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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (VII)
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8 août 1988 – Lorsque l'ombilic de l'amitié, de Marseille et de la Botte conduit le Morisi déclinant de la rue Véron vers la lumière des Saintes-Maries où une étoile ignorée sur la carte du Ciel l'attend le cœur battant dans un nuage de moustiques....

Yves L, dit Ivihno chez les amoureux de percussion brésilienne et de bossa marseillais, conduit son ami Morisi vers le sud. Ses vacances ont commencé la veille, il ne pense plus qu'à retrouver son Hélène chez Catherine Aldington au Mas-Pellegrin, près des Saintes. Sa voiture file vers le sud et la conversation va bon train entre les deux amis au papa italien ; l'année passée à Rennes en formation de directeur de MJ, le stage de foot pour les gamins à Saint-Marcel-lès-Valence, le carnaval de rue qu'il va organiser à Loriol l'année prochaine.

Yves et Mario se remémorent ensuite la trêve des confiseurs qu'ils ont passée huit mois plus tôt à Budapest : leur logeur décédé, la semaine passées dans la famille d'un chauffeur de taxi, la rencontre inespérée d'une interprète locale qui les conduit dans un cabaret tsigane, un club de poètes francophones, une boite de nuit réservée aux soldats soviétiques et une disco olé-olé.

Il fait un temps superbe, Yves quitte la vallée du Rhône et oblique à l'ouest en direction d'Arles. L'autoradio y va de bon cœur javec des morceaux de Jobim, Toquinho, Celia Cruz et Gilberto Gil. Il est bien sûr question de l'OM qu'a racheté Tapie et qui va tout écraser sur son passage, Tapie est un requin sans scrupule mais il ira "droit au but" comme il l'a fait avec Bernard Hinault, Greg Lemond et Fignon : L'Équipe parle d'une révolution dans l'effectif, d'un âge d'or à venir.

Le paysage change à mesure qu'Yves file vers les Saintes : impression de désertification, d'horizon qui s'allonge, d'avancée dans un bayou (le mot fait revenir un morceau de Creedence dans la tête de Morisi).

C'est une vague de cris joyaux et de vivats qui accompagne Yves quand il coupe le moteur. Les jumelles de Catherine, la fille de Richard Aldington, l'auteur du best seller pacifiste "Death of A Hero" et d'une biographie scandaleuse de Lawrence d'Arabie, se précipitent dans les jupes d'Hélène qui saute au cou de l'homme de sa vie ; la calvitie dorée d'Ivinho en rosit, on nous conduit en direction d'une grande table peuplée de victuailles et de bouteilles.

Morisi reste en retrait. Il n'est plus trop fan de repas à plus de quatre ou cinq. Il salue, serre la main et embrasse tout ce qui se présente à lui. Jusqu'à ce qu'il arrive devant Elle S., blonde, joyeuse, lumineuse, les yeux d'un bleu limpide. Elle est accompagnée d'une amie, elles reviennent de Savoie, elles reprennent le travail bientôt.

Le Morisi qui écrit ses lignes est consterné et honteux quand il se rappelle du comportement de celui qu'il était en août 1988. Émoustillé par Elle S., il entreprend de faire le paon, il raconte des histoires, il est très drôle – ah ah ah – et Catherine, bon public, sanguine, les yeux d'un bleu encore plus anglais que son amie Elle S (elles ont psychologues toutes les deux) en profite pour l'encourager : on ne vit qu'une fois et le petit blanc d'Orvieto, sa boisson préférée avec le champagne, est excellent pour le moral.

L'après-midi est épatante, le Mas-Pellegrin, est une bastide d'une trentaine de mètres de long sur une quinzaine de large située à cinq cent mètres d'un club d'équitation qui se prête aux balades à cheval au milieu des vachettes et des taureaux, comme à la lecture au coin du feu car les étagères de Catherine croulent sous les œuvres de son père mais pas seulement. "Tu vas voir, fait YVes à Mario, Catha va te parler de Laurence Durrell et d'Henry Miller..."

Quand dix-sept heures sonne, après la sieste, une partie de la compagnie saute en voiture pour faire le plein de commissions aux Saintes. Morisi doit se l'avouer, Elle S, l''aimante, il ne voit qu'elle, elle exhale de la lumière, de la générosité, de la bonté, de la beauté. Il a peur que ça se voit trop, il fait le pitre, il se calembourbe, le vin rouge du Languedoc aidant et les petits jonts, il en fait des tonnes.

L'heure du souper arrive. On se met à table à l'intérieur. Tout est excellent, abondant, partagé.

Catherine facilite les travaux d'approche du Parisien de Besançon. Elle l'interroge sur ses livres, sur la vie à Montmartre, sur son séjur dans le pays de son père en Angleterre. Mario es très drôle quand il raconte Amanda Lear, Arletty, les Baskets, les Silver.

Mais d'un coup il comprend qu'il en fait trop, il se tait, il laisse parler Elle S et ses amies. Profitant du départ d'une d'entre elles, il se glisse à ses côtés, sent la chaleur et la bienveillance qu'elle dégage, voudrait le lui dire mais ce n'est pas le moment : il y a les autres, les règles du jeu à respecter chez Catha.

Elle S, se lève : elle se dirige vers les commodités de la conversation après avoir aidé à débarrasser. Après que les jumelles sont allées au lit, Yves et sa Belle Hélène se glissent dans la tente qu'on a dressée pour eux dans la cour ; ils ne se sont pas vus depuis un moment.

C'est là que l'auteur de l'Émirat et des Baskts tente sa chance, qu'il ose, qu'il en demande à S. s'ils peuvent fumer une dernière ensemble, il voudrait lui dire quelque chose..

La suite n'est pas crédible. La lumière venue du Mas se reflète dans ses yeux d'un bleu de pureté et de bonté parfaite : elle est élancée mais femme, son long cou est gracile. Un peu perdu, Morisi sort de son hébétude et désigne le ciel : et s'il y avait une étoile invisible, inconnue; à gauche au-dessus de la Grande Ourse - oui, là haut ! - et que cette étoile soit la leur ? S. est surprise. Elle cherche la non étoile et se tourne vers lui. Misère ! La ligne directe de son cœur à son cœur – une perfusion - bute sur un épais nuage de moustiques. Impossible de tenir.

S court à l'intérieur et lui dit à demain.

Il reste là comme une benêt/ il est raide foudroyé. Une fois de plus s'est couvert de ridicule.

(A Suivre)

Août 88 – Physiologie d'un coup de foudre ; de folie douce en folie douce : Mauriac en Cantal, Besançon, Naisey-les-Granges et la risible arrivée de Morisi gare Saint-Charles...

Morisi, devenu Mario l'espace d'une nuit passée à feuilleter les livres de Richard Aldington, ne parvient pas à contrôler le flux tourbillonnant de son émotion, son esprit part des mots anglais qu'il lit pour en revenir à Elle S., son visage extralumineux, sa classe, sa bonté, sa joie de vivre. Un début d'obsession, le cœur qui bat, les jambes qui flageolent, des papillons dans l'estomac et la peur, la hantise qu'elle disparaisse à jamais, puisqu'elle doit rentrer à Marseille puis se rendre chez des amis à Mauriac dans le Cantal.

En attendant, Mario repère "Death of A Hero", le chef d'œuvre d'Aldington, le meilleur livre sur la Grande Guerre selon Laurence Durrell qui passera souvent le voir en Provence où il s’est exilé après le scandale T.E. Lawrence, le colonel d'Arabie dont il a révélé l'homosexualité et la mythomanie.

Mario est vanné, ses yeux le piquent. Quand les premières lueurs de l'aube filtrent entre les persiennes, il a peur de s'endormir et de laisser filer la belle sans pouvoir la saluer. Il se lève, "balade" autour du Mas, entend les chevaux du manège voisin hennir, des rongeurs et toutes sortes d'oiseaux sauvages se carapater quand il approche.

La maison revit. Hélène a laissé Yves ronfler dans sa tente, elle prépare le petit-déjeuner pour les jumelles, Catherine la rejoint mal lunée ; tout cela se passe autour de Mario qui a dormi dans le canapé installé devant la cheminée. Il se tourne et se retourne, surveille la grande table, ne veut pas être surpris en chaussettes par Elle S. quand elle se joindra à la troupe somnolente.

Tout le monde est à table, les convives du matin ont le choix : beurre, confiture, miel, breakfast à l'anglaise avec bacon et œufs au plat. Elle s'est levée, elle s'étire, Mario en a des suées : dopamine, adrénaline, cytocine, romanticine...

L'heure est grave, la copine de S. sort leurs bagages sur le palier. Mario ne sait comment s'y prendre, il n'y a pas de Smartphone à l'époque, si Elle file dans le Cantal, elle ne reviendra chez elle que 15 jours plus tard, une éternité, Mario doit rentrer à Paris où sont restées ses affaires et ses papiers. Que faire ?

Grand flou de la reconstitution mémorielle : on est cinq dans la voiture qui conduit S. et son amie en gare d'Arles. Mario n'ose pas regarder celle qui lui a déchiré le cœur, il a peur d'être trop brusque, trop insistant, déplacé, ridicule.

Je ne sais plus comment mais il recueille le numéro de téléphone du couple d’amis d’Elle S. dans le Cantal. Elle le lui donne de bon cœur, s'il veut passer....

Ça paraît insensé, elle ne le connaît pas, ils ne se sont pas câlinés, ne se sont pas embrassés et elle l'invite chez ses amis. Qu'est-ce qu'on peut en déduire ?

Les détails sont engloutis dans le temps, le Morisi d'alors prend un train, saute dans un autocar et traverse les contreforts du Massif Central jusqu'à Mauriac, il ne sait pas où il va mais il y va bravement.

La suite est improbable, les amis de S., Geneviève et Michel, l'accueillent au pied du car. Pas de phase d'observation, on file manger de la charcuterie et une carpe au pied d'un gave. Le vin coule à flot, on rit beaucoup. M. se fait valoir. Pour une fois il est discret.

Arrive l'heure de rentrer. Mario est interloqué, il n'y a pas de chambre disponible, Geneviève salue, Michel fait de même. Ravie, S. le prend par la main et ils dorment ensemble.

Le secret de ce qui se passe entre M.M et S. ne sera jamais abordé ici. S. existe plus que jamais et elle compte ô combien, jamais ne sera personnage public car ce qui se passe à Vegas doit rester à Végas.

La suite défie toute logique. Porté par leur syntonie, M. entraîne S. à Besançon où ils logent dans l'appartement de Jean-Paul et Josette revenus de dix années d'enseignement en Algérie.

M. et S. s'y aiment fort, prennent le petit-déjeuner ensemble, parlent et rient beaucoup.

M. a une idée, il entraîne S. dans la cour du CLA et lui présente ses amis Christian, Alain, Nadine, Hamid, Évelyne, Jean, Pascal, Vincent...

La nouba du jeudi à Naisey est ouverte à tous. Ce sont une trentaine de nationalités qui sont représentées dans ces barbecues à la campagne. Christian, qui a enseigné à Tijuana au Mexique et à Lagos au Nigéria, a récolté toutes sortes de musiques du "Brigadier Sabari" de Zao au "Cavallo Viejo de la Savana" de Roberto Torres. Mario est presque aussi bon danseur qu'il a été footballeur : en espagnol : "Quand l'amour frappe de cette manière, on ne peut rien y faire..."

Puis cette valse viennoise entamée par la gauche, le visage de S. radieux, heureux ; elle conquise et la tête qui lui tourne : elle le lâche, vole en travers du parquet, il la rattrape en riant, elle a confiance, ils se pressent l'un contre l'autre : une histoire se joue et quelques destinées avec elle.

Les jours filent, insaisissables. S. n'a plus qu'une semaine avant de reprendre son travail de pédopsychologue pour l'Assistance publique de Marseille.

Ils passent une dernière nuit ensemble. Il l'accompagne à la gare et maintenant ?

Quand M. a fini de s'arsouiller dans la cour du CLA en feignant l'insouciance, et qu'il rentre seul chez Jean-Paul, il ne repère pas les boites de cachous qu'S a glissées sous l’oreiller. Il ne les ouvre que le lendemain matin. Des billets doux, des mots à en pleurer… Fuck the crows ! Ça ne peut s'achever comme un amour de vacances.

Morisi est dans le train, il en descend à Dijon, prend le TGV pour Marseille. Fini Paris, les Abbesses, Europe 1, Carrere, les Silver et Gay Franqui : l'ange blond aux yeux de bonté pure l'attend gare Saint-Charles. Il porte costume sombre, chemise blanche et cravate rayéee. Quand elle le voit arriver dans cette tenue, elle éclate de rire et se jette à son cou. Puis l'emmène manger des fruits de mer chez Dédé à la Madrague de Montredon. Ivre de bonheur et de blanc de Cassis, il dévale les marches qui conduisent à la mer et se baptise à l'eau salée : comme un retour aux sources, puisqu'il a fait ses premiers pas à quelques km de là, 36 ans plus tôt.

(A Suivre)

Automne 88 – L'amérissage de Morisi à Marseille, l'affection émouvante qu'S. lui manifeste, la découverte de son monde et le dépaysement qui s'en suit. L'impression d'être un homme entretenu et les premiers emplois au pair... Le village de Mazargues, la proximité de la mer, les Goudes, Callelongue, Port Pin, Port Miou et les ami(e)s de la Belle...

Le dicton italien l'affirme, il n'y a pas d'amour, seulement des preuves d'amour. Dans ce cas, S. aime M.. Elle le câline, elle le rassure, elle lui fait découvrir son monde ; sa passion pour la psychologie et la psychanalyse, son amour de l'écoute, son tempérament tout à la fois aimant et anxieux. Lui parle de son père, Pierre G., le doyen de l'Académie des Beaux Arts et des Lettres d'Aix Marseille, historien prestigieux du XIXe siècle. De sa mère Thérèse, ancienne prof de grec et de latin. De ses cinq frères et sœurs, dont un médecin et une prof d'histoire de l'art. Rentrée le soir d’une journée passé à soulager la peine de pauvres gosses maltraités d'une manière ou d'une autre, elle se rue Résidence D'Alembert (appelons-là comme ça) pour rejoindre son tout nouveau compagnon qui a dû s'ennuyer, qui ne sait pas encore où aller.

Beau compagnon en fait. Un Bohème italo-nomade qui a publié deux livres mais qui n'a ni papier d'identité (oublié rue Véron), ni carte de sécurité sociale, ni mutuelle, ni carte bancaire ni permis de conduire. Un garçon sympathique, talentueux, sensible mais complètement hors des clous. Un chien errant sans collier. Sacré S. ! La mouche blanche de la famille, la seule fille de la famille à ne pas s'être mariée, à ne pas avoir d'enfant, à avoir fait les 400 coups, à avoir habité une rue fameuse du Vieux Port.

Le Morisi devenu marseillais se sent vite mal. Lorsqu'on lui demande ce qu'il est venu faire à Mazargues, au sud-est de Marseille, il botte en touche. Il a été prof, il a travaillé dans la presse et l'édition...

Le soir est une joie quand S. rentre de son inter-secteur mais elle a besoin de souffler, de se changer, d'oublier ce qu'elle a entendue toute la journée. Lui est tout feu tout flamme, il a fait le ménage, il s'occupe du dîner, il la bombarde de ses impressions.

Finalement, M. a du mal avec la trop grande générosité de S. qui lui fait faire le tour des restaurants de la Vieille-Chapelle, de la Pointe Rouge, de la Madrague du Montredon, de Samena , des Goudes, plages et calanques qu'on croirait grecques ou turques. Puis elle l'emmène Chez Carbone, une trattoria vénitienne entre la place Estienne-d'Orves et le Vieux Port. Ils rient beaucoup, rentrent pompettes, font vraiment connaissance.

Il y a les ami(e)s de s. Catherine, la reine des Saintes qui a un domicile à deux pas de la Bonne Mère, pas loin de chez les parents et le frère d'Hélène, qui garde ses jumelles.

Arlette, dite Arletty (sic), qui habite près du Vieux Port.

Anne et son copain Jean-Claude, un biologiste chercheur.

Mais également une emmerdeuse et un emmerdeur, qui voient d'un mauvaise œil l'arrivée d'un passager aux semelles de vent dans le magasin de porcelaine de leurs petites habitudes.

Les jours passant, M. comprend qu'il doit trouver sa place sans chambouler le quotidien de S., qui n'a jamais vécu maritalement. Il prend soin d'occuper avec parcimonie le balcon qui donne sur la Gineste et le salon peuplé des œuvres du Papa grand historien, mais également d'une belle collection de livres d'art, de romans du monde et de cd de toutes les sortes. Vivaldi en tête.

Les amours les plus sincères buttent sur le terre-à-terre, les mégots et les vêtements qui traînent, la vaisselle qu'on ne fait pas au bon moment, les heures de coucher et de lever.

Jusque là tout roule, S. comprend la révolution dans la vie de son compagnon, les efforts qu'il fait pour l'aider et lui être agréable.

La générosité de S. est extrême. Elle remplit le frigo, achète du single malt whisky, du foie gras, du vin italien. Elle lui offre des habits (il en a besoin, les siens sont restés à Paris), le cinéma, le restau. M. en est gêné, il aime donner mais ia du mal à recevoir. Lorsqu'S. repère une machine à écrire dans les petites annonces, ils filent à Saint-Antoine, c'est le cadeau qui dit tout, M. est embarrassé, il tourne au gigolo, Miller avec June.

A huit heures un quart, quand Elle part travailler en voiture en face du Stade Vélodrome, M. marche jusqu'à la place de l'Obélisque, achète Le Provençal, L'Équipe et la Gazzetta dello Sport et s'installe à la Brasserie du Rond-Point.

Il a de la chance : il répond à une annonce et convainc le directeur d'une revue du patronat de lui donner sa chance ; ses premiers interviews de chefs d'entreprise sont appréciés.

Ces piges ne suffisent pas. M., qui a un pédigrée de correcteur-réviseur professionnel, obtient que les éditions Rivages, installées rue Fortia le long du Vieux-Port, et Actes Sud, lui confient du travail à la maison. Il révise ainsi Tony Hillerman, l'auteur de polars Navajos, les Actes de la Traduction à Arles, une nouvelle autour de l'échouage d'une baleine en Normandie et un thriller mettant en scène un ´doppelgeist ´ aux personnalités multiples qui lui plaisent bien.

S. est ravie, M. a trouvé à s'occuper. Quand il ne corrige pas, il écrit pour lui : ´Planète Rondo ´, une uchronie dystopique das la veine de "L'Émirat du tourbillon" et une nouvelle stigmatisant la mode des reality-shows, en l'occurrence le remake de vrais procès en direct avec verdict à quitte ou double. Quand il est las de rester enfermé, M. gagne l'église de Mazargues et sa placette ombragée par les rues latérales et s'installe à au Bar de l'Arrêt où il devient vite l'Écrivain. Quand ses premières piges lui arrivent sous forme de chèques, c'est S. qui les encaisse le temps qu'il ouvre un compte en banque sur place. Pour la remercier, il file place Castellane et lui achète un pull et un châle Benetton. Amoureuse perdue, elle se jette à son cou et ele écrase une larme.

Un peu moins quand il revoit l'emmerdeuse qui téléphone ou passe tous les soirs pour raconter ses peines de cœur à celle qu'elle prend pour un confesseur gratis depuis des années.

Encore moins quand il explique à l'emmerdeur, un ex, qu'il est ok pour faire réchauffer trois fois la sauce de la pasta mais qu'il ne s'appelle pas Conchita.

Un mois plus tard, tandis que le couple déjeune dans un restau à Cassis, M. tombe sur une annonce qu'il montre immédiatement à Elle S. : La Revue nationale des Caisses d'Épargne, dont le siège se trouve dans le quartier de la Préfecture à Marseille, cherche un journaliste en CDI, bonne culture générale et talent multicarte exigé. S. encourage M. à se jeter sur sa machine à écrire, sa candidature doit partir - au plus vite ! - lundi matin !

(À Suivre)

Février 1989 – La bonne étoile de Morisi le met en présence d'un monument de la Radio Télévision française qui le choisit parmi une vingtaine de candidats et fait de lui son collaborateur à la rédaction de la Revue de la Mutuelle des Caisses d'Épargne, un mensuel tiré à cinquante mille exemplaires. - Pendant ce temps-là, l'Olympique de Marseille de Bernard Tapie prend son envol et Mario découvre un hebdo Arts et Spectacles d'un type complètement nouveau....

Elle S. inspecte M : veste de costume sombre, chemise bleu clair (sans cravate !), pantalon de jeans, chaussures cirées. Elle lui donne un coup de brosse, remet ses mèches dans l'ordre...

M. prend le bus devant la Résidence – chic, petite piscine, un court de tennis grillagé, un parking, un portail qui coulisse sur un rail. Il monte, il serre son sac à bandoulière sur son ventre...

L'Obélisque, la boulevard Michelet, la Maison du Fada Corbusier sur la gauche, le Stade Vélo à droite. Descente à l'arrêt Castellane. Marche d'un kilomètre rue de Rome, ruelle à gauche, et rue Edmond Rostand. Escalier jusqu'au premier, cœur qui bat, employée du Service Communication de la Caisse d'Épargne des Bouches-du-Rhône qui ouvra la porte, je vous en prie,

Sandrine C. se présente, elle est la secrétaire de la Revue, elle m'apporte un café, le président de la Mutuelle et le conseiller de la rédaction s'entretiennent avec un candidat, ça ne sera pas long. Si nous sommes nombreux ? Pas mal, ça défile depuis le lundi.

Le Morisi d'alors est un battant mais il ne se fait pas d'illusions. Pour lui, la double licence ès Lettres, le passé d'animateur socio-culturel, les années passées à corriger-réviser à Paris, le rewriting et les expériences en tant que nègre, plus la participation à un comité de lecture national. - Contre lui, aucune expérience dans le journalisme, le reportage, l'investigation. Peu de compétences en photo et en audio-vidéo.

Le visage du sexagénaire qui me sert la main après Marius B., le président d de la Somacep (société mutuelle des caisses d'épargne), ne m'est pas inconnu, sa voix encore moins : - Punaise ! Je suis en face du légendaire Roland Dhordain ! un des pionniers et fondateurs de la Radio Télévision Française, l'ancien directeur de l'ORTF qui empêcha les CRS de massacrer les journalistes devant la maison de la Radio en 1968 ; gaulliste de la première heure et promoteur des racines régionales de notre radio télévision hexagonale !

Le président s'absente, il me laisse avec le grand monsieur. Le grand monsieur a une voix admirable, profonde, posée, rassurante. Il parcourst mon cv avec amusement, l’Angleterre, le Sahara ; puis avec intérêt : oui, le candidat de 38 ans a participé à l'aventure EDJ, il a révisé les textes de Kahn, de Du Roy, de Jérôme Garcin, de Chapuis et de Krop ; il parle et écrit l'anglais, l'italien, l'allemand, il a travaillé dans l'éducation populaire. Il a enseigne l’été à la fac.

Morisi serre la main de son grand aîné avec chaleur, il ne se donne aucune chance de l’emporteer mais il pourra mettre un visage sur les chroniques européennes de France Inter.

Le coup de fil qui arrive le lundi au sixième étage de la résidence D'Alembert est à peine plausible. Sandrine C. lui annonce qu'il a rendez-vous avec le président et que c'est bon signe pour lui, car "Roland" a tranche et que son choix a été validé par le CA., bref il commence la semaine prochaine mais pour cela il lui faudra remplir pas mal de paperasse.

Joie inconsidérée, M. doit avoir un ange gardien, une réserve karmique ou un talisman caché. Il téléphone à S. qui le félicite, il passe la journée à errer à Mazargues, à Bonneveine, à la Vieille-Chapelle, en bord de mer ; il découvre un bar-tabac sympa à la Ponte-Rouge, il prend un tas de notes sur la plage, mange un steak frites aïoli ! Rentre au D'Alembert au trot.

C'est la fête le soir avec une paire d'amis de S. : Rien de plus beau n'aurait pu arriver au gitan Morisi six mois après son arrivée. Il est Protis, le marin phocéen, et S. - Gyptis, la Marseillaise d'origine. De quel futur seront-ils les géniteurs ?

Morisi, le correcteur devenu journaliste, est mis à l'essai pendant trois mois. Dhordain est enregistré sur l'ours comme "conseiller de la rédaction", étant permanent perpétuel à France Inter. Je devrai être son secrétaire de rédaction, en relation avec Sandrine, la secrétaire à tout faire jusqu'à mon arrivée.

Un comité de rédaction se tient à chaque passage mensuel de Roland où l'on analyse et évalue le numéro précédent (la Revue sort 10 fois par an). Puis on établit le "chemin de fer" rubrique par rubrique, se distribuant les tâches en interne puis avec les experts du réseau : responsables des dossiers beaux-arts, livres, tourisme, nature, etc.

Mon ban d'essai est un dossier de synthèse sur l'intégration européenne. Je suis installé dans un bureau en pleine lumière en face de Sandrine avec qui je m'entends sans peine, lui faisant comprendre que je n'ai pas l'intention de bousculer le fonctionnement établi ; on formera une super équipe pendant quatre ans. D'origine arménienne, Sandrine, une forte femme, est une passionnée susceptible mais je l'aime bien.

Trois mois passent où je me régale. Le travail est varié, je suis libre d'inventer, j'introduis des papiers humour, je mets Samir de Loriol dans le coup pour les dessins. J'ai le feu vert pour organiser des jeux et concours. Je lance une rubrique ‘fleurons du réseau’, j'interviewe Titouan Lamazou, Véronique Neiertz, la ministre chargée du dossier du surendettement ; mieux Roland me prend sous son aile, il m'embarque avec lui pour les Conférences de l'Écureuil où nous convions les médias à rencontrer Marion, l'ancien directeur de la DGSE, le patron des caisses d'épargnes russe, François-Henri de Virieu, le producteur de "La Marche du Siècle".

En déjeunant Chez Roger et Nénette, place Estienne-d'Orves, je fais deux découvertes : celle d'un footballeur prodige martyrisé par la malchance, Roberto Baggio, et celle d'un tabloïd Arts nommé "Taktik" né quelques mois plus tôt. Déclencheur, un article sur le Marquis de Sade signé Fred Kahn et un cocktail d'articles vifs mais fouillés mis en valeur par une maquette stimulante avec un florilège de brèves dans les colonnes extérieures…

Je ne fais ni une ni deux, ayant bouclé la Revue du mois, je téléphone à S. que je serai en retard car j'ai découvert quelque chose dont je lui parlerai.

Je ne suis pas déçu de mon initiative. Au pied du Panier, le légendaire quartier populaire, se trouve une boutique de coin qui pullule de jeunes gens en pleine effervescence : Didier Urbain, Marianne Doullay, Fred Kahn, Hervé Lucien, Letizia Dannery, Lulu Jobin, qui joueront un rôle essentiel dans la catharsis qui fera de Marseille une Californie contre-culturelle française de la fin du XXe siècle : IAM, Massilia Sound System, Lézards Plastic, Leda Atomica, Radio Grenouille, pardon pour les oubliés : Et moi qui croyais en quittant les Abbesses et Paname que j'allais me retrouver au milieu des buveurs d'anisettes, des pétanqués et des supporters de l'OM, encore que je n'ai jamais rien eu contre le 51, le Casa ou le Cristal, étant un supporter de l'OM depuis Skoblar, Magnusson et Jules Zvunka...

Dilection sui ecplisue mes bonds de cabri quand Sauzée marque le but du triomphe contre le PSG dans le temps additionnel, offrant aux Marseillais le premier titre de l'ère Tapie.

Évidemment, la Revue des C.E., les coups de main donnés à Taktik, les matchs à la télé à la Pointe Rouge, le temps passé par Morisi au D’Alembert se réduit de jour en jour, sous le regard bienveillant de S. qui avait craint que son lion itao-comtoid ne s’étiole à force de tourner dans sa cage dorée proche des Calanques où la famille G. avait un Clos bénit au milieu des vignes du duc d'Albizzi, un Florentin jadis installé en Provence.

Quand ils apprennent qu'il bosse pour l'Ecureuil et bronze dans les calanques, les Silver pique un sacré fou rire... Ils ignorent la suite, ne jamais dire jamais.

(A Suivre)



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