Ciel l'attend le cœur battant dans un nuage de moustiques....

Yves L, dit Ivihno chez les amoureux de percussion brésilienne et de bossa marseillais, conduit son ami Morisi vers le sud. Ses vacances ont commencé la veille, il ne pense plus qu'à retrouver son Hélène chez Catherine Aldington au Mas-Pellegrin, près des Saintes. Sa voiture file vers le sud et la conversation va bon train entre les deux amis au papa italien ; l'année passée à Rennes en formation de directeur de MJ, le stage de foot pour les gamins à Saint-Marcel-lès-Valence, le carnaval de rue qu'il va organiser à Loriol l'année prochaine.

Yves et Mario se remémorent ensuite la trêve des confiseurs qu'ils ont passée huit mois plus tôt à Budapest : leur logeur décédé, la semaine passées dans la famille d'un chauffeur de taxi, la rencontre inespérée d'une interprète locale qui les conduit dans un cabaret tsigane, un club de poètes francophones, une boite de nuit réservée aux soldats soviétiques et une disco olé-olé.

Il fait un temps superbe, Yves quitte la vallée du Rhône et oblique à l'ouest en direction d'Arles. L'autoradio y va de bon cœur javec des morceaux de Jobim, Toquinho, Celia Cruz et Gilberto Gil. Il est bien sûr question de l'OM qu'a racheté Tapie et qui va tout écraser sur son passage, Tapie est un requin sans scrupule mais il ira "droit au but" comme il l'a fait avec Bernard Hinault, Greg Lemond et Fignon : L'Équipe parle d'une révolution dans l'effectif, d'un âge d'or à venir.

Le paysage change à mesure qu'Yves file vers les Saintes : impression de désertification, d'horizon qui s'allonge, d'avancée dans un bayou (le mot fait revenir un morceau de Creedence dans la tête de Morisi).

C'est une vague de cris joyaux et de vivats qui accompagne Yves quand il coupe le moteur. Les jumelles de Catherine, la fille de Richard Aldington, l'auteur du best seller pacifiste "Death of A Hero" et d'une biographie scandaleuse de Lawrence d'Arabie, se précipitent dans les jupes d'Hélène qui saute au cou de l'homme de sa vie ; la calvitie dorée d'Ivinho en rosit, on nous conduit en direction d'une grande table peuplée de victuailles et de bouteilles.

Morisi reste en retrait. Il n'est plus trop fan de repas à plus de quatre ou cinq. Il salue, serre la main et embrasse tout ce qui se présente à lui. Jusqu'à ce qu'il arrive devant Elle S., blonde, joyeuse, lumineuse, les yeux d'un bleu limpide. Elle est accompagnée d'une amie, elles reviennent de Savoie, elles reprennent le travail bientôt.

Le Morisi qui écrit ses lignes est consterné et honteux quand il se rappelle du comportement de celui qu'il était en août 1988. Émoustillé par Elle S., il entreprend de faire le paon, il raconte des histoires, il est très drôle – ah ah ah – et Catherine, bon public, sanguine, les yeux d'un bleu encore plus anglais que son amie Elle S (elles ont psychologues toutes les deux) en profite pour l'encourager : on ne vit qu'une fois et le petit blanc d'Orvieto, sa boisson préférée avec le champagne, est excellent pour le moral.

L'après-midi est épatante, le Mas-Pellegrin, est une bastide d'une trentaine de mètres de long sur une quinzaine de large située à cinq cent mètres d'un club d'équitation qui se prête aux balades à cheval au milieu des vachettes et des taureaux, comme à la lecture au coin du feu car les étagères de Catherine croulent sous les œuvres de son père mais pas seulement. "Tu vas voir, fait YVes à Mario, Catha va te parler de Laurence Durrell et d'Henry Miller..."

Quand dix-sept heures sonne, après la sieste, une partie de la compagnie saute en voiture pour faire le plein de commissions aux Saintes. Morisi doit se l'avouer, Elle S, l''aimante, il ne voit qu'elle, elle exhale de la lumière, de la générosité, de la bonté, de la beauté. Il a peur que ça se voit trop, il fait le pitre, il se calembourbe, le vin rouge du Languedoc aidant et les petits jonts, il en fait des tonnes.

L'heure du souper arrive. On se met à table à l'intérieur. Tout est excellent, abondant, partagé.

Catherine facilite les travaux d'approche du Parisien de Besançon. Elle l'interroge sur ses livres, sur la vie à Montmartre, sur son séjur dans le pays de son père en Angleterre. Mario es très drôle quand il raconte Amanda Lear, Arletty, les Baskets, les Silver.

Mais d'un coup il comprend qu'il en fait trop, il se tait, il laisse parler Elle S et ses amies. Profitant du départ d'une d'entre elles, il se glisse à ses côtés, sent la chaleur et la bienveillance qu'elle dégage, voudrait le lui dire mais ce n'est pas le moment : il y a les autres, les règles du jeu à respecter chez Catha.

Elle S, se lève : elle se dirige vers les commodités de la conversation après avoir aidé à débarrasser. Après que les jumelles sont allées au lit, Yves et sa Belle Hélène se glissent dans la tente qu'on a dressée pour eux dans la cour ; ils ne se sont pas vus depuis un moment.

C'est là que l'auteur de l'Émirat et des Baskts tente sa chance, qu'il ose, qu'il en demande à S. s'ils peuvent fumer une dernière ensemble, il voudrait lui dire quelque chose..

La suite n'est pas crédible. La lumière venue du Mas se reflète dans ses yeux d'un bleu de pureté et de bonté parfaite : elle est élancée mais femme, son long cou est gracile. Un peu perdu, Morisi sort de son hébétude et désigne le ciel : et s'il y avait une étoile invisible, inconnue; à gauche au-dessus de la Grande Ourse - oui, là haut ! - et que cette étoile soit la leur ? S. est surprise. Elle cherche la non étoile et se tourne vers lui. Misère ! La ligne directe de son cœur à son cœur – une perfusion - bute sur un épais nuage de moustiques. Impossible de tenir.

S court à l'intérieur et lui dit à demain.

Il reste là comme une benêt/ il est raide foudroyé. Une fois de plus s'est couvert de ridicule.

(A Suivre)

Août 88 – Physiologie d'un coup de foudre ; de folie douce en folie douce : Mauriac en Cantal, Besançon, Naisey-les-Granges et la risible arrivée de Morisi gare Saint-Charles...

Morisi, devenu Mario l'espace d'une nuit passée à feuilleter les livres de Richard Aldington, ne parvient pas à contrôler le flux tourbillonnant de son émotion, son esprit part des mots anglais qu'il lit pour en revenir à Elle S., son visage extralumineux, sa classe, sa bonté, sa joie de vivre. Un début d'obsession, le cœur qui bat, les jambes qui flageolent, des papillons dans l'estomac et la peur, la hantise qu'elle disparaisse à jamais, puisqu'elle doit rentrer à Marseille puis se rendre chez des amis à Mauriac dans le Cantal.

En attendant, Mario repère "Death of A Hero", le chef d'œuvre d'Aldington, le meilleur livre sur la Grande Guerre selon Laurence Durrell qui passera souvent le voir en Provence où il s’est exilé après le scandale T.E. Lawrence, le colonel d'Arabie dont il a révélé l'homosexualité et la mythomanie.

Mario est vanné, ses yeux le piquent. Quand les premières lueurs de l'aube filtrent entre les persiennes, il a peur de s'endormir et de laisser filer la belle sans pouvoir la saluer. Il se lève, "balade" autour du Mas, entend les chevaux du manège voisin hennir, des rongeurs et toutes sortes d'oiseaux sauvages se carapater quand il approche.

La maison revit. Hélène a laissé Yves ronfler dans sa tente, elle prépare le petit-déjeuner pour les jumelles, Catherine la rejoint mal lunée ; tout cela se passe autour de Mario qui a dormi dans le canapé installé devant la cheminée. Il se tourne et se retourne, surveille la grande table, ne veut pas être surpris en chaussettes par Elle S. quand elle se joindra à la troupe somnolente.

Tout le monde est à table, les convives du matin ont le choix : beurre, confiture, miel, breakfast à l'anglaise avec bacon et œufs au plat. Elle s'est levée, elle s'étire, Mario en a des suées : dopamine, adrénaline, cytocine, romanticine...

L'heure est grave, la copine de S. sort leurs bagages sur le palier. Mario ne sait comment s'y prendre, il n'y a pas de Smartphone à l'époque, si Elle file dans le Cantal, elle ne reviendra chez elle que 15 jours plus tard, une éternité, Mario doit rentrer à Paris où sont restées ses affaires et ses papiers. Que faire ?

Grand flou de la reconstitution mémorielle : on est cinq dans la voiture qui conduit S. et son amie en gare d'Arles. Mario n'ose pas regarder celle qui lui a déchiré le cœur, il a peur d'être trop brusque, trop insistant, déplacé, ridicule.

Je ne sais plus comment mais il recueille le numéro de téléphone du couple d’amis d’Elle S. dans le Cantal. Elle le lui donne de bon cœur, s'il veut passer....

Ça paraît insensé, elle ne le connaît pas, ils ne se sont pas câlinés, ne se sont pas embrassés et elle l'invite chez ses amis. Qu'est-ce qu'on peut en déduire ?

Les détails sont engloutis dans le temps, le Morisi d'alors prend un train, saute dans un autocar et traverse les contreforts du Massif Central jusqu'à Mauriac, il ne sait pas où il va mais il y va bravement.

La suite est improbable, les amis de S., Geneviève et Michel, l'accueillent au pied du car. Pas de phase d'observation, on file manger de la charcuterie et une carpe au pied d'un gave. Le vin coule à flot, on rit beaucoup. M. se fait valoir. Pour une fois il est discret.

Arrive l'heure de rentrer. Mario est interloqué, il n'y a pas de chambre disponible, Geneviève salue, Michel fait de même. Ravie, S. le prend par la main et ils dorment ensemble.

Le secret de ce qui se passe entre M.M et S. ne sera jamais abordé ici. S. existe plus que jamais et elle compte ô combien, jamais ne sera personnage public car ce qui se passe à Vegas doit rester à Végas.

La suite défie toute logique. Porté par leur syntonie, M. entraîne S. à Besançon où ils logent dans l'appartement de Jean-Paul et Josette revenus de dix années d'enseignement en Algérie.

M. et S. s'y aiment fort, prennent le petit-déjeuner ensemble, parlent et rient beaucoup.

M. a une idée, il entraîne S. dans la cour du CLA et lui présente ses amis Christian, Alain, Nadine, Hamid, Évelyne, Jean, Pascal, Vincent...

La nouba du jeudi à Naisey est ouverte à tous. Ce sont une trentaine de nationalités qui sont représentées dans ces barbecues à la campagne. Christian, qui a enseigné à Tijuana au Mexique et à Lagos au Nigéria, a récolté toutes sortes de musiques du "Brigadier Sabari" de Zao au "Cavallo Viejo de la Savana" de Roberto Torres. Mario est presque aussi bon danseur qu'il a été footballeur : en espagnol : "Quand l'amour frappe de cette manière, on ne peut rien y faire..."

Puis cette valse viennoise entamée par la gauche, le visage de S. radieux, heureux ; elle conquise et la tête qui lui tourne : elle le lâche, vole en travers du parquet, il la rattrape en riant, elle a confiance, ils se pressent l'un contre l'autre : une histoire se joue et quelques destinées avec elle.

Les jours filent, insaisissables. S. n'a plus qu'une semaine avant de reprendre son travail de pédopsychologue pour l'Assistance publique de Marseille.

Ils passent une dernière nuit ensemble. Il l'accompagne à la gare et maintenant ?

Quand M. a fini de s'arsouiller dans la cour du CLA en feignant l'insouciance, et qu'il rentre seul chez Jean-Paul, il ne repère pas les boites de cachous qu'S a glissées sous l’oreiller. Il ne les ouvre que le lendemain matin. Des billets doux, des mots à en pleurer… Fuck the crows ! Ça ne peut s'achever comme un amour de vacances.

Morisi est dans le train, il en descend à Dijon, prend le TGV pour Marseille. Fini Paris, les Abbesses, Europe 1, Carrere, les Silver et Gay Franqui : l'ange blond aux yeux de bonté pure l'attend gare Saint-Charles. Il porte costume sombre, chemise blanche et cravate rayéee. Quand elle le voit arriver dans cette tenue, elle éclate de rire et se jette à son cou. Puis l'emmène manger des fruits de mer chez Dédé à la Madrague de Montredon. Ivre de bonheur et de blanc de Cassis, il dévale les marches qui conduisent à la mer et se baptise à l'eau salée : comme un retour aux sources, puisqu'il a fait ses premiers pas à quelques km de là, 36 ans plus tôt.

(A Suivre)

Automne 88 – L'amérissage de Morisi à Marseille, l'affection émouvante qu'S. lui manifeste, la découverte de son monde et le dépaysement qui s'en suit. L'impression d'être un homme entretenu et les premiers emplois au pair... Le village de Mazargues, la proximité de la mer, les Goudes, Callelongue, Port Pin, Port Miou et les ami(e)s de la Belle...

Le dicton italien l'affirme, il n'y a pas d'amour, seulement des preuves d'amour. Dans ce cas, S. aime M.. Elle le câline, elle le rassure, elle lui fait découvrir son monde ; sa passion pour la psychologie et la psychanalyse, son amour de l'écoute, son tempérament tout à la fois aimant et anxieux. Lui parle de son père, Pierre G., le doyen de l'Académie des Beaux Arts et des Lettres d'Aix Marseille, historien prestigieux du XIXe siècle. De sa mère Thérèse, ancienne prof de grec et de latin. De ses cinq frères et sœurs, dont un médecin et une prof d'histoire de l'art. Rentrée le soir d’une journée passé à soulager la peine de pauvres gosses maltraités d'une manière ou d'une autre, elle se rue Résidence D'Alembert (appelons-là comme ça) pour rejoindre son tout nouveau compagnon qui a dû s'ennuyer, qui ne sait pas encore où aller.

Beau compagnon en fait. Un Bohème italo-nomade qui a publié deux livres mais qui n'a ni papier d'identité (oublié rue Véron), ni carte de sécurité sociale, ni mutuelle, ni carte bancaire ni permis de conduire. Un garçon sympathique, talentueux, sensible mais complètement hors des clous. Un chien errant sans collier. Sacré S. ! La mouche blanche de la famille, la seule fille de la famille à ne pas s'être mariée, à ne pas avoir d'enfant, à avoir fait les 400 coups, à avoir habité une rue fameuse du Vieux Port.

Le Morisi devenu marseillais se sent vite mal. Lorsqu'on lui demande ce qu'il est venu faire à Mazargues, au sud-est de Marseille, il botte en touche. Il a été prof, il a travaillé dans la presse et l'édition...

Le soir est une joie quand S. rentre de son inter-secteur mais elle a besoin de souffler, de se changer, d'oublier ce qu'elle a entendue toute la journée. Lui est tout feu tout flamme, il a fait le ménage, il s'occupe du dîner, il la bombarde de ses impressions.

Finalement, M. a du mal avec la trop grande générosité de S. qui lui fait faire le tour des restaurants de la Vieille-Chapelle, de la Pointe Rouge, de la Madrague du Montredon, de Samena , des Goudes, plages et calanques qu'on croirait grecques ou turques. Puis elle l'emmène Chez Carbone, une trattoria vénitienne entre la place Estienne-d'Orves et le Vieux Port. Ils rient beaucoup, rentrent pompettes, font vraiment connaissance.

Il y a les ami(e)s de s. Catherine, la reine des Saintes qui a un domicile à deux pas de la Bonne Mère, pas loin de chez les parents et le frère d'Hélène, qui garde ses jumelles.

Arlette, dite Arletty (sic), qui habite près du Vieux Port.

Anne et son copain Jean-Claude, un biologiste chercheur.

Mais également une emmerdeuse et un emmerdeur, qui voient d'un mauvaise œil l'arrivée d'un passager aux semelles de vent dans le magasin de porcelaine de leurs petites habitudes.

Les jours passant, M. comprend qu'il doit trouver sa place sans chambouler le quotidien de S., qui n'a jamais vécu maritalement. Il prend soin d'occuper avec parcimonie le balcon qui donne sur la Gineste et le salon peuplé des œuvres du Papa grand historien, mais également d'une belle collection de livres d'art, de romans du monde et de cd de toutes les sortes. Vivaldi en tête.

Les amours les plus sincères buttent sur le terre-à-terre, les mégots et les vêtements qui traînent, la vaisselle qu'on ne fait pas au bon moment, les heures de coucher et de lever.

Jusque là tout roule, S. comprend la révolution dans la vie de son compagnon, les efforts qu'il fait pour l'aider et lui être agréable.

La générosité de S. est extrême. Elle remplit le frigo, achète du single malt whisky, du foie gras, du vin italien. Elle lui offre des habits (il en a besoin, les siens sont restés à Paris), le cinéma, le restau. M. en est gêné, il aime donner mais ia du mal à recevoir. Lorsqu'S. repère une machine à écrire dans les petites annonces, ils filent à Saint-Antoine, c'est le cadeau qui dit tout, M. est embarrassé, il tourne au gigolo, Miller avec June.

A huit heures un quart, quand Elle part travailler en voiture en face du Stade Vélodrome, M. marche jusqu'à la place de l'Obélisque, achète Le Provençal, L'Équipe et la Gazzetta dello Sport et s'installe à la Brasserie du Rond-Point.

Il a de la chance : il répond à une annonce et convainc le directeur d'une revue du patronat de lui donner sa chance ; ses premiers interviews de chefs d'entreprise sont appréciés.

Ces piges ne suffisent pas. M., qui a un pédigrée de correcteur-réviseur professionnel, obtient que les éditions Rivages, installées rue Fortia le long du Vieux-Port, et Actes Sud, lui confient du travail à la maison. Il révise ainsi Tony Hillerman, l'auteur de polars Navajos, les Actes de la Traduction à Arles, une nouvelle autour de l'échouage d'une baleine en Normandie et un thriller mettant en scène un ´doppelgeist ´ aux personnalités multiples qui lui plaisent bien.

S. est ravie, M. a trouvé à s'occuper. Quand il ne corrige pas, il écrit pour lui : ´Planète Rondo ´, une uchronie dystopique das la veine de "L'Émirat du tourbillon" et une nouvelle stigmatisant la mode des reality-shows, en l'occurrence le remake de vrais procès en direct avec verdict à quitte ou double. Quand il est las de rester enfermé, M. gagne l'église de Mazargues et sa placette ombragée par les rues latérales et s'installe à au Bar de l'Arrêt où il devient vite l'Écrivain. Quand ses premières piges lui arrivent sous forme de chèques, c'est S. qui les encaisse le temps qu'il ouvre un compte en banque sur place. Pour la remercier, il file place Castellane et lui achète un pull et un châle Benetton. Amoureuse perdue, elle se jette à son cou et ele écrase une larme.

Un peu moins quand il revoit l'emmerdeuse qui téléphone ou passe tous les soirs pour raconter ses peines de cœur à celle qu'elle prend pour un confesseur gratis depuis des années.

Encore moins quand il explique à l'emmerdeur, un ex, qu'il est ok pour faire réchauffer trois fois la sauce de la pasta mais qu'il ne s'appelle pas Conchita.

Un mois plus tard, tandis que le couple déjeune dans un restau à Cassis, M. tombe sur une annonce qu'il montre immédiatement à Elle S. : La Revue nationale des Caisses d'Épargne, dont le siège se trouve dans le quartier de la Préfecture à Marseille, cherche un journaliste en CDI, bonne culture générale et talent multicarte exigé. S. encourage M. à se jeter sur sa machine à écrire, sa candidature doit partir - au plus vite ! - lundi matin !

(À Suivre)

Février 1989 – La bonne étoile de Morisi le met en présence d'un monument de la Radio Télévision française qui le choisit parmi une vingtaine de candidats et fait de lui son collaborateur à la rédaction de la Revue de la Mutuelle des Caisses d'Épargne, un mensuel tiré à cinquante mille exemplaires. - Pendant ce temps-là, l'Olympique de Marseille de Bernard Tapie prend son envol et Mario découvre un hebdo Arts et Spectacles d'un type complètement nouveau....

Elle S. inspecte M : veste de costume sombre, chemise bleu clair (sans cravate !), pantalon de jeans, chaussures cirées. Elle lui donne un coup de brosse, remet ses mèches dans l'ordre...

M. prend le bus devant la Résidence – chic, petite piscine, un court de tennis grillagé, un parking, un portail qui coulisse sur un rail. Il monte, il serre son sac à bandoulière sur son ventre...

L'Obélisque, la boulevard Michelet, la Maison du Fada Corbusier sur la gauche, le Stade Vélo à droite. Descente à l'arrêt Castellane. Marche d'un kilomètre rue de Rome, ruelle à gauche, et rue Edmond Rostand. Escalier jusqu'au premier, cœur qui bat, employée du Service Communication de la Caisse d'Épargne des Bouches-du-Rhône qui ouvra la porte, je vous en prie,

Sandrine C. se présente, elle est la secrétaire de la Revue, elle m'apporte un café, le président de la Mutuelle et le conseiller de la rédaction s'entretiennent avec un candidat, ça ne sera pas long. Si nous sommes nombreux ? Pas mal, ça défile depuis le lundi.

Le Morisi d'alors est un battant mais il ne se fait pas d'illusions. Pour lui, la double licence ès Lettres, le passé d'animateur socio-culturel, les années passées à corriger-réviser à Paris, le rewriting et les expériences en tant que nègre, plus la participation à un comité de lecture national. - Contre lui, aucune expérience dans le journalisme, le reportage, l'investigation. Peu de compétences en photo et en audio-vidéo.

Le visage du sexagénaire qui me sert la main après Marius B., le président d de la Somacep (société mutuelle des caisses d'épargne), ne m'est pas inconnu, sa voix encore moins : - Punaise ! Je suis en face du légendaire Roland Dhordain ! un des pionniers et fondateurs de la Radio Télévision Française, l'ancien directeur de l'ORTF qui empêcha les CRS de massacrer les journalistes devant la maison de la Radio en 1968 ; gaulliste de la première heure et promoteur des racines régionales de notre radio télévision hexagonale !

Le président s'absente, il me laisse avec le grand monsieur. Le grand monsieur a une voix admirable, profonde, posée, rassurante. Il parcourst mon cv avec amusement, l’Angleterre, le Sahara ; puis avec intérêt : oui, le candidat de 38 ans a participé à l'aventure EDJ, il a révisé les textes de Kahn, de Du Roy, de Jérôme Garcin, de Chapuis et de Krop ; il parle et écrit l'anglais, l'italien, l'allemand, il a travaillé dans l'éducation populaire. Il a enseigne l’été à la fac.

Morisi serre la main de son grand aîné avec chaleur, il ne se donne aucune chance de l’emporteer mais il pourra mettre un visage sur les chroniques européennes de France Inter.

Le coup de fil qui arrive le lundi au sixième étage de la résidence D'Alembert est à peine plausible. Sandrine C. lui annonce qu'il a rendez-vous avec le président et que c'est bon signe pour lui, car "Roland" a tranche et que son choix a été validé par le CA., bref il commence la semaine prochaine mais pour cela il lui faudra remplir pas mal de paperasse.

Joie inconsidérée, M. doit avoir un ange gardien, une réserve karmique ou un talisman caché. Il téléphone à S. qui le félicite, il passe la journée à errer à Mazargues, à Bonneveine, à la Vieille-Chapelle, en bord de mer ; il découvre un bar-tabac sympa à la Ponte-Rouge, il prend un tas de notes sur la plage, mange un steak frites aïoli ! Rentre au D'Alembert au trot.

C'est la fête le soir avec une paire d'amis de S. : Rien de plus beau n'aurait pu arriver au gitan Morisi six mois après son arrivée. Il est Protis, le marin phocéen, et S. - Gyptis, la Marseillaise d'origine. De quel futur seront-ils les géniteurs ?

Morisi, le correcteur devenu journaliste, est mis à l'essai pendant trois mois. Dhordain est enregistré sur l'ours comme "conseiller de la rédaction", étant permanent perpétuel à France Inter. Je devrai être son secrétaire de rédaction, en relation avec Sandrine, la secrétaire à tout faire jusqu'à mon arrivée.

Un comité de rédaction se tient à chaque passage mensuel de Roland où l'on analyse et évalue le numéro précédent (la Revue sort 10 fois par an). Puis on établit le "chemin de fer" rubrique par rubrique, se distribuant les tâches en interne puis avec les experts du réseau : responsables des dossiers beaux-arts, livres, tourisme, nature, etc.

Mon ban d'essai est un dossier de synthèse sur l'intégration européenne. Je suis installé dans un bureau en pleine lumière en face de Sandrine avec qui je m'entends sans peine, lui faisant comprendre que je n'ai pas l'intention de bousculer le fonctionnement établi ; on formera une super équipe pendant quatre ans. D'origine arménienne, Sandrine, une forte femme, est une passionnée susceptible mais je l'aime bien.

Trois mois passent où je me régale. Le travail est varié, je suis libre d'inventer, j'introduis des papiers humour, je mets Samir de Loriol dans le coup pour les dessins. J'ai le feu vert pour organiser des jeux et concours. Je lance une rubrique ‘fleurons du réseau’, j'interviewe Titouan Lamazou, Véronique Neiertz, la ministre chargée du dossier du surendettement ; mieux Roland me prend sous son aile, il m'embarque avec lui pour les Conférences de l'Écureuil où nous convions les médias à rencontrer Marion, l'ancien directeur de la DGSE, le patron des caisses d'épargnes russe, François-Henri de Virieu, le producteur de "La Marche du Siècle".

En déjeunant Chez Roger et Nénette, place Estienne-d'Orves, je fais deux découvertes : celle d'un footballeur prodige martyrisé par la malchance, Roberto Baggio, et celle d'un tabloïd Arts nommé "Taktik" né quelques mois plus tôt. Déclencheur, un article sur le Marquis de Sade signé Fred Kahn et un cocktail d'articles vifs mais fouillés mis en valeur par une maquette stimulante avec un florilège de brèves dans les colonnes extérieures…

Je ne fais ni une ni deux, ayant bouclé la Revue du mois, je téléphone à S. que je serai en retard car j'ai découvert quelque chose dont je lui parlerai.

Je ne suis pas déçu de mon initiative. Au pied du Panier, le légendaire quartier populaire, se trouve une boutique de coin qui pullule de jeunes gens en pleine effervescence : Didier Urbain, Marianne Doullay, Fred Kahn, Hervé Lucien, Letizia Dannery, Lulu Jobin, qui joueront un rôle essentiel dans la catharsis qui fera de Marseille une Californie contre-culturelle française de la fin du XXe siècle : IAM, Massilia Sound System, Lézards Plastic, Leda Atomica, Radio Grenouille, pardon pour les oubliés : Et moi qui croyais en quittant les Abbesses et Paname que j'allais me retrouver au milieu des buveurs d'anisettes, des pétanqués et des supporters de l'OM, encore que je n'ai jamais rien eu contre le 51, le Casa ou le Cristal, étant un supporter de l'OM depuis Skoblar, Magnusson et Jules Zvunka...

Dilection sui ecplisue mes bonds de cabri quand Sauzée marque le but du triomphe contre le PSG dans le temps additionnel, offrant aux Marseillais le premier titre de l'ère Tapie.

Évidemment, la Revue des C.E., les coups de main donnés à Taktik, les matchs à la télé à la Pointe Rouge, le temps passé par Morisi au D’Alembert se réduit de jour en jour, sous le regard bienveillant de S. qui avait craint que son lion itao-comtoid ne s’étiole à force de tourner dans sa cage dorée proche des Calanques où la famille G. avait un Clos bénit au milieu des vignes du duc d'Albizzi, un Florentin jadis installé en Provence.

Quand ils apprennent qu'il bosse pour l'Ecureuil et bronze dans les calanques, les Silver pique un sacré fou rire... Ils ignorent la suite, ne jamais dire jamais.

(A Suivre)


 

1989, l'An 01 à Marseille ou comment le nomade cosmopolite Morisi obtient sa carte bleu-blanc-rouge de journaliste professionnel et la manière dont il se débrouille des fers qu'il a mis au feu entre sa vie privée et la Revue des Caisses d'Épargne - La manière dont la passion d'enquêter et d'informer le gagne. Les connaissances qu'il fait accessoirement. Et les décisions que S. et lui peuvent être amenées à prendre.

Les Bisontins et les Parisiens et les Italiens de Plaisance pourraient bien s'ennuyer ferme à la lecture des lignes qui suivent, dans la mesure où le Morisi de 1989 s'immerge de tout cœur dans sa nouvelle réalité.

Au revoir la Boucle, donc, au revoir la Butte, c'est Marseille maintenant – ah la chanson de Léo, 'oh Marseille, on dirait...' ; une ville qu'on aime d'emblée ou qu'on veut fuir, la belle et la p… mais calmons-nous.

Cinq fois par semaine, je me lève avec S. qui investit la première la salle de bain. Nous prenons notre petit-déjeuner et elle me gronde quand je la bombarde d'impressions et de réflexions ; le matin, elle a besoin de calme, son chef de service, le très médiatique Marcel Rufo, et une équipe de collègues, d'orthophonistes, d'éducateurs l'attendent ainsi que les enfants en difficulté et leurs parents. On parlera de tout ça ce soir.

C'est un de mes défauts avec l'impatience et le tout feu tout flamme ; je dors vite, un imprévu en pleine nuit, je suis en état de marche immédiat, je traite et je me rendors illico.

La survie d'un couple dépend beaucoup de ses biorythmes. Il faut s'avoir inventer des solutions quand l'un a besoin de calme et l'autre d’attention.

Arrivé rue Edmond-Rostand, je salue les secrétaires du service Com de l'Écureuil, nous prenons un café et je rejoins Sandrine qui est un phénomène de conscience professionnelle. Nous faisons un point sur l'arrivée des articles en provenance du réseau, sur l'emploi du temps de la journée, sur la venue de Roland qui passe à Marseille après chacune de ses enquêtes de terrain dans l'Hexagone.

La tâche qui m'incombe est variée : lecture des articles, correction-révision, choix des illustrations avec Sandrine, titrage, chapeaux, inter-titrage (j'adore cet exercice, qui donne toute sa saveur à un journal). C'est ensuite le moment de mes propres articles, le dossier du mois, les interviews au téléphone, les papiers humeur/humour, tourisme, les jeux. Le courrier des lecteurs.

Une semaine avant la sortie de la Revue, Sandrine et moi nous rendons au flashage au bout du cours Pierre-Puget. Légère flexion dans le rythme de travail, point d'étape avec Marius, le président, et revoilà Roland pour le comité de rédac du numéro suivant.

Je l'ignore mais la liberté qu'on me donne de créer des pseudos - pour éviter que la moitié des articles soient signés de mon nom - sera déterminante, quand viendra le moment pour moi de devenir un vrai écrivain. Seamus Anderson apparaît dès le premier numéro auquel je participe : un dossier tourisme et culture sur l'Irlande dont je suis assez fier ; Joyce et la Guinness y côtoyant les moors de la Verte Érin.

C'est Marmor qui signe la rubrique "Humour/Humeur" où je le laisse n'en faire. qu'à sa tête. Marmor commande également des vignettes à Samir pour illustrer nos dossiers. Le garçon est talentueux ; ses dessins plaisent dans le réseau.

Morisi – ayant obtenu la carte de journaliste n° 66319 – signe les dossiers et les entretiens importants. Il ne tarde pas à suggérer de nouvelles rubriques, comme ces papiers sur les caisses d'épargne italiennes, espagnoles, anglaises, norvégiennes...

Le président est content, ses affidés du réseau (la caisse d'épargne des Bouches-du-Rhôme est sous l'influence de la franc-maçonnerie socialiste locale et régionale) le sont aussi.

Pour info, la Doxa néolibérale tape dur et le "There is no Alternative" de Margaret Thatcher est adoptée par Fabius et consorts, des social-démocrates qui sont sur la voie d’un libéralisme pauvrement social.

Un long frisson parcourt alors l'Écureuil, qui a le privilège de l'épargne populaire grâce au Livret A. On parle de l'ouverture de ce dernier à la concurrence bancaire.

Spécialistes de l'épargne pépère et du financement des logements sociaux, les caisses d'épargne vont devoir s'ouvrir à de nouveaux métiers, à des nouveaux produits. C'est la tâche de Roland Dhordain de mettre ce changement en lumière en réalisant des audits dans toute la France.

Vient le moment où j'ai fait mes preuves de sorte qu'on me laisse la bride sur le cou. Je me régale en enquêtant sur l'enfance malheureuse, sur la sexualité du troisième âge et sur le fléau de la manipulation mentale. Une aubaine, cette embauche dans un magazine professionnel que Roland Dhordain nous permet de transformer en revue généraliste, comme on le verra bientôt.

Les weekends ? S. et moi les passons à voir des amis ou à bronzer dans les calanques. En dépit de mes réticences (j'ai un mauvais souvenir des séjours dans la famille nombreuse du capitaine aux yeux bleus), j'accède à la demande d'Elle S. de me présenter ses parents. Ils habitent cours Lieutaud dans le sixième mais ont une propriété entre la plage de Cassis et la gare, au milieu des vignes. Je lis dans ces yeux qu'elle y tient vraiment et nous nous lançons dans la Gineste un dimanche matin : "Qui noun ha ren vist Cassis noun a ren vist" – "Qui n'a pas vu Cassis n'a rien vu" : affirme le dicton provençal. - "Tu sais que Mistral a écrit un chapitre de ´Calendal ´ chez nous", me fait S. dot les yeux brillent et qui me prend la main...

La vie de Morisi le journaliste ne se limite pas à la rue Edmond-Rostand et à la Résidence D’Alemberrt En allant acheter "Libé", "L'Équipe" et la "Gazzetta dello Sport", il fait la connaissance d'un Gilles Fournier avec qui il prend le café place de l'Obélisque. Gilles est impressionnant, frère d'un homme politique élu de Moissy-Cramayel, il est devenu forain avec sa femme Marie-Paule, et ils habitent le campement gitan de la famille Reyes, à quelques centaines de mètres de là. Géant à l'accent parigot à la Guyomar, Gillou invite Mario dans sa caravane, lui présente Marie-Paule et Alice leur fille unique et c'est le début d'une belle amitié.

Morisi a également ses habitues au bout de la rue Émile-Zola. Il fréquente le bar-tabac pied-noir en face à l'église, le bar de l'Arrêt de monsieur Noël et celui du Centre, bref, à Mazargues, il devient un visage familier. Quand les locaux ont compris qu'il n'était ni parisien, ni touriste ni un flic, on l'accueille chaleureusement : pas tous les jours qu'on a un écrivain dans les parages.

Et puisqu'il supporte lui aussi l'OM (je ne leurs ai pas dit que j'étais également fan du Milan et de la Fiorentina) : servez-lui un 51 et des pistaches !

C'est de cette manière que se déroule la première année de l'auteur des "Baskets d'Euripide" ; par ailleurs cofondateur de Silver d'Argent. Avec une interruption, la quinzaine passée à Besançon pour cause de CLA dans le cadre du stage d'été.

De retour à Mazargues, S. et M. parlent sérieusement. Ils ont un âge – la quarantaine - où des décisions s'imposent.

(À Suivre)

Fin 1989. Devenu Marseillais, le secrétaire de rédaction Morisi, par ailleurs chroniqueur et correcteur de l'hebdo "Taktik", invite ses amis franc-comtois à venir le voir dans le Midi. Lors du séjour de Josette et de Jean-Paul, les amis fraternels, au retour d'une balade aux Goudes et à Callelongue, la petite bande décide de prendre l'apéro aux Régates, un bar tabac de la Pointe Rouge...

Celui qui compose ces chroniques ne parle pas assez de l'amitié qui l'a lié pendant 40 ans à Jean Paul dont il a changé le destin en l’encourageant à enseigner en Algérie. Lacune volontaire qui concernera les habitants de ma sphère privée, car ´ce qui se passe à Vegas doit rester à Vegas’.

N'en reste pas moins que le ´Plot’ débarque avec Josette qui passe un doctorat de FLE et enseigne au CLA de Besançon tandis que Marie et Samuel éprouvent les joies et les peines des expatriés rapatriés de Bouira à Besançon où il y a des habitudes à reprendre.

Voir Mario convoler et jouer les professionnels sédentaires est un choc pour ses vieux complices ; il semble bien différent de celui qu'il a été avec la première Elle de sa vie. Les parents de son amoureuse appartiennent à la bourgeoise intellectuelle marseillaise, ils ont des biens, une réputation, des opinions raisonnablement droitières. Une famille nombreuse mi provençale mi savoyarde. Un cadre de vie lumineux près de Cassis. D’anciennes habitudes, comme celle de prier, pour ceux qui le souhaitent, autour d'un autel en plein air égayé par les cigales

S. s'entend bien avec Josette, Jean-Paul et Mario se rappellent le temps jadis de l'Institution Saint-Jean, ses exploits techniques dans la cour de derrière ou à Léo-Lagrange.

Jean Paul admirait Mario, il lui en veut d'avoir tout gâché, d'avoir joué les Miller, de passer et de disparaître, de ne pas tenir en place.

On revient d'une promenade du côté de l'Île Maïre, pris dans un embouteillage de fin d'après-midi, on décide de se faire un apéro. S. coupe le contact, bavarde avec Josette qui lui pose mille questions sur son travail avec les enfants. Assoiffés, les messieurs filent devant, poussent la porte du bar tabac des Régates et commandent deux 51 et des cacahuètes.

La conversation fleurit mais le service est ralenti par la queue des fumeurs et des parieurs qu'un quinqua à la belle carrure sert avec philosophie. "On va se faire servir au bar, les filles, faites-nous signe quand vous en aurez marre."

Arrivé au comptoir, les indécrottables rencontrent Mathieu, un poisson de roche arrimé à son récif. La conversation tourne inévitablement au foot, bravo Bernard Tapie, allez Papin !Jean Paul est taquin, il parie que Sochaux finira devant l’OM en championnat. Chambrage, moqueries, voisins de zinc qui s'en mêlent - quand Mathieu désigne les photos qui trônent au milieu des bouteilles de sirop. Je plisse les yeux et je distingue un joueur en blanc avec un brassard serrant la main du président Pompidou : ´ Vous le reconnaissez ?´fait mon cicérone. Je donne un coup de coude à Jean-Paul car j’ai reconnu le gars au brassard. Nous sommes chez Jules Zvunka, le capitaine de l'OM de Skoblar et de Magnusson !

Jean Paul a un côté sans-gêne, il hèle Jules, le félicite, le prie d'accepter un verre. Mathieu se porte garant, ce sont des gars de l’est comme lui qui aiment le foot. De braves personnes. Pas des supporters de Lyon ou du PSG.

Jules se fait remplacer. Chapeau monsieur, on vous a adoré, quelle chance vous avez eu et quelle carrière...

Jules est mal à l'aise, il a arrêté sa carrière à 32 ans suite à un traumatisme crânien. mais il été trois fois entraîneur de l'OM. Y compris celui de Jaïrzinho et de Paolo César ? Il a même remporté une coupe de France en 1976 avec des minots renforcés par Trésor, Yazalde et Georges Bereta...

Jean Paul se déchaîne, les petits jaunes et les foetus pleuvent. Jules est gêné ; c'est tous les matins et tous les soirs le retour de son passé et tout le monde s’y colle : les commissaires, les plaisanciers, les cacoud, les anciens champions comme Gratien Tonna l'homme à la foudre dans les poings, jusqu'à Nestor Combin et Roger Magnusson venus saluer le ´Capitaine courageux’ pendant leurs vacances.

S. et Josette ont patienté mais il se fait tard. Jean Paul taquine Jules sur Saint-Etienne et le lance sur le fameux OM-Ajax où il a croisé le chemin de Johann Cruyff. Pas d'accord sur une action, Jules refuse de parier une tournée mais la paie a priori ; maintenant il doit retourner à son poste.

L’Ombilic de la Balle avait encore frappé, j'allais faire des Régates mon port d'attache et devenir l'ami dun grand frère qui n'allait cesser de susciter mon admiration. Bien plus qu’un symbole de l'OM alors qu'il était né hongrois et mosellan, il était et il est l'honnête homme par excellence, le mariage du sens de l'honneur et de l'humilité généreuse.

Après Jean Paul, ce fut au tour de Pedro et d'Évelyne, de Michel des MJ, des Golec de Loriol’; d'Ivinho et d'Hélène les Marseillais et de bien d'autres de nous rendre visite de sorte que le monde de M. se mêla à celui de S., les amis de nos amis ne devenant pas forcément nos amis.

Ainsi s’écoula l'An 02 de Morisi à Marseille. Y compris avec un interlude à Bologne - Ombilic de la Botte - où les tourtereaux poussèrent la porte de la librairie Feltrinelli à la recherche d'un Nominario des prénoms. Ce serait Laura si c'était une fille, aucun accord n’étant trouvé pour le garçon. Pourquoi Laura ? En souvenir de l'Aimée de Pétrarque, le poète latin de Fontaine-de-Vaucluse ? Pour imiter l’ex Idole des jeunes ?

Plus raffiné que ça. Nous voulions un nom sans rapport avec aucune religion, un nom en deux syllabes qui sonne bien avec Morisi. ; une appellation précieuse au parfum de Méditerranée : quoi de plus adapté à notre cahier des charges que Laura, l'aura et le laurier, cet or végétal dont on ceignait le front des lauréats ? Puisque nous avions le prénom, ne restait qu'à nous mettre à l'ouvrage. Encore que rien ne soit évident pour les fiancés frisant la quarantaine....

(A Suivre)

1990 – La décision qui change tout. - De l'espoir et de l’angoisse - La vraie vie, quoi

Le Morisi finlandais de l'hiver 1978 avait déniché la citation à la bibliothèque nationale d'Helsinki et l'avait couchée sur un de ses carnets. Elle était signée Anatole France : "il faut perdre la tête ou alors perdre la race.", jugement d'autor concernant le faire des enfants, ce qui sous-entend dans l'esprit d'Anatole que le désir de procréer a des raisons que la raison ne connaît pas. Quelle responsabilité si l'on y pense.

Le problème, c'est que S. et M,, son compagnon de la dernière heure si l'on tenait compte de leur fécondité, avaient longuement parlé et décidé de s'inscrire dans la durée, ce qui n'était une évidence ni pour elle ni pour lui dont la vie s'inscrivait dans une tradition largement nomade.

C'est par la raison que la décision fut prise de tenter l'enfant. M. le premier n'en revenait pas, il était sur le point de renier son triple commandement adolescent : pas d'uniforme, pas de mariage, pas de voiture.

M. et S. ne se marieront pas. L'engagement qui les lie n'a besoin ni de curé ni du maire. Les avantages supposés du mariage les indiffèrent, on ne lie pas son destin à un autre pour des raisons économiques. S'ils font un enfant, il le reconnaîtra et la lignée sera constituée de manière légale.

Morisi a fait la connaissance de la tribu des G. Curieusement il s'entend bien avec Poupou, le Professeur d'Histoire, même si leurs zones de confort respectives sont tout à fait opposées, l'intellectuel français versus l'agitateur cosmopolite, Maurras contre Gramsci, l'Algérie française face au FLN.

M. sympathise également avec Pierre B.,un libraire de la rue Sainte. Avec Jeff le frérot qui fait du théâre. Avec ses sœurs et ses neveux.

Il n'est pas à l'aise lors des banquets organisés à Cassis mais il se tient bien par amour pour S.

La première grande épreuve pour le candidat papa est d'ordre médico-légal. On ne fait pas d’enfants sans subir une batterie de tests préliminaires : foutu Rhésus qui peut poser problème, hantise de donner la vie à une créature empêché. A + et A -, il faut suivre ça de près.

Sur le parcours du combattant du futur papa se dresse l'épreuve du spermogramme. Dans un premier temps je refuse, je déteste qu'on enfreigne mes barrières, j'ai dû faire une douzaine de prises de sang depuis l'âge adulte et aucune les dix dernières années.

Être résumé à une triple page de données chiffrées parsemée d'astérisques me révulse mais quand il faut il faut : je vous raconte, histoire de sourire.

S. veut être sure que je suis en bonne santé. C'est elle qui prend le rendez-vous à Sainte-Marguerite.

Je fais une drôle de tête quand je pousse la porte de la clinique. Ne vous mosuee pas mesdames, vous ne saurez jamais ce que ça fait de tendre une ordonnance à une dame en blouse qui vous scrute sous ses lunettes avant de vous tendre une éprouvette, des lingettes et une revue coquine en ricanant. Vous tirez la porte derrière vous en mettant le loquet ; vous reniflez l'air, vous piquez un fard et vous imaginez que la blouse à l'accueil jette un œil sur son chronomètre et qu'elle va vous juger à la quantité de saint liquide que vous allez déposer dans la fiole si vous y parvenez…

Je satisfais à l'épreuve dans un délai raisonnable, produisant une ridicule quantité de semence. Me renfroque, me jure de ne pas faire de réflexion idiote, J’échange le récipient contre un certificat et je file à la Revue.

Le verdict tombe trois jours plus tard : mes spermatozoïdes sont assez nombreux pour mon âge mais ils ne sont pas très mobiles, disons un peu mous. S. se moque de son pauvre matou et le réconforte. Ils ont cessé de forcer sur l'apéro depuis un mois, elle lutte contre un tabagisme compulsif de nature bilieuse.

Côté pratique, si nous devons avoir un enfant, je ne peux laisser la maman s'occuper de tout en voiture. Je m'inscris donc à l'Auto-École de l'Obélisque où je fais la connaissance de "monsieur Jimenez", un moustachu haut en couleur qui me jure que j'aurai mon permis dans les temps, car nous sommes en mission pour la bonne cause, quasiment pour le Seigneur. La créature à naître a besoin d'un papa au volant pour la conduire le matin à la crèche puis au jardin d'enfants, n’est-ce pas ?

M. et la conduite, ça n'est pas une nouveauté. Il a conduit sans permis en Algérie et en Irlande.

M. Jimenez n'aime pas ça du tout, on reprendra tout à zéro.

C'est un samedi matin, nous avons dîné la veille chez Carbone ou chez Dédé ou chez Catherine au Roucas-Blanc quand S. pousse un petit cri suivi d'un gloussement et d'une embrassade enthousiaste. Je saisis le Clear Blue qu'elle m'a tendu et je cherche à voir si le bleu qui fonce est bien un bleu et pas un reflet de la vitre. Nom de chien, nous sommes enceintes !

Impossible de décrire ici l'enchaînement des états par lesquels nous passons en quelques jours. Ce qui est certain, c'est que je mets les bouchées doubles côté code de la route, que je raterai deux fois au plus grand dam de M. Jimenez qui ne comprend pas que j'ai Bac + 15 et que je fasse 7 erreurs au test vidéo !

S. et M. décident de ne pas ébruiter la nouvelle. On ne savait jamais, trop d'enthousiasme porte la poisse, une grossesse de quatre mois, ça n’est pas grand-chose.

À ce moment là, en février 90, Morisi ne maîtrise pas grand-chose. Il a toujours été le seul et unique enfant de sa famille et là il devient père : en est-il seulement capable ?

S. est radieuse et ils en profitent chaque soir. Par ailleurs leur maison devient le théâtre d'un tas de modifications, un berceau douillet est installé dans la petite chambre côté Obélisque et stade Vélodrome. M. y glisse un bristol marqué "Réservé".

Un soir après le bureau, M. achète une paire de chaussettes pour enfant, qui se révèle trois fois trop grandes : S. manque s’en étouffer de rire.

Elle a 41 ans, Il en a 39. Après la trêve des confiseurs et l'anniversaire de M, le 1er janvier, c'est le temps de l'amniocentèse, cette ponction dans le poche placentaire pour voir si le bébé est bien formé.

J'assiste à l'intervention par échographie. Le cador de l'obstétrique m'a l'air bizarre. Son assistant tique, j'ai l'impression que l'aiguille a touché l'ombre argentée qui figure notre enfant. - S. qui ne peut voir que mes yeux d’où elle est m'adresse un regard inquiet. Je la rassure d'un sourire, nous ne sommes pas au bout de nos émotions…

D'autant que la mère de tous mes enfants se donne un lumbago et n’en dort plus. Terrifié par sa souffrance, je trouve un rhumatologue femme qui exerce près de chez nous. Elle débarque sur-le-champ quand elle apprend que S. est enceinte de quatre mois. Lui fait le test du pied relevé et diagnostique une hernie discale quadi paralysante.

Le jour même elle est hospitalisée, le Pr Grisoli et son adjoint le Dr Graziani programmant une interdiction d'urgence.

Quand j’apprends la nouvelle à la Revue, mon cœur manque s'arrêter. C'est le début d'une période de tracas dont je vous entretiendrai bientôt.

(A Suivre)

Premier semestre 1990 – Quand le sang et or de l'amour est menacé par le noir et blanc de la vie, les gens qui s'aiment s'accrochent et luttent et malgré les nuages noirs, c'est souvent leur amour qui l’emporte...

Les premiers mois de l'an 1990 ne sont pas gais et les crocodiles pleuvent : nous quittent Barbara Stanwick, le surréaliste Philippe Soupault (mon favori), le psychanalyste Bruno Bettelheim, la comédienne Alice Sapritch, Sarah Vaughn, le mythe Greta Garbo, le cinéaste animalier (mais pas que, voir la Guerre d'Espagne) Frédéric Rossif, Paulette Goddard et le rat-packer Sammy Davis Junior...

Pour compenser l'hécatombe, Nelson Mandela est libéré après 27 ans de captivité avant que le régime de l'Apartheid ne soit déclaré hors-la-loi par le Parlement sud-africain. Autre bonne nouvelle, l'élection de Mikhail Gorbatchev à la tête du Soviet Suprême.

A Marseille pour S., que j'appellerai dorénavant Suze, les choses ne sont pas simples. Diagnostiquée par le bon docteur Fontan - Merci Madame- son hernie discale nécessite une intervention rapide. Branle-bas de combat dans le cœur et dans les nerfs de Morisi que la perspective de la voir passer sur le billard terrorise.

Le premier écueil est évité quand je quitte la rédaction de la Revue des Caisses d'Épargne pour me précipiter à la Timone et trouver deux brancardiers qui veulent assoir la maman enceinte de quatre mois et demi dans un fauteuil, ce que le Dr Fontan a formellement déconseillé ! La scène est restée imprimée dans ma mémoire, les deux balourds qui ne tiennent pas compte des hurlements et des larmes de Suze et que je dois menacer physiquement, provoquant l'arrivée de l'infirmière en chef qui me donne raison !

La suite est éprouvante ; j'accompagne S. dans le bloc où elle doit passer une résonnance magnétique au niveau des lombaires. Le hic c'est que la malheureuse est claustrophobe et phobique aux IRM. La scène est touchante même pour les soignants. Je me glisse au pied du cylindre grésillant et je lui chante "Lisa dagli occhi blu", "Preghero" et "Bella Ciao". Les yeux mouillés, nous nous donnons l'accolade quand le supplice est terminé.

La suite n'est guère plus joyeuse, alors que toute l'équipe de la Revue prépare un numéro spécial pour l'Assemblée générale à venir, que je file à "Taktik" pour la correction du numéro hebdomadaire, me mets à psychoter en imaginant que belle de bonté était placée sous une mauvaise étoile. Et si la douleur et le mal devaient me parvenir par son intermédiaire ?

La suite n'est plus simple. Transférée à la clinique Rosemonde après une intervention réussie, Suze est prise d'angoisses, d'inquiétudes pour le poupon qu'elle porte tout près de son cœur. J'obtiens l'autorisation de dormir dans sa chambre. Je pousse mon fauteuil à sa droite, du côté où ses nerfs lui donnent l'impression de basculer : maidits vertiges !

Quand je pars me changer ou quand je me rends au journal, je la laisse en compagnie d'un chiot en peluche que j'ai appelé Hernani et qui depuis ne la quitte plus.

Petit à petit la maman opérée se remet et fait de la rééduc. Béni fut le jour où je pousse son fauteuil roulant jusqu'à la mer, la grande Bleue qu'elle aime si fort et qu'elle a pu craindre de ne jamais revoir.

La suite est terrible. Le weekend de Pâques, le téléphone sonne. Suze se repose devant la télé. Ce que la voix me dit manque me faire lâcher le combiné ; Jeff, le frère aîné de Suze, est mort d'une attaque à moins de cinquante ans. "C'était qui, fait la future maman en se tenant les reins. Qu'est-ce qui se passe ?" Je balbutie un non sens, me réfugie aux toilettes. Que faire ? Comment dire ? Les salauds ! Ils se sont arrangé pour que ce soit moi le dernier venu, l'étranger au clan, qui annonce la nouvelle à son amoureuse enceinte au risque qu'elle perde le bébé.

Je n’insisterai pas sur les minutes, les heures, les jours qui suivent…

Je ne me rappelle pas avoir été à un enterrement, Je ne pense dès lors qu'à une chose, la protéger de tout, d'elle, de moi et surtout de sa famille. Ce que je sais, c'est que la petite (nous sommes surs que ce sera une fille) va bien, qu'elle pousse normalement, que la maman se remet de son dos.

Impossible de ne pas compenser dans ces circonstances. Je me démultiplie à la Revue (de belles enquêtes dont "Vol au dessus d'un nid de gogos", un dossier culotté dont je vous parlerai bientôt), pour "Taktik" (des papiers incendiaires aux dépens de JF Kahn et de François Cavanna) et plus égoïstement aux Régates, où se forme une bande de tontons flingueurd pas piquée des hannetons avec Bretelle (Gillou Fournier), le Suisse, un éducateur de milieu ouvert, l'Ingénieur, un cadre de l'aéroport de Marignane, le Flic, un inspecteur du coin, Francis, un ancien de la DDASS brancardier à la Timone et Ivo, un mercenaire croate devenu piazzaïolo à emporter à deux pas de chez Jules, dont l'ami Akim, dit le Tapie du poulet kasher et hallal, tenait négoce aux Puces des Ports de l'autre côté de la ville. C'est donc parfois pompette que je me précipite retrouver Suzon qui comprend que j'ai besoin de détoxer après nos émotions.

Pour en finir avec la période qui précède le grand événement, je décroche mon permis avec la bienveillance de M. Jimenez et de son ami l'inspecteur, qui se contente de me faire faire le tour de Bonneveine sans créneau ni tours de vache et me félicite d'être bientôt Papa.

Quelques semaines plus tard, alors que la maman n'est enceinte que de sept mois et demi, je craque et la fais monter dans la Fiat Uno achetée avec l'aide du Tonton et de la Tata, Les sages-femmes s'en amusent, on est en avance.

Plus tard, à huit mois et quelques jours, les contractions indiquent que le moment est venu. En dépit de tout ce qui nous est arrivé, la petite ne se fait pas prier. Tension et joie, sa tête pointe que je ne vois pas, trop occupée à câliner la maman et à l’aider à pousser en appuyant derrière da tête. La petite sort les yeux ouverts, elle est couverte d'une fine pellicule de farine placentaire, on me la tend et je la porte dans la pièce voisine où l'on va voir si tout va bien. Avant de la déposer à l'endroit qu'on m'indique, des mots sortent de ma bouche : " Benvenuta, Laura e Forza la vita !" Une Laura voulue si fort que ses parents ont composé une tarentelle pour elle : "Laura mia, come vai, Laura mia come stai, ti vogliamo tanto bene / da regalarti le stelle / Laura mia, comme vai, Laura mia come stai, ti vogliamo tanto bene da regarlarti il mooooondo !" Traduction : "Laura chérie, comment ça va, Laura chérie comment tu vas, nous t'aimons si fort que nous allons t'offrir les étoiles et le monde...."

Deux jours plus tard, après avoir assisté à la victoire de la Squadra Azzurra contre les États-Unis à Rome (Ombilic de la Balle après l'Ombilic vrai de la Maman), Morisi, fier comme Artaban, fait monter la mère et l'enfant dans la Uno et glisse le ´Printemps’ de Vivaldi dans l'autoradio. Attention qui la touche avant que nous prenions l'ascenseur tous les trois et que nous déposions le Trésor dans son berceau.

La nuit, les nuits qui suivent ? - "Mario, ne va pas la voir toutes les cinq minutes si elle respire, ça va l’angoisser, je crois..." Celui qui est angoissé, c’est Papa, le dossier du mois à la Revue traite de la Mort subite du nourrisson…

(A Suivre)


 

L'année 90 suite : la nouvelle vie de M.M., la visite des parents, l'attention portée à la petite, les nuits magiques de la coupe du monde italienne et le baptême païen du 22 septembre à la pizzeria des Glycines, 66 rue Sébastien-Marcaggi.

On vit certaines phases de sa vie en quasi lévitation, on fait ce qu'il faut (parfois ce qu'il ne faudrait pas), on se donne, on s'adapte mais on ne sait pas exactement ce qu'on fait et où l’on va…

C'est le cas de Mario devenu papa qui change sa fille, se réveille pour voir si elle est va bien, pose mille questions idiotes, s'inquiète de la santé de la maman, achète des aliments inutiles ; ne boit plus ne fume plus, ne sort plus faire un tour après dîner.

Le soir du 9 juin, alors que la petite M. et G. ne cesse de fusionner, la Squadra Azzurra bat l'Autriche 1 à O lors du match d'ouverture de "sa" coupe du monde. Une petite semaine plus tarf, le jour de la naissance de Lo, elle vient à bout des États-Unis, match que je vois aux Régates encore tout tremblant.

Mon cadeau sur ce terrain là, c'est la victoire de l'Italie 2 à 0 contre la Tchécoslovaquie grâce à un slalom de soixante mètres de Roberto Baggio, un homme qui allait m'accompagner de longues années et pour ainsi dire altérer le cours debmon destin.

La suite se noie dans l'imprécision des souvenirs ; j'ai renoncé à aller enseigner au CLA d’été et je me consacre à la petite et à sa maman.

Nous apprenons à vivre autrement. Nous allons beaucoup à Cassis, la petite est fêtée par la famille de Suze, ses parents, sa sœur P., le beau-frère libraire, leurs enfants, la famille de l'autre frère O. un médecin qui a bâtir une villa avec piscine de l'autre côté des vignes ; enfin l'autre sœur K, son mari banquier à la siciété Générale et leurs deux enfants ; bref, je suis envahi par d'autres gens, par d'autres habitudes.

Giovanni et Janine, mes chers parents, ne manquent pas à l’appel, je vais les chercher à Saint Charles et mon père n'en revient pas, trouvant que je conduis bien (ce doit être le troisième compliment qu'il me fait depuis que nous nous connaissons).

Le séjour de Janine et de Jeans est un beau moment. Maman est heureuse comme une reine, la petite fille qu'elle aurait voulu avoir est arrivée et elle adore Suzon.

Les performances de l'Italie sont à la hauteur de mon humeur. Le 25 juin une Squadra inspirée par Roberto Baggio et son compère Toto le Dingue Schillaci élimine l'Uruguay 2.0, puis bat l'Irlande 1 à 0 et se qualifie pour une demi-finale qu'elle devra jouer à Naples contre l'Argentine de Maradona.

Le choc est prévu le 3 juillet, veille de la fête nationale états-unienne, ce qui n'apporte rien à notre histoire.

Les huitième et quart de la compétition, je les ai vus à la Pointe Rouge chez Jules, un haut lieu du foot télévisé lorsque l'OM, l'équipe de France ou un match de haut-niveau est diffusé. Cela me fait rentrer tard et je m'en excuse. Suze comprend, elle est marseillaise et le foot passionnait jusqu'à son académicien de père qui allait voir les matchs de l'OM non loin du cours Lieutaud.

Suze est en congé maternité, elle se consacre à la puce, elle prend ses marques, s'inspire des principes de Françoise Dolto, une des maîtres à penser de sa pratique en pédopsychiatrie. Son métier est à la fois profession et vocation, elle aime écouter, ne pas juger, a refusé qu'une équipe de psy comportementalistes "étudient" notre fille, elle pense qu'un enfant existe avant d'être né, qu'il est sensible au monde extérieur avant de voir le jour.

Morisi, carte n*66319 du SNJ, déçu par la troisième place injuste de l’Italie, reprend le travail à la Mutuelle de l'Écureuil qui prépare sa mue face à la concurrence voulue par les socio-libéraux arrivés à Matignon.

On félicite le nouveau papa, Roland Dhordain soutient ses initiatives, on lui donne de plus en plus de responsabilités.

Du côté de 'Taktik' c'est la même chose, c’est le branle-bas de combat pour la grosse fête en vue fu troisième anniversaire du premier "Gratuit Arts et Spectacles" de l'hexagone. C'est le tout Marseille de l’underground mais également quelques piliers de la culture officielle qui festoie jusqu'au petit matin avec concerts, expos, performances.

Le rythme de vie du Morisi 1990/91 est trépident. Il ne dort pas beaucoup d'autant plus qu'il insiste auprès de la maman de sa fille pour qu'on lui organise un baptême alternatif, le baptême catho étant exclu, la petite s’en arrangeant plus tard si elle le désire.

L'idée de Morisi tient compte de ses vies antérieures, il adore organiser des événements, faire se rencontrer des groupes, "conjuguer les différences" dit-il. Aussi va-t-il voir un autre Mario, celui qui tient le restaurant-pizzeria des Glycines près de l'église à Mazargues et il lui demande de penser à un menu sympa pour une soixantaine de personnes. Ravi de l'aubaine, Mario 2, un petit bonhomme rigolo, lui donne l'accolade et lui fera un prix, surtout que c'est pour la bonne cause, l'arrivée parmi nous de la septième merveille du monde.

Suzon doute, c'est surtout le projet du père de sa fille qui veut faire venir tout Besac (l'ami fraternel, Josette, Trinita, le Schnaeb, Patrick H et pas mal de monde que le fidèle lecteur aura vu défiler) mais également Yves, Hélène, son frère luthier Dédou et les Golec, outre que des gens de ´Taktik’ et de la Revue, de Mazargues et de la Pointe Rouge. Special Guesti : le Père Neyret, l'aumônier de saint-Jean avec qui je suis resté en contact et que j'ai été visité quelques mois plutôt dans une maison de retraite mariste de la Loire. Vedettes et animateurs du baptême dit païen : Les Silver d'Argent avec Schlingo, Bottom, Tronchet, Post, Blanco et Stéphane Rosse. À qui j'ai trouvé un concert à la Maison Hantée grâce aux amis de "Taktik" bien sûr.

La fête est tout feu tout flamme. Suzon a invité une partie de sa famille, ses sœurs, ses cousins et cousines qui n'ont jamais rien vu comme les Silver dont l'allure et le répertoire les surprend. À commencer par le "un peu de bleu au fond d'un étang... Gré-gooo-ry". Ca passe mieux avec "J'ai peur des souris" et "Oreilles de Veau", et puis l’on danse beaucoup, ces gars sont drôles.

L'ouverture de la fête est signée Gilles Trinita, à qui j'ai demandé de chanter le "Preghero" de Celentano avec ses anciens compères. un indice que tout dans la doctrine de Jésus ne m'est pas étranger.

La présentation de notre fille à tout ce beau monde est gaillarde. Mon idée était de la placer non pas sous l'égide d'une famille, d'un milieu, d'une religion, d'un mode de vie, mais sous le patronage du monde dans son infinie variété, raison pour laquelle toutes les sensibilités religieuses étaient représentéed’aux Glycines : catholicisme, protestantisme, judaïsme, islam, foi gitane et bien sûr athéisme et libre-pensée.

Avant que Suze soit rentrée à la maison avec la petite, l'on voit arriver un énorme bouquet de fleurs et un mot signé Jules Z. qui n'a pas pu se libérer mais qui nous invite à passer le voir vu qu'il ferme à trois heures du matin.

J'ai logé tout le monde à droite à gauche, certains sont au camping de Bonneveine, les autres au Capricorne, un hôtel de passe qui fait bien rire les Golec, Patrick H. et sa belle.

Ne manque pas l'incident, Charlie se coince les doigts dans la porte blindée du premier étage des Glycines. Il est pâle comme un linge, c'est sa main qui dessine qui est blessée, il saigne abondamment.

C'est avec un poupon de flanelle que le père de Désiré Gogueneàu arrive aux Régates où Schnaeb se fait tancer par Jules qui ne pense pas que du bien des journalistes, et on rigole beaucoup.

Jules est un seigneur. Nous sommes une quinzaine à finir le baptême chez lui, nous buvons des seaux de bière, de Pastis et de whisky mais il refuse qu'on le paie, ce sera son cadeau pour s'excuser de ne pas être venu et pour la petite.

La troupe se disperse.

Les uns rentrent directement à Besançon, les autres passent à Marseille ce qui reste de la nuit. Morisi papa rejoint sa petite famille éreinté, ça fait trois jours qu'il dort vite et il a boulot lundi.

( À Suivre)

1990/91 – De la lumière de l'enfant à l'ombre de la guerre, l'irrésistible ascension de l'Olympique de Marseille et la folle enquête de 66 219 dans le monde des arnaques et de la prostitution déguisée...

Celui qui écrit ces lignes a bien conscience de pénétrer dans des eaux agitées et dangereuses, délicates à rapporter car l'après-naissance de L.M. fut un franchissement des 40e hurlant puis des 50e rugissant, Cap Horn que le correcteur-réviseur parisien n'avait pas envisagé et qui s'imposait à lui, tiré à hue par sa nature protée : balle, boucle, botte, rock, peuple, livres, zinc et lubies.

Un mois et demi avant la venue au monde de L., Saddam Hussein envahit le Koweît provoquant une réaction en chaîne qui déclenche la première Guerre du Golfe. Je ne m'en soucie guère, occupé que je suis à apprendre le métier de père, à soutenir la mère et à bichonner le bébé.

Puis la tension monte, l'Alliance occidentale guidée par les États-Unis d'Amérique mettent sur pied l'Opération Bouclier du Désert suivie d'une contre-attaque massive baptisée Tempête du Désert.

Alors que L. dort du sommeil du juste (ou pleure parce qu'elle a faim), j'assiste à un déluge de feu et de fer depuis l'hôtel Ar-Rasheed où sont parqués les envoyés spéciaux du monde entier. L'effet que me fait ce spectacle est disproportionné, je me dis que l'innocence faite enfant par mes soins, Lo, pénètre dans un monde de folie et de violence, que des enfants de son âge sont en train de périr dans les flammes, que leurs mamans courent en hurlant pour se mettre à l'abri. Je n'en dors plus, je quitte le lit conjugal pour suivre les dernières nouvelles ; S. a l'impression que je la fuis depuis qu'on est parents.

1990-91, c'est l'année de l'affirmation de l'OM de Tapie qui dépense des fortunes pour hisser son club à la hauteur du Milan AC de son modèle Berlusconi. Toute la ville exulte, JPP enflamme le Vélodrome et le Vieux Port avec ses "papinades" : 22 buts en championnat, des buts décisifs en coupe d'Europe. À ses côtés Abedi Pelé, Basile Boli, Éric Cantona, Chris Waddle...

C'est chez Jules, l'ancien capitaine et entraîneur des Phocéens que j'assiste aux matchs en rentrant de la Revue ou de Taktik, après être passé dîner à la Résidence. Le temps passé en famille se réduit, je suis sollicité de toutes parts.

1991, c'est l'aube d'une ère nouvelle pour l'Écureuil qui se prépare à affronter la concurrence des autres banques, et la Mutuelle qui va devoir performer face à des mutuelles qui se transforment en Assurances. Le CA de la Somacep, décide de changer ses statuts et de devenir la Mutuelle nationale des Caisses d'Epargne dont le siège exécutif passe de Reims à Marseille. Cela aura des conséquences pour moi, comme nous le verrons bientôt.

En attendant, avec le soutien de mon rédac-chef, je me lance dans le journalisme d'investigation.

Le ballon d'essai, après un dossier sur l'enfance malheureuse mettant en cause les services territoriaux, je propose un dossier sur la sexualité du troisième âge et mon enquête me conduit dans une résidence du centre ville à partir de l'analyse d'une psychanalyste spécialisée en gérontologie. Mon travail est apprécié dans le réseau.

L'investigation suivante est autrement embarrassante. Suivant les conseils de Roland, nous programmons un dossier d'une dizaine de pages sur la manipulation mentale et les abus de confiance dirigés vers le grand public.

En relation avec Sandrine, je trouve les coordonnées de l'antenne locale de scientologie après avoir contacté le département du ministère du ministère contre la manipulation mentale. Culotté - pour ne pas dire inconscient - je pousse la porte des émules de Ron Hubbard (un ancien best seller de science-fiction) et je remplis leur questionnaire prétendant que je ne me suis pas remis de mon divorce et que je deviens suicidaire. Ayant satisfait aux exigences des très souriants scientologues de service, je recevrai des courriers trois ans plus tard, heureux de ne pas avoir donné une vraie adresse mais celle de la Com de l'Écureuil.

Je continue d'aller à la pêche sur mon Minitel de service quand la chance me sourit. Je répère une annonce qui parle de "lunettes cosmiques" soignant toute sorte de troubles grâce à l'émission d'ondes alpha et delta, celles qu’on détecte chez les bonzes quand ils méditent.

Tenant le bout du fil d'une main, le hasard veut que je tombe sur une série d'annonces dans le Provençal e le Méridional (devenus depuis La Provence) qui vantent l'efficacité d'une Agence mtrimoniale d'un type nouveau, qu'il faut joindre au téléphone : à la même adresse que les lunettes cosmiques ! Mieux ! Trois numéros de Minitel rose aboutissent au même endroit. Relaxation, Agence matrimoniale, ´36-15 je m'envoie en l'air’ ; voilà qu'elle est une piste prometteuse ! Je mets au courant Roland que ça amuse beaucoup mais qui me rappelle que je ne suis pas au service investigation du JDD ou de Détective.

Laissant la douce mère et l'enfant dans la quiétude douillette de Mazargues, me voici transformé en agent spécial under cover. Je prends rendez-vous pour tester les lunettes cosmiques. Je sonne au pied d'un immeuble cossu de la rue de Rome, pas loin de la Canebière, on m'ouvre, je pousse la porte et je me trouve nez à nez avec la fameuse gravure de Freud, visage barbu et cuisse cachée. - Si je veux essayer ? Bien sûr. Mon nom, mon prénom, ma profession. Pas de problème.

Le préposé a des manières de technicien soigneux, installez-vous dans le fauteuil, mettez-vous à l'aise, desserrer votre cravate, allongez vos jambes. Le gars me passe un casque, il fait basculer mon fauteuil en arrière, frigonne dans son lecteur de CD. Me fait signe avec l'index et le pouce, j'en ai pour un quart d'heure.

En préparant mon enquête j'ai entendu parler des messages subliminaux qu'on peut intégrer à une bande. Je patiente deux trois minutes au cas où le Dr Follamour reviendrait me surveiller. Je me redresse et je file noter les coordonnées du CD qu'on me passe. J'ai de la chance, il n'y a pas de caméra de surveillance, on est ne 1991.

Quand le gars revient, je joue les crétins, je me sens mieux, je n'ai plus mal au bras, la boule que j'avais au creux de l'estomac est partie.

Me prenant sûrement pour un cave, on me conduit dans le bureau de la cheffe, une belle femme d'une quarantaine d'années qui me pose une série de questions plutôt privées. Si je suis toujours partant pour suivre le protocole, on se verra la semaine suivante.

La semaine suivante, j'ai une surprise. La dame m'entraîne dans un cabinet tranquille et me demande si je suis libre, si j'aime faire l'amour, car l'institut organise des séances de relaxation expérimentales pour adultes, avec le consentement des participants, cela va de soi. Comme je joue les timides mais que, évidemment, vivant seul à Marseille où je viens d'arriver....

La dame m'allume, elle me trouve mignon, est-ce que je suis bien dait, edt-ce que je me sentirais capable de satisfaire deux partenaires à la fois ; est-ce que j'ai quelque chose contre les pratiques osées.

Dire que la proposition ne m'a pas tenté est un mensonge, je réponds que je ne suis pas une épée, que j'ai des défaillances et que j'ai déjà du mal avec une seule camarade de jeu.

De retour au bureau, je profite d’une nouvelle coïncidence, les numéros de téléphones communs à l'Agence, aux lunettes et au Minitel Rose, conduisent à une salon de massage de la place Castellane. Poussé par l'hybris de ma libido, je m'y rends à la pause de midi, tend la somme prévu (pour le remboursement par l'Écureuil, ce sera coton) et m'allonge bien décidé à interdire la finition à la Thaïlandaise qui s'occupe de moi, à qui je parle sans arrêt pour ne pas succomber.

C'est là que la brigade des mœurs fait irruption dans le salin et me demande qui je suis. Par miracle, l'inspecteur qui s’occupe de moi veut bien croire mon histoire d'Écureuil au vu de ma carte de journaliste. Je l'ai échappé belle, à 14 heures il y a une réunion importante au journal.

Il en faudrait plus pour m'arrêter. Je file voir une cousine de S. qui est avocate et je lui parle des coïncidences entre les numéros de téléphones de la société à laquelle conduisent toutes les pistes. Me permettant l'accès aux affaires jugées, elle me permet de constater que le Pdg de l'Agence matrimoniale et de ses annexes est un homme connu des services de police qui purge de la prison pour proxénétisme. considérant que je ne veux pas finir au fond du Vieux Port avec des Nike en béton, je boucle l'enquête, je la rédige en occultant certains détails et je reçois à parution un tas de félicitations crispées.

Un peu partout en France, les mutualistes des Caisss d'Epargne se régalent, on est loin de la feuille un peu fade des années précédentes.

Même si le bruit court que la direction de la Revue va passer de la Mutuelle à une Société de presse déclarée ad hoc, ce qui changera pas mal de choses au plan de mon statut...

(À Suivre)

1991 Suite – Au début de l'année qui suit la naissance de L.M, la fille de S.G. et de M.M., ce dernier a quarante ans, la force de l'âge dit-on alors. Si ce n'est qu'il doit affronter un écueil, la mutation de la Revue des Caisses d'Épargne, qui comme le réseau Écureuil effectue une mue dont il est la victime. Histoire d'une année conflictuelle, d'un litige contractuel et d'un bras de fer que Morisi, dans la droite ligne de son père et de sa tante, finit par gagner. Pendant ce temps-là, sort "Ci-Gît Constance", une traduction en français de la nouvelle de Richard Aldington que sa fille Catherine et lu publient chez Actes-Sud...

L'expression est imagée : faire un enfant dans le dos à quelqu’un. Alors que je produis la moitié de la Revue des Caisses d'Épargne ancienne formule, j'apprends lors d'un briefing que la direction de la publication va changer et qu'une Sarl de Presse au capital de 50 000 euros va remplacer la Mutuelle en tant qu'éditeur. Décision connexe : le déménagement de la rédaction dans une pépinière de bureaux du côté de la Porte d'Aix en face de l'hôtel de Région et la nomination d'un rédacteur-en-chef qui exercera son autorité entre Roland Dhordain, le conseiller, et la rédaction, dont je ne serai plus qu'un membre. J'envoie une lettre incendiaire à Roland qui me comprend et va voir ce sûil peut faire.

Le changement n'est pas seulement ingrat il est financièrement inepte car le contrat qu'on me propose me rétrograde d'indice et me prive de l'avantage d'une adhésion gracieuse à la Mutuelle de l'Écureuil.

Je ne fais ni une ni deux, je monte les marches qui conduisent à l'avocate dont le cabinet est à l'étage, et que tout le monde considère comme l'ennemi n°1 de l’Ecureuil local. Elle me donne le conseil de consulter un syndicat avant de me lancer dans la bataille ; cela dit j'ai bien lu et compris le code du travail que j'épluche depuis que j'ai appris la nouvelle : il est formellement interdit à un employeur de proposer un contrat de travail moins avantageux au prétexte que le statut de son entreprise a changé, si la raison sociale et les taches à effectuer sont les mêmes.

Le combat est farouche. Si Marius B., une cheville ouvrière de la maçonnerie aux affaires dans les Bouches du Rhône, pensait que j'étais un garçon créatif et sympathique prêt à tous les compromis pour sauver sa place, il ignorevque mon père s'appelait Jean Morisi, un chef de chantier capable d'inciter ses propres ouvriers à faire grève pour défendre leurs intérêts et leurs droits.

Le bras de fer dure une partie de l'année 91. Le contrat qu'on me propose est illégal, je suis prêt à aller aux prudhommes.

La direction de la Revue est gênée aux entournures. Si l'on ne trouve pas une solution, c'est la Revue entière qui sera impactée et la sortie du mois de mai menacée ;!Morisi ne réalise-t-il pas à lui tout seul, pseudos compris, un quart du magazine dont une série de dossiers et d'entretiens dont les adhérents et les abonnés sont friands.

Ce n'est pas une exagération. Dans le numéro 68 de Mai 1991, une parution de 50 pages couleurs en format A-3, Mario Morisi signe ; "Ces sages-femmes qui nous accompagnent" (Santé, 2 pages) - "Y-a-t'il une vie au-delà du périphérique" (Dossier Banlieues de 5 pages) – "Nos aînés aiment aussi" (Conseil des Sages – 2 pages) – "Lève-toi et marche, Craig Bodzianovki, le boxeur unijambiste". (Reportage, 3 pages) – Enfin "Maintenant ou Rien signé Seamus Anderson (Kiosque, 1 page) – soit 11 pages parmi les plus lues sur une quarantaine de rédactionnels hors pubs, auto-promos, annonces et jeux.

Je ne menace pas le président, je me contente de laisser intervenir Pierre G., un journaliste professionnel qui collabore au "Marin", et Roland faire remarquer que me remplacer au vol va poser des problèmes.

Les négociations continuent. Si l'on ne me réintègre pas à l'échelon "Secrétaire de rédaction du 3e degré" et qu'on ne renouvelle pas mon adhésion à la Mutuelle sur-le-champ, je vais voir mon syndicat.

Marius B,, qui aura pas mal de problèmes par la suite, se rend à l'évidence. La solution, ce serait qu'on me paie six mois de salaire à l'amiable et que je signe un solde de tout compte et une promesse de ne pas poursuivre la Revue par la suite.

Je ne me suis jamais trouvé dans une telle situation, que je cache à S. pour qu'elle ne panique pas avant qu'une solution ne soit trouvée. Elle l'est assez vite, On me dédommagera de 9 mois de salaires plus les primes. Je file dans le tout nouveau bureau des tout nouveaux locaux de la Revue et je salue la compagnie, dont Sandrine et les secrétaires qui regrettent la situation.

Le problème, c'est qu'il n'y a plus personne pour remplir la revue de manière adéquate. Aussi je reçois un coup de fil de Pierre G, le rédac-chef, qui me demande si je serais ok pour reprendre mes articles en tant que pigiste, car il ne pourra pas s'en tirer tout seul.

Voilà comment un grand mutualiste comme Marius B. enfreint pour la deuxième fois le code du travail en réembauchant en CDD un professionnel à qui il avait signé un CDI précédemment. Assez fier de moi, je frappe à sa porte après avoir livré le dossier, l'entretien, l'enquête et le papier d'humeur du mois de septembre. Pâle qu'il est, quand je lui dis ce que je pense de son attitude envers moi, qui avais collaboré à faire de sa Revue autre chose qu'un torchon professionnel.

Tout n'est pas gris en 1991. Fruit d'un travail que nous avons effectué chez elle, Catherine et moi avons traduit "Here She lies" sous le titre de "Ci-Gït Constance", une nouvelle de son père incluse dans le recueil "Soft Answers" où il portraiture au vitriol les géants littéraires de son époque : Ezra Pound, D.H. Lawrence, T.S. Eliot et dans ce cas Nancy Cunard, la croqueuse de poètes et d'écrivains qui finit par mettre Aragon dans son lit. Une aventure pleine de charme faite de séances de travail (Catherine pour sa parfaite connaissance de l'anglais de son père, moi pour celle des registres et de la langue française) qui se terminaient par un dîner en bonne compagnie avec la bande des lacaniens de Laborde, Suze et une poignée de psychanalystes que je faisais rire et qui me recommandaient surtout, si un jour j'allais mal, de ne pas les contacter.

Conflits du travail, journalisme à la Revue et pour "Taktik" (des papiers insilents sur les figures parisiennes en visite à Marseille) mais également le parcours de l'OM qui pousse l'effronterie jusqu'à éliminer "mon" Milan double champion d'Europe au stade Vélodrome, avant d'écarter Moscou et de succomber aux tirs au but contre les Yougoslaves de l'Etoile Rouge, avec l'image de Basie Boli s'effondrant en larmes en Eurovision. Comme la passion du journalisme implique d'être là où il faut, je suis sur la parvis du Vélo lorsque les héros malheureux descendent de leur car etbjettent un œil désolé sur le char qui aurait pu les faire triompher sur la Cannebière et autour du Vieux Port...

(À Suivre)


 

1991-93 – Les Bavures de l'adoption et de la vie quotidienne,...

Un récit est toujours un mensonge, figurez-vous un récit de vie où le narrateur narre ceux qu'il a été pour le meilleur mais pas pour le pire.

Or le désagréable, le pas beau, le pire implique forcément l'autre, les autres, dont il n'est pas question ici de violer l'intimité. Disons que les innombrables activités et projets du protagoniste finissent par l'éloigner de la vie quotidienne et par perturber la vie de sa famille. Vous n'en saurez guère plus.

À la Revue, c'est la soupe à la grimace mais je remplis ma part de contrat en produisant des dossiers, des enquêtes et des entretiens, dont celui avec Franco Baresi, le capitaine de l'équipe d'Italie et du Milan que j'interviewe au Palm Beach avant un match amical dans le cadre du transfert de Papin en Lombardie : thème : comment une star ultra payée peut vivre éthiquement et de manière solidaire, entretien programmé avec l'accord du club et suivi de la remise d'un maillot pour une association de défense des orphelins par Ancelotti, dans les couloirs du Vélodrome.

Cette association, créée et dirigée par Francis Contrucci, a une importance particulière pour Morisi en 1992. Contacté par un éditeur local, Gérard Blua, Mario accepte d'aider ledit Francis, un enfant de la DDASS, a publier un livre en trois parties : son enfance en famille d'accueil, la situation de l'adoption en France et des propositions en partie validées par le Pr. Mattei qui va devenir ministre de la Santé

Le problème c'est que Francis est une tornade d'1 m 60 qui a mille choses à dire et qui met le monde sens dessus dessous pour qu'on les écoute. Expédié en familles d'accueil avec ses frères et sœur, il se retrouve aux Chutes-la-Vie (ça ne s'invente pas) et s'en tire grâce à un boucher charcutier qui lui fait confiance et le forme. Devenu boxeur amateur, il épouse une gentille fille qui lui donne un fils, Juilien alors qu'il est entré à la Timone comme brancardier.

L'aventure est belle, elle aboutit à un livre édité par Garçon à Marseille mais elle est chronophage : on ne travaille pas avec Francis comme on travaille avec Amanda Lear ou Sam Bernett. Fran veut du vécu, du senti, pas de blabla mais du concret.

C'est comme cela, de fil en aiguille, que Morisi cuvée 1992 a l'idée de recueillir des reliques sporfives tel le maillot frappé du coq de Joseph Bonnel, les gants de Jeff Harding, le champion du monde de boxe australien, ceux de Christophe Tiozzo, son challenger, mais également le maillot du du Milan AC outre que le soutien d'Hervé Vilard, orphelin à succès, et d'autres personnalités.

Un gala a lieu pour payer des vacances aux orphelins, la presse en parle, le livre fait du bruit. Un succès et beaucoup d'émotion avec le soutien de la bande du poker menteur aux Régates : Bretelle et Marie Paule, Le Suisse, Ivo, Mr Brun, Akim le roi du poulet hallal et pas mal de connaissances. Au point que nous nous rendons chez Jean Paul à Besançon pour faire parler des "Bavures de l'Adoption" dans l'Est, le Progrès le Pays et France 3.

Cette année-là, Il y a la folie O.M et ce "premiers pour toujours" matérialisé par la tête de Basile Boli en finale de coupe d'Europe contre Milan, pourtant récent recordmen des matchs sans défaites (58). Assis devant la télé avec le maillot rouge et noir, je dois répondre à la question aux questions de ma fille de trois ans : "Qu'est-ce qu'y a papa, t'as l'air tout triste ?"

La tristesse est là. À force d'être appelé à droite et à gauche, je rentre tard et je suis ailleurs dans ma tête. Incapable d'empathie au jour le jour pour S., je minimise son angoisse quand je rentre en voiture et pas toujours à jeun.

Il y a plus grâve, j’ai la tête ailleurs, je ne suis pas rassurant ; peu présentable quand je conduis L, a la crèche où on l'appelle "la reine de la bicyclette" pour son refus de prêter la chose à ses camarades.

Tout se complique avec le scandale Tapie-VA, Alors que les coéquipiers de Papin, Boli, Waddle se préparent pour l'affrontement final, il y a ce scandale de la corruption présumée des joueurs de Valenciennes par Bernès, le bras droit de Bernard Tapie, que dénonce le capitaine nordiste.

Je suis en train de traduire l'interview de Prince Charles Williams à Alès pour le ‘Provençal’ quand J.-J. Fiorito, du service des Sports, apprend sous les yeux que le scandale va éclater. Pris dans la tourmente médiatique, je reçois un coup de fil de mon ami Tenoux, que ´l'Est Républicain a mandé d'urgence à Marseille.

Je quitte une fois de plus ma fille et sa maman et je rejoins Jean Pierre dans un hôtel de la Corniche avant de le conduire chez Jules et chez Caramanolis, ancien champion d’Europe de boxe de manière qu'il puisse télexer (le téléphone portable n'existe pas) un papier pour l'Est du lendemain.

Comme je lui sers de cicérone, je suis encore moins présent à la maison…

Puis il y a le cinquième anniversaire de "Tatkik", l'entretien de Michel Boujenah, le showcase de Minelli à la FNAC, les coups de main médiatiques à Francis pourvun anniversaire… Bref, écartelé par mes satanés ombilics ; balle, botte, amitié, peuple, zinc, nous décidons que je trouverai une chambre-bureau à Mazargues pour ne pas réveiller l'enfant et la mère en faisant la vaisselle à 3 heures du matin… ``

(À Suivre))

1992-93 – Le temps de l'eau forte, le blanc et le noir ou lorsque l'homme éclaté le devient vraiment, entre amour paternel et fossé qui se creuse : moments intenses, moments fraternels et idées noires...

Lorsque je signe l'accord à l'amiable avec compensation avec Marius B., le président de la Mutuelle des Caisses d'Épargne, je ne me rends pas compte des complications financières que cet accord induira. Certes, à l'encontre du code du travail, la Mutuelle vire sur mon compte une belle somme, me demande de continuer notre collaboration sous forme de piges bien payées, mais cela ne durera qu'un temps et il faudra bien que je gagne de quoi payer les mercredis et les weekends avec ma puce, qui ne comprend pas pourquoi son père ne dort plus à la maison mais l'emmène à la crèche, puis à l'école, puis au parc Bortoli, au parc Borély, à Saint-Loup à l'occasion d'un carnaval pour l'adoption, au Badaboum Théâtre sur le Vieux Port, au Quick, au camping des gitans chez Bretelle et Marie Paule, au stade, au marché de la Plaine et dans les locaux de "Taktik" à la Belle de Mai, dans les anciens locaux de la Seita.

Le fric devient vite une obsession. J'écris des articles pour le journal "Le Sport" qui à l’époque veut concurrencer l'équipe : un article sur le judoka Mellilo, sur le séjour marseillais de Magnusson pour son anniversaire, sur les anciens de l'OM avant la finale de Coupe d'Europe contre Milan, sur les matchs de boxe organisés par Richard Caramanolis et Claude De Angelis, "le coiffeur des stars", que j'ai rencontrés lors d'un reportage pour la revue sur un boxeur unijambiste qu'ils espèrent conduire à une finale mondiale des lourds-légers.

Pour le Provençal (de gauche), qui n'a pas encore fusionné avec le Méridional (de droite) autour de la même régie de publicité, j'interviewe Prince Charles Williams des États-Unis et je cosigne le papier qui présente le choc Christophe Tiozzo-Jeff Harding.

Plus scabreux, comme je m'agite sur le clavier de mon Mac-Classic un ancien policier qui s'occupe des enquêtes de moralités connexes aux affaires criminelles me demande si je peux corriger, réviser et mettre en page ses rapports. Son bureau, un garage, se trouve à une centaine de mètres des Glycines où se trouve ma chambre de 3 mètres sur 3, à l’étage où nous avions fêté le baptême païen de la Puce, qui adore le "Tom Badilom" d'Higelin quand je l'amène ne voiture à l'école.

À ce moment là, bouleversé par les larmes ou les cris ou les questions de ma fille quand se pose un problème, j'ai du mal à faire tenir ensemble les morceaux de ma vie, ma famille (pas seulement S. et L, mais mes parents, après que mon père a été opéré d'une tumeur au colon), le journalisme, l'ombilic de la Balle, de la Botte (Je rêve de faire découvrir à Lo "nos" montagnes) et les amis.

Ce sont ces nouveaux amis qui contribuent à me tenir debout. Hommage à Gilles et à Marie Paule qui m'invitent ô combien de fois dans leur caravane. À Jules, qui se saisit de mes clés de voiture et me raccompagne quand j'ai le blues. À Francis qui m'est reconnaissant d'avoir écrit son livre et qui voudrait que j'entraîne les gamins de Bonneveine avec lui, puisque j'ai le diplôme. À Dominique le "pauve Suisse", qui de retour d'Afrique, diplômé en architecture, s'arrête à Marseille et fonde un centre social dans le seul quartier difficile du Sud-Est de la ville. À Akim, qui m'accueille avec chaleur aux Puces et avec qui nous parlons de Kabylie (ombilic du Maghreb). À Jean Paul à distance, quand je passe au CLA pour une quinzaine d'enseignement du FLE l’été. À Ivo le Croate, qui ne me fait pas payer toutes les pizzas que je lui commande. Aux gens de "Taktik", Hélène la Paoïste au cœur d'or, Didier et Lolita, les piliers, Fred Kahn, le rédac-chef qui nous invite S,, L, et moi à manger chez lui du côté de la Plaine, pour sue nos enfants se connaissent. À Mathieu le poisson de roche des Trois-Luc et de Saint-Loup, qui lorsque je serai sans voiture

viendra le dimanche soir me remonter le moral...

Là est le paradoxe mortel, ce qui me sauve de la dépression est ce qui a causé mon éloignement. Il n'y a pas eu d'histoire de fesses, de réel problème d'argent (encore que contribuer à l'éducation et aux loisirs de notre fille me causera bien des soucis...), de violence… ; plutôt une incompatibilité de rythmes, de disponibilité, d'emploi du temps. Surtout - celui qui écrit s'en rendra compte trop tard - d'angoisse pour Elle, morte d'inquiétude quand il rentrait la nuit en voiture, enragée quand elle pensait à l'avenir, malmenée mentalement par un homme qu'elle aime encore mais qui est incapable de la rassurer alors qu'elle est une nouvelle maman de quarante ans.

Misère, honte : ce souvenir d'une soirée pluvieuse aux Régates où S. passe le téléphone à notre fille qui m'apprend que nous avons perdu son boa, le poisson doudou auquel elle tient plus qu'à la prunelle de ses yeux. Affolé, je quitte notre partie de poker menteur au zinc et je le retrouve à l'arrière de la Uno. Demande à un client que je connais si je peux emprunter sa 125cc, monte pour la première fois de ma vie sur une moto, slalome sous l'averse de la Pointe Rouge à chez nous, prend l'ascenseur, sonne à la porte, et trempé comme une soupe, super héros lamentable, tend son boa à ma puce qui s'accroche à mes épaules pour que je ne reparte pas. Un moment gravé au fer rouge dans mon cœur qui se reproduira tant de fois. J’e pleure encore.

Mais à quelque chose malheur est bon, il faut que je trouve un moyen de gagner mieux ma vie, d'être un meilleur papa pour ma fille. Et si j'investissais mon pécule pour créer un journal satirique et indépendant, un gratuit qui donnerait la parole au peuple, aux gens, aux talents méconnus ; un journal qui abuserait modérément mais quand même beaucoup…

(À Suivre)

Fin 1993 – La naissance d'un enfant de papier, l'Écho du Zinc, et d'une sarl de presse, croix et délice de Morisi qui devient entrepreneur rebelle avec "le journal qui abuse modérément". Ce qu’il s'ensuit, la ligne éditoriale et les journées sans sommeil à arpenter Marseille, ses quartiers, ses lieux de vie, bistrots en tête...

La prime libératoire de la Revue des Caisses d'Epargne et les réserves mises de côté fondent comme neige au soleil et je me ronge les sangs à l'idée de ne pas pouvoir offrir à ma fille ce que j'aime lui offrir : les tours de manège, les spectacles au Badaboum Théâtre, les glaces, les Quck, les sorties en bateau au Frioul ou les samedis à OK Corral, un parc d'attractions western qu'elle adore. Pour cela il y a les piges au ´Sport’ et au ´Provençal’, la préparation des rapports de l'ex-policier de la rue Marcaggi, mais ça ne suffit pas vraiment. D'où l'iée d'investir mon épargne restante dans la création d'un journal qui s’inscrirait dans le sillage du Taktik de Didier Urbain, pour qui je pige et corrige plus ou moins gracieusement et qui me renvoie l'ascenseur en m'aidant à préparer une maquette.

Pour lancer un journal il faut un capital social car je n'ai pas l'intention de jouer la carte associative, qui ne permet pas de récupérer la tva, et sombre la plupart du temps dans les chicanes entre adhérents.

Le Morisi de fin 1992 début 1993 décide de répliquer le principe des ´Baskets’ et de trouver des actionnaires qui seraient ses associés

Il les trouve. Jean Paul, depuis Besançon, y va de sa quote part. Bretelle et Marie Paule, Francis de l'Adoption, le Suisse éducateur, Akim le roi du poulet, et Ivo celui de la pizza à emporter sont enthousiastes, un gratuit de bistrot financé par la pub pour des boissons et tabacs interdits de pub par la loi Evin, voilà qui était finement joué car elles devenaient par le fait des PLV, des publicités sur le lieu de vente : pas folle la guêpe !

Lorsque je vais déposer le dossier de notre Sark au greffe du tribunal de commerce, le préposé n'en revient pas. 7 associés pour une Sarl de presse au capital de 21 000 francs, destinée à financer un gratuit de bistrot, il n’avait jamais vu ça... "Et elle s'appelle comment votre société ? – Bitropolitan, monsieur... Titre du journal ? – "L'Écho du Zinc, le journal qui abuse modérément.´ Le gars ôte ses lunettes, me regarde par en dessous et se demande si je suis sérieux…

Je plaisante, je badine mais je joue ma peau. Ce sont mes dernières économies et les frais sont nombreux. Il y a le coût de l’mpression chez l'imprimeur où Didier de Taktik m'emmène, 10 000 francs pour 20 pages tabloïd tirées à 15 000 ex. - 4 000 de flashage, car on filme chacune des pages à l'époque, c’est avant la transmission télématique des données. Il faut ajouter à cela les frais de déplacement (je cours partout pour trouver de la pub et parler de mon journal), les frais de bouche, les frais de représentation, les pigettes proposées aux camarades qui écrivent dans le journal.

J'ai étudié la question avec soin, avec mes 4 000 francs, je suis actionnaire minoritaire, ce qui me permettra de financer mes frais en les faisant rentrer dans la compta de la société.

J'ai un atout : l'amitié et le soutien de mes collègues journalistes de l'Evénement à Paris, de la presse bisontine et de quelques Marseillais. Qu’on en juge : Dans le n*1 de novembre 1993, dont je peaufine la maquette avec Didier, Lolita et Hélène de "Taktik" apparaissent Patrice Delbourg et Bernard Chapuis de l'EDJ, Guy Franquet de Montmartre, Jean-Pierre de l'Est, Pascal du Pays et de France 3, Fred Kahn et Létizia Dannery de "Taktik", l'historien Pierre Échinard, le fondateur de "Jazz Côte Sud", Jean Pelle, outre les dessinateurs Samir, Golec et Golec et mon bon Charlie Schlingo ... auxquels s’ajoutent le photographe Laurent Chapuis s'en va shooter le visage de notre une, l'inénarrable Paul Préboist en "ménage" dans une supermarché du nord de Marseille...

Plus fort encore, lors d'un reportage sur les puces de Montreuil pour la Revue, je passe voir Jean François Fred Kahn et j'obtiens de la directrice du marketing un échange de pub entre l'EDJ et l'EDZ, n'étais-je point un surgeon de l'idée de la maison, un plus dans la lutte pour l'indépendance de la presse et sa restitution aux populations méprisées.

Arrive le jour fatal. Didier m'accompagne, cela lui rappelle le numéro 1 de son propre journal cinq ans plus tôt. On monte sur sa Vespa et on descend au flashage sur le Vieux Port ; je signe un chèque et on remonte avec les films de l'enfant de papier annoncé pour la semaine suivante. Seulement terreur, quand nous ouvrons le paquet, il manque une page et l'imprimeur nous a programmés avec impossibilté de décaler vu le planning de la journée !

Je me rappellerai toute ma vie les risques que Didier prend sur sa Vespa entre la Belle de Mai et le Vieux Port, du temps qui se fige pendant que sort le dernier film de la dernière page. Remontée à la Valentino Rossi jusqu'à l'imprimerie. Course entre les jambes des presses : des monstres qui grondent. Le chef de fabrication qui nous fait les gros yeux en tapotant sur son bracelet montre. Les rouleaux qui sifflent, claquent, croquent, clinquent, crissent, repartent. Le signal est donné, les unes que la machine crache sont horribles, le pauvre Préboist est rose, bleu, orange, les pages intérieures mal calées, l'encrage déficient...

Didier me rassure, je ne paie pas les exemplaires test, l'imprimeur tient à ce que le résultat soit parfait, une question de conscience professionnelle et de réputation.

Quand le chef de fab fait signe que tout est ok et qu’il donne l'ordre de lancer les rotatives et que ´l'Echo du zinc ´ n°1 est craché par la presse géante, Didier me tire par la manche, m'installe sous l'endroit où les cahiers du nouveau né se rejoignent et me lâche, les yeux brillants : "Citizen Kane, ça te dit quelque chose ?"

La suite est magique, irréelle, grâce à ses supermen de la culture, ouviers en bleu et artisans de la démocratie â la fois, est né "mon" joiurnal, un journal pensé comme un mensuel populaire et engagé qu'il va falloir faire vivre.

(À Suivre).

1993 - Pâques 1994 – La folle bataille de l'actionnaire minoritaire et rédac-chef de Bistropolitan/L'Edz, la course aux pubs et le compte à rebours du capital social. - Le baptême de l'Écho salué par 'M6', 'France 3', 'La Marseillaise' et les radios locales. - Les numéros 2 et 3, de décembre puis de février, car de mensuel "le journal qui abuse modérément" devint épisodique à tendance bimensuelle. Une proposition indécente et la survenue d'un vendeur d'espoir bisontin qui finira par tout changer...

Mi novembre 1993 – Chez Solange, à la Trattoria de l’escale Borély, ils sont venus, ils sont (presque tous) là. il y a ma fille et sa maman, Catherine Aldington, une paire d'amies de S, les deux tiers de mes associés : Francis, Bretelle, le Suisse, Ivo, Akim en tête, Didier et Taktik…

Le numéro 1 plaît bien. Un beau mix de local et de national, de célébrités (Francis Huster, Paul Préboist, Amanda Lear), d'insolite (l'ex torero auteur compositeur Daniel Bizet), de caritatif (Une pétition pour l'adoption), de culture (La Momie du Momo Artaud signé P. Delbourg) ; de sexe (une enquête sur les 36-15 oochon), d'humour (les desins de Charlie et de Samir) et les papiers de Seamus Anderson, Pierre Launay, HBS et Marmor, les hétéronymes qui deviendront une marque de fabrique du travail de l'écrivain Morisi.

Pour le contenu, pas de problème, la ligne éditoriale ne peut pas obéir aux indications d'une enquête de marché’: le littoral marseillais fait dans les 30 km de longueur sur une 20 de km de profondeur au niveau d'Allauch.

Marseille, pour ceux qui l'ignorerait, c'est 120 villages provençaux collés un à l'autre avec leur saint, leur église, leur rue marchande et des caractéristiques variées. En travers de la Canebière on est en Algérie et en Afrique, du côte de Saint-Trond dans le ghetto de Varsovie, au Panier ou au Vallon des Auffes à Gênes. Aux Goudes en Grèce ou en Turquie, dans les quartiers nord entre le 93 et les Minguettes...

Autant de quartiers, autant de bars, autant de sensibilités : 2000 en 1980, plus que 1100 en 1993.

N'ayant pas le budget pour payer un distributeur, Morisi et ses complices font tout en voiture, tarabustant les copains de copains pour présenter l'Écho dans un maximum de zincs à la grande surprise des patrons quand ils découvrent que c'est gratuit et que s'ils ont des idées...

La vérité c'est que Morisi se tape tout dans sa Fiat de moins en moins présentable. Le samedi de la sortie, souvent seul, il fera jusqu'à 50 kilomètres en s'arrêtant moteur allumé, provoquant des bouchons, pour livrer son bébé. Un de ces jours-là, du côté des Trois Luc, une brave dame dodue, rieuse, un fichu sur la tête le félicite : "Je ne lis pas, mais c'est beau, ce que vous faites, jeune, les Marseillais ont droit à la parole, ce ne sont pas tous des brigands."

Le problème n’est pas là (je réduirai le tirage de 15 000 à 8 000, les exemplaires non distribué s'amoncelant dans le garage de Marie Paule et de Bretelle). Il est d'ordre économique. Je réussis bien à convaincre le directeur général de Casanis (3 pages couleur à l'année), Ricard, les bières Paulaner, les Architectes Bâtisseurs, qui me prêteront bientôt un bureau ; l'Antidote, un café théâtre du cours Julien, le Perroquet bleu, un bar lunch branché où furent tournées des scènes de "Borsalino" ainsi que quelques petits-anninceurs, le reste consiste en des échanges d’annonces avec un 36-15 Exit ou Skyrock.

Ceux d'entre vous qui s'y entendent en commerce comprennent que le problème est vite la trésorerie. Le capital social de 21 000 euros est vite entamé et il faut payer le flashage, l'impression, l'essence, les piges, les places de match ou de concert. alors que le réglement des factures tarde

Le numéro 2 de décembre 93 se fait valoir par une "une" consacrée à Éric Di Meco shootée par Laurent Chapuis. - Par une der achetée par les Pastis Janot, des pastilles Pizza Sun, l a Marine, Box Champ's, le Bouche Charcutier Brett Pollitt et l'Agence de Voyages Asia de la rue Paradis ; - avec une promo associative pour les Contes d'hiver au Panier outre que les fidèles Ricard. Paulaner et le Perroquet Bleu.

Le hic, c'est que je vis au pair dans mon journal et que je fais entrer dans la compta mes frais, ce qui me permet de mettre de l'essence dans la voiture, de me nourrir et de passer de beaux moments avec ma fille le mercredi après-midi, un weekend sur deux et pendant les vacances scolaires. Cela me cause pas mal de soucis, la puce m'accompagnant à "Taktik" où je compose une partie du journal ou en reportage quand ils sont compatibles avec la présence d'une enfant de 4 ans et demi.

Le numéro 3 de février 93 est un tournant. Ayant décidé d’axer cette parution sur le quartier de Saint-Loup, que m’a fait découvrir l'ami Mathieu en sa qualité de Marseillais AOC. Au menu, un chef cuisinier ayant opéré dans les croisières de luxe, le groupe Reggae D'Oc d'un instit parolier de Fiori et quelques figures du quartier dont la vie du matin tôt au soir tard tourne entre un bar et le club de Boules voisin. Bar fréquenté par un peu tout le monde, y compris des lascars spécialisés dans les machines à sou et le commerce en affaires.,,

Lorsque je parle de tournant, je ne parle pas en l'air. Le jour de la sortie du n°3 à Saint-Loup, alors que le bar est bondé et que l'Écho vole de main en main, s'approche de moi un monsieur bien mis, la quarantaine avancée, qui me demande ce que je désire boire, me félicite pour l'idée de mon "journal de bistrot gratuit" et va droit au but : sans soutien seul à Marseille, je n'ai aucune chance de survivre économiquement. Si je suis ok, il me fournit la régie publicitaire, je n'aurais plus qu'à m'occuper du contenu. J’apprends que le personnage est un membre de l'équipe de Renaud Muselier, le candidat de droite pour les municipales à venir.

N’importe quelle personne dotée d'un cerveau et d'une calculette aurait accepté ; devenir locataire et employé dans la maison que j'avais imaginée et bâtie m'aurait rapporté gros, réglé le problème des loisirs et de l'éducation de ma fille, et m’aurait ouvert pas mal de portes pour la suite. - Ouais, mais devenir le porte-papier des gens que je considérais comme mes ennemis politiques ne se pouvait pas. Je tenais plus à l'amitié de mes associés et aux lutte de mon père qu'à ma réussite personnelle.

Le numéro 4 de l'EDZ, imprimé en Catalogne à moitié prix, allait sortir à Pâques avec un dessin de ´une ´ signé Yoko des Silver et titré ‘Soyez méchant à la Plage’ et des encarts de Pastis 51, Rizla-Croix, des Cafés Henry-Blanc et une demi douzaine de pastilles petits commerces à 300 francs. C'est au moment de la sortie de ce numéro, pendant la Foire internationale que mon téléphone sonne. Un Bisontin de bonne famille évoluant dans le monde du théâtre - avec qui j'avais travaillé dans le cadre des CLA d'été - avait une proposition à me faire.

(À Suivre)


 

9 uillet 1994 – Novembre 1994 – Du numéro 4 de l'EDZ imprimé à Girona près de Barcelone aux prémisses d'un "Écho du Zinc" bisontin. L'enchaînement des nécessités et du Destin, la proposition de Jean Vieille-Monnaie, le grand homme de théâtre, le fils de conseiller général...

9 juillet 1994. L'ombilic de la Balle a repris ses droits. Alors que Gilles Bretelle et Morisi filent vers la Catalogne avec les films du numéro d'été de L'EDZ, Roberto Baggio, le Ballon d'Or bouddhiste que Mario suit avec amour depuis 1988, qualifie l'Italie en quart de finale de coupe du monde contre l'Espagne, match qui se déroule tandis que Rotimpress, une imprimerie catalane, façonne un EDZ qui compte moins de pages (12) mais s'illustre par une enquête polémique sur la Mort des Puces qu'on veut remplacer par un immense Centre commercial ; un papier sur le Chinois, le fameux commissaire qui se lance en politique (très à droite) ; le thème astral de Bernard Tapie par un astrologue bisontin ; une lettre ouverte et un reportage sur un groupe de paraplégiques qui ont formé un orchestre ; le portrait d'un joueur de Longue provençale célèbre dans tout le Midi ; un papier de Patrice Delbourg, ´Marianne ´ et ´Papous dans la tête ´, sur Alphonse Allais’; et la rubrique mensuelle de Jean Pelle, "Memory of a poor blind black piano", chronique signée Jazz Côte Sud.

Côté pub, Morisi rame, seul à tout faire qu’il est : le chemin de fer, la moitié des articles, la correction-révision, la mise en page sur petit écran et sans mémoire vive, puis le flashage et la chasse aux pubs qu'il faut non seulement décrocher et surtout se faire payer... à parution fin de troisième mois. Bref, ce dingue de M.M. tire le diable par la queue.mais s’en tire grâce à Rizla-+, Pastis 51, un distributeur Kronenbourg-Kanterbrau, le comptoir marseillais d'alimentation, les Radio Taxis, Château d'Eau, un producteur de bonbonnes d’eau de bureau et la parution de Casa, une page couleur qui sauve les meubles.

L’EDZ n'est plus mensuel, ll est sorti en novembre, en décembre, en février... et à présent début juillet. Il ne fait plus 20 pages mais 12. Il est beau, le travail des imprimeurs catalans est excellent : ils nous réservent un bel accueil, nous traitant comme si nous étions un titre important.

De retour à Marseille, je passe de beaux moments avec ma puce et je file travailler au CLA d'été comme en 89, 91, 92 et 93. Créateur et artisan passionné du module "PAO et Journalisme", j'ai en charge des groupes multinationaux pendant deux à trois quinzaines, que j'initie à l'aventure journalistique depuis le choix de la ligne éditoriale jusqu'à la vente à 0,50 fr l’exemplaire en passant par la pêche aux titres, les enquêtes de terrain, la hiérarchisation des infos et la mise en page. La dizaine de journaux de 8 à 16 pages sorties pendant une décennie de ces ´forges d'été’ sont photocopiées et reliées par Hamdi et Ferri, libraires franco-iraniens issus eux-mêmes du Centre de linguistique appliquée.

Lors du stage prof FLE 1994, faisant partie de l'équipe de profs d'assaut mise sur pied par Christian Lavenne, l'âme de ces stages, dit le ´Petit Père des Peuples’, Morisi est approché par Jean Vielle-Monnaie, le fils d'un politicien influent dans le Département qui a créé et administre une compagnie théâtrale et un lieu proch de la cave du CLA d'été. Ce dernier, secondé par son épouse et son beau-frère, propose non seulement des spectacles mais également des cours de comédie pour enfants et des stages, tant à l'extérieur de l'université qu'à l'intérieur.

Les locaux de ce théâtre de la Vieille-Monnaie, que les Bisontins auront identifié, sont exigus mais pratiques : une entrée avec la caisse, une salle comptant 80/100 places, la scène, les coulisses. Ils donnent sur deux rues perpendiculaires voisines de la fac des Lettres.

Cette année-là, Morisi et le grand homme de théâtre font davantage connaissance. Ils se croisent dans la cours du 37, échangent devant un café à la pause.

C'est un midi de casse-croutage que Morisi présente son "Écho du Zinc" à l'homme de théâtre, un type de belle prestance avec mèche mobile et lippe boudeuse. Un gratuit payé par la pub et les annonces, indépendant, pouvant promouvoir spectacles et initiatives, à l'abri de l'influence de la presse officielle (Est, Radio France, France 3, Besançon Votre Ville...) : voilà qui était finaud ; il faudrait qu'on en parle en septembre.

Je rentre à Marseille, profite de ma grande puce le plus que je peux tout en préparant le numéro 5 de l’EDZ pour laquelle la pub ne se bouscule pas.

J'ai d'ailleurs déménagé, j'habite une minuscule chambre dans un hôtel tenu par un rocker sympa Boulevard des Neiges (ça ne s’invente pas !) avec la nouveauté que Pascal, un des deux gérants de Bâti-Sud, me prête un bureau dans une pépinière proche de la Comex’. J’y installe mon matériel, un ordi, une flasheuse, mes dossiers, mes bouquins, la compta, les papiers officiels. Quand les factures sont enfin honorées, Lo et moi passons de beaux moments ensemble.

Je passerai sur les moments noirs du printemps qui a précédé, retrait de permis, nuit â l’Evéché, mauvaise conscience, sexualité contrariée, situations ambiguës, crises de goutte, disputes en famille, cafard profond, diète gastroliquide et soucis d'argent.

Arrive le moment de la Foire internationale de Marseille fin septembre début octobre. Je reçois un coup de fil du grand homme de théâtre du quartier de la fac à Besac, il arrive à Marseille avec sa moitié et il aimerait me voir. Je leur trouve un hôtel du côté de la Vieille-Chapelle et nous dînons â la Pointe Rouge… "Voilà, me dit le Planchon ad hoc., ton idée de journal est géniale, est-ce que tu accepterais de l'importer dans la Boucle qui en a cruellement besoin. Est-ce qu'on pourrait imaginer quelque chose comme un franchise, moi et mes amis te payons un loyer, on rémunère ton travail rédactionnel, comme ça tu as des rentrées régulières et nous un média."

Je n'ai pas la jugeote de lui demander qui sont ses amis.Je vois juste que je pourrais financer ma survie économique à moyen et peut-être long terme.

Jean V, est hébergé par Habitat 25, la société mixte dépendant de son père le conseiller général. Il est soutenu par un peu tout le monde à droite comme à gauche. Bien entendu il y a un hic. Impossible de faire vivre l'EDZ Marseille et l'EDZ Besançon en même temps. Et s'il fallait que je choisisse entre les deux ? Et si l'obligation de gagner ma vie m'éloignait de ma fille adorée et de sa maman en me rapprochant de mes parents et de mes racines bisontines ? Cornélien, mon colonel.

(A Suivre)

10 novembre 1994 – La sortie de "L'Écho du Zinc-Besançon n°1" (5e parution avec les EDZ Marseille) - L'accueil de la direction de la publication bisontine, la joie de renouer avec l'ombilic de la Boucle et d'être payé pour le travail effectué ; le siège officieux au Petite Bar rue Chifflet et officiel rue de la Vieille Monnaie. Le chemin de fer et les collaborateurs. Enfin le coup de tonnerre en mairie !

On ne devrait jamais entamer la lecture d'une feuille qu'on ne connaît pas sans parcourir l'ours, c'est-à-dire, en langage des typographes, le générique d’une publication.

Dans le cas de l'EDZ bisontin, le directeur de la publication est l'homme de théâtre de la Vieille Monnaie, le directeur de la rédaction, Philippe R., alors patron du Centre information jeunesse et du mensuel Topo ; et "Bistropolitan/L'EDZ dont le Siret indique qu'il est une Sarl enregistrée à Marseille.

Après les autorités légales, la rédaction.

L,'Écho du Zinc Besançon doit sa une au plasticien sculpteur suisse Claudy Pellaton (un poisson or sur fond azur qui intrigue les milieux autorisés) - Le "médito" est signé MM - l'éditorial "Air du Temps" par la doublette Vieille Monnaie/Philippe R. Le dessin d'humour en mode zinc est de Golec & Golec.

Les papiers en accroche de une sont les suivants : "Besançon, ville ouverte aux fleurs", "Bock Challenge", "Un Vieux Paillard sympa", "Main sale sur la ville", "Ne pas témoigner serait trahir", "Vian en poupe", "Alain Besset ; homme théâtre". Tout cela est signé M.M, Jean V. et Philippe R. ; Seamus Anderson, Pascal Vendola, Philippe R. - Henri Hertz, - Catherine Alde et Patrice Delbourg. En condiment : des brèves de comptoir, des jeux, un quiz anti macho et des annonces de concerts ou d'expos.

Rien d'inquiétant à signaler au plan de la ligne éditoriale, le duo dirlo de la publi-dirlo de la rédac parle bien de "ville qui n'est plus à l'heure" mais le cœur du numéro est l'antinazisme et l'antifascisme, avec en iigne de mire le porte-drapeau du FN aux élections, la mairie PS/union de la gauche tenant la ville depuis des décennies.

Celui qui fait tout basculer est Morisi qui titre "Humeur noire : Comment transformer une ville en cimetière" en stigmatisant les floralies d'automne qui voient la Boucle ensevelie sous les chrysanthèmes pour endormir le troisième et le quatrième âge avant les élections.

Celui que je suis ne résiste pas au bonheur de citer la chute de ce brûlot vitriolé. Intertitre : "une idée bien plus mieux". Envoi : " Tout compte fait, à l'Écho du Zinc, on vient d'avoir une idée. Que diriez-vous des "draps-de-lies" en lieu et place des Floralies ? Dès demain, tout le monde étend son linge aux fenêtres, les slips, les dessous, les draps, les chemisettes les t-shirts, tout ce qui est en tissu et en couleurs... Vous allez voir, c'est génial, en deux jours, Besac titre la bourre à Marseille et à Naples. Et pour pas un rond !"

Le pamphlet, qui suggère que la manifestation coûte une bras et qu'elle régale l'électorat chenu plutôt que les défavorisés. et les artistes, fait scandale. Alors que le coupable fait la connaissance d'un homme de théâtre qui allait changer son avenir, et qu'il rentre à Marseille en vue de l’EDZ n°6 programmé là-bas, Bob Schwint, l'inamovible maire, pique une colère noire dans "Besançon Votre Ville", le mensuel municipal : L'EDZ est un torchon qui ne fait pas honneur à ceux qui l'ont sorti à huit mois des municipales !

(A Suivre)


 

Hiver 94-Printemps 95 – Ca barde à Besac après la sortie du n°1 de l'Écho du Zinc. L'aller-retour pour la sortie de l'EDZ-Marseille n°5 et l'EDZ-Besançon n°2. La survie économique, les coups forcés et l'éloignement résistible de la fille adorée et de sa maman. Le décès de la tante et d'un beau-frère sur fond de rage, d'opiniâtreté et de résilience, mot que Morisi déteste...

Jusque là les deuils ont épargné le fils de Jean et de Janine Morisi qui a perdu son grand-père paternel à la fin des années 60, sa grand-mère maternelle à la fin des années 70 et perdra bientôt sa grand-mère paternelle, personnes ayant toutes dépassées les 80 ans.

La situation est plus douloureuse pour la maman de sa fille qui voit partir un de ses deux frères lorsqu'elle était enceinte de six mois et le second, encore tjeune, alors qu'elle est en vacances en Tunisie avec notre puce. Deuils auxquels s'ajoutera celuu de son papa Pierre qui aura eu le temps d'achever son dernier livre, un ´Clemenceau ´ préfacé par Philippe Seguin, son plus élève le plus fameux

Ce qui est dans l'ordre des choses m'arrive aussi. Lucia, dite Lucie, la sœur de mon père, la femme de mon oncle, couvait un cancer sans le dire, elle y succombe à l'hôpital début 1995, l'enterrement a lieu à Marly, le retour à la villa de L'Étang-la-Ville est lugubre, mon oncle ne s'en remettra jamais avant de partir dix-sept ans plus tard après que se soient envolés Jean Morisi en juin 2002 et Janine Morisi née Launay en octobre 2010.

Banalité grossière, il faut que la vie continue. Je suis parvenu à boucler le numéro d'hiver de l'Écho Marseille à partir d’un bureau qu’un copain architècte me prête en échange d'une publicité à chaque parution.

La vie est dure pour mes côtelettes, je ne dispose plus de la chambrette boulevard des Neiges et je dors dans un sac de couchage à même le sol. Privé de voiture pendant quelques semaines encore, je joue les funambules pour passer le mercredi et un weekend sur deux avec L., qui âgée de quatre ans et demi pose beaucoup de questions. C'est peu de temps après que nous irons "dans nos montagnes" avec Ivinho di Agogo et ses filles Thaïs, cinq ans, et Mona, quatre ans. Je m’arrangerais pour que ma fille voie souvent ses grands-parents à Sampans, où elle se fera une bonne amie, Camille Charlotte, la fille d'une restauratrice qui gère le Passe Muraille avec son compagnon Jacques, un ancien de Trois-Gros à Lyon. Ce sera le début d'une période où Morisi jouera les double-papa poule, conduisant ´les filles’ au ski à la Serra, à Besançon, leur faisant la cuisine à Sampans, les emmenant au théâtre et au cinéma. Puis nous irons en Suisse, sur la Costa Brava et à Sanary chez le bon Jules.

Avant cela, il y a le tracassin de la double résidence. Impossible d'être à la fois à Marseille et en Franche-Comté. C'est l'économique qui force la décision de Morisi qui continue de piger à droite à gauche et qui est au pair dans son journal.

À Marseille, la triple parution de la page quadri Casanis est révolue et avec elle ce qui payait la moitié de la publication. L'EDZ est apprécié mais je n'ai plus la trésorerie nécessaire pour tenir le coup.

À Besançon, au contraire, il y a cette stratégie de la franchise avec Jean Veille-Monnaie, Philippe R. et leurs amis. 10 000 franc par mois pour me soucier du contenu et du faire-connaître. Une aubaine pour nos vacances avec L. et ma contribution à son éducation.

C'est depuis mon bureau-bivouac à Marseille, non loin de la Comex et du quartier de la Cayoke où Dominique le Suisse exerce son sacerdoce, que je compose le numéro de téléphone de Robert Schwint, le maire de Besançon qui a mandaté ses chiens de garde pour chercher pouille au torchon qui lui est tombé dessus en novembre Je me présente, je lui explique que le journal est marseillais, qu'il est ma créature et que je suis plus à gauche que lui. Je vais faire la lumière sur les gens qui m'ont demandé de les aider à importer l'Écho et je le rappellerai. De toute manière, le numéro 2 de l'EDZ sortira, c'est vital pour moi. Le maire enregistre, on se salue.

Le Morisi 1995 n'y va pas de mainmorte. De retour dans le bureau de la Vieille-Monnaie et au Petit Bar pour préparer la sortie de l'Écho number two, il feuillette les papiers qui traînent et trouve la liste des partenaires, soutiens, actionnaires de l'homme de théâtre fils du conseiller général et du boss du centre information jeunesse.

Et là - enfer et coquecigrue ! - il découvre qu'il est en train de ramer pour le comité de soutien de M. Jacquemin, l'adversaire de droite du maire PS/Union de la gauche ! Le sang du rebelle Morisi ne fait qu'un tour. Jamais il n'acceptera de dénaturer son journal, qu'il veut insoumis et libertaire, au service de ceux qui n'ont pas la parole, pour les artistes et les gens ´de tous les jours’, sans dieu ni maître, en abusant modérément mais pas que s’il le faut. Selon les règles et la déontologie qui encadrent la liberté d'expression.

Le coup de pouce, c'est que la tante de M.M., sans enfant, a pensé à lui au moment de rédiger ses dernières volontés. Une somme d'argent arrive sur son compte place Saint-Pierre, qui lui permet d’ordonner des virements automatiques sur le compte de la maman de sa fille, et d'avancer de la trésorerie à Bistropolitan/L'EDZ. Voilà qui préserve l'autonomie du journal et lui permet de sortir un Écho en février 95.

À droite et à gauche, six mois avant le premier tour des élections municipales, c'est le grand chambard. La bande à Jacquemin a misé sur le mauvais cheval, la gauche craint que je ne remue trop la boue et que je sois mis au couran des petits secrets entre amis. Qu'y a-t-il de pire pour les social-démocrates que d'avoir un électron libre dans les pattes, un anar diplômé, un idéaliste, un fauteur de trouble sachant penser, lire et écrire et n’ayant pas de plan de carrière ?

(À Suivre)

Avril 1995 L'Écho du Zinc n°3 sort au bon moment. deux mois les élections municipales et débarrassé du comité de soutien du candidat de droite aux élections. Il n'en est pas moins critique. Pour la peine son créateur et directeur s'installe dans une chambre de 3 m sur 3m à l'arrière du Petit Vatel, en plein triangle des Bermudes. 1995, une année impaire, une drôle d'année...

Une nouvelle touche pas mal de Franc-comtois, le décès de l'explorateur Paul Emil Victor, qui a sans doute inspiré les membres du labo de géographie de la Fac des Lettres de Besançon, experts polaires si l'en était. Dans le monde, la terre tremble à Kobé, au japon et la Russie Soviétique met la main sur Grozny, la capitale de la Tchétchénie. En France, la fièvre de la Présidentielle s'empare de l'hexagone, la dérive libérale du PS et de ses alliés suggère que la soi disant gauche va passer la main et que Jacques Chirac, l'adversaire malheureux du défunt François Mitterrand en 1988 sera le prochain président de la République. Ipso facto, le 7 ma, alors que le numéro 3 de l'EDZ Besançon (n° 8 si l'on tient compte de l'édition marseillaise) traîne encore sur le comptoir d'une centaine de bistrots et de lieux culturels bisontins, Chirac, qui adore les pommes, la Corona et les andouillettes 5A, est facilement élu, pour la plus grande joie de ses supporters locaux, qui rêvent de déboulonner Bob Schwint, le baron socialiste venu de la Petite Vendée du haut.

Pendant ce temps-là, initiant une longue série d'aller-retour entre la capitale comtoise et la métropole phocéenne pour voir sa fille lors des périodes de vacances, Morisi n'a pas chômé. Aidé par un ancien garçon de café de la place de la Révolution, il arrive à convaincre pléthore d'annonceurs, parmi lesquels une majorité de cafés et de restaurants. Par devoir d'inventaire, il remercie encore Le vieux Comtois, le Grand Vatel, la Double Page, le petit hôtel des Cigales à Marseille, la Sarl de jeux automatiques Beaune et Fils. L'Hôtel du Commerce, l'Éden Bar, le Wynn's bar, le Cercle Suisse, le Bar de l'U, l'Annexe des Aviateurs, le Cusenier, le Mortimer, le Vélodrome, la Gibelotte, le DIonysos, La Brasserie des Voyageurs, le Pare-Choc, le Globe, le Yam's, le Cousty, le Pt'it Vat, le PMU de la Boule d'Or, la Boite à Sandwichs, la Brasserie Universelle, le Black Hawks, le Républic, le Café, le P'tit Velle, le Croony's, le Café de la Mairie, la Patate, le Petit Bar (sponsor sentimental), les Ets De Gribaldy, trois commerces de la place du Jura : Le boucher Pagnot, le Dragon d'Or et le bar-tabac le Jurassien. Un sacré exploit, une grande partie des zincs de la Boucle qui investissent 150 francs la pastille ou 350 francs le car de page dans la coqueluche des bistrots, le Charlie Hebdo/Canard du moment.

La une du numéro 2 de février était signée Jean-Paul Boillet, prof d'arts plastiques, peintre et contrepéteur fou. La 3 sort de l'imagination rebelle de Christophe Bertin, dit Berth, qui deviendra un dessinateur d'humeur et d'humour parmi les meilleurs du pays (actuellement à "Siné mensuel", prix Charlie Schlingo à Augoulème).

Au menu de l'EDZ n°3, comme l'indique l'exergue de une ("Le pommier est l'avenir de l'homme), des papiers à charge conte les politiques de tout poil. "Le premier salon RPR de la jeunesse", "Rasons la Citadelle", "Besac-City va-t-elle descendre en promotion d'honneur". Accompagné de brèves saignantes ou utiles, de papiers people comme "La Mémoire des de Grry" ou "Conaissez-vous Géroald". Agrémenté d'un texte de Gilles Trinita sur Antoine Blondin et d'un autre de Patrice Delbourg des Papous dans la Tête sur George Darien, l'irréductible auteur anar du "Voleur". Pour le reste des photos sur le vif dans les bars, des brèves au vitriol, des papiers rock, expo ou féministe...

L'ours dit tout. Morisi est soutenu par une belle brochettes de plumes saignantes. Valentin Chataufarine (un philosophe amateur de performances et d'art contemporain), Le Pr Lebolabeau, informaticien, libre penseur et initiateur de la revue Croa, pour les anti-agenouillistes... Dans l'ours on trouve même une féministe coriace, Florine Fleur, et le doyen de la fac qui signe Chevalier d'Albussac ! On peut dire que les édiles et les caciques tremblent dans leur costume de pingouins, les anars sont là et on ne sait plus comment les faire taire...

Je ne peux pas archiver le numéro 3 de l'EDZ Besac sans parler de la page 7 en quadri titrée : "Les 4 président du Zinc bisontin", enquête réalisée grâce aux bécanes et au logiciel de correspondance de données crée par le labo de Claude Condé, le cher ami des Baskets, futur doyen et même président de l'université de Franche-Comté. Avant la vraie présidentielle, on apprend qu'il y a un président idéal au Pop-Hall, au Yam's, au Pare-Choc et au P'tit vat. Un autre au Théâtre, au bar de l'U, à l'Hermitage et au Domino. Un troisième à l'Annexe, à la Boule d'Or, chez Marcel, chez Wynn's et au 25. Un quatrième au Globe, au Petit Bar, au Café, et au Chaprais. Si l'on en croit les réponses au questionnaire de ces derniers, le président idéal "porte un bonnet en cuir, se pinte la bière de Mars, habite en HLM ou en caravane et utilise les transports en commun, se nourrissant exclusivement de sandwichs." Celui du bar du théâtre, du Républic ou du Domino est un meneur d'homme, pourquoi pas corse, qui roule en Ferrari ou en Porsche, pore tantôt un Borsalino tantôt un haut-de-forme (...) habite une ferme restaurée ou un hôtel particulier (...), son sport favori ? La glisse...

Ayant bataillé pendant trois mois pour faire survivre son enfant de papier, le Morisi de 1995, quitte son taudis équipé d'un matelas, d'un McClassic et d'un scanner pour passer une semaine avec sa fille adorée à l'hôtel Ibis, leur nouveau gîte avec les caisses qui se sont remplies. De quoi tenir moralement, se ressourcer et préparer le numéro 4 dont la sortie tombera la veille des municipales des 11 et 18 juin de l'année. Côté Jacquemin (droite), Sennerich (FN), Carrez (PC), Nachin (Ecologie) et PS, on n'est pas tranquille. Laissez un journal indépendant influencer les élections, non mais vous n'êtes pas un peu fous ?

(À Suivre)

 

 

 

 

 

 

Last Updated ( DATE_FORMAT_LC2 )