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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (VII)
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1989, l'An 01 à Marseille ou comment le nomade cosmopolite Morisi obtient sa carte bleu-blanc-rouge de journaliste professionnel et la manière dont il se débrouille des fers qu'il a mis au feu entre sa vie privée et la Revue des Caisses d'Épargne - La manière dont la passion d'enquêter et d'informer le gagne. Les connaissances qu'il fait accessoirement. Et les décisions que S. et lui peuvent être amenées à prendre.

Les Bisontins et les Parisiens et les Italiens de Plaisance pourraient bien s'ennuyer ferme à la lecture des lignes qui suivent, dans la mesure où le Morisi de 1989 s'immerge de tout cœur dans sa nouvelle réalité.

Au revoir la Boucle, donc, au revoir la Butte, c'est Marseille maintenant – ah la chanson de Léo, 'oh Marseille, on dirait...' ; une ville qu'on aime d'emblée ou qu'on veut fuir, la belle et la p… mais calmons-nous.

Cinq fois par semaine, je me lève avec S. qui investit la première la salle de bain. Nous prenons notre petit-déjeuner et elle me gronde quand je la bombarde d'impressions et de réflexions ; le matin, elle a besoin de calme, son chef de service, le très médiatique Marcel Rufo, et une équipe de collègues, d'orthophonistes, d'éducateurs l'attendent ainsi que les enfants en difficulté et leurs parents. On parlera de tout ça ce soir.

C'est un de mes défauts avec l'impatience et le tout feu tout flamme ; je dors vite, un imprévu en pleine nuit, je suis en état de marche immédiat, je traite et je me rendors illico.

La survie d'un couple dépend beaucoup de ses biorythmes. Il faut s'avoir inventer des solutions quand l'un a besoin de calme et l'autre d’attention.

Arrivé rue Edmond-Rostand, je salue les secrétaires du service Com de l'Écureuil, nous prenons un café et je rejoins Sandrine qui est un phénomène de conscience professionnelle. Nous faisons un point sur l'arrivée des articles en provenance du réseau, sur l'emploi du temps de la journée, sur la venue de Roland qui passe à Marseille après chacune de ses enquêtes de terrain dans l'Hexagone.

La tâche qui m'incombe est variée : lecture des articles, correction-révision, choix des illustrations avec Sandrine, titrage, chapeaux, inter-titrage (j'adore cet exercice, qui donne toute sa saveur à un journal). C'est ensuite le moment de mes propres articles, le dossier du mois, les interviews au téléphone, les papiers humeur/humour, tourisme, les jeux. Le courrier des lecteurs.

Une semaine avant la sortie de la Revue, Sandrine et moi nous rendons au flashage au bout du cours Pierre-Puget. Légère flexion dans le rythme de travail, point d'étape avec Marius, le président, et revoilà Roland pour le comité de rédac du numéro suivant.

Je l'ignore mais la liberté qu'on me donne de créer des pseudos - pour éviter que la moitié des articles soient signés de mon nom - sera déterminante, quand viendra le moment pour moi de devenir un vrai écrivain. Seamus Anderson apparaît dès le premier numéro auquel je participe : un dossier tourisme et culture sur l'Irlande dont je suis assez fier ; Joyce et la Guinness y côtoyant les moors de la Verte Érin.

C'est Marmor qui signe la rubrique "Humour/Humeur" où je le laisse n'en faire. qu'à sa tête. Marmor commande également des vignettes à Samir pour illustrer nos dossiers. Le garçon est talentueux ; ses dessins plaisent dans le réseau.

Morisi – ayant obtenu la carte de journaliste n° 66319 – signe les dossiers et les entretiens importants. Il ne tarde pas à suggérer de nouvelles rubriques, comme ces papiers sur les caisses d'épargne italiennes, espagnoles, anglaises, norvégiennes...

Le président est content, ses affidés du réseau (la caisse d'épargne des Bouches-du-Rhôme est sous l'influence de la franc-maçonnerie socialiste locale et régionale) le sont aussi.

Pour info, la Doxa néolibérale tape dur et le "There is no Alternative" de Margaret Thatcher est adoptée par Fabius et consorts, des social-démocrates qui sont sur la voie d’un libéralisme pauvrement social.

Un long frisson parcourt alors l'Écureuil, qui a le privilège de l'épargne populaire grâce au Livret A. On parle de l'ouverture de ce dernier à la concurrence bancaire.

Spécialistes de l'épargne pépère et du financement des logements sociaux, les caisses d'épargne vont devoir s'ouvrir à de nouveaux métiers, à des nouveaux produits. C'est la tâche de Roland Dhordain de mettre ce changement en lumière en réalisant des audits dans toute la France.

Vient le moment où j'ai fait mes preuves de sorte qu'on me laisse la bride sur le cou. Je me régale en enquêtant sur l'enfance malheureuse, sur la sexualité du troisième âge et sur le fléau de la manipulation mentale. Une aubaine, cette embauche dans un magazine professionnel que Roland Dhordain nous permet de transformer en revue généraliste, comme on le verra bientôt.

Les weekends ? S. et moi les passons à voir des amis ou à bronzer dans les calanques. En dépit de mes réticences (j'ai un mauvais souvenir des séjours dans la famille nombreuse du capitaine aux yeux bleus), j'accède à la demande d'Elle S. de me présenter ses parents. Ils habitent cours Lieutaud dans le sixième mais ont une propriété entre la plage de Cassis et la gare, au milieu des vignes. Je lis dans ces yeux qu'elle y tient vraiment et nous nous lançons dans la Gineste un dimanche matin : "Qui noun ha ren vist Cassis noun a ren vist" – "Qui n'a pas vu Cassis n'a rien vu" : affirme le dicton provençal. - "Tu sais que Mistral a écrit un chapitre de ´Calendal ´ chez nous", me fait S. dot les yeux brillent et qui me prend la main...

La vie de Morisi le journaliste ne se limite pas à la rue Edmond-Rostand et à la Résidence D’Alemberrt En allant acheter "Libé", "L'Équipe" et la "Gazzetta dello Sport", il fait la connaissance d'un Gilles Fournier avec qui il prend le café place de l'Obélisque. Gilles est impressionnant, frère d'un homme politique élu de Moissy-Cramayel, il est devenu forain avec sa femme Marie-Paule, et ils habitent le campement gitan de la famille Reyes, à quelques centaines de mètres de là. Géant à l'accent parigot à la Guyomar, Gillou invite Mario dans sa caravane, lui présente Marie-Paule et Alice leur fille unique et c'est le début d'une belle amitié.

Morisi a également ses habitues au bout de la rue Émile-Zola. Il fréquente le bar-tabac pied-noir en face à l'église, le bar de l'Arrêt de monsieur Noël et celui du Centre, bref, à Mazargues, il devient un visage familier. Quand les locaux ont compris qu'il n'était ni parisien, ni touriste ni un flic, on l'accueille chaleureusement : pas tous les jours qu'on a un écrivain dans les parages.

Et puisqu'il supporte lui aussi l'OM (je ne leurs ai pas dit que j'étais également fan du Milan et de la Fiorentina) : servez-lui un 51 et des pistaches !

C'est de cette manière que se déroule la première année de l'auteur des "Baskets d'Euripide" ; par ailleurs cofondateur de Silver d'Argent. Avec une interruption, la quinzaine passée à Besançon pour cause de CLA dans le cadre du stage d'été.

De retour à Mazargues, S. et M. parlent sérieusement. Ils ont un âge – la quarantaine - où des décisions s'imposent.

(À Suivre)

Fin 1989. Devenu Marseillais, le secrétaire de rédaction Morisi, par ailleurs chroniqueur et correcteur de l'hebdo "Taktik", invite ses amis franc-comtois à venir le voir dans le Midi. Lors du séjour de Josette et de Jean-Paul, les amis fraternels, au retour d'une balade aux Goudes et à Callelongue, la petite bande décide de prendre l'apéro aux Régates, un bar tabac de la Pointe Rouge...

Celui qui compose ces chroniques ne parle pas assez de l'amitié qui l'a lié pendant 40 ans à Jean Paul dont il a changé le destin en l’encourageant à enseigner en Algérie. Lacune volontaire qui concernera les habitants de ma sphère privée, car ´ce qui se passe à Vegas doit rester à Vegas’.

N'en reste pas moins que le ´Plot’ débarque avec Josette qui passe un doctorat de FLE et enseigne au CLA de Besançon tandis que Marie et Samuel éprouvent les joies et les peines des expatriés rapatriés de Bouira à Besançon où il y a des habitudes à reprendre.

Voir Mario convoler et jouer les professionnels sédentaires est un choc pour ses vieux complices ; il semble bien différent de celui qu'il a été avec la première Elle de sa vie. Les parents de son amoureuse appartiennent à la bourgeoise intellectuelle marseillaise, ils ont des biens, une réputation, des opinions raisonnablement droitières. Une famille nombreuse mi provençale mi savoyarde. Un cadre de vie lumineux près de Cassis. D’anciennes habitudes, comme celle de prier, pour ceux qui le souhaitent, autour d'un autel en plein air égayé par les cigales

S. s'entend bien avec Josette, Jean-Paul et Mario se rappellent le temps jadis de l'Institution Saint-Jean, ses exploits techniques dans la cour de derrière ou à Léo-Lagrange.

Jean Paul admirait Mario, il lui en veut d'avoir tout gâché, d'avoir joué les Miller, de passer et de disparaître, de ne pas tenir en place.

On revient d'une promenade du côté de l'Île Maïre, pris dans un embouteillage de fin d'après-midi, on décide de se faire un apéro. S. coupe le contact, bavarde avec Josette qui lui pose mille questions sur son travail avec les enfants. Assoiffés, les messieurs filent devant, poussent la porte du bar tabac des Régates et commandent deux 51 et des cacahuètes.

La conversation fleurit mais le service est ralenti par la queue des fumeurs et des parieurs qu'un quinqua à la belle carrure sert avec philosophie. "On va se faire servir au bar, les filles, faites-nous signe quand vous en aurez marre."

Arrivé au comptoir, les indécrottables rencontrent Mathieu, un poisson de roche arrimé à son récif. La conversation tourne inévitablement au foot, bravo Bernard Tapie, allez Papin !Jean Paul est taquin, il parie que Sochaux finira devant l’OM en championnat. Chambrage, moqueries, voisins de zinc qui s'en mêlent - quand Mathieu désigne les photos qui trônent au milieu des bouteilles de sirop. Je plisse les yeux et je distingue un joueur en blanc avec un brassard serrant la main du président Pompidou : ´ Vous le reconnaissez ?´fait mon cicérone. Je donne un coup de coude à Jean-Paul car j’ai reconnu le gars au brassard. Nous sommes chez Jules Zvunka, le capitaine de l'OM de Skoblar et de Magnusson !

Jean Paul a un côté sans-gêne, il hèle Jules, le félicite, le prie d'accepter un verre. Mathieu se porte garant, ce sont des gars de l’est comme lui qui aiment le foot. De braves personnes. Pas des supporters de Lyon ou du PSG.

Jules se fait remplacer. Chapeau monsieur, on vous a adoré, quelle chance vous avez eu et quelle carrière...

Jules est mal à l'aise, il a arrêté sa carrière à 32 ans suite à un traumatisme crânien. mais il été trois fois entraîneur de l'OM. Y compris celui de Jaïrzinho et de Paolo César ? Il a même remporté une coupe de France en 1976 avec des minots renforcés par Trésor, Yazalde et Georges Bereta...

Jean Paul se déchaîne, les petits jaunes et les foetus pleuvent. Jules est gêné ; c'est tous les matins et tous les soirs le retour de son passé et tout le monde s’y colle : les commissaires, les plaisanciers, les cacoud, les anciens champions comme Gratien Tonna l'homme à la foudre dans les poings, jusqu'à Nestor Combin et Roger Magnusson venus saluer le ´Capitaine courageux’ pendant leurs vacances.

S. et Josette ont patienté mais il se fait tard. Jean Paul taquine Jules sur Saint-Etienne et le lance sur le fameux OM-Ajax où il a croisé le chemin de Johann Cruyff. Pas d'accord sur une action, Jules refuse de parier une tournée mais la paie a priori ; maintenant il doit retourner à son poste.

L’Ombilic de la Balle avait encore frappé, j'allais faire des Régates mon port d'attache et devenir l'ami dun grand frère qui n'allait cesser de susciter mon admiration. Bien plus qu’un symbole de l'OM alors qu'il était né hongrois et mosellan, il était et il est l'honnête homme par excellence, le mariage du sens de l'honneur et de l'humilité généreuse.

Après Jean Paul, ce fut au tour de Pedro et d'Évelyne, de Michel des MJ, des Golec de Loriol’; d'Ivinho et d'Hélène les Marseillais et de bien d'autres de nous rendre visite de sorte que le monde de M. se mêla à celui de S., les amis de nos amis ne devenant pas forcément nos amis.

Ainsi s’écoula l'An 02 de Morisi à Marseille. Y compris avec un interlude à Bologne - Ombilic de la Botte - où les tourtereaux poussèrent la porte de la librairie Feltrinelli à la recherche d'un Nominario des prénoms. Ce serait Laura si c'était une fille, aucun accord n’étant trouvé pour le garçon. Pourquoi Laura ? En souvenir de l'Aimée de Pétrarque, le poète latin de Fontaine-de-Vaucluse ? Pour imiter l’ex Idole des jeunes ?

Plus raffiné que ça. Nous voulions un nom sans rapport avec aucune religion, un nom en deux syllabes qui sonne bien avec Morisi. ; une appellation précieuse au parfum de Méditerranée : quoi de plus adapté à notre cahier des charges que Laura, l'aura et le laurier, cet or végétal dont on ceignait le front des lauréats ? Puisque nous avions le prénom, ne restait qu'à nous mettre à l'ouvrage. Encore que rien ne soit évident pour les fiancés frisant la quarantaine....

(A Suivre)

1990 – La décision qui change tout. - De l'espoir et de l’angoisse - La vraie vie, quoi

Le Morisi finlandais de l'hiver 1978 avait déniché la citation à la bibliothèque nationale d'Helsinki et l'avait couchée sur un de ses carnets. Elle était signée Anatole France : "il faut perdre la tête ou alors perdre la race.", jugement d'autor concernant le faire des enfants, ce qui sous-entend dans l'esprit d'Anatole que le désir de procréer a des raisons que la raison ne connaît pas. Quelle responsabilité si l'on y pense.

Le problème, c'est que S. et M,, son compagnon de la dernière heure si l'on tenait compte de leur fécondité, avaient longuement parlé et décidé de s'inscrire dans la durée, ce qui n'était une évidence ni pour elle ni pour lui dont la vie s'inscrivait dans une tradition largement nomade.

C'est par la raison que la décision fut prise de tenter l'enfant. M. le premier n'en revenait pas, il était sur le point de renier son triple commandement adolescent : pas d'uniforme, pas de mariage, pas de voiture.

M. et S. ne se marieront pas. L'engagement qui les lie n'a besoin ni de curé ni du maire. Les avantages supposés du mariage les indiffèrent, on ne lie pas son destin à un autre pour des raisons économiques. S'ils font un enfant, il le reconnaîtra et la lignée sera constituée de manière légale.

Morisi a fait la connaissance de la tribu des G. Curieusement il s'entend bien avec Poupou, le Professeur d'Histoire, même si leurs zones de confort respectives sont tout à fait opposées, l'intellectuel français versus l'agitateur cosmopolite, Maurras contre Gramsci, l'Algérie française face au FLN.

M. sympathise également avec Pierre B.,un libraire de la rue Sainte. Avec Jeff le frérot qui fait du théâre. Avec ses sœurs et ses neveux.

Il n'est pas à l'aise lors des banquets organisés à Cassis mais il se tient bien par amour pour S.

La première grande épreuve pour le candidat papa est d'ordre médico-légal. On ne fait pas d’enfants sans subir une batterie de tests préliminaires : foutu Rhésus qui peut poser problème, hantise de donner la vie à une créature empêché. A + et A -, il faut suivre ça de près.

Sur le parcours du combattant du futur papa se dresse l'épreuve du spermogramme. Dans un premier temps je refuse, je déteste qu'on enfreigne mes barrières, j'ai dû faire une douzaine de prises de sang depuis l'âge adulte et aucune les dix dernières années.

Être résumé à une triple page de données chiffrées parsemée d'astérisques me révulse mais quand il faut il faut : je vous raconte, histoire de sourire.

S. veut être sure que je suis en bonne santé. C'est elle qui prend le rendez-vous à Sainte-Marguerite.

Je fais une drôle de tête quand je pousse la porte de la clinique. Ne vous mosuee pas mesdames, vous ne saurez jamais ce que ça fait de tendre une ordonnance à une dame en blouse qui vous scrute sous ses lunettes avant de vous tendre une éprouvette, des lingettes et une revue coquine en ricanant. Vous tirez la porte derrière vous en mettant le loquet ; vous reniflez l'air, vous piquez un fard et vous imaginez que la blouse à l'accueil jette un œil sur son chronomètre et qu'elle va vous juger à la quantité de saint liquide que vous allez déposer dans la fiole si vous y parvenez…

Je satisfais à l'épreuve dans un délai raisonnable, produisant une ridicule quantité de semence. Me renfroque, me jure de ne pas faire de réflexion idiote, J’échange le récipient contre un certificat et je file à la Revue.

Le verdict tombe trois jours plus tard : mes spermatozoïdes sont assez nombreux pour mon âge mais ils ne sont pas très mobiles, disons un peu mous. S. se moque de son pauvre matou et le réconforte. Ils ont cessé de forcer sur l'apéro depuis un mois, elle lutte contre un tabagisme compulsif de nature bilieuse.

Côté pratique, si nous devons avoir un enfant, je ne peux laisser la maman s'occuper de tout en voiture. Je m'inscris donc à l'Auto-École de l'Obélisque où je fais la connaissance de "monsieur Jimenez", un moustachu haut en couleur qui me jure que j'aurai mon permis dans les temps, car nous sommes en mission pour la bonne cause, quasiment pour le Seigneur. La créature à naître a besoin d'un papa au volant pour la conduire le matin à la crèche puis au jardin d'enfants, n’est-ce pas ?

M. et la conduite, ça n'est pas une nouveauté. Il a conduit sans permis en Algérie et en Irlande.

M. Jimenez n'aime pas ça du tout, on reprendra tout à zéro.

C'est un samedi matin, nous avons dîné la veille chez Carbone ou chez Dédé ou chez Catherine au Roucas-Blanc quand S. pousse un petit cri suivi d'un gloussement et d'une embrassade enthousiaste. Je saisis le Clear Blue qu'elle m'a tendu et je cherche à voir si le bleu qui fonce est bien un bleu et pas un reflet de la vitre. Nom de chien, nous sommes enceintes !

Impossible de décrire ici l'enchaînement des états par lesquels nous passons en quelques jours. Ce qui est certain, c'est que je mets les bouchées doubles côté code de la route, que je raterai deux fois au plus grand dam de M. Jimenez qui ne comprend pas que j'ai Bac + 15 et que je fasse 7 erreurs au test vidéo !

S. et M. décident de ne pas ébruiter la nouvelle. On ne savait jamais, trop d'enthousiasme porte la poisse, une grossesse de quatre mois, ça n’est pas grand-chose.

À ce moment là, en février 90, Morisi ne maîtrise pas grand-chose. Il a toujours été le seul et unique enfant de sa famille et là il devient père : en est-il seulement capable ?

S. est radieuse et ils en profitent chaque soir. Par ailleurs leur maison devient le théâtre d'un tas de modifications, un berceau douillet est installé dans la petite chambre côté Obélisque et stade Vélodrome. M. y glisse un bristol marqué "Réservé".

Un soir après le bureau, M. achète une paire de chaussettes pour enfant, qui se révèle trois fois trop grandes : S. manque s’en étouffer de rire.

Elle a 41 ans, Il en a 39. Après la trêve des confiseurs et l'anniversaire de M, le 1er janvier, c'est le temps de l'amniocentèse, cette ponction dans le poche placentaire pour voir si le bébé est bien formé.

J'assiste à l'intervention par échographie. Le cador de l'obstétrique m'a l'air bizarre. Son assistant tique, j'ai l'impression que l'aiguille a touché l'ombre argentée qui figure notre enfant. - S. qui ne peut voir que mes yeux d’où elle est m'adresse un regard inquiet. Je la rassure d'un sourire, nous ne sommes pas au bout de nos émotions…

D'autant que la mère de tous mes enfants se donne un lumbago et n’en dort plus. Terrifié par sa souffrance, je trouve un rhumatologue femme qui exerce près de chez nous. Elle débarque sur-le-champ quand elle apprend que S. est enceinte de quatre mois. Lui fait le test du pied relevé et diagnostique une hernie discale quadi paralysante.

Le jour même elle est hospitalisée, le Pr Grisoli et son adjoint le Dr Graziani programmant une interdiction d'urgence.

Quand j’apprends la nouvelle à la Revue, mon cœur manque s'arrêter. C'est le début d'une période de tracas dont je vous entretiendrai bientôt.

(A Suivre)

Premier semestre 1990 – Quand le sang et or de l'amour est menacé par le noir et blanc de la vie, les gens qui s'aiment s'accrochent et luttent et malgré les nuages noirs, c'est souvent leur amour qui l’emporte...

Les premiers mois de l'an 1990 ne sont pas gais et les crocodiles pleuvent : nous quittent Barbara Stanwick, le surréaliste Philippe Soupault (mon favori), le psychanalyste Bruno Bettelheim, la comédienne Alice Sapritch, Sarah Vaughn, le mythe Greta Garbo, le cinéaste animalier (mais pas que, voir la Guerre d'Espagne) Frédéric Rossif, Paulette Goddard et le rat-packer Sammy Davis Junior...

Pour compenser l'hécatombe, Nelson Mandela est libéré après 27 ans de captivité avant que le régime de l'Apartheid ne soit déclaré hors-la-loi par le Parlement sud-africain. Autre bonne nouvelle, l'élection de Mikhail Gorbatchev à la tête du Soviet Suprême.

A Marseille pour S., que j'appellerai dorénavant Suze, les choses ne sont pas simples. Diagnostiquée par le bon docteur Fontan - Merci Madame- son hernie discale nécessite une intervention rapide. Branle-bas de combat dans le cœur et dans les nerfs de Morisi que la perspective de la voir passer sur le billard terrorise.

Le premier écueil est évité quand je quitte la rédaction de la Revue des Caisses d'Épargne pour me précipiter à la Timone et trouver deux brancardiers qui veulent assoir la maman enceinte de quatre mois et demi dans un fauteuil, ce que le Dr Fontan a formellement déconseillé ! La scène est restée imprimée dans ma mémoire, les deux balourds qui ne tiennent pas compte des hurlements et des larmes de Suze et que je dois menacer physiquement, provoquant l'arrivée de l'infirmière en chef qui me donne raison !

La suite est éprouvante ; j'accompagne S. dans le bloc où elle doit passer une résonnance magnétique au niveau des lombaires. Le hic c'est que la malheureuse est claustrophobe et phobique aux IRM. La scène est touchante même pour les soignants. Je me glisse au pied du cylindre grésillant et je lui chante "Lisa dagli occhi blu", "Preghero" et "Bella Ciao". Les yeux mouillés, nous nous donnons l'accolade quand le supplice est terminé.

La suite n'est guère plus joyeuse, alors que toute l'équipe de la Revue prépare un numéro spécial pour l'Assemblée générale à venir, que je file à "Taktik" pour la correction du numéro hebdomadaire, me mets à psychoter en imaginant que belle de bonté était placée sous une mauvaise étoile. Et si la douleur et le mal devaient me parvenir par son intermédiaire ?

La suite n'est plus simple. Transférée à la clinique Rosemonde après une intervention réussie, Suze est prise d'angoisses, d'inquiétudes pour le poupon qu'elle porte tout près de son cœur. J'obtiens l'autorisation de dormir dans sa chambre. Je pousse mon fauteuil à sa droite, du côté où ses nerfs lui donnent l'impression de basculer : maidits vertiges !

Quand je pars me changer ou quand je me rends au journal, je la laisse en compagnie d'un chiot en peluche que j'ai appelé Hernani et qui depuis ne la quitte plus.

Petit à petit la maman opérée se remet et fait de la rééduc. Béni fut le jour où je pousse son fauteuil roulant jusqu'à la mer, la grande Bleue qu'elle aime si fort et qu'elle a pu craindre de ne jamais revoir.

La suite est terrible. Le weekend de Pâques, le téléphone sonne. Suze se repose devant la télé. Ce que la voix me dit manque me faire lâcher le combiné ; Jeff, le frère aîné de Suze, est mort d'une attaque à moins de cinquante ans. "C'était qui, fait la future maman en se tenant les reins. Qu'est-ce qui se passe ?" Je balbutie un non sens, me réfugie aux toilettes. Que faire ? Comment dire ? Les salauds ! Ils se sont arrangé pour que ce soit moi le dernier venu, l'étranger au clan, qui annonce la nouvelle à son amoureuse enceinte au risque qu'elle perde le bébé.

Je n’insisterai pas sur les minutes, les heures, les jours qui suivent…

Je ne me rappelle pas avoir été à un enterrement, Je ne pense dès lors qu'à une chose, la protéger de tout, d'elle, de moi et surtout de sa famille. Ce que je sais, c'est que la petite (nous sommes surs que ce sera une fille) va bien, qu'elle pousse normalement, que la maman se remet de son dos.

Impossible de ne pas compenser dans ces circonstances. Je me démultiplie à la Revue (de belles enquêtes dont "Vol au dessus d'un nid de gogos", un dossier culotté dont je vous parlerai bientôt), pour "Taktik" (des papiers incendiaires aux dépens de JF Kahn et de François Cavanna) et plus égoïstement aux Régates, où se forme une bande de tontons flingueurd pas piquée des hannetons avec Bretelle (Gillou Fournier), le Suisse, un éducateur de milieu ouvert, l'Ingénieur, un cadre de l'aéroport de Marignane, le Flic, un inspecteur du coin, Francis, un ancien de la DDASS brancardier à la Timone et Ivo, un mercenaire croate devenu piazzaïolo à emporter à deux pas de chez Jules, dont l'ami Akim, dit le Tapie du poulet kasher et hallal, tenait négoce aux Puces des Ports de l'autre côté de la ville. C'est donc parfois pompette que je me précipite retrouver Suzon qui comprend que j'ai besoin de détoxer après nos émotions.

Pour en finir avec la période qui précède le grand événement, je décroche mon permis avec la bienveillance de M. Jimenez et de son ami l'inspecteur, qui se contente de me faire faire le tour de Bonneveine sans créneau ni tours de vache et me félicite d'être bientôt Papa.

Quelques semaines plus tard, alors que la maman n'est enceinte que de sept mois et demi, je craque et la fais monter dans la Fiat Uno achetée avec l'aide du Tonton et de la Tata, Les sages-femmes s'en amusent, on est en avance.

Plus tard, à huit mois et quelques jours, les contractions indiquent que le moment est venu. En dépit de tout ce qui nous est arrivé, la petite ne se fait pas prier. Tension et joie, sa tête pointe que je ne vois pas, trop occupée à câliner la maman et à l’aider à pousser en appuyant derrière da tête. La petite sort les yeux ouverts, elle est couverte d'une fine pellicule de farine placentaire, on me la tend et je la porte dans la pièce voisine où l'on va voir si tout va bien. Avant de la déposer à l'endroit qu'on m'indique, des mots sortent de ma bouche : " Benvenuta, Laura e Forza la vita !" Une Laura voulue si fort que ses parents ont composé une tarentelle pour elle : "Laura mia, come vai, Laura mia come stai, ti vogliamo tanto bene / da regalarti le stelle / Laura mia, comme vai, Laura mia come stai, ti vogliamo tanto bene da regarlarti il mooooondo !" Traduction : "Laura chérie, comment ça va, Laura chérie comment tu vas, nous t'aimons si fort que nous allons t'offrir les étoiles et le monde...."

Deux jours plus tard, après avoir assisté à la victoire de la Squadra Azzurra contre les États-Unis à Rome (Ombilic de la Balle après l'Ombilic vrai de la Maman), Morisi, fier comme Artaban, fait monter la mère et l'enfant dans la Uno et glisse le ´Printemps’ de Vivaldi dans l'autoradio. Attention qui la touche avant que nous prenions l'ascenseur tous les trois et que nous déposions le Trésor dans son berceau.

La nuit, les nuits qui suivent ? - "Mario, ne va pas la voir toutes les cinq minutes si elle respire, ça va l’angoisser, je crois..." Celui qui est angoissé, c’est Papa, le dossier du mois à la Revue traite de la Mort subite du nourrisson…

(A Suivre)



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