Article Index
LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (VI)
ODLB 60
ODLB 61
ODLB 65
ODLB 67
All Pages

La suite des Chroniques Sexagénaires de Mario Morisi... Sixième saison, de fin 1982 à début 1987

Automne 1982 - Ils s'appelaient Trinit', Bottom, Tronchet, Blanco, Mémèd, Post, Pt'it Miche, Toto et consorts et ils ont changé le cours de la vie du directeur de MJ Morisi

Étant né huit, dix ans avant eux, je ne les connaissais pas au moment de renouer avec la Boucle. Point commun : un esprit rebelle né du mouvement punk et l'amour du rock, du vrai, le rock de base à quatre : batterie-basse-guitare(s) et chant, ou à trois comme les Dolly Thugs de l’énigmatique Anglais.

Mais il y avait aussi les Petites Gâchettes de Pontarlier, les premiers Infidèles à Lons, et partout des purs et durs du rock 'n blues façon Dr Feelgood, The Inmates, les London Cowboys, les Shakers, Little Bob et sa Story de Rouen. Mention spéciale à Bijou, la source d'inspiration de pas mal de groupes dans le coin.

J'avais manqué la vague Transmusicales à Rennes (je vomissais Daho et les pommadés de la new et de la cold wave façon ´lumières vertes et joues creuses’ à la Nouvelle France de Dijon).

 

 

Tout cela était la faute à Ivinho di Agogo qui, en six mois de vie en commun, m'avait initié à toutes les ziques brésiliennes : bossa, batucada, choros, chorin, musiques nordestinos, et m'avait rendu accro à Baden Powell, Djavan, Toquinho, Chico Buarque, Stan Getz, Jobim, Gil, Ben, etc.

À Besac, rien de tout cela si ce n'est dans les parages du CLA et de ses missionnaires du FLE en vadrouille.

À Besac, c'était du pur et dur, un rock venu du garage et du punk, avec une forte composante blues.

Le premier de mes jeunes amis à avoir passé la frontière invisible de nos habitus (un coucou à Bourdieu) fut Patrick Gérard, dit Bottom (une allusion à ‘Black Bottom’ des Troggs, je crois).

Un jour d'été alors que je traînais avec mon burnous en poil de chameau, le bouffi se paie ma fiole en passant ad lib. le "On n'a pas de pétrole mais on a des idées" de Sardou. Je résiste devant ma mousse puis je craque. Je prends l'insolent (un blondin au visage couvert d'acné) par le col et je commande une tisane à René que je l’invite à boire. Incrédule il s'y emploie et s’en retourne à son fan-club.

Tout se passe chez René et en face au Globe, au Yam's ou au Petit Vatel, le cœur pulsant des zincs de l'époque avec l'Annexe des Aviateurs (le fief des mods et des michetons), le Chemin des Loups près du marché (le haut-lieu, le musical 5-Etoiles) et le Cousty (sur la route de Dole, pas donné mais avec de la musique live et des nanas De Luxe, auxquels il fallait ajouter le Blue 37, rue de Belfort. Une scène musicale intense qui proposait une vingtaine de concerts par semaine, avec comme cerise sur le gâteau, le Lux, cet ex cinéma paroissial devenu le Royal Albert Hall de Besac avec à l'affiche Téléphone, les Rita Mitsouko, Trust et tutti quanti.

Tout cela n’a pas grand-chose à voir avec les goûts musicaux du CA, très chanson française propre sur elle, musique classique, à la limite jazz et folk, pour la majeure partie.

Je n'exagère pas en estimant aujourd’hui que le rock et les rockers ont préservé le Morisi d'alors d'une dépression, car je n'en pouvais plus des réunions sans fin où il fallait laisser la parole à de braves gens qui défendaient leur vision du monde et en excluaient, sans penser à mal (spam...), les pas-comme-il faut, les trop sales, les trop pauvres, les trop gitans ou les pas assez français en prétendant le contraire.

Chez René, ex-Ladreyt, futur Black Hawks, il y avait un jukebox que les clients alimentaient, une merveille qui reflétait les goûts de la clientèle : populaire tôt le matin, lycéenne et estudiantine de 9 heures à 11 heures et demi, total apéro le midi où l'on pouvait assister au déjeuner de René, de Cécile et du serveur, qui s'appelait Michou à l’époque et qui jouait de la batterie avec son ventre et ses moustaches.

De 14 heures à tard se succédaient tout le monde jusqu'à l'apéro du soir - à la sortie des cours, du bureau ou du boulot - qui rendait l'accès aux consos plus difficile que celui du métro de Tokyo aux heures de pointe.

C'est là qu'apparut Gilles Trinita, dit Trinit', plus tard ´Bouli ´ - Inscrit en licence d'histoire, il me fait rencontrer son "patron", Claude Condé, docteur en lettres et pionnier de l'analyse de données en littérature avec son avolyte Jean-Philippe Massonie, le doyen de la fac de Lettres, mathématicien atypique homo et rebelle.

Trinit' allait devenir mon copain puis mon ami. Né avec le punk, il était le fils d'un instituteur de chez instituteur : corse et communiste ; par ailleurs amateur de foot (toujours l'ombilic de la balle avec son frèreJean- Marc qui était passé professionnel à Lorient).

Historien, embauché dans le labo Mathématique Informatique et Statistique, mais surtout chanteur !

Un chanteur à la voix de ténor maquillée rauque et blues dans le sillage de son maître Lee Brilleaux, le chanteur de Dr Feelgood !

C'est un mardi de ciné-bouffe consacré à l'Italie (et à un film d'Ettore Scola en v.o.) que le nom d'un groupe va naître. Michou et Trinit', victimes d’un embarras gastrique causé par la polenta et le chianti, posent un renard devant la MJ et le prennent au rebond , ainsi naquit "Dr Fox", groupe qui va courir les estrades pendant une quinzaine d'années animé par la volonté de contester la suprématie des Dee Deés ex Dee Dee and the Hot Dogs dont Trinit' avait été le chanteur avant de monter "Éric Peugeot et ses Kidnappeurs" qui - après avoir risqué le procès avec la famille sochalienne - avait remporte le titre de meilleur nom de groupe de l'hexagone dans ‘Best’ ou ´Rock et Folk’, je ne sais plus.

Ce que le dirlo de la MJC venait faire là-dedans ? Il avait été invité au Bastion, un local de scouts squatté par les rockers, pour assister à une répétition qui le vit griffonner des paroles en italien - dont Trinit', Mémed, Poste et Michou allaentbfaire ´Sono Brutto´: un rock inspiré d’ "Affreux, sales et méchants", le film culte d'Ettore Scola.

Du rock en italien, n'importe quoi !, entendrait-on se plaindre au Chemin des Loups, au Blue ou dans la cave du Globe.

Mauvaise pioche, les blaireaux !

Trinit' et les Fox, c'était Zucchero avant l’heure et une histoire de "Diavolo in me" qui aurait pas mal de conséquences…

(A Suivre)

Automne-hiver 1982 –Victime de sa multiplication interne et de la fin des Mariemontagnes, le directeur de la MJ par ailleurs manager de Dr Fox, noctambule et insomniaque, s'en remet à l'écriture pour sauver les meubles, et jette les bases de "L'Émirat du tourbillon", première pierre de ce qui deviendra sa "Comédie éclatée" ; ou comment une Saison en Enfer peut préparer une moisson...

"Qui est Mario Morisi ?" titrera France 3-Bourgogne-Franche-Comté en 2016 lors de la sortie de son roman, "Kerguelen, peintre soldat ?"

J'aimerais le savoir moi-même, a fortiori concernant la modèle 1982/83.

Probablement plusieurs personnes cohabitant dans la même enveloppe classée par l'INSEE – 151017505101013.

L'idée n'était pas de moi mais des philosophes psychologues français du début du XXe siècle ; selon eux nous abritions des personnalités multiples gouvernées par une personnalité principale qui pouvait changer avec le temps. Avant Freud et ses pulsions, son instinct de vie et de mort, ces penseurs imaginaient le Moi comme la résidence de "personnes" diverses qui s'alliaient et se combattaient tout au long de nos vies.

Naturellement, l'idée plaisait au Morisi auteur qui avait pris des notes sur les chantres du "multiple indéchiffrable" qu'étaient à ses yeux Démocrite, Nietzsche et Deleuze, dont les "Mille Plateaux" l'avait enivré.

D'où ce carnet griffonné chez Gugu, le légionnaire qui tenait le Petit Bar avant qu'il ne devienne un haut-lieu de la boucle intello mais popu. Des notes largement mégalos, il faut le dire : il y avait eu la ‘Divine Comédie´, la ´Comédie Humaine´, pourquoi ne pas se lancer dans une ´Comédie Éclatée' ´autour de l'idée des peuples intérieurs et d’un Homme éclaté comme il y avait eu 'l'Homme foudroyé' de Cendrars, que Morisi venait de découvrir ; Cendrars, l'aîné et un modèle d'Henry Miller.

Quand le Morisi 82/83 rentrait dans son T-2 à Saint-Ferjeux, il était rarement seul ; il y avait avec lui le directeur honteux d'arriver le matin au bureau avec la gueule de bois ; le footballeur raté que les Chaouïs de l'Escale voulaient recruter ; le parolier en anglais et en italien qui noircissait des carnets de lyrics qui ne seraient jamais chantés ; le don juan de bas-étage qui prenait des vestes avec les filles qui l’attiraient et 'remorquait’ par défaut à la fermeture ; l'amant éconduit qui pleurnichait sur son sort : le papa avorté ; et le fils prodigue qui donnait des nouvelles à ses parents quand il avait le temps.

Il y avait heureusement l'écriture. Celle de la "Traversée des Mariemontagnes", deux centaines de feuilles volantes tachées de vin, de sauce tomate, de moutarde et de sécrétions diverses, et une tentative dont le titre avait surgi comme une évidence : "L'Émirat du tourbillon".

"L'Émirat", c'était l'histoire d'une ville oasis tentaculaire perdue au cœur d'un désert de millions de kilomètres carrés et composée de "Contrades", c'est-à-dire de quartiers à la manière de ceux de Sienne.

L'histoire commence à la veille du "Palio-el-Mout'" (la fête de la mort), rite périodique où chaque quartier sélectionne un concurrent qui doit survivre à un tour de la ville parsemé d'embûches souvent mortelles. La prophétie déposée à l'Évêché laïque, l'assure ; c'est lors d'un Palio que les Fils de l'Erg, l'ennemi héréditaire tapi dans l'immensité désertique, surgira pour anéantir Gynople (la Ville-Femme) et la précipiter dans un abysse d'oubli éternel.

Ce qu'Umberto Eco désigne sous le nom d' "idée séminale" est lisible : "Gynople", la ville-femme (Besançon ?), est bordée toute entière par le Fleuve "Ogynein" (le Doubs ?) dont les eaux rendent stériles; elle est adossée à une falaise longue de plusieurs dizaines de kilomètres (le premier plateau ?) et coupée en deux par une Faille, la Brêche, (empruntée à la topographie de Constantine) qui scinde la ville en deux. Les Contrades se nomment du centre vers la périphérie : Gamla Stan où se trouve l'Evêché laïque, Florissa, le centre historique, Lido, le quartier des jeux et de la luxure, Ezbath et Shitanyya, les contrades mystiques coupables d'avoir mis Gynople à feu et à sang, Campos, Abajoze, Sumaton, la zone asiatique ; Bidong, la Contrade périphérique où les "manards" travaillent 18 heures sur 24 et produisent le nécessaire : enfin Saint-John-Académos, la cité des Sciences dont le mégalithe monumental défend l'accès de la piste qui conduit de tous les "nul part" à Gynople.

L'histoire, racontée par un "viaggiateur" (un explorateur des œuvres de l'esprit), commence par la consultation de vingt et un arcanes (ia vingt-deuxième manque) qui vont se mettre en jeu au fil de la lecture. Une algorithme (si si, vingt ans avant...) en vortex 21 arcanes, 5 grands livres, 3 bibles et la chute, qui voit la disparition de la ville sous les yeux du viaggiateur, un Heraldo Belqaçem-Schwartz qu'on retrouverait souvent par la suite....

Bien beau tout ça, mais de l'idée à la sortie du livre, se passeraient trois longues années ; des années de tourment (et de fous rires) au bord du précipice. Vous l'aurez compris, le gars à l'haleine du pingouin et aux yeux bouffis qui arrivait à son bureau chaque matin, n'était pas ce qu'il y avait de plus rassurant pour les braves gens de l'éducation populaire et de la bienséance… Qui aurait pu les en blâmer ?

(À Suivre)

La légende de la rue Gama – De 1976 au début des années 90, il était une fois la rue Pasteur...

On a fini par appeler le carré de bistrots de la rue Pasteur le triangle des Bermudes, mais surtout, grâce au prince des loufiats d'alors, "J.-F", la rue Gama.

La rue Gama c'était une pub pour lessive célèbre, une demi-minute de bonheur accordéonné où le peuple d'alors : le boucher, le garagiste, la fille toute belle et toute blanche pétulait de félicité purifié par un détergent dont personne ne connaissait alors le contenu.

"Rue Gama, y'a le boucher tout taché... ". - Eh bien tenez-vous bien, rue Pasteur il y avait un boucher chez qui nous allions assortir nos casse-croutes et qui nous vit un matin lui commander deux mètres de boudin pour tremper dans notre café avant de partir au boulot.

Rue Gama, il n'y avait pas de garagiste mais une boulangerie où l’on allait chercher nos croissants par temps de nuit blanche, un antiquaire-brocanteur, une salle des ventes, une supérette, quatre bistrots plus deux magasins de fripes chic et une pharmacie : tout ce qu'il fallait pour se régaler, tout à portée de la main et pas cher. Et quand un gazier se faisait virer de chez René à coups de charbonnette, il se réfugiait au Yam's, qui allait être repris par le pote Jean Paul ; au Globe, où le personnel de la Mairie faisait ses pauses ; ou au Petit Vatel, dit le P'tit Vat par opposition au Grand Vat' qui trônait dans le dos des Nouvelles Galeries, place Saint-Pierre… Belle époque où la tournée des grands-ducs se faisait en deux centaines de mètres.

Dans ce périmètre, qui prit de l’importance dans les années 80, évoluait une faune ( rien de négatif, nous adorions les zoos humains et en faisions partie) qui consistait en une collection de personnages improbables, brochette de vainqueurs et de perdants magnifiques à faire pâlir Fallet, l’auteur du ´Beaujolais nouveau est arrivé’, et les Tontons Flingueurs, tribu au parler fleuri que n'aurait pas snobé Audiard, parmi lesquels des commerçants de la rue, les garnements du lycée Victor Hugo, la bande des post-babas plus ou moins kiné, psy, toubib, travailleurs sociaux mais également des universitaires hors-pair comme Claude Condé : bon dieu, pourquoi es-tu parti si tôt, Claude...

On y croisait surtout un journaliste légendaire et plusieurs de ses collègues. Languy dit l'Anguille, un vitrier suisse qu'on voyait partout Joël Atlan, un demi-sel poétique dessinateur de bd jamais publiées, enfant juif de bonne famille aluni rue Gama comme un roi mage. Dominique P., un autre voyou au grand cœur, monte-en-l'air à la George Darien.

Il y avait également des membres de l’ex Communauté de Bacchus, Grosminet, le frère d'Étienne Max qui travaillait comme surveillant au Foyer pour Adultes des Géraniums, avec Patrick H. que j'allais héberger à Saint-Ferjeux, et avec Dédé M., éducateur-spé qui deviendrait un des grands spécialistes de l'art contemporain en Afrique. On y croisait Amor Hakkar, qui travaillait dans le social mais deviendrait cinéaste, avec 5 très beaux longs-métrages dont "La Maison Jaune", un chef-d'œuvre à l'italienne.

Chez René, c'était une noria de gens qui passaient et donnaient des nouvelles, une agora, un ´hub’ dirait-on aujourd’hui : le point rencontre, l'endroit où l'on pouvait savoir si quelqu'un s'était marié ou était mort.

Comme partout en France et ailleurs ?

Pas vraiment. Si l'on prend la scène ´rock à Besac’ (chanson écrite par Pascal Schn. qui donnerait son nom à une association et à une scène), c'est autour de Chez Lad (le nom du restau avant que René, un ancien légionnaire, ne le reprenne) qu'un public s'est créé. Gilles Trinita en parle dans une itw donnée à Radio-Sud, Claude Condé, qui l'avait embauché dans son labo à la fac, était comme son père pour lui. Même rôle tutélaire pour le formidable et cocasse Sch., auteur du mythique "Lavomatic Love" dont une strophe est toujours tabou.

C'est toute une bande de tontons déjà dans la vie active qui avaient adopté les punk-rockers bacheliers de Victor-Hugo et qui les suivaient à tous leurs concerts, dans les bistrots de la ville mais également au Lux et en déplacement.

Un apéro chez René, le midi mais surtout le soir, c'était une avalanche de blancs-casse et de petits rosés, de demis pression et de pousse-au-crime divers.

Je me crois à peine quand j'y repense, mais nous ne nous en sortions pas à moins de quatre ou cinq tournées de Pont avant d'aller manger au Cyrano, chez Michel Encarnaçao, ex serveur du Commerce, qui accueillait les artistes et leur faisait des prix ; demandez à la bande du CDN du temps de Denis LLorca et de Lagarce. À la cour de la Lola Semonin, gang de comédiens troisième de gré et musicos capricants.

Que de figures !

De Totor, le tout petit fort des Halles du P'tit Vat… à Pierrot, un embrouilleur de première qui bossait dans les assurances.

De Pedro, notre dermato libanais qui habitait à quelques centaines de mètres et consultait gratos dans le couloir… En passant par une armada de nanas de tous les âges, au point que nous étions autant de mecs que de filles dans ce rade enfumé, car bon dieu : comment faisons-nous pour survivre à la tabagie qui finissait par réduire la visibilité à quelques mètres… Et quand René faisait les gros yeux et - avec l'aide de Michou puis de J.F. - fichait tout le monde à la rue, on allongeait trois pas et on poursuivait l'apéro à la bière et à la zik au Yam's ou au P’tit Vat’ ; surtout au début des années 90, quand toute la rue appartenait à l'armée des potes… Ah, il s'en faisait du mouron, le Javert du commissariat de la ville, un obsessionnel pervers qui devint un graveur émérite !

Morisi ? Rongé de l'intérieur par les nouvelles du capitaine qui avait accouché d'une petite Alice Eîko Assiah et qui – elle me le disait dans une lettre – se privait de manger pour acheter les biberons de sa fille… La vie de bâton de chaise, le temps investi avec passion pour les Fox, les premiers matchs de foot avec l'Escale, la dalle en pente qui conduit au délirium : comme le chantait Azaavour quinze ans plus tôt, les parois de la vie sont lisses et il arrive que nous glissions...

(A suivre)


Première moitié 1983 – Lorsque la schizophrénie gagne le Morisi d'alors qui passe une année survoltée entre Palente, le Chemin des Loups et la fin des Mariemontagnes ; la controverse de Radio-Palente, l'invasion de la "maison de quartier" par des "gens' du centre-ville et le cas épineux de la rénovation-extension de la MJC la vielle des élections municipales. Par ailleurs la rencontre avec Bizet, Daniel, chanteur-auteur-compositeur et ex-matador de taureaux...

 

1983, les espoirs suscités par les premières (grandes) mesures du socialisme façon Mitterrand commencent à poser des problèmes économiques. L'inflation est l'ennemie, les mesures ne seraient pas financées, la dette nous conduirait à la faillite, la faute à Mauroy et à l'idéologie dirigiste d'État qui prônait les nationalisations quand nos voisins, Thatcher et la Grande-Bretagne en tête, libéralisait, "libéraient’’ les énergies" et battaient en brèche l'État-Providence.

Début 83 on comprend que ça ne va pas être gai. En trois mois meurent Louis de Funès, Tennessee Williams et le papa de Tintin. À Palente, Morisi et son équipe mettent sur pied un Carnaval brésilien avec stage de "batucada", défilé en ville par moins 15 et une soirée Carnavalesque animée par les Marseillais de "Coco Verde", entrée gratuite pour ceux qui se présentaient à l'entrée avec un instrument de musique.

À la MJ, on notait la présence de "horsains" du centre/ville : ce qui inquiétait le "C.A.", indigènes garants des subventions qui étaient destinées "au quartier". Tant pis pour eux, les "mardis-ciné de Palente" organisées autour d'un film en v.o, un repas typique et des associations d’étrangers, drainaient pas mal de monde dont certains découvraient la maison.

Un après-midi de grisaille, un bonhomme tout en puissance et en rondeur sollicite une entrevue avec le directeur ; la secrétaire fait barrage mais ne peut l'empêcher de fondre sur moi avec son étui de guitare. Il s'appelle Bizet, il vient d'arriver à Besançon dans les bagages de sa femme qui est enseignante et il veut rencontrer Lionel Patrick, le directeur du théâtre qu’il connaît bien puisqu'il a toréé un fauve nommé ´Carmen’ quand ce dernier était directeur des Arènes de Fréjus ! Un cd ? Pas de cd ! Le gars sort sa gratte classique: sa voix est profonde, ses paroles dignes de Ferré. On trouve une date sur le champ, le bureau fait la gueule.

Alors que les Fox étoffent notre répertoire ; que les nuits de nouba se multiplient ; que je découvre Radio Bip, la Péniche, Le CDN, le ton monte à la MJ pour cause de Radio libre, une lubie du directeur qui veut perpétuer la tradition de résistance des paroissiens de Palente. Des réunions ont lieu préparant un vote. On fait un appel à vocations, c'est une partie du centre-ville qui fait irruption au nez et à la barbe du bureau, on trouve la trace du matériel de Radio-Décibel, qui vient de mettre la clé sous la porte. Radio Bip et Radio Sud s'inquiètent, la MJC est puissante, elle a des moyens.

L'autre dossier qui inquiète les élus est celui du Festival "Jazz en Franche-Comté" piloté par la DRAC. Qu'avions-nous à voir avec le Jazz, se répétaient les membres du C.A ? Combien cela allait-il coûter ? Pas question de gaspiller des millions pour faire venir Cecil Taylor comme le CAC de Belfort. Materne de la Ville et Romanoni du FJT étaient bien gentils, c'était leur pré-carré, mais la MJ c'était le folk et la chanson, à la limite l'atelier rock pour les gamins des HLM...

Autre pomme de discorde, plus importante celle-là, l'extension rénovation des bâtiments. Manipulés par une élue à la tête d'un cabinet d'architecture, les élus de la MJ penchent pour une maîtrise d'œuvre privée alors que la municipalité pense confier les travaux à ses services. Le président et ses proches sint de l'avis qu'il faut profiter des élections municipales pour convaincre l'adjoint aux associations, un certain Jean-Louis Fousseret, le futur maire de la ville.

Autre bataille, celle qui se mit à opposer les élus à leurs personnels. Sentant que j'étais plus proche des animateurs que de l'administration, d’aucuns se mettent à harceler Patrick E. qui a le projet de faire venir "Carte de Séjour", le groupe symbole des quartiers fondé par Rachid Taha ; l’occasion selon lui de partager de la culture avec nos amis de Radio Sud : Hamid, Amor, Lazhar Hakkar, qui éducateur, qui animateur, futur cinéaste, médecin, avocat et leurs sœurs naturellement…

Avec la dette que Morisi estimait avoir envers El Oued et l'Algérie, inutile de préciser le côté vers lequel son cœur penchait...

Ces conflits finirent par pourrir l'atmosphère. J'étais devenu directeur de structure par défaut, pour faire bouillir la marmite à notre retour d'Algérie. Or ils m'insupportaient, les néobourgeois cathos bien blancs, bien propres sur eux, la quintessence du ventre mou socialo qui allait préparer l'avènement de Macron et de ses réducteurs de service public.

Celui que je suis devenu - qui ne boit plus une goutte d'alcool depuis le 18 août 2012 - le reconnaît. J’étais à deux doigts de sauter du vélo. Pas évident d’ètre manager d'un groupe de rock, de faire les 400 coups, de jouer les anars tout en cirant les pompes au conseil général, au conseil régional, à la DRAC ou à la CAF…

Il y aurait un Bottin à remplir avec les souvenirs contradictoires de cette période-là : des moments de fraternité joyeuse avec la bande des rockers, les soirées mézés-taboulé chez Pedro et Evelyne. Des apéros confidence avec Claude Condé qui serait bientôt le doyen de la fac. Des matchs de foot avec les potes de l'Escale qui se démenaient pour exister et s'émanciper...

Côté libido, on nageait dans l’approximatif et le douteux. Ayant dépassé la trentaine (et pris du poids), j’étais à présent classé denrée de seconde main, dans la mesure où les chouettes gamines qui rôdaient autour de mes amis musiciens avaient mieux que moi à se mettre sous la dent. Restaient les anciennes, les séparées, les divorcées, les un peu perdues.

La vérité c’est que je vais mal, début 1983. Que j'attrape une saleté sexuellement transmissible, vite guérie, que je prends des cachetons sans ordonnance, que je fais des apnées du sommeil au point de tituber aux urgences un dimanche après-midi.

Des pensées suicidaires ? Pas avant de finir cet "Émirat du tourbillon" qui allait changer ma vie…

(À Suivre)

Printemps 1983 – Carte de Séjour au Lux grâce à la MJ et aux rockers de Besac, sur fond de Minguettes et de Front national, ou comment les élus des anciens Castor tendent une main hésitante aux militants de l'Escale. Récit et arrière-plan...

La guerre d'Algérie (de libération pour les Algériens, des événements pour les Français) a laissé des stigmates qui n'ont pas fini de rendre problématique l'assimilation mutuelle à la République prétendue libertaire, égalitaire et fraternel.

C'est ce que Morisi, celui qui était directeur à Palente, constate, lui qui tient l'Algérie près de son cœur depuis son séjour de deux ans à Oued Souf.

L'idée était de Patrick E., l'animateur quartier. Engagé dans une série de mesures d'insertion concernant les hlm proches de la MJ, il s'inquiète des remous consécutifs aux incidents des Minguettes et de pas mal de "zones urbaines planifiées". Qui deviendraient des "zones éducatives planifiées" censées fonder les fameuses politiques de la ville. En fait des zones, comme on disait "la zone" pour parler des populations dangereuses qui habitaient au-delà des fortif's à Paname : aux petits blancs natifs les quartiers et les faubourgs ; aux prolos, aux métèques, aux étudiants sans le sou "les zones planifiées".

1983, c'était le vingt et unième anniversaire de la fin "déclarée" de la guerre d'Algérie. Guerre prolongée par les attentats de l'OAS dans une atmosphère de "retirada" des pieds noirs et des Harkis qui leur étaient restés fidèles. FLN contre harkis, OAS contre FLN, c’était le temps du désarroi de centaines de milliers de personnes déracinées en butte à l’hostilité des Français de la métropole qui se sentaient envahis par des gens, au drôle d'accent, au nom de qui leurs enfants étaient morts pourpas grand-chose...

Vu de Palente, lorsqu'on pensait à la cité de transit de l'Escale à quelques kilomètres de là , les chaouïs venus de Khenchela et leurs colocataires les Gitans, faisaient peine mais, bon, ils vivaient en clans et en tribu, une population inquiétante avec tous ces enfants qu'ils faisaient, des familles de 7, 8 garçons et filles qui traînaient toute la journée autour de baraques malsaines, parfois des délinquants…

La délinquance, l'insécurité, la haine attisée par Le P'haine Père, un tortionnaire ; l'attitude ambiguë de la gauche avec sa politique des grands frères : c'est dans ce contexte que le CA se demande s'il faut valider la venue de Carte de Séjour, un groupe franco-arabe qui fait polémique depuis Lyon…

Besançon n'est pas Lyon. Planoise pas encore les Minguettes. Sauf qu’un nom fait peur, un patronyme qui claque entre Drakkar viking et Haka All Black, coup de hache dans les oreilles des sédentaires originaires du haut-Doubs ou de Haute-Saône.

Et puis c'est un fait, la Butte ´en recevait pas mal, il y a eu (ou allait y avoir) l'assassinat d'un patron de bar américain dans la rue de la Bibliothèque ("Chicago sur Doubs", titre 'Libé' tout en finesse), Une sale ambiance quand on apprend qu’un autre patron de bar bisontin organise des séances de tir à balles réelles sur une baraque à frites des hauts de Battant...

Le problème, c'est que Patrick E, Jean Louis D. et moi, nous ne connaissons pas les mêmes, de Hakkar. Nos potes s'appellent Amor, Lazare, Miloud, Hamid et ils font partie d'une branche de la famille plus que brillante, avec des nanas formidables qui deviendront profs, éducatrices et même candidates aux élections cantonales et législatives. Amor montera sa société de production de films et sera l'auteur de cinq long métrages. Miloud, un numéro 10 de grande classe qui n'échouera à devenir professionnel que par malchance. Lazare est médecin, Hamid, un éducateur qui fondera Radio Sud, une fréquence toujours soutenue par le CSA.

Arrive la jour où les Athéniens s'athénirent. Carte de Séjour ou pas Carte de Séjour ?

Une partie du CA est pour, l'autre incite à la prudence, la troisième n'en pense pas moins : faire venir Carte de Séjour au Lux, c'est l'assurance de voir rappliquer une bande de racailles et les fachos ou des anciens de l'Algérie française. Et puis l'argent, Carte de Séjour n'est pas donné, il va y avoir des frais, des vols, des bagarres entre rockers et Arabes, publics qui ne se supportent pas...

Les tièdes tombent sur un os car j'ai la solution. Il ne faut pas faire venir un groupe de rock qui chante en arabe pour faire plaisir aux Arabes (dont la plupart n'écrivent pas l'arabe et parlent chaouï) mais les impliquer dans l'organisation, dans la promotion, dans la tenue de l'événement lui-même. Pour cela une solution. Passer une convention entre Radio Sud, une assoce subventionnée dans les règles, Rock à Besac en train de se constituer, et la MJC de Palente. Partage des tâches tripartite : un rocker, un Radio Sud et un MJC à tous les postes, du S.0. au bar, en passant par le guichet, les placiers, les gros bras devant la scène et les roadies. Sans oublier la caisse, ce qui fait tousser les blancs-blonds réticents.

Tout roule à merveille, il est convenu qu'on partagera les bénéfices s'il y en a. C'est le branle-bas de combat, tout le monde s'y colle. Fini les chicaïas rockers-rebeuhs. Surtout lorsque les bruit court que Trinit' et les Fox ouvriront le bal à 20 heures, suivis des Dee Dee's à 21 h et de Carte de Séjour en bouquet final.

Mais il y a un hic ! Les fachos seraient prêts à faire une descente le soir du concert.

Marcel, le président responsable, le vice président choraliste et canoéiste, Madame l'architecte et les autres ne vivent plus. Ils imaginent un bain de sang au Lux.

Ils n'ont pas tort d'avoir peur mais la peur n'éloigne pas le danger et nous ne pouvons plus faire machine arrière. Nous faisons part de nos inquiétudes à la Préfecture et au Commissariat. On nous répond qu'il y aura les patrouilles habituelles du vendredi soir, mais que nous n'avions qu'à nous débrouiller avec nos amis bronzés… Furieux, je déclare haut et fort que je saurais témoigner s'il devait se produire quelque chose de fâcheux.

Le soir du concert tout le monde est sur le pont, les Arabes, les gens du quartier et l'armada des rockers, de leurs amis, de leurs groupies et des vieux gars fans de rock : Pedro, Condé, Schnaeb, les kinés, les psys, les infirmiers, les profs, les anars, les radios libres, les durillons de comptoir… C’est bien simple : le Chemin ds Loups d’Eddy Oudot est vide, ce soir-là !

Tout se passe comme dans un rêve philanthropique : les mômes de l'Escale se démènent sous les yeux des gens de la MJ qui ne les trouvent pas si moches que ça. - Sur scène, Trinita, Mémèd, Post, Michou et Duduche à l'harmo, chauffent la salle sous les vivats des minettes de Radio Sud. Dans la foulée les Dee Dee's (Bottom, Blanco, Tronchet, Valenton) sont en forme, ils chassent la dentelle et insistent pour qu'on ne sorte pas la nuit. Bon, ça traîne et Taha s'énerve, il est 23 h 30 quand il entre en scène en hurlant contre l’organisation, ce qui lui vaut une dure réprimande des gars de Radio Sud qui lui rappellent que les organisateurs sont des potes, qu'on est cul et chemise et que ce ne sont pas des 'céfrans' â la gomme !

La soirée est un succès : 700 entrées payantes. Quand les gars des trois bandes, les blancs de la gauche catholo, les fadas du rock et les enfants des Aurès ont tout plié, tout rangé, tout balayé au coude à coude, est née une alliance que je me rappelle avec émotion car par la suite…

nous allions jouer au foot ensemble à l’Escale, sauver la radio d’Hamid en organisant un concert mémorable avec les Coronados de Paris et ´Dr Dee ´, la fusion de nos Beatles et de nos Stones !Mieux, nous allions devenir amis et complices, partir avec Amor et Lazare voir Platini au Stadio Communale de Turin et entreprendre un bout de chemin qui a perduré jusqu'au sauvetage-renaissance de Radio Sud en 2018... - Alors, tas de pas-beaux : qui a dit que Hamid, Lazare, Amor, Miloud, Naïma, Bouzid, Sabaa, Fatima, Kamel et les autres étaient de moindre valeur que Jean Pierre, Isabelle, Pablo, Elie ou Mario ? Pauvres minus, jamais vous ne pourrez éviter que vivent l'amitié, le faire-ensemble et la résistance aux saloperies !

(À Suivre)

Mars 1983 – L'apparition d'Édith, sœur de Judith, fille de Lilith ; l'attirance du mal pour le bien. Regarder la Méduse au fond des yeux et plonger dans une faille entre Dole, Stresa et Florence... Une Chronique à ne pas mettre entre toutes les mains.

Elle apparaît devant la cabine téléphonique de la Madeleine à quatre heures du matin. Elle m'a fait rencontrer ses copains défoncés au prétexte de parler de ´Par-delà le bien et le Mal’ de Nietzche. Elle doit se camer mais elle parle calmement, me fait découvrir Nirvana : elle est le contraire absolu du capitaine aux yeux bleus, elle est sombre, ses cheveux sont emmêlés et hirsutes, très noirs ; elle a de beaux seins bien ronds, presque déplacés sur un corps plutôt gracile.

Je le comprends tout de suite, Édith, a été créée pour moi, aucune de mes connaissances ne la voit, ne sait que nous nous approchons.

Malgré les Mariemontagnes, l'excès d'alcool, le manque de sommeil, la colère qui gronde en moi, je vibrionne, je me donne, je m'enthousiasme, j'intercède, je suis dans la vie.

C'est cette abondance, ces débordements, ce jus, cette vitalité ; mes allocutions, mes logomachies qui l'aimantent. Elle me regarde comme on regarde de derrière un chien aux reins puissants…

Elle - Édith, fille de Lilith - c'est une créature du "Pentateuque", une fille maudite et vénéneuse déguisée en succube, vous savez, ces démons avec des ailes et une queue qui viennent baiser les moines pendant leur sommeil…

Le fait est qu'elle m'apparaît entre le carnaval brésilien et Carte de Séjour. Que nous entrons en fusion astrale et que nous sautons dans un train. Pour Dole d'abord (quel étrange moment dans la brume empesée de givre du côté du Canal Charles-Quin…) Puis pour Stresa, cité de villégiature fantôme fondée pour les riches Anglais de la fin du XIXe siècle. Descendons du train de nuit pour Venise au feeling, marchons jusqu'au premier hôtel, un quatre étoiles. Nous glissons dans un lit de 4 X 3 morts de fatigue, l'estomac en bataille ; nous endormons.

Il ne neige pas sur le lac Majeur mais presque. Le spleen nous chasse en 24 heures. Nous filons à la gare. Un train pour Milan, vite ! Un autre vers le sud qui passe par Piacenza, Parma, Modena, Reggio- Emilia, Bologne, enfin Firenze, la ville des Médicis, de Dante et de Machiavel... Posons nos bagages : à peine de quoi se changer. Prenons une douche. Filons le long de la rive noble de l'Arno, celle qui conduit à la Galerie des Offices, plus loin à droite au Ponte Vecchio et au Palais Pitti. Sommes K.O : les murs parlent, ici Dostoievski, ici Stendhal, le syndrome nous guette à moins que cela ne soit le rut des incubes et la gueule de bois.

Je me réveille au lit. Édith fixe fascinée mon pieu, ma queue, mon mât dressé.

Elle le manœuvre doucement, l'a glissé entre ses seins. Pas pour le réduire à sa merci, ça non, pour lui faire cracher sa semence. Pour comprendre ce qu’il est et qui il est. C'est les yeux mi-clos que je la surveille au cad où. Je pense à la Méduse dont la tête tranchée pend au bout du bras du Persée de Cellini sous le célèbre portique.

Édith est un succube venu jouir de moi avec sa queue et ses ailes mais son regard ne tue pas, il est mangé par le vide de ses pupilles, d'une tristesse irrémédiable, tempérér par une douceur nostalgique et des questions sans réponses : que signifient le sexe triple des hommes ; ridicule enfantin, martial, triomphant, puis pitoyable, demi mou.

Je feins de dormir, se faire prendre pendant son sommeil, la gâterie suprême…

Mais je prends peur !

J'ai en tête la toile de Caravage qui représente la Judith d'Holopherne tranchant la tête de Nabuchodonosor pendant son sommeil. Tête de méduse, tête de Nabucco au bout du bras de Judith, j’indiste pour qu’on sorte.

Voilà que nous allons manger et boire. je dévore une entrecôte à la florentine et vide une bouteille de "chianti gallo nero"...

À notre retour, les yeux désintégrés par trop de beauté, Édith-Judith-Lilith boucle à double tour et fait claquer un billet de 100 sur la table de chevet. Elle veut faire de moi son putain, elle veut que je la prenne autant de fois qu'elle le voudra.

Me revient ´l'Empire des sens’, le chef-d’oeuvre fu ciné nippon, la mort que les amants recherchent en ne pouvant plus arrêter de jouir. Je suis habité par le Chi, je me régénère anormalement mais elle ne jouis pas.

Me reviennent des souvenirs le long des rives de l'Arno avec mes parents en 1966, avec Marie trois ans plus tôt en calèche et ce cheval pommelé gris nommé Palissandre. Je ne veux pas le voir, ce cznasson, je ne veux pas qu'il me voie...

Chaque fois que je me réveille, matin midi et nuit, elle est accoudée en travers moi et flatte mon vit, le cajole, le mordille, étudie ses réactions avec ses grands yeux noirs de Méduse privée de ses pouvoirs.

Petit à oetit je prends peur. J'ai envoyé une lettre au CA pour expliquer qu'un ami de Vérone au plus mal avait demandé à me voir. Une semaine d'absence sans préavis c'était gonflé. Je me foutais du CA, mais il y avait mes collègues, les actions en cours, les mardis de Palente et les concerts des Fox.

Le retour est lugubre, entre 'Mort à Venise' et 'Sexus'. Le succube matérialisé pour moi insiste pour me vider à jamais de ma semence. Dans un compartiment occupé par un couple de personnes âgées et un ecclésiastique, elle se couche en travers de moi et couvre sa tête avec mon manteau. Elle me la sort et la prend dans sa bouche. Le sang afflue en moi, je souris à la dame qui lit 'Epoca', une revue 'pipole' parlant des stars du cinéma et je rigole en épiant le curé et en me disant qu’il bande aussi. Comme j'ai appris à me retenir, nos trois amis ont le temps de me saluer et de descendre du train.

La suite est embarrassante, on risque la taule, quand même. Lilith me tire par le bras dans les toilettes, me défroque et m'installe sur la tinette. S'empale mais n'arrive pas à se dépêtrer de ses dessous. Je la soulève, la retourne, l'oblige â poser ses mains contre la paroi, Je vais et je viens jusqu’à ce qu'on frappe à la porte.

La fin du voyage est un calvaire, regards en dessous, boule au ventre, les nerfs à fleur de peau. Comme les mots que nous échangeons n'ont pas de sens, je déraisonne par ecrit sur un carnet. - En quoi Édith allait-elle se transformer demain ? En Judith tranchant mon sexe pendant mon sommeil, car j'étais le violeur chaldéen, l'ennemi du peuple juif et de ses filles... — Ou bien alors tout au contraire, en Édith B., hébétée par l’origine mâle du monde après été violée enfant, et qui enrageait de ne pouvoir aimer celui qui avait accepté d'être son putain ?

Arrivé dans l'aube glacée de Mouchard, je ne sais plus si c'est moi qui laisse la Edith en carafe ou si c'est elle qui rentre à Besac en stop sans me saluer.

Quand je suis de retour dans la Boucle, je me sens tout chose. La Méduse aux yeux perdus me faisait peur mais je ne la laisserait pas complètement tomber…

'A Suivre)

Mai-Juin 1983 – Amitié, Rock et Ballon rond ou comment des Bisontins de tout poil font ami et ami et se paient de formidables parties de rire et de bonheur. En particulier lors d'une expédition mémorable au Stadio Comunale de Turin pour voir Michel Platini et la Juve contre les Anglais d'Aston Villa. – Sans oublier la tournée Dee Dee's-Dr Fox entre Colmar et le Lux en passant par Montbéliard, Dole, Dijon et Lons le Saunier.

Celui qui écrit ces lignes et tous ceux qu'il a été depuis son enfance n'ont jamais eu la moindre idée de ce qu'était l'ennui, cette neurasthénie issue du sentiment que rien ne se passe ni se passera, cette hypnose douloureuse de se sentir seul avec soi même et de n'avoir rien à se dire.

De la colère, de la frustration, de la discorde, du ressentiment mais pas d'ennui, de la fraternité, au contraire, grâce aux amis de la rue Gama, de la fac de Lettres, de la rue Pasteur ou de l'Escale.

Ville de Province éloignée de Paris dans les Marches de l'Est, Besançon était (est encore ?) la capitale d’une "Franch'County" qui grâce aux flux migratoires de l'après-guerre, à son université et au Centre de linguistique appliquée, un référence internationale, regorgeait de citoyens du monde, comme en témoigne la présence musicale de Pach Diawara (Pach and the Devils), un des seuls punk rocker reggae noir à notre connaissance, les premiers groupes de raï, des formations antillaises outre que le Ness, l'Anglais de On Edge, une des valeurs sûres du pub rock de cette époque.

Citoyens du monde, université, une scène musicale débordante de vitalité, mais également l'amour du foot, car foot et rock (Rod Stewart, Elton John, Celentano), foot et reggae (Bob Marley) faisaient souvent bon ménage, y compris parmi les hooligans britanniques qui deux ans plus tard allaient endeuiller le Heysel lors de la finale de coupe d'Europe à Bruxelles (Juve-Liverpool, des centaines de morts et de blessés).

L'idée vient d'un peu tout le monde. Platini est le meilleur joueur du monde avec Maradona, il illumine le jeu de son omniscience et de sa vision du jeu, or Turin ça n’est pas si loin que ça de la rue Pasteur. – Mario, tu ne pourrais pas nous trouver des places, il y a Juve-Aston Villa en demi-finale de la Coupe d'Europe dans un mois... le 16 mai 1983 exactement ?

Il peut mais pour cela il doit contacter le mari de sa cousine Lucia, Georges Cogny, un des plus célèbres chef-cuisinier d'Italie, un Français de Bourges formé à la Rôtisserie de la Reine Pédauque à Saint-Germain en Laye.

Georges est bien placé, il reçoit Berlusconi et la fine fleur des industirels du nord de l'Italie – "Il te faut combien de places ?" – Une bonne vingtaine Georges...."

La nouvelle que nous allons voir jouer le roi Michel fait le tour de notre petit monde comme une traînée de poudre. Ont réservé : René Guibard de chez Lad et son pote Charlot ; Amor et Lazare Hakkar ; Schnaeblé et sa Lulu ; Thierry S, kiné, et Maillot, infirmier psy ; John, DRH à la Caisse d'Épargne, Trinit' et Bottom, les stars du rock ex punk, Jean Michel Martinella, prof de lettres et fan du père Ubu, ainsi que quelques autres.

Se forme une caravane de cinq ou six voitures ; rendez-vous au rosé-croissant à 8 heures de mat' et roule ma poule jusqu'à la frontière suisse où le fait-diversier Schnaeb, futur Pottecher de France 3 Besançon, abandonne sa douce qui a oublié ses papiers !

La route est joyeuse, on se perd en chemin mais on se retrouve au Stadio Comunale avec 60 000 excités que la pluie battante ne calme pas. Formidable soirée que l'immense Michel agrémente de deux buts, 3 à 1 (Platini-Tardelli-Platini). Que du bonheur ! - Les Italiens qui tapent sur l'épaule de nos Bisontins disséminés un peu partout dans le stade. Les retrouvailles d’après-match dans la cohue, Charlot qu'on retrouve trempé et subclaquant dans le déluge (René et lui ont préparé une Thermos de blanc cass' pour ne pas manquer...).

Ah... le repas chantant dans une pizzeria déchaînée, le journal avec le reportage du match qui arrive sur nos tables une heure après le coup de sifflet final ! Des bastons près de la gare pour cause de hooligans. Le retour en ordre dispersé, John pris dans un échange de méthane entre Bottom, Trinit' et votre serviteur.

Une autre équipée marquera ces années-là : la tournée mise sur pied par Morisi et Luigi U, conscrits en licence de philo dix ans plus tôt. Situationniste et karatéka, amateur d'art contemporain et de performances, Louis est le manager des Dee Dee's, leur tonton, leur parrain.

C'est lui qui donne l'idée à Morisi de s'occuper des Fox comme il le fait avec Bottom, Blanco, Tronchet et Volta : Fini 68, continuons le combat sur la vague née en 1977 : ´No future ´ en lieu et place de ´Changeons le monde ´ !

À la sauce bisontine, les pionniers se sont affinés, ils ont appris à jouer, ils donnent dans la tierce et la quinte diminuées ; ils chantent "S'il n'en reste qu'un, nous serons celui-là" tandis que les purs et durs s'égosillent en mode garage au 37.

Je suis les conseils de Louis, je participe aux répètes des Fox au Bastion, je suis cul et chemise avec ces gais lurons que sont Michou (Rabelais gouailleur), Post (Buster Keaton cool) puis Lemmy (Bon sens tendre), Mémèd (gaffeur aux paupières lourdes), Duduche (Iznogoud on the rocks) et Trinit' (Pierre Dac, Benny Hill et calembours à tous les étages). Quand j’y pense, que serais-je devenu sans leur amitié à ce stade de mes Mariemontagnes...

Dans mon bureau me vient une idée. Je prends mon téléphone, j’use de mon statut de directeur et je décroche un concert près de Colmar. Puis à Montbé dans une salle estampillée rock ; à Dole au Centre d'action culturelle ; à Dijon je ne sais plus où, à Lons au célébrissime Café du théâtre, le fief des Infidèles de Jean Rigo, enfin au Lux pour terminer en beauté.

Louis U. me donne un fier coup de main, il est l'assurance pour les participants que la tournée c’est du solide. Nous travaillons sur le prévisionnel, nous demandons un devis à Trafic Music et nous enrôlons un autre Gilles, le sonorisateur favori des Dee Dee's.

Patrick H, qui habite chez moi, a une Mercédès vintage et une formidable collection de dvd rock, il est ok pour véhiculer du monde.

Ballersdorf ! C’est une caravane façon Blues Brothers qui débarque dans une auberge bondée transformée en maison de fous. Une pluie de rappels, des ovations, même s’il y a un hic lorsque Luigi va collecter notre cachet, le patron ayant retranché les consos, on doit du fric et on se sauve ! La suite est épique. Les nuits d’après concerts dans la veine fichument rock !

Les Fox font la première partie des Dee Dee's mais les Bisontins sont mal vus à Montbé. Quelle bordée de sifflets quand Mémèd, pas revenu de la planète Zorg, entame ‘Down to the Doctors’ avec une guitare désaccordée et pour cause, il a monté un si à la place d'un mi, forçant Tronchet à lui arracher sa gratte et à la remplacer par la sienne accordée ! Tête de Trinit' qui se bouche les oreilles et chante faux, tête de Lemmy qui est a deux doigts de débrancher son ampli et de lui mettre une rouste.

Il faudrait un docufiction pour raconter ces neuf jours de tournée : les 500 francs disparus de la caisse â Dole et le bruit que c'était Morisi le responsable, déjà accusé d'avoir détourné la moitié du sponsor bière pour les affiches...

On rigole beaucoup, on s’aime mais il y a les chicaïas autour du sonorisateur soupçonné de favoriser les Dee Dee's , sous l'influence de leur manager parisien, un dadais qui insistait pour que Bottom, le boutonneux et Blanco le castagneur adoptent le concept d’ insouciance... Mais surtout ne prennent pas l'apéro avec Trinit', leur pote d'enfance...

Les Fox lui faisaient du souci, au gandin parigot, ils jouaient de mieux en mieux et leur section rythmique (les sax de Christian Fridelance et de Salva Maugeri) apportait un plus. Les Dee Dee's en tête à Ballersdorf, Montbé et Dole, égalité à Dijon et à Lons, triomphe des Fox au Lux grâce à la claque venue de l'Escale et de Radio Sud ; Aaah, Gilles Trinita entonnant le "Preghero" (Stand by me) de Celentano : '' Io t'amo, t'amo, t'a-a-mo, o-o, quest'è'l primo segno, o-o..." Evviva, tout le monde debout !

Quel con tu as été Bouli, de ne pas croire en toi et de céder à la facilité, maudit Corse, va...

(A Suivre)

1983-84 – Le directeur de MJC laisse tomber l'éducation soi disant populaire et se lance dans le showbiz associatif - Ou les ruses dont le Morisi nomade abuse pour devenir l'écrivain qu'il rêve d'être. Par ailleurs Rock à Besac au Lux avec Feelgood, Rock à Besac avec Mario L. et Manu C., les concerts foldingues des Fox à Poligny et Dijon... et la rencontre avec M. Christian Lavenne dans la cour du CLA 37 rue Mégevand...

Non merci, M. Matock-Grabot, pour moi les MJ c'est fini, je ne veux plus travailler dans l'associatif, je n'ai pas la vocation du négociateur manipulateur, je ne serai pas le pansement sur la jambe de bois du socio-éducatif. À mon avis ce qu'il faut c'est une bonne révolution du peuple par le peuple. Matock en connaît un rayon sur les pathologies professionnelles du directeur de MJC – stress, duplicité, divorces, alcool, paranoïa. Je ne suis pas raisonnable, j'ai été sélectionné parmi des milliers, j'ai obtenu un diplôme et un poste qui vaut de l'or ; que je réfléchisse au moins, il peut me soutenir, j'ai commis des erreurs mais rien de grave. - Désolé Monsieur, répond le Morisi d'alors, je me lance dans l'organisation de spectacles : que voulez-vous, je suis un créatif pas un gestionnaire, plus anar que socio-communiste...

Celui qui écrit le comprend, j'étais devenu directeur de MJ pour apporter de l'eau au moulin du couple Mario Polo-capitaine aux yeux bleus (qui venait de réapparaître avec sa fille Eïko et son Delon...) : à présent je me sentais bridé aux entournures, j’avais besoin de temps pour écrire, pour expérimenter, pour vivre à ma manière.

L'argent ?

Pas un problème pour seize mois avec mes droits au chômage. - À condition d'anticiper, bien sûr. Je prends rendez-vous à l'ANPE, j'expose mon projet au préposé : remplir le vide qui existe à Besançon dans le secteur des spectacles jeunes, du rock, du raï, de la chanson française, du reggae, du jazz. Le tout-gris tout-fade me regarde avec de gros yeux incolores : vous étiez directeur, qualifié, bien payé l'avenir assuré et...

Le dossier que ses zigues-pâteux me prient de remplir fait cinquante pages. À mon crédit, les concerts de la MJ, l'aptitude à trouver des subsides, les connaissances en comptabilité-gestion et ce qu'on appelle un réseau, baptisé par les têtes-d’œuf "capital social".

Pendant que je change mon fusil d'épaule, le socialisme projeté tourne en eau de boudin. Mauroy, le prof du technique de la région lilloise, est remplacé début 1984 par Laurent Fabius. Le changement dit tout, on passe du prof des faubourgs poou à la resserre aux Orfèvres. Fini les réformes du programme commun i En route pour la normalisation libérale qui conduira à Rocard et à Jospin, des social-démocrates aux socio-libéraux en somme. Résultât mi 198 : des mouvements étudiants, des grèves, le chômage, la baisse du pouvoir d’achat et la colère qui monte avec le F N qui radine.

Fin 1983, c'est le temps des marches antiracistes initiées à partir des banlieues : la naissance d'un syndrome français, l'intégration possible-impossible des enfants et des petits-enfants de la décolonisation ; les blessures récurrentes de la guerre d'Algérie ; la fracture judaïsme-islam-République avec pour toile de fond l'ambiguïté de SOS Racisme, le mouvement initié par Harlem Désir (désir d'Harlem ?), un leurre satellite du PS...

À Besac, après un été dont je n'ai aucun souvenir (un tour dans nos montagnes chez ma tante en Italie ? De la planche à voile chez Christian B, au Loutelet ? Du vélo ? Un mois de fête dans la maison louée par l'ami fraternel du côté de la Belle Etoile, les fêtes du CLA d'été...?) je me mets à l'ouvrage. Morisi et le showbiz, faut voir... Ou alors une aporie, le showbiz à visage humain...

La mémoire a toujours des démêlés avec la chronologie. Ce que je sais 40 ans plus tard, c'est qu'il y a eu le baptême de l'assoce Caffier-Magnin-Ucciani-Morisi au Lux pour la venue de Feelgood. Premier pas réussi en terme d'assistance, pas au plan de l'entente cordiale, un des membres fondateurs, enfant gâté, insistant pour que l'envoyé de la SACEM ne puisse pas nous soumettre à la comptée.

Il y eut cette semaine hivernale je crois, où, grâce au secours éclairé de Manu Combi et de Mario Lontananza, les futurs Anatole, le Cylindre, la Rodia, nous mettons sur pied un mardi, mercredi, jeudi, week-end sur le principe du 5 francs par concert et une première partie pour débutants suivie d'une seconde partie pour formations confirmés ou pros. C’est décentralisé ça de passe à la cave du CLA, dans les bars pour finir au Lux avec Act (Trio new-wave de Dole), le Nawari reggae de notre grand Pach, et Litfiba, appelé à devenir une légende de la pop-rock italienne... Sacré succès, une dynamique du mardi au samedi et un banquet géant pour finir artistes et public confondus.

Je passe sur les expéditions des Fox. À Poligny à l'invitation de Promegel, et à Dijon où la performance de Michou, arrivé en bermuda-lunettes noires trente secondes après que Trinti', Mémèd et les autres ait balancé le premier morceau sans leur batteur, amuse Steve Hooker et ses Shakers, qui adoptent ces cousins rigolos et finissent par jouer avec eux.

La dynamique rock est enclenchée. La scène bisontine profite du journaliste TV Caffier et de son émission ´Jeans. De ses accointances avec les journalistes du Pays (Schnaeb) ou de l'Est (Govignaux). À France 3, il y a Michel Buzon, poète, auteur et chanteur lui même. Luigi, le philosophe situ, fait dans l'agit-prop sous-marine. Claude Condé, le futur doyen de la fac de Lettres puis président de l'Université, apporte son patronage éclairé par la bande. On parle de Besançon entre Strasbourg et Lyon, la Ville joue le jeu, il y a le Bastion, pris en exemple dans l'hexagone du rock et bientôt "Besançon ville ouverte aux Jeunes". Ca pulse, mon dossier est prêt, je le soumets au préposé.

Je vis de mes ASSEDIC depuis une dizaine de mois quand m'arrive une convocation. Je n'aime pas les convocations, ça se trouve à Saint-Claude, au pied de la nouvelle institution Saint-Jean...

Je vois tout de suite qu'il y a un loup. Le préposé, un type qui ne retient pas la lumière, m'annonce que mon projet a été étudié et que, désolé, il y a problème. En effet, les articles de journaux, les déclarations à l’URSSAF, les budgets prévisionnels prouvent que j'ai occupé mon temps à travailler (au noir) en laissant de côté ma recherche d'emploi.

Je fusille le mec du regard et je lui dis, quoi, comment ? Vous m'encouragez à remplir un dossier, au lieu de me la couler douce je remue ciel et terre, faisant bosser des musiciens, des techniciens, des roadies, des transporteurs, des éclairagistes, des sonorisateur, et lui et sa bande de planqués m'annoncent que...

Je tombe de ma chaise quand l'enfoiré me sert la suite. Il se pourrait que je doive rembourser les 10 mois d'allocations qu'on m'a alloués, ça n'est pas décidé mais ça se pourrait bien.

Ce que je dis au lugubre n'est pas à glisser dans toutes les oreilles, je débarrasse son bureau d'un coup de pied chassé et je l'envoie aux pelotes, c'est à dire chez les Grecs.

L'imminence de la suppression de mes ASSEDIC remet tout en cause. Si tout se passe aussi mal qu'il y paraissait, j'allais me retrouver sans le sou à la rentrée.

Par bonheur le tissu social, culturel, confraternel vole à mon secours. Michel Lacaille, qui a en charge l'animation culturelle du Centre linguistique appliquée, me propose de monter un programme de spectacles dans le cadre du stage international d'été, deux mois de vacation à un tarif plus qu'honnête, une bénédiction pour de sacrés moments dans la cave voutée du CLA: ombilic du peuple, ombilic du rock, ombilic du monde…

J’ai l’iniative et un budget. Je fais venir un groupe d'insolents parisiens dont la chanteuse allait faire carrière, un groupe d'acid-rock fameux en Allemagne : un été chaud comme il n'y en avait jamais eu à Besac, ville morte l'été. Avec en prime une rencontre qui changerait beaucoup de choses, celle avec le Petit Père des Peuples au CLA d’été.

Début septembre 1984, on peut dire qu'il y a une ´scène rock’ à Besac.

Sur mes feuilles volantes tachées ça donne :

« In la citta de Gynople, en un temps dont l'histoire n’a rien retenu, vivait un bateleur de ceux qui n’ont qu’un limonaire et un costume de scène…» - Un bateleur ?

(À Suivre)


 

1984 à Besac : La "retirada" entre sales moments et embellies à la lumière noire de l'écriture ; les expérimentations de Sampans, les après-midis à la bibliothèque de Dole, le pacte avec le père… Bientôt Saint-Nom-la-Bretèche, Étienne-Marcel et la porte de Montreuil...

Tout se passe dans la tête de l'ancien directeur de la MJC au terme de la tournée Dee Dee's-Fox au Lux. La semaine s'est bien déroulée, 4000 francs de bénef pour les premiers ; 2500 pour les seconds tous frais payés, gite, couvert, boissons, sauf les bruits pourris qui courent sur quelqu’un. Passons.

Les Dee Dee's sont rentrés à Paris où ils ont émigré depuis quelques mois, un froid sibérien est tombé sur la Comté (record à Mouthe, plus de 41°C), Foucault, Brassai (un ami d'Henry Miller) et Richard Burton s’en sont en allés, un attentat manque de peu la Thatcher à Bristol et SOS Racisme naît un an après la Marche des banlieues pour l'égalité.

Morisi ? Il est rincé, blessé, vidé. Tout en jouant les agitateurs en bande, il est sans domicile fixe et sans revenu régulier. Ses journées n'ont ni queue ni tête, il navigue entre les dates des Fox, le Lux, le Chemin des Loups, le Cousty et la rue Chifflet où il a la chance de se lier à Claude Condé, Jean Philippe Massonie et leur labo Mathématique informatique et statistique. Pas de problème, il peut accéder à leurs ordis quand il veut travailler sur "Curriculum Mortis", sa dernière idée.

Une lueur dans cette déshérence : Mlle A,, une fille de la bande à chez Lad, copine de Thierry S., Stéphane S., Maillot, John, Patrick E. et leurs futures épouses, futures ex & maîtresses. A. a de très beaux yeux bleu vert foncé, de la vivacité, de l'appétit et de la sensibilité à revendre. Ce n'est pas le grand amour ( le capitaine est toujours là…) mais une belle rencontre et un refuge, un ailleurs tendre avec beaucoup d'humour. Regrettant qu'il traîne en ville trop tard, elle lui prépare des harengs à l'huile, une de ses marottes. !

Ils s'entendent bien, certains dimanches matin sont ravissants, la voisine les gronde, la chambre de son pré-ado est mitoyenne : il croit qu'on se bat.

Il faut éviter à tout homme la honte et le ressentiment nous apprend Nietzsche, mais la vérité a bon droit.

En vrai Morisi devient minable. Il copule plus qu'il ne fait l'amour, il vit dans des conditions hygiéniques proscrites en Confédération Helvétique…

Un matin du côté de la Madeleine, alors que le pont Battant est ´gaujé’ de neige en train de fondre, il s'aperçoit qu'il a perdu ses chaussures et que les chaussettes tricotées par sa grand-mère s’échappent. Il les ôte, les balance dans le Doubs et traverse la ville la tête haute. Flash à la Utrillo. Ne croise personne qu'il connaît mais s'en fout : il assume sa demi-saison en enfer.

Les potes sont là, Martinella, Pedro, Stéphane, Pascal, Étienne Max, les autres.

Michel Encarnaçao lui fait crédit au Cyrano, on ne laisse pas les gens le ventre vide. Idem pour Eddy du Chemin des Loups : je marque, on verra plus tard.

Ca ne pouvait pas durer. Il y cette rencontre au CLA et une semaine passée avec une belle Hollandaise dans l’appart' de Stéphane, voeur en or et psy à Novillars. Gentiment mais fermement, elle le pousse sous la douche et le passe à la brosse et au savon ; c’est dire...

Si celui que je suis a honte de celui que j'étais ? Pas vraiment. C'étaient des moments à vivre. Une plaisanterie comparée à ce que devaient endurer certains : perte d'un conjoint, maladie d'un parent, déchéance d'un frère, came, misère, prostitution alimentaire et ce bruit qui courait d'une MST incurable qui allait faucher les accros à la baise, les homos, les toxicos et les Haïtiens, la faute à un singe vert d'Afrique ou à une manipulation en labo.

Il y avait A. et son appartement près du Palais des Sports, Jean-Michel qui m'hébergeait à mi-chemin de France 3 et la fac de Lettres ; mais également l'Escale et notre équipe de foot. Ah! Nos matchs le dimanche quand les taties chaouïas nous apportaient le thé à la mi-temps et saluaient nos buts (nombreux) par des salves de youyous… Comme ce jour où j'étais arrivé hors d'haleine depuis le centre ville : douche froide avant le match, reprise de volée de 35 mètres sur un renvoi du gardien, lucarne ! Punaise ! Ma basket à Velcro qui s'envole, les embrassades et les ´bravo Mario ´ pendant que je cherche à la récupérer à cloche-pied. Pour finir le correspondant de l'Est qui demande le nom des buteurs. Hakkar S. Hakkar B, Hakkar : M, Hakkar A et Antoloji... Morts de rire chez Lad avec Trinit’ : pour un but d'Antolji, c'était un but d'anthologie !

On ne peut pas survivre au mépris de soi. Je décide d'aller au bout du projet Fox et je saute dans le premier train pour Dole. C'est la honte mais Jack Kerouac habitait bien chez sa mère…

Jean et Janine ont le regard triste mais ils m'accueillent les bas ouverts : je suis leur fils unique.. Bon sang, j'avais un bon boulot et comme d'habitude…

Cela arrivera de nombreuses fois. Je me mets au régime sec, je cours autour du village. Je ne me fais pas de cadeau. J'ai pris du poids, de la mauvaise graisse, je toxine dur, 80 kg, des valises sous les yeux.

Le reste de la journée, je ne quitte pas ma chambre, celle où j'avais réglé son compte à mes oreillons en rentrant d'Angleterre.

Objectif : achever "L'Émirat du tourbillon", réviser, corriger, amender, finaliser ce conte cosmopolite

en forme de "bande rédigé", une de mes trouvailles.

Tout en préparant "Curriculum Mortis ´´ l'histoire d’un Belqaçem-Schwartz qui veut écrire les 24 dernières heures de sa vie et les jouer au détail près.

L'idée m'était venue dans le silence d'une nuit d’angoisse à Saint-Ferjeux, rue du Porteau ou au Café du théâtre. Pour me mettre dans la peau du héros qui veut maîtriser son agonie, j'allais jusqu’à simuler ce qu'il voulait vivre. Je passe 72 heures en prison volontaire dans une chambre de 3X3 avec six bouteilles d'eau plate et du pain. Je me lève tous les jours à la minute près, je prends le même nombre de tartines, je remplis mon bol au trait et je prends toujours le même bus, notant les impondérables. Les incidents qui rendent la répétition impossible dans la durée. Mieux ! Je décide de vivre cinq fois la même demi-journée à Dole : auto-stop après le repas, Marche jusqu'à la Bibliothèque du lycée de l'Arc. Étude de la théorie de l'information pendant deux heures. Copie d'un dessin de Rembrandt représentant une jeune femme repliée sur elle. À 16 h 30 pile, tour au Café Central, un café et un verre d'eau. Sortie à 17 heures. Marche par la place Grévy et l'avenue de Landon. Retour par le Tumulus à pied ou en stop, selon. Vivre la répétition pour m'astreindre à une discipline, juguler ma machine à scénarios. Introduire ce vécu dans "Curriculum Mortis" tout en peaufinant l'Émirat le matin de 8 h 30 à 11 h 30.

Un ami de ce temps-là parle de ´rire de son passé’ ou de ´le laisser où il est’. Je préfère le raconter au pluriel, le libérer quand bien même il n'étzit pas glorieux - que vient faire la gloire quand on parle de la vie d'un roseau pensant condamné à disparaître par son ADN ?

Tout cela pour dire que le Morisi de l'automne 1984, ayant achevé le premier jet de son premier roman, propose à son père et à sa mère une réunion de famille. - Giovanni dit Peppone fronce le sourcil : "Tu es mon fils, Mario, pas besoin de ces simagrées. Tu as besoin de combien pour ton livre ?´

Papa, dire que nous nous y sommes pris si mal pour nous aimer…

Tu étais fier de moi, tu parlais de mon bac, de ma licence, de mes qualités au foot à tes amis mais tu ne me faisais jamais un compliment. Tête contre tête, Saturne vs Jupiter. Une histoire de rivalité entre phallus et Janine-Gaia contrainte à arbitrer.

Putain, j'ai eu de sacrés parents ! Maman qui envoie une carte postale à Marie pour son anniversaire et l'invite avec la petite-fille que je ne lui ai pas donnée à la maison.,,

Papa qui passe son blouson, chausse sa casquette, va chez Solvay et trouve un boulot au papa de la petite. Si si, Jean et Janine Morisi étaient comme ça...

Merci le Grand Quiconque de m’avoir convoqué gràce via leur amour…

(À Suivre)

Automne 1984 – Le Morisi 25 et 39 devient Morisi 92 et 75. Rastignac en baskets, il a une idée en tête, publier son premier roman, une bande rédigée dystopique et uchronique écrite dans une langue franche qui se transforme sous les yeux du lecteur. Pour cela il a les 5.000 francs que son père lui a avancés.

C'est avec ce projet bancal que Morisi Mario pousse la porte de son oncle et de sa tante dans les Yvelines. Zoom arrière...

Celui qui écrit ces lignes 36 ans après les faits le comprend à présent : on n'aime jamais assez les gens qu'on aime. Comment m'y serais-je pris pour atterrir à Paris si je n'avais pas eu Lucie, la sœur de mon père, et Pierrot, mon oncle et parrain, celui qui le premier avait compris que j'étais un artiste, qui m'a appris à dessiner, qui m'achetait des peintures quand nous le visitions à L'Étang la Ville : à qui l'on devait l'odeur de peinture à l'huile dans l'entresol de la magnifique villa dont il avait imaginé et tracé les plans et construit les murs de A à Z avec ses frères.

La maison du 11, avenue des Chênes à l'Étang-la-Ville était (est) une merveille et un symbole. La preuve qu'un fils de chiffonnier connu par mon père sur les bancs de la communale pouvait "devenir quelqu'un" et jouer dans la cour des importants. Formidable tonton. 1 m 65, menu, chauve, l'œil bleu tranchant ou malicieux, il avait commencé comme chaudronnier chez Simca, avait subi le STO en Allemagne avant de devenir compagnon-chaudronnier chez Dassault, puis chef d'atelier : vous vous rendez compte, chef d'atelier des ouvriers hors-pair qui façonnaient le master des pièces à partir des épures des ingénieurs, un travail d'orfèvre au mirco près.

Tonton ne faisait pas que ça, il entretenait son bijou de villa avec un soin méticuleux et joyeux, il créait du mobilier en compressant de la ferraille et il peignait dans le silence de son entresol, sans doute pour échapper à l'éloquence perpétuelle de ma tante, devenue responsable du contentieux à la GEFCO alors qu'elle avait franchi les Alpes dans le ventre de sa mère trente ans plus tôt, et que son Louis le Grand à elle était la communale des hauts de Nanterre...

Tonton et Tata, deux appellations enfantines, ridicules. Chaque fois que nous revenions à Paris, ils nous recevaient avenue des Chênes, un parc de verdure pour hyper-riches, un des périmètres les plus cher de France au mètre carré, avec pour voisin Johnny Halliday, Fernand Raynaud et des cadres supérieurs hébergés par toutes sortes de multinationales, comme les Hornig, leurs voisins préférés. Ou ce couple de jaloux qui enrageaient de voir Lucie et Pierrot changer de Peugeot tous les ans, Tata profitant de ce privilège grâce à la GEFCO.

Me voici Gare Saint-Lazare, à un kilomètre environ du 6, rue Choron où ma grand-mère maternelle avait été concierge, près de Notre Dame de Lorette. De la gare Saint-Lazare, avec pour tout bagage mon sac de sport et le manuscrit de L'Émirat, je traverse les Yvelines en passant par Saint-Cloud, Louveciennes, Marly jusqu'à Saint-Nom la Bretèche. De là (je l'ai fait des dizaines de fois) il faut traverser un bois pour atteindre le Petit Parc et gagner le double croissant de l'Avenue des Chênes, un paradis de verdure et d'évasion fiscale.

La villa du Tonton est un ravissement. Lové dans un ovale de gazon tendre à l'anglaise, elle consiste en un étage en pied et offre au regard - sur la droite - une rotonde où se trouve une terrasse curviligne de 50 mètres carrés. Toute en meulière, enduit de laque blanche par endroits, on accède à l'intérieur par le garage ou par une porte donnant sur la terrasse. Le rez-de-chaussée, en vérité un entresol à demi enterré, est occupé par la voiture, le nécessaire de bricolage et de jardin ; par un pièce équipée d'un four et d'une cuisine à l'ancienne ; des toilettes et deux chambres dont celle que Tonton utilise comme atelier de peinture ; enfin une chambre d'ami où dorment mes parents quand nous lui rendons visite.

Un escalier en hélice donne accès au premier qui tient davantage de la galerie d'art que de l'appartement typique des parvenus.

Ma tante a un goût sûr. Comme pas mal de gens qui ont vécu chichement, elle soigne la déco, a opté pour des meubles design danois, aime les tapis de haute-laine.

Outre le double salon donnant sur la rotonde, on trouve une cuisinette chaleureuse (très italienne), une salle de bains et la chambre des maîtres du lieu.

Aux murs, les cadres de mon oncle, dont un "Icare" en abstraction figurative, sorte d'aile de raie à dominante bleu et or forte en matière et en relief qui lui avait valu un Grand Prix du salon de Marly.

Mon oncle et ma tante n'ont pas eu d'enfants et j'ignore pourquoi. Ca ne peut venir de mon oncle qui avait deux frères et une sœur, aimait les femmes et les enfants. De ma tante plutôt qui était un petit soldat sec aux pommettes d'Indiennes et aux angoisses venues d'une enfance où sa mère Marie, à qui elle était attachée de manière compulsive, avait maille à partir avec son père Lazare, qu'elle ne cessait de tarabuster quand il rentrait de jouer aux quilles.

Le fils de la famille, celle des uns et celle des autres, c'était donc Morisi Mario. Le tonton nous conduisait en voiture à Saint-Germain-n Laye ou à Parly-2 pour faire les courses, tenait à m'acheter des disques et des livres, de quoi peindre et dessiner.

Les repas étaient animés, on parlait de ces foutus socialistes qui passaient à droite, de la France qui venait de gagner la Coupe d'Europe des Nations ; de "nos montagnes", de la casa de Groppazzuolo, que ma tante avait restaurée de fond en comble et qui jouerait un rôle important dans ma vie trente ans plus tard.

Pour en revenir à l'automne 1985, on peut dire que je tombe comme une mouche dans le lait. Mon oncle change son matériel de peinture de place et m'installe dans la chambrette avec vue sur le gazon à hauteur de nez. Tout sent bon le propre, la peinture à l'huile, le détergent fraîchement passé. Le lit est neuf, la table de travail fonctionnelle avec ses tiroirs. Sur une étagère des livres sur l'histoire de l'art, des magazines consacrés aux arts plastiques, des guides touristiques se rapportant au lac de Garde et au lac Majeur. Qu'ils me semblaient lointains et surréels les piaules minables et les sommiers sur lesquels je me jetais fourbu quelques mois plus tôt.

Tonton ! - dont je porte le prénom après Mario et avant Louis, le père de maman, mort quand elle avait 8 ans des séquelles du gaz moutarde - Si tu savais le rôle que tu as joué dans mon devenir ce que je voulais être de toutes mes forces, un écrivain...

(A Suivre)

Automne 1985 – La vie d'écrivain sédentaire dans les Yvelines, le remaniement de "L'Émirat du tourbillon". - Déjà les premiers pas à Paris, la ville lumière, Étienne Marcel et la porte de Montreuil. Accessoirement la Resserre au Diable aux Halles et Chez Areski rue Véron, dans le quartier des Abbesses..

11 avenue des Chênes, le Petit Parc, chez Pierre et Lucie Molet, mes oncle et tante. - Avec Tonton nous avons repris nos habitudes quand il m'avait embauché comme aide-chaudronnier chez Dassault. En ce temps là il venait me secouer dans l’entresol à 5 h 45, nous prenions un café-rhum comme starter, un petit-déjeuner tartines beurrées confiture ; il allait faire chauffer le moteur de sa 304 et nous traversions l'ouest de Paris pour gagner Argenteuil, où j'avais travaillé deux mois interrompu une semaine par un accident de travail, un morceau de goupille ayant éraflé ma cornée.

La cornée travaillait beaucoup fin 1984 mais au-dessus de la machine à écrire à bande Olimpia que ma tante avait tenu à m'offrir pour remplacer la Japy de ma mère, l'ex sténodactylographe baptisée la Mitraillette par son cancérologue de patron.

J'avais dû en convenir, mon manuscrit n'était pas au point, les chapitres se succédaient et se chevauchaient de manière confuse. Stimulé par le cadre et la sérénité verte qui règne autour de moi, je remets tout d'aplomb — Intro : Gynople des Arcanes. Première partie : Gynople des Femmes, Gynople des Hommes, Gynople du Voyeur – Deuxème Partie : Gynople des Ambassades, Gynople du Palio aboutissant à Gynople de la Fin et à l'Épilogue, en conclusion d'une structure en entonnoir auquel je tenais beaucoup.

Cet automne là, rasséréné par les souvenirs partagés de mon enfance et les discussions passionnées avec ma tata, je retrouve les Dee Dee's qui mènent la vie d'artiste du côté des Halles, de République et de Bastille. On en profite pour reparler de l'Euro victorieux de Michel Platini. Giresse et consorts, surtout de leur carrière : pas simple de s'imposer à la capitale, même quand on a un manager qui sort d'HEC ou de l'ESSEC.

Quelques aller-retour entre les Yvelines et Paname et je rends visite à Françoise Lévy, ma prof de socio à la fac. Quand elle apprend que je suis venu à Paris pour trouver un éditeur, elle me propose de travailler chez elle le temps que je m'installe. Je ne sais que dire.

Franoise est une vraie Parisienne. Elle habite un appartement cossu en désordre au niveau d'Étienne Marcel. Elle vient de publier "Marx, un bourgeois allemand", travaille sur l'origine factuelle des mythes et légendes, écrit pour la revue "Avant-Scène Opéra". Son frère n'est autre que Thierry Lévy, un des avocats de Bontems et Buffet exécutés en novembre 1972. À table les échos des frasques de ceux que les Italiens appellent "les philosophes de discothèque’ : Bernard-Henry Lévy, Glücksmann, Finkielkraut, Bruckner et compagnie. La mode est au reniement éthique, on était mao on devient reéac et sioniste. Françoise n'a rien à voir avec tout ça.

Je m'approche donc (de très loin) des hautes-sphères, ceux dont on prononce le nom autour de moi sont prestigieux, ce qui me change de chez Hassen ou du Chemin des Loups.

Comme à chacun de mes déménagements, je dresse le catalogue des connaissances que je peux visiter. Mes cousins les Morisi de Piacenza tiennent un restaurant italien près de la gare de Lyon. Ils habitent à Montreuil '(tiens, tiens...).

À Paris il y a Raymond, dit Féfé, qui a intégré le syndicat du Livres en tant que correcteur-réviseur.

Ombilic du Livre, ombilic de la Boucle, ombilic de l'Amitié, Raymond me donne rendez-vous aux Puces. Quand il apprend que je suis à Paris pour publier un roman, il me prend par le bras et me pousse sous un porche au sol pavé, tourne une clé énorme dans une serrure et me demande si ça me va comme pied-à-terre. - J'en reste bouche-bée. C'est un monolocal de 4 mètres sur 8 ou 10, muni d'une verrière, d'un grand plateau de travail, du nécessaire de cuisine, et d'un espace banquette - table basse sous une mezzanine de 2 m sur 5. L'éclairage est indirect, cosy. Les étagères lourdes de bouquins. Sous le plafond des cadres et des esquisses et cette odeur de peinture à l’huile car Féfé peint… Bon, le chauffage est au fioul et le poêle minuscule. Contre le froid, une montagne de couettes et de couvertures. Et le petit rouge pas cher du bistrot kabyle d’en face.

Je n'en reviens pas de ce que Raymond vient de m'offrir. Je le revois, sa cape sombre, son front dégarni, son sourire et ses mimiques amusées : - Tu peux t'installer quand tu veux, voilà les clés. Ah, ajoute-t-il avec son accent agenais. Pour la grosse commission, c'est dans la cour.

Je prends mon temps avant de quitter les Yvelines, mais alors que je cherche Étienne Max rue Berthe, je tombe sur Philippe, une gueule d'ange aux mans sales, disciple de Rimbaud et du Velvet et consommateur de substances prohibées. Il me saute au cou et (ombilic du Rock, de Miller et de la Boucle) me fait découvrir un rade. Ca s'appelle Chez Areski, c'est le fief d'une radio anar, Fréquence Montmartre. L'atmosphère y est enfumée, familiale, popu et bohème. Ca fait pension et il y a de la gueule d'atmosphère au mètre carré. — Merci Redoutet, tu viens de me faire un sacré cadeau...

( À Suivre)

Premier semestre 1985 – Morisi 75, sorte de Modigliani assiégé par le froid polaire, achève son roman chaussettes aux mains et cache-col au cou, tout en assimilant le code typo que son ange gardien lui a apporté, puis il corrige et révise pour J'ai Lu et Nathan à domicile ; photocopie son livre et le distribue au quartier latin.

Du 3 au 17 janvier ce n'est pas l'hiver 56 qui a rendu célèbre l'Abbé Pierre mais pas loin : moins 41 à Mouthe, moins 25 à Paris, moins 11 à Hyères.

Idem rue de Paris à Montreuil. Morisi est à l'aise dans le loft que son ami Féfé lui prête mais se la joue poète maudit occupé à la cinquième réécriture de son livre. Les mains gourdes, rougies, gelées, il passe les chaussettes en laine tricotées par sa grand-mère entre deux séances de dactylo puis il file chez le Kabyle d'en face pour se relire, la bienveillance et le vin chaud ne suffisant pas toujours à le réchauffer.

Comme le pécule emprunté fond comme neige au soleil (l'hiver polaire ne dure que 15 jours), Féfé a une idée pour lui : apprendre le code typo et le langage des signes du parfait correcteur. C'est fastidieux, mais Morisi relève le défi, Féfé pourrait même lui trouver un boulot : attention, il leur faudra l'accord du syndicat du Livre qui veille jalousement sur la profession.

Je ne dis rien à Raymond mais je n'ai jamais été un aigle en orthographe, n'ayant jamais pu, en quelque matière que ce soit, intégrer un automatisme dans la durée. Disons que mon orthographe n'était pas naturelle mais laborieuse. Quant à mon pouvoir de concentration, il était contrarié par un esprit folâtre qui avançait, comme l'écrivait Montaigne, "à sauts et à gambades".

La chance me sourit alors que je prends un café dans le bistrot fréquenté par les trotskistes d'Alain Krivine, je repère une annonce des éditions Nathan qui cherchent des correcteurs à la maison. Je suis titulaire d'une licence, j'ai été prof, on me donne ma chance. Comme les éditions J'ai Lu ont recours à mes services, je fais quelques virées en ville.

Car avant de prendre produire la version définitive de "L'Émirat", je découvre la rue Dussoubs, une parallèle au bas de la rue Saint-Denis. S'y trouve une brasserie bondée d'énergumènes : stylistes déjantés, camés des deux sexes, yougos exilés, gauchistes, punks du 16e, sous la férule d'un patron râpé qui ne jure que par Sam Shepard. J'y croise François Gauthier, le frère du directeur du CEP où j'ai travaillé quatre ans plus tôt, un colosse borgne croisé au bar de l'U, un gentil garçon à la force herculéenne (je n'exagère pas) dont les délires automatiques rappelaient les poèmes en cut-up de Burroughs ou de Ginsberg.

Privé de galipettes depuis un moment, je ne peux rien contre mon instinct et je vir à droite sur ce que l'auteure de "La Dérobade" appelle 'Saint-Denis River'. Ce n'est pas Miou Miou que j'aperçois en mini très mini de cuir noir et blouson rouge façon boléro, mais le sosie du capitaine aux yeux bleus : giclée d’adrénaline et de dopamine, je passe et je repasse sans oser me jeter à l'eau car c'est immoral, elle a un mac, c'est une esclave, elle est malade. Scotché, je bois un demi dans un bar à gauche. Un autre dans un bar à droite. C'est Saint-Denis avant les razzias de Toubon : j’ai du soufre dans les poumons, de l'électricité dans l'épigastre. Il y a des filles partout, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Des décolletés, des fesses, des chûtes de reins, des regards, des bouches et des langues... Elles sont chez elles dans le quartier. Elles parlent de la pluie et du beau temps, du prix des médicaments, de la mort de Chagall et de l'enlèvement de deux diplomates français au Liban.

Le grand jour arrive, j'ai rendez-vous avec Tronchet des Dee Dee's (ombilic du Rock). Il travaille dans une boutique de reprographie à la Bastille. Je compte mes sous avant de fixer le nombre de photocopies dont j'ai besoin. J'en commande 20 c'est-à-dire 10 fois les deux tomes. Il en faudrait 60 mais je n'ai pas les moyens.

Ce genre de moments te fait les pattes. Tu as sorti de toi des milliers de signes, tu as passé des centaines d'heure en aveugle et ça se transforme en kilos de paperasse que tu trimballes dans un sac à dos. Tu fais tout à pied. Flammarion, Gallimard, Le Seuil, Denoël, Albin-Michel. Tu arrives en nage, les godasses pleines de boue et tu demandes à qui remettre le manuscrit. Tu attends dans un coin qu'on t'appelle et une secrétaire pressée prend tes coordonnées, attrape ton manuscrit et disparaît. Une fois, cinq fois, dix fois. Quand ton sac est vide, que tu t’es pris un coup de déprime en comprenant que ton bouquin ne passera jamais le seuil de ces Panthéons de la haute, il te vient l'envie de descendre cinq ou six bières rue Dussoubs avant de te vautrer dans le stupre tarifé de la rue Saint-Denis...

Début mars, j'ai respecté mon tableau de marche. Si je veux rester à Paris, il faut que je gagne ma vie en attendant une éventuelle réponse pour mon bouquin.

C'est Raymond qui vient à mon secours. M'ayant fait réviser le code typo, il m'apporte des copies à corriger avec les signes adéquats : supprimer, insérer, intervertir, espace à rajouter, espace à supprimer...

Un jour de fin mars, Féfé me présente à ses collègues du "cassetin" (Le box des correcteurs en jargon) de "La Vie française" sur les Grands Boulevards, j'ai sentiment d’être introduit devant un tribunal. Au centre le frère d'Henri Alekan, le prodigieux opérateur d'Abel Gance. A côté de Raymond, une petite nana à la gueule d'atmosphère et trois professionnels garants de la pureté de la langue. Morisi le Rital à "La Vie française, ça ne s'inventait pas.

Les repas pris en face du "Croissant" où avait été assassiné Jaurès ou chez Chartier, le resto créé par les francs-maçons où les employés du coin se régalaient pour l'équivalent de 3 euros. Les cafés-pousse avec des auteurs, des journalistes de France Soir ou de l'Equipe, des historiens, des avocats ou des escrocs notoires : j'allais devenir parisien plus vite que prévu...

D'autant qu'un collègue, auteur d'un livre sur les sectes et la manipulation mentale, m'introduit au "Moniteur du Bâtiment et des Travaux publics". Féfé me présente au uns et aux autres chez lui, c'est un maître de la pastilla. - Au point qu’un collègue de collègue, PC et syndicat du Livre à fond, me recommande dans un hebdo où il ne tient plus à travailler. Cet hebdo, né le 8 novembre précédent s'appelle 'L'Événement du jeudi". C'est là, 6, rue Christine, que tout allait se jouer pour moi...

(À Suivre)


Premier semestre 1985 – Morisi 75, sorte de Modigliani assiégé par le froid polaire, achève son roman chaussettes aux mains et cache-col au cou, tout en assimilant le code typo que son ange gardien lui a apporté, puis il corrige et révise pour J'ai Lu et Nathan à domicile ; photocopie son livre et le distribue au quartier latin.

 

Du 3 au 17 janvier ce n'est pas l'hiver 56 qui a rendu célèbre l'Abbé Pierre mais pas loin : moins 41 à Mouthe, moins 25 à Paris, moins 11 à Hyères.

Idem rue de Paris à Montreuil. Morisi est à l'aise dans le loft que son ami Féfé lui prête mais se la joue poète maudit occupé à la cinquième réécriture de son livre. Les mains gourdes, rougies, gelées, il passe les chaussettes en laine tricotées par sa grand-mère entre deux séances de dactylo puis il file chez le Kabyle d'en face pour se relire, la bienveillance et le vin chaud ne suffisant pas toujours à le réchauffer.

Comme le pécule emprunté fond comme neige au soleil (l'hiver polaire ne dure que 15 jours), Féfé a une idée pour lui : apprendre le code typo et le langage des signes du parfait correcteur. C'est fastidieux, mais Morisi relève le défi, Féfé pourrait même lui trouver un boulot : attention, il leur faudra l'accord du syndicat du Livre qui veille jalousement sur la profession.

Je ne dis rien à Raymond mais je n'ai jamais été un aigle en orthographe, n'ayant jamais pu, en quelque matière que ce soit, intégrer un automatisme dans la durée. Disons que mon orthographe n'était pas naturelle mais laborieuse. Quant à mon pouvoir de concentration, il était contrarié par un esprit folâtre qui avançait, comme l'écrivait Montaigne, "à sauts et à gambades".

La chance me sourit alors que je prends un café dans le bistrot fréquenté par les trotskistes d'Alain Krivine, je repère une annonce des éditions Nathan qui cherchent des correcteurs à la maison. Je suis titulaire d'une licence, j'ai été prof, on me donne ma chance. Comme les éditions J'ai Lu ont recours à mes services, je fais quelques virées en ville.

Car avant de prendre produire la version définitive de "L'Émirat", je découvre la rue Dussoubs, une parallèle au bas de la rue Saint-Denis. S'y trouve une brasserie bondée d'énergumènes : stylistes déjantés, camés des deux sexes, yougos exilés, gauchistes, punks du 16e, sous la férule d'un patron râpé qui ne jure que par Sam Shepard. J'y croise François Gauthier, le frère du directeur du CEP où j'ai travaillé quatre ans plus tôt, un colosse borgne croisé au bar de l'U, un gentil garçon à la force herculéenne (je n'exagère pas) dont les délires automatiques rappelaient les poèmes en cut-up de Burroughs ou de Ginsberg.

Privé de galipettes depuis un moment, je ne peux rien contre mon instinct et je vir à droite sur ce que l'auteure de "La Dérobade" appelle 'Saint-Denis River'. Ce n'est pas Miou Miou que j'aperçois en mini très mini de cuir noir et blouson rouge façon boléro, mais le sosie du capitaine aux yeux bleus : giclée d’adrénaline et de dopamine, je passe et je repasse sans oser me jeter à l'eau car c'est immoral, elle a un mac, c'est une esclave, elle est malade. Scotché, je bois un demi dans un bar à gauche. Un autre dans un bar à droite. C'est Saint-Denis avant les razzias de Toubon : j’ai du soufre dans les poumons, de l'électricité dans l'épigastre. Il y a des filles partout, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Des décolletés, des fesses, des chûtes de reins, des regards, des bouches et des langues... Elles sont chez elles dans le quartier. Elles parlent de la pluie et du beau temps, du prix des médicaments, de la mort de Chagall et de l'enlèvement de deux diplomates français au Liban.

Le grand jour arrive, j'ai rendez-vous avec Tronchet des Dee Dee's (ombilic du Rock). Il travaille dans une boutique de reprographie à la Bastille. Je compte mes sous avant de fixer le nombre de photocopies dont j'ai besoin. J'en commande 20 c'est-à-dire 10 fois les deux tomes. Il en faudrait 60 mais je n'ai pas les moyens.

Ce genre de moments te fait les pattes. Tu as sorti de toi des milliers de signes, tu as passé des centaines d'heure en aveugle et ça se transforme en kilos de paperasse que tu trimballes dans un sac à dos. Tu fais tout à pied. Flammarion, Gallimard, Le Seuil, Denoël, Albin-Michel. Tu arrives en nage, les godasses pleines de boue et tu demandes à qui remettre le manuscrit. Tu attends dans un coin qu'on t'appelle et une secrétaire pressée prend tes coordonnées, attrape ton manuscrit et disparaît. Une fois, cinq fois, dix fois. Quand ton sac est vide, que tu t’es pris un coup de déprime en comprenant que ton bouquin ne passera jamais le seuil de ces Panthéons de la haute, il te vient l'envie de descendre cinq ou six bières rue Dussoubs avant de te vautrer dans le stupre tarifé de la rue Saint-Denis...

Début mars, j'ai respecté mon tableau de marche. Si je veux rester à Paris, il faut que je gagne ma vie en attendant une éventuelle réponse pour mon bouquin.

C'est Raymond qui vient à mon secours. M'ayant fait réviser le code typo, il m'apporte des copies à corriger avec les signes adéquats : supprimer, insérer, intervertir, espace à rajouter, espace à supprimer...

Un jour de fin mars, Féfé me présente à ses collègues du "cassetin" (Le box des correcteurs en jargon) de "La Vie française" sur les Grands Boulevards, j'ai sentiment d’être introduit devant un tribunal. Au centre le frère d'Henri Alekan, le prodigieux opérateur d'Abel Gance. A côté de Raymond, une petite nana à la gueule d'atmosphère et trois professionnels garants de la pureté de la langue. Morisi le Rital à "La Vie française, ça ne s'inventait pas.

Les repas pris en face du "Croissant" où avait été assassiné Jaurès ou chez Chartier, le resto créé par les francs-maçons où les employés du coin se régalaient pour l'équivalent de 3 euros. Les cafés-pousse avec des auteurs, des journalistes de France Soir ou de l'Equipe, des historiens, des avocats ou des escrocs notoires : j'allais devenir parisien plus vite que prévu...

D'autant qu'un collègue, auteur d'un livre sur les sectes et la manipulation mentale, m'introduit au "Moniteur du Bâtiment et des Travaux publics". Féfé me présente au uns et aux autres chez lui, c'est un maître de la pastilla. - Au point qu’un collègue de collègue, PC et syndicat du Livre à fond, me recommande dans un hebdo où il ne tient plus à travailler. Cet hebdo, né le 8 novembre précédent s'appelle 'L'Événement du jeudi". C'est là, 6, rue Christine, que tout allait se jouer pour moi...

(À Suivre)

1986 : Quand le Tigre de Feu s'en mêle, le temps de la marche à pied pour éviter la mort et cet accent roumain à l'autre bout du fil...

Le chemin de la mémoire n'est pas un long fleuve tranquille, on a beau obéir au diction africain (ou chinois) qui prétend qu'il suffit d'attendre sur le bord du fleuve pour voir passer le cadavre de son ennemi, les images du passé s'emmêlent comme les confettis de couleur au fond d'un kaléidoscope.

Est-ce cette année là où l'année suivante, toujours est-il que mon ami marseillais Ivinho di Agogo me propose de mettre sur pied un stage de foot pour les gamins de Saint Marcel -lez-Valence où il a été nommé directeur de MJC. Il s'agit de faire rêver les gosses à qui les parents ne peuvent pas payer de vacances avant la coupe du monde que la FIFA a déplacé au Mexique et dont la France de Platini, Giresse, Tigana, Bossis est une des favorites.

Je comprends Yves, il ne veut pas juste occuper ses gamins en leur jetant un ballon et en leur demandant d'être sages, il veut de la joie, de la passion, de l’imaginaire. Capito ! je lui envoie une grille par journée : des tests du premier jour à la remise des récompenses du dernier avec des séances de drible artistique, des phases de jeu en musique et une simulation d’une séance de tirs au but en finale de coupe du monde. Comme Yves a investi dans du matériel, de beaux ballons, de beaux maillots, la captation du match de fin de stage en vidéo est un triomphe, cette semaine là les mômes du coin et leurs parents ne l'oublieraient pas de sitôt.

Après avoir fait la connaissance d'Hélène, la grand amour d'Yves, me revoici dans mon loft à Montreuil - dans le cassetin de l'EDJ rue Christine - aux alentours de la rue Saint-Denis - mais surtout à Montmartre où je fais la connaissance d'un scénariste de ciné par ailleurs amateur de littérature française du début du XXe, il s'appelle Guy Franquet de Trois Fontaines à côté de Saint-Dizier.

L'automne s'écoule paresseusement : lever aux aurores, café, métro à la station Robespierre, remontée direction Clignancourt, stop à la station Châtelet, sortie au pas de course une serviette sous le bras, traversée de la Seine par le Pont Neuf (que Christo a emballé) passage devant les fourgons de flics de la Préfecture de Police, Saint-Germain/ Saint-Michel en vue, la librairie Gibert, les ruelles à droite et le lycée en face de la rue Christine. Dans les bistrots du coin, des silhouettes fameuses, souvent Jean Pierre Rives et Antoine Blondin... : par quel miracle avais-je troqué chez Lad et la Madeleine contre ce Parnasse des années 80 ?

Début 86, les premiers bourgeons pointent leur nez quand le 4 mars à 18 h 30 on découvre une bombe artisanale dans un RER de la ligne Saint-Germain-en-Laye-Boissy-Saint-Léger. Quatre jours plus tard, un engin de mort explose dans un bureau de poste voisin de l'Hôtel-de-Ville, faisant un mort et des dizaines de blessés. Le 12, en dépit de la déclaration de guerre aux terroristes d'Édouard Balladur, nouvelle explosion dans le quartier de la Défense aux heures de pointe. Le 15 et le 17 c'est le rez-de-chaussée de la Préfecture de police de l'Île de la Cité qui est détruit, puis le magasin Taty rue de Rennes, semant la panique dans toute la ville.

Inutile de dire que je marche beaucoup, tout cela me rappelant Birmingham et Londres dix ans plus tôt

Un matin, le téléphone sonne alors que je lutine une cougar blond paille qui me remercie de lui avoir rappelé le temps de sa gloire avant le mariage : "Allô ? Est-ce que je suis chez Mario Morisi ? Pouvez-vous me le passer ?".

La voix est sérieuse, l'accent latin sans être italien ni espagnol....

"Je m'appelle Eugène Simion, je suis le directeur des éditions Vertiges, pourriez-vous passer à notre siège rue Pierre-Lescot, c'est en face de la sortie de la station les Halles."

Je m'éloigne de ma cougar en m'excusant. "Vous avez dit que mon roman étzit intéressant, que vous vouliez le publier ?"

Ce n'était pas une blague. Le marabout de ficelle, la partie de dominos, le scoubidou des ombilics avait fonctionné : de Féfé à la correction, de la correction à la presse branchée, de la presse branchée à un Delbourg supporter de Laval et maître en "exercice de stèles".... De Delbourg à un Roumain qui trouvait mon "Émirat" translinguistique et formidable...

"Allo, Papa ? J’ai trouvé un éditeur, mon bousuin va sortir !´

Mon père, Peppone jusqu'au bout des ongles : "Ça sort chez qui ?" – Surpris je réponds "Chez Vertiges":

Papa : "Bon ben n’l'attrape pas, j’te passe ta mère..."

Je n'en reviens pas... Merci Monsieur le Tigre de Feu... Merc le Grand Quiconque, Merci mon ange gardien ! Du coup je file bosser avec mes copines de l'EDJ, je leur annonce la nouvelle, je les invite à boire un verre ; j'appelle Raymond qui n'en revient pas. À 17 heures j'entreprends Jacqueline qui a un trou dans son emploi du temps mais j'ai la tête ailleurs...

Arrivé chez Areski aux Abbesses, j'annonce la nouvelle à Guy qui est ravi pour moi. On traîne au Saint-Jean, rue des Trois Frères, au Lux Bar et au Taroudant, un resto marocain qui nous sert de cantine. Cette virée me coûte un bras et la traversée de Paris en taxi. Vers deux heures du matin, allongé dans mon loft, les yeux au plafond, je me pince pour y croire. Mon livre va être publié, c’est sûrement une farce...

(A Suivre)

Un printemps 1986 entre terreur et fiesta ; les vertiges de la Fontaine des Innocents ; la naissance d'une nouvelle paire de Roux et Combaluzier ; la découverte de Besac par Guy Franquet, le pote de Morisi ; et la manière dont Besac la volcanique les sépare pour cause de victoire de la France sur le Brésil un soir de fête de la Musique...

L'Internet n'existe pas en 1986, j'ignore quel genre d'éditeur est Eugène Simion, le directeur de Vertiges. Patrice (Delbourg) m'e a parlé brièvement. C'est une maison émergeante qui a Françoise Dolto, et une bio d'Isidore Isou à son palmarès, outre que Marc Weitzman, intellectuel prometteur qui m'ouvre la porte du troisième étage du 6 de rue Pierre Lescot, face à la sortie monumentale de la station Les Halles.

Si le plumage indique la ramage, je ne devrais pas avoir de peine à être payé, le prix du m2 carré locatif de l'endroit ne saurait mentir.

Je me rends une demi douzaine de fois rue Pierre Lescot et nous travaillons sur mon manuscrit. S'en charge une partie de l'équipe mais avant tout Djamila, qui partira plus tard aux éditions Syros. Je croise plusieurs fois le graphiste, yougoslave, qui créera la couverture.

Le siège de Vertiges est spacieux, Simion bienveillant à mon égard, je suis invité au restau et il s'informe sur mon parvours. Si tout se passe comme il l’espère, il y aura du travail pour moi.

J'ignore en quoi le fait que je travaille à l'EDJ intéresse mon éditeur, toujours est-il que le grand jour arrive, celui où Djamila défait un carton et me tend "mon" livre.

Whizz… Comme chaque fois en pareille occasion, je me dissocie du reste de moi même et je ne profite de rien, Tout au contraire, je fuis, je contourne, je détale avant de revenir piteux. Marc W., Simion et Djamila s'amusent beaucoup à m'observer, je sors de leur bureau la tête perdue et la semelle incertaine.

L'épectase est à venir, une éjaculation corticale qui se produit près la fontaine des Innocents qu'une brochette de touristes au mollet de campeur et un carré fumeurs de shit encerclent. Je contourne la scène côté canopée, l'Émirat tenu à deux mains, magnétique, vibrionnant, quand mon pied gauche décolle, entraînant mon pied droit et tout le reste à cinquante centimètres du sol, une lévitation qui dure cinq ou six secondes, et puis retour au rien quotidien.

La vie de tous les jours est de retour quand je retrouve mes copines de l'EDJ. Elles sont heureuses pour moi, elles se passent et se repassent le bouquin dont la couverture est la contre-fuigure absolue de la blanche de Gallimard.

Je fais le tour de mes amis, je montre l'Émirat rue Dussoubs, au Saint-Jean, au Taxi jaune un soir de concert des Dee Deés, au Lux Bar et chez Areski qui insiste pour que je le lui laisse, il va le lire dans la nuit, il me le rendra demain...

C'est à Franquet, mon ami scénariste que la sortie de mon bébé fait le plus d'impression. Il a pour sa part en tête ´Antarès’ un film sur la naissance du cinéma et un roman fantôme qu’il’a baptisé 'Les Égouts du ciel". Il est blond gris, le visage émacié, les paupières façon cocker et l'âme souvent en berne ; je suis trapu, le poil brun noir, le visage mobile et expressif, les yeux rieurs. Morisi & Franquet, c’est Bud Spencer et Terence Hill.

Le printemps est paradoxal, la fête pour moi et la terreur dans les grands magasins. Ayant vécu les attentats de l'IRA en 1975, je me prête aux contrôles d'identité alors que les anars de bazar qualifient ces contrôles d’abus insupportables.

Arrivent les beaux jours et le moment des chaleurs et des apéros de rue. C'est la fiesta rue Véron et dans tout Montmartre. Rendu visible par la sortie de mon roman, je fais la connaissance de Vincent de Chassey, un cadre bancaire qui pousse la chansonnette au Lapin Agile. De Hiroshi Nakaema, un peintre japonais qui est passé par Naples et habite à deux pas. Je rencontre Stéphane Fortier, un demi-Rital de Piacenza, Bertrand Hall, qui est correspondant à Paris pour Radio Canada, "Monseigneur", le sosie vocal de Jean-Pierre Marielle, Max, un peintre hollandais, un autre peintre veilleur de nuit dont j'ai oublié le nom, Marie-Lynne, une comédienne québécoise, ainsi que Manu et Paccoud, deux auteurs compositeurs chanteurs made in Montmartre, dans la tradition de Bernard Dimet et compagnie.

Paname c'est bien beau, mais Morisi, qui va passer du 93 au 75 grâce à Areski, est en manque de ce Besac qu'il n'a plus revu depuis un an et demi ; aussi propose-t-il à Guy, qui l'héberge parfois rue Patureau, de lui faire découvrir la Boucle. Homme de l'Est lui aussi, Franquet accepte. Et puis Mario pourra lui parler de cette fameuse idée qu’il a depuis la sortie de L’Émirat.

L'arrivée dans la Boucle par la rue Battant a toujours été un grand moment dans la vie de Morisi, la traversée des Glacis, l'arrivée sur la passerelle qui domine Battant ; de l'autre côté de la cuvette, du cratère (de la vulve ?) les hauteurs de Bregille et la silhouette de Monfaucon et du premier plateau… La lente descente après la place Bacchus, l'ancien quartier vigneron, le virage à gauche pour franchir le Doubs en face de la Madeleine, et, impatience, les premiers visages connus, les airs surpris, les exclamations, les embrassades et le copain d’astreinte qui découvre, impressionné par une telle proximité, la chaleur des poignées de main et les "bienvenu à Besac’, souvent accompagnés d'une paire de canons dans le rade le plus proche. D''où la phrase venue à Guy au sujet de Besançon : "cette nef de pierre dont la ligne de flottaison arrive jusque sous les toits.."

Nous dormons chez Pedro, dermato-cosméto au CHU et prince poids-lourd de l'hospitalité orientale. J'embrasse Evelyne qui débarrasse Guy, rendu confus par tant de familiarité souriante.

Il se trouve que nous sommes à la veille du quart de finale de la coupe du monde Brésil-France qui tombe le jour de la Fête de la Musique au grand dam des ennemis du ballon rond.

Dire que la ville est en folie est un euphémisme, des écrans se dressent partout, les concerts sont repoussés après 23 heures 30 pour cause de tirs au but.

Les alchimistes le savaient, l’élément liquide est omniprésent dans la Boucle, cité minérale soumise à Saturne mais travaillée par Neptune, ses naïades, Bacchus, Silène et compagnie. B’sac c’était une nef des fous qui tangue dur quand la nature réclame son dû sous les porches et sur les pierres penchées.

Morisi ? Entraîné par la houle, il abandonne Guy aux bons soins de Pedro et file payer ses dettes au Chemin des Loups et au Cyrano, où Michel ne sait plus combien il doit, mais l'exemplaire de mon livre va suffire, il n’a qu’à amener mon copain parisien, il nous invite.

Prétendre se rappeler la suite serait malhonnête. Pris dans le maelström du match, des cris, des incitations, des oh et des ah je joue les bouchons dans la tempête après que Fernandez a inscrit le pénalty gagnant et que la fiesta tourne au chambard jusqu’à l’aube. Guy ? les Bisontins auront su lui faire une place et peut-être même une Bisontine.

Bilan ? Des aticles sur l’Emirat, une itv sur France 3… Une invitation au salon du livre francophone de l'année suivante et une autre pour parler de mon livre aux étudiants du stage d'été au CLA. - Merci M. Cêtre des éditions éponyme et Fernand Matthias, prof de FLE, érudit littéraire et parolier émérite.

"Alors, Mario, me fait Franquet pendant que nous sifflons une bière dans le TGV. C'est quoi, ton idée soi disant géniale ?"

Mais cette chronique tire en longueur, nous en reparlerons demain...

(À Suivre)

Deuxième semestre 1986 – Il se passe n'importe quoi dans la vie de l'auteur de l'Émirat du tourbillon, son éditeur le sort d'un semi coma éthylique pour qu’ils rencontrent la muse de Salvator Dali après qu'il a fait la connaissance d’un espion à la Fête de l'Huma…

J'ignore ce que je fais dans cet appartement de la rue Caulaincourt et comment j'y suis arrivé. Je suis mal, très mal, une gueule de bois comme je n'en avais plus connu une depuis la fin des Mariemontagnes. Tout ce que je sais, c'est que la voix qui s'excite au téléphone est celle de mon éditeur à qui j'ai laissé ce numéro la veille : "Mario, laisse tomber ce que tu fais séance tenante, ta vie est sur le point de changer. Quelle est ton adresse, je passe de prendre dans une heure..."

Je grommelle, je balbutie, j'ai la rate dans la bouche, des sueurs froides, une main tremblante qui tient l'autre autour du téléphone en ébonite avec fil en tortillon.

´Je ne peux pas, Eugène, je suis incapable de bouger, je vais peut-être mourir..." Simion est impitoyable ; "Tu mourras plus tard, je suis en bas dans un instant."

Lorsque je suis parvenu à me passer la tête sous l'eau et que j'ai remis mes frusques, je suis pris d'un vertige, à deux doigts de débrancher le téléphone… M’enfin je parviens jusqu'à la porte et je teste mon élocution : "Ca va aller, Mario, tu peux parler, parle-moi que je vois..."

Simion, petit bonhomme aux yeux clairs qui a vécu des heures noires en Roumanie, me dévisage, me tend une bouteille d'eau et me briefe : la personne que je vais rencontrer est d’une importance capitale pour lui, s'il réussit à la convaincre, c'est le jackpot pour Vertiges.. et pour moi. Pas de panique alors, inspire, expire, tu vas boire deux ou trois cafés et haut les cœurs.

Je ne connais pas parfaitement Paris mais je vois qu'on s'approche des quartiers chic des Champs. La voiture d'Eugène se gare dans le parking d'un hôtel de luxe. On est rue François-Premier, pas loin du siège d'Europe n°1.

Je suis mal et cela m'assaille par vagues : épigastre qui ballote, bouffées de chaleur, cœur qui s'emballe, Eugène fait pression de ses doigts au creux de ma main gauche, il me prie d’inspirer et d’expirer sous le regard inquiet d'un sommelier en tenue de Spirou sombre.

Je connais le jeune homme qui accompagne la dame blonde qui s'avance vers moi, c'est le fils de Gutton, le directeur de Carrere : je vois trouble, je ravale ma salive...

"Amanda, je vous présente Mario Morisi, un de nos auteurs les plus talentueux, c'est à lui que je pense pour notre affaire..."

Notre affaire ? Vindieu, interjecté-je en mon for intérieur : Je ne rêve pas, l'impressionnante c’est Amanda Lear, la vraie, la muse de Dali, la copine de Jagger et de Bowie, une des reines du Swinging London, la femme-homme qui affole le compteur des plateaux tv en Italie, au Japon, aux Pays-Bas et depuis peu en France !

Le coup de fouet Amanda m'a remis en selle. Elle m'inspecte de la tête au pied et ce qu’elle voit l’amuse. D'où sortait ce garçon au visage sympathique à l’allure perchée ?

"Messieurs, pouvez-vous me laisser avec Mario, je vous fais signe si j’ai décidé quelque chose."

Le Morisi que je suis devenu ne revient toujours pas de ce qu'il se passe alors. Amanda, empathique, maternelle, demande qu'on m'apporte un pure malt ou un gin Fizz et m'explique la situation…

Elle a passé un contrat avec Carrere où elle s'est engagée à enregistrer une version disco du "Wild Thing" des Troggs ; à monter une expo autour de ses aquarelles et à publier un roman dont elle a écrit le scénario mais qu'elle n'a pas eu le temps de développer, la date butoir étant fixée fin mars...

Ce qu'elle cherche, c'est un auteur capable de mettre en mots son script et de le transformer en un roman de 400 pages, en un trimestre !

Le visage de Morisi en dit long, ce doit être pour la caméra invisible, 400 pages en si peu de temps en plus des corrections à l'EDJ et des démarches que le roman par actions impliquait…

Amanda est formidable, elle me le prouverait plus tard. Elle sort une quadruple feuillet d'écolier et me fait la lecture : c'est l'histoire de Zorah Zorkan, née sous les Romanov en Russie. Passée son adolescence, elle se rend compte qu'elle ne vieillit pas, ce qui la contraint à se réfugier à Venise sous le Duce, à Berlin sous le IIIe Reich, à Londres à l'époque du Swinging London ; enfin à Hollywood où elle est candidate aux Oscars. Accompagnée d'un ange gardien qui sait le secret de son éternelle jouvence, elle connaît finalement l'amour physique, ce qui permet au temps de la rattraper.

Vient le moment des questions d’Amanda :

Mario, avez-vous des notions de littérature russe ? –Tu parles, je connais mon "Dosto" par coeur, et Tourgueniev, et Gogol… - Mario, est-ce que vous avez des notions d'histoire d'Italie et d'Allemagné? – Et comment, je suis fils d'émigrés italiens par la faute du Duce, et j’ai fait pas mal de Fashing à Stuttgart... – Le Swinging London, ça vous parle ? – Là je fonds un câble et je lui fredonne : "Eleanor Rigby, picks up the rice in a church, where the wedding has been." Délirant ! L’ex muse de Dali se drese d'un coup et fait signe à Guitton Jr d'approcher et de sortir les contrats de sa serviette : Elle tient son collaborateur, on ne trouvera pas mieux.

La suite est charmante. Je me réfugie chez mon oncle dans les Yvelines et j'expédie les 30 premiers pages à Carrere qui me communique les amendements d’Amanda. Elle adore, elle glisse des messages au dos de ses cartes de visite : Quel bonheur de voir arriver la suite de son histoire par la poste et de s'en délecter...

Notre affaire roule. Elle est l'auteure, je suis le metteur en phrases. Je brosse le premier jet ; elle révise et elle ajuste. Une interaction joyeuse et pro : je la revois à Orly en provenance de Nice. J'enregistre ses doutes, ses demandes de rectifs. Lorsque le printemps 87 arrive et qu'une fiesta est organisée à l'Espace Cardin devant le tout-Paris, "l'Immortelle" est de sortie, 368 pages picaresques à souhait… Mon meilleur bouquin selon Raymond.

L'actu de Morisi 1986 ne s'arrête pas à la Lear. Invité par Stépane F., dont la maman originaire de Piacenza a hébergé Sandro Pertini, un résistant qui allait devenir président de la République italienne, insiste pour qu'on fasse la Fête de l'Huma. Je n'aime pas la foule mais j'accepte : Nous voici mêlés à la fine du communisme bleu-blanc-rouge, ce que je me promets de raconter à Papa.

Rien de spécial au fait d'assister à des concerts de Béranger, de Lucide Beau Songe et des innombrables clones de Ferrat, si ce n'est qu'un zigue nous approche - nous étions une douzaine de clients de chez Areski à faire le siège des marabouts cassoulets et du stand du Jura avec son Comté, son Morbier, ses vins de l'Etoile et ses crémants - et nous dit avec l’accent slave qu’il s’appelle Vladimir et qu'il travaille au développement du commerce extérieur de son pays dans un tas de domaines. Stéphan et moi échangeons des regards imbéciles. Vladimir est le premier Russe en chair et en os que nous rencontrons, un espion sans doute mais on s'en triple-moque, d’autant qu’il nous dépose à Montmartre. Choix de la musique sur son autoradio "l'Amérique, l'Amérique..." de Joe Dassin. On rigole beaucoup et on promet de se revoir.

Je reverrais en effet Vladimir dans mon loft où il m'apportait de la vodka et des matriochkas . Un soir après la coppa et la pasta, il me dit : "Il va de passer des choses dans mon pays, vous allez être surpris. ‘ Et il disparaît comme il était apparu.

Pour en finir avec cette tranche de ka vie de Morisi 86, un flashback sur le cassetin des correcteurs à l’EDJ. Delbourg et Chapuis viennent me voir un midi et me demandent si je suis ok pour encadrer les entraînements de l'équipe du journal. Mes copines les correctrices bourrent de gros yeux, pas vrai que je vais être payé à jouer au foot pendant qu'elle se coltine les copies ! Je leur demande pardon, je ne peux pas refuser. J'achète un survêtement, un maillot, un short, des chaussettes et des crampons moulés et je mets Delrourg, Chapuis, Ploquin, Nicolas Domenach et les autres au pas cadencé. Morisi un sifflet à la bouche sur un synthétique au pied de la Tour Effiel, elle était pas mignonne, celle-là ?

(À Suivre)


Fin 1986 - L'incroyable aventure des "Baskets d'Euripide" – Premier épisode. - Lorsque Morisi et Franquet complotent rue de l'Abbé Patureau, les premiers pas de leur capital esthétique et la traînée de poudre qui embrase les milieux branchés parisiens...

 

Guy : - Alors, cette idée géniale.

Franquet sert un café à Morisi qui vient de traverser Paris depuis la porte de Montreuil.

Mario : - Ca vient... Tu es bien placé pour savoir que les artistes crèvent de faim en attendant qu'on leur paie ce qu'on leur doit quand on accepte de leur devoir quelque chose. Alors voilà, et si on se faisait payer avant d'écrire un bouquin, de peindre une toile, de composer une chanson ou une musique ?

Guy : - Ok mais comment ?

Mario : - Imagine que nous ayons un roman à écrire tous les deux. Pour cela il nous faudra du temps que nous n'occuperons pas à gagner notre crôute, toi avec tes pubs, moi avec mes corrections. Ce qui serait chouette c'est de fixer une rémunération de, disons, 1000 francs par mois pendant six mois, et de toucher cette somme avant parution.

Guy : - Tu appelles ça une idée, je ne comprends pas...

Mario : - Voilà, imaginons que nous ayons besoin de 6 X 1000 francs X 2, soit 12 000 francs, Nous les répartissons en 120 actions de 100 francs que nous vendons à des amis, des commerçants, des entreprises, des médias... Ayant constitué cet ensemble de promesses, on les transforme en actions et le tour est joué !

Guy : - Mais tu vas les vendre contre quoi, tes actions, de vraies actions, avec une retour sur investissement pour les actionnaires ? Tu crois au Père Noël, qu'est-ce qui se passe si on ne vend pas de livres ?

Mario : - C'est là la ruse, ce qu'on leur vend contre leurs actions, c'est... une participation active dans la fiction, un rôle positif : Vous voulez être les héros d'un roman, devenez nos mécènes."

Guy : - Comment ça ?

Mario : - Eh bien oui, le loup c'est qu'on ne vendra pas des citations publicitaires à l’unité ou en paquets, on offrira à ces gens, à ces entreprises, à ces médias, l'immortalité ! Leur nom à la Bibliothèque Nationale ! Mais surtout la gloire d'avoir été les premiers à soutenir "le roman vendu par action dont les actionnaires sont devenus les héros !"

Guy : - Et qui va éditer cette folie ?

Mario : - J'en ai parlé à Simion de Vertiges, Carrere serait intéressé..."

Ca commence comme ça, dans l'appartement de Guy rue de l'Abbé Patureau, Of course, les Roux & Combaluzier du nouveau roman (Jérôme Garcin scripsit) s'enflamment, escogitent, phosphorent. Ils rédigent un contrat type, ils peaufinent la notion de "capital esthétique" et d'"assignats littéraires non participatifs" : des "actions indirectes" (c'était d'actualité !) de 100 francs l'unité de marnière que l'agence de pub, la radio privée ou le boucher du coin puissent jouer le jeu.

Les idées folles finissent en général enfermées, la nôtre court Paris, Besançon, le monde a une vitesse inouïe. Je prends rendez-vous avec Jean-François Kahn qui trouve ça marrant et m’oriente vers la directrice commerciale. Guy obtient une entrevue avec Albert Mathieu, le directeur d’Antenne de Canal Plus ; il ne s'arrête pas là, il branche le Pdg de Com-4, celui de Plan-Créatif, cet autre de Radio Décibel, la radio centralisée des Hypers hexagonaux; Dans la foulée le fondateur de Sparf, des cosmétiques pour ados. De mon côté je convaincs Annie D, l'adjointe à la Culture de Besançon, une copine de la fac, Georges Curie, le DRAC Livres de Franche-Comté et le tandem Massonie-Condé, du labo Mathématique et Statistique de la fac des Lettres de Besançon.

Petit à petit notre capital esthétique se consolide. Le boucher du Cochon Rose, alors au coin de la rue Germai-Pilon et Véron, exige d'apparaître en échange de deux côtes de bœuf. Nous offrons une action à nos amis artistes, une manière de leur faire de la pub en échange de l’utilisation de leur nom.

Nous essuyons des échecs avec les fats et les prétentieux. Azzaro nous fait virer de sa boutique de la rue de Rivoli, Ajala, un stylise tunisien de petite taille, croit qu'on se moque de lui en lui parlant d’un peuple de nains. Une importatrice de saumon suédoise vient de faire faillite, on se retrouve dans le métro avec un saumon De Luxe qui fond !

Notre échec le plus poétique met en jeu le directeur de Lutsia, un géant des produits de beauté, le rival de la Roche-Posay. Le look sévère d'un officier du Cadre de Saumur, les tempes rasées, l'œil acéré, il nous demande de faire vite. On lui expose notre idée de mécénat par actions où les actionnaires jouent un rôle positif dans l'histoire et il s'enflamme. S'il était de la partie, il parlerait d'un sien ami, une sommité de la dermato qui travaille sur le vieillissement de la peau, comme notre histoire se déroule dans une grotte, il le mettrait à contribution pour protéger nos nains de la lumière du jour, quand ils sont obligés de faire surface. Guy et moi échangeons des regards : le gars devenait fou, ils devenaient tous fous !

À ce stade de ma chronique, je vous dois quelques éclaircissements. De quels nains suis-je en train de vous parler ? De quelle grotte ? De quoi s'agit-il ?

Il s'agit d'un peuple de nains vivant sous la Butte Montmartre depuis plusieurs millénaires. Ces nains, gnomes, trolls, corrigans, peikkos, nabots et autres créatures de petites tailles sont gouvernés par la reine Géronta dont les ministres sont ses fils BienNé le gentil, le solaire, et Segondin, le magnétique, le venimeux.

Dans la Grotte, aux ramifications innombrables, vivent des pégases, des chimères et des sirènes miniatures qui s'égaient au milieu d'œuvres d'art à la valeur inestimable, car les plus grands artistes de tous les temps, ayant eu vent de la grotte aux merveilles, ont fait don de leurs créations les plus précieuses à Géronta, la mécène universelle.

Jusqu'à ce que...

Jusqu'à ce que la Prophétie se réalise… le jour où la Grand Nettoyeuse mourra, les nains devront quitter leur nid pour affronter le monde extérieur. C'est là que BienNé et Segondin, envoyés en éclaireurs, rencontreront Franquet et Morisi, Angelo Pastore, Bernard Chapuis, Albert Mathieu, Eugène Simion, les pdg de Plan Créatif, de Com-4 et de Sparf, l'adjointe à la Culture de Besançon et le DRAC Livres de Franche-Comté, qui se démèneront pour qu'on n’utilise pas des pégases et les sirènes dans les campagnes publicitaires et qu'on n’enlève pas les naines pour les prostituer !

J'en rigole encore.

Faire payer des chefs d'entreprises dont certains ultra-connus pour patauger au milieu des nains, dont Nyborg qui lévite et pue chasue fois qu’il a une vision. Foirus qui veut soigner tout le londe. Ou Phédon, le narrateur à la bouche cousue condamné à graver l'histoire du peuple de Géronta sur des tables en argile, pour avoir lutiné une princesse numide la nuit où se déclara l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie dont il avait la garde...

Si l'on ajoute que Franquet et Morisi ont l'idée d'un aréopage de parrains composé – tenez-vous bien : d'Amanda Lear, d'Yves Robert, de Pierre Bouteiller, de Boris Bergmann, de Daniel Prévost, de Charlie Schlingo, du Professeur Choron et de Léonie Bathiat, dite Arletty, vous comprenez la stupeur des milieux autorisés et les formidables rigolades le soir chez Areski !

Le Morisi d'aujourd'hui s'arrête pour l'instant et se pose une question : -Est-ce que tout cela a vraiment existé ?

(La Suite au prochain numéro)

Janvier 1987 – L'incroyable aventure des "Baskets d'Euripide" – Troisième épisode. Lorsque Morisi et Franquet sont accueillis par Pierre Molet et Lucie Morisi dans les Yvelines, la manière dont ils sont bichonnés comme des coqs en pâte, la composition et la rédaction des Baskets et l'intégration dans l'histoire des suggestions des annonceurs qui "ont payés pour être dedans". Enfin la manière dont Jean-François Kahn apprend qu'il a écrit un éditorial pour sauver Géronta et son Barnum...

Pierre Molet, le parrain de Morisi et son oncle par alliance, à peine retraité de chez Dassault, plus un cheveu sur le crâne, chemise de bucheron, pantalon de velours trop large, savate au pied, frappe à la porte de son neveu et le réveille sans ménagement comme il le faisait quand il l'avait embauché comme aide-chaudronnier douze ans plus tôt. Celui-ci se frotte les yeux et s'en va sortir Franquet des bras de Morphée.

Il est 5 h 45. Tonton a bourré la cafetière italienne de moka, on l'entend siffler du ree-de-chaussée. Guy et Mario salue la gueule enfarinée, le bordeaux et le bardolino de la veille étaient excellents mais surabondance de nectar nuit.

C'est une tradition chez Pierrot, la journée commence par un café serré agrémenté d'un dé à coudre de rhum pour le coup de fouet. Tartines beurrées, confitures, œufs durs et jambon, café au lait ou à l'américaine...

Le Tonton était chef d'atelier, il appelle les duettistes de la machine à écrire les "schoumack" (de ´ Schumacher ´cordonnier en allemand) qui est le nom en jargon de l'aviation pour "chaudronnier". "Allez, au boulot les shcumacks, il faut tenir la cadence, respecter les délais."

Loin des tentations des Abbesses, Morisi et Franquet se sont partagé la tâche. Franquet rédigera la première partie, la présentation des nains dans leur grotte et leur sortie à l'air libre sur la Butte Montmartre. Mario racontera leur installation à Besançon qui a décidé de bâtir un parc d'attractions pédagogique et d'assurer leur protection. Tout cela en intégrant les "actionnaires-acteurs" de l'histoire, les gars de l'EDJ, de Canal, de Comm-4, de Radio Décibel, de Plan-Créatif et de la mairie de Besançon ; de la DRAC ou du MIS des doyen et futur doyen Massonie et Condé. Sans oublier nos saints protecteurs : Arletty, Amanda Lear, Pierre Bouteiller, Yves Robert et consorts.

Le merveilleux de l'histoire c'est que ces annonceurs appelés à sauver les nains se sont enflammés à leur tour. Bernard Chapuis, le patron du cahier "Quelle Époque" à l’EDJ, un dandy à l'élégance britannique et la faconde méridionales craque en raccompagnant Morisi après un entraînement de foot sous la tour Eiffel. Pris dans un embouteillage, il se penche au-dessus de son passager et lui dit en ouvrant son vide-poche : "Tu vois, j'imagine une toute petit créature en hénin et robe drapée qui a fui les vilains qui voulaient la mettre dans leur poche ; elle a de grands yeux bouleversants à la Giuletta Masina dans La Strada, un charme redoutable, elle me supplie de ne pas lui faire de mal. C'est le drame, je tombe dingue amoureux, mais je suis si grand, si lourd et elle est si petite : c'est l'amour impossible.".

Schnaeblé (Le Progrès, le Pays, bientôt France 3) et Jean-Pierre Perrin (AFP) font mieux, entre deux deux bières pression au Chemin des Loups, ils imaginent en bons faits-diversiers que des monstres cupides ont enlevé des naines pour les installer dans un bordel sur les hauts de Besançon. Ils inventent l'enquête qui les amène à les sauver et en tirent un article et une dépâche qui bouleverse la pays. Macquer des naines âgées de 5000 ans, quelle ignominie !

Mario et Guy, Les Pottel & Chabot de "l'incroyable mais vrai", bâtissent leur scénario en postulant autour de la question : que se passerait-il si un peuple de nains bibliques faisait irruption à la fin du XXe Siècle ? Imaginant que Nyborg, Phédon, Foirus et compagnie seraient l'objet de mille sollicitations et menaces, Morisi se met en tête d'écrire un éditorial signé Jean-François Kahn dans le style "Sauvons les nains pour sauver l'Homme". La thèse défendue - contre le Front national qui prétend que le peuple des nabots n'est pas humain et que les droits de l'homme ne s'appliquent pas à eux - affirme que la morale naturelle impose de s’interdire les violences, le viol, l'exploitation fircée, la réduction en esclavage, que ces crimes soient infligés à des hommes ; à des personnes de petite taille, des animaux ; à des créatures mythologiques ou à des œuvres de l'esprit.

Morisi ne se dégonfle pas, il pousse la porte de Kahn et lui fait lire l'éditorial qu'il a écrit à sa place. Bougon et pressé, le Galilée de l'extrême-centre le parcourt et valide : "Probable que j'aurais écrit ça, fichez le camp, maintenant, j'ai du boulot !´

Nous passons quinze jours aux petits oignons dans les Yvelines, la tata et le tonton sont adorables, on vit de grands moments le soir et nous offrons de belles parties de rigolades. Ils iront jusqu’à nous achetre 5 actions en liquide !

Ayant fini ma partie, je rejoins Guy dans sa chambre, nous revoyons tout et rédigeons la troisième et l'envoi.

Début février, les Baskets sont présentables et nous les servons encore chaudes rue Pierre Lescot, puis chez Carrere. Schlingo a fini ses illustrations. 90 000 francs sont rentrés dans nos caisses. Nous finançons la préparation de la copie, la PAO et l'impression et nous réservons un beau pourcentage des ventes hors-taxes. Chapuis, plein de classe, convainc son ami Bauby de commander un dessin à Copi, le prestigieux humoriste, dessinateur et dramaturge. C'est dans "Paris-Match" que les Baskets font leur entrée dans le seul monde qui compte en France, celui du Gotha germanopratin.

Sur ce Mario impose à Guy une idée qui laisse icelui perplexe : c'est à Besançon pour le Salon du Livre et de la Francophonie que l'on va lancer la bombe à fragmentation ´Baskets’.

Eh oui, mon cher Guy : à Besac on aura droit à une dépêche AFP de deux pages signée par l'ami Perrin. Et à un gros papier dans l’Est aux bons soins de Jean-Pierre Tenoux. À Paris ? Que dalle car pour les médias dominants nous ne comptons pas plus que Sparf et que la Grande Nettoyeuse.

Chic idée de Morisi : Géronta et son peuple allait conquérir le monde le temps d’une semaine. Mais nous verrons tout cela demain...

(A suivre)

Printemps 1987 – "Les Baskets d'Euripide 4e épisode" - Delirum très-nains au salon du Livre de Besançon, dans la Boucle, à Paname, sur Radio Canada, France Inter, France Culture, Europe, France 2, Canal Plus, Paris Match, ou comment les escrocs littéraires Franquet et Morisi deviennent célèbres pendant quelques quarts d'heure...

Dans le TGV qui conduit Pottel-Franquet et Mario-Chabot à Besac, c'est l'effervescence. Les Dee Dee's, Charlie Schlingo, Peter Winfield et une brochette de vindieux de chez Ammad reviennent au pays pour le lancement des Baskets que les deux félés brandissent au nez des passagers du wagon picole. Objectif : le salon du Livre de Besançon et la soirée surprise que leur éditeur offre aux amoureux des livres foutraques et de folie douce.

Le débarquement n'égale pas la descente de Jeannot Josselin après son championnat du monde mais presque. Tout le monde chez René ! Où JF, le prince des loufiats, Pedro Creidi ; des journalistes de Radio-France, Bip, Sud et une sélection de groupies fidèles attendent les fadas de pied ferme.

Impossible de décrire les retrouvailles, JF file mettre la bière en perce, c'est le 14 juillet au mois d'avril, alerte rosé au commissariat !

Il faut être honnête, la campagne de promotion du "premier roman entièrement sponsorisé" est un enchaînement de conflits d'intérêt.

La presse est aux premières loges : Schnaeb du Pays, du Progrès et de Radio France, Perrin de l'AFP et bien d'autres à Paris : l'EDJ, Canal Plus, etc. Quand ils n’y sont pas, ce sont de bons amis comme J.-P. Tenoux à l'Est ; Michel Buzon, poète auteur compositeur chanteur et chargé de la culture à France 3 ou Hubert Vieille, le directeur de Radio France à Besançon.

C'est la dépêche de Perrin qui déclenche le tsunami. Précise, drôle, elle atterrit sur des milliers de télescripteurs en France et dans le monde. "Le premier roman entièrement sponsorisé vient de sortir à Besançon". Le maire et la Drac ont leur retour sur investissement, leur liasse d'actions indirectes font parler de la Franche-Comté pendant une semaine : "De Butte en Boucle, de Montmartre à Besançon".

Un mot sur la soirée surprise qui précipite au Petit Kursaal plusieurs centaines d’olibrius alléchés par les boissons et les amuse-gueule gratuits, par le concert des Dee Dee's suivi du quatuor jazz de Christian Fridelance ; par l'expo photo de Peter Winfield et les œuvres de nos actionnaires invités, personnages du roman eux aussi : la peintre Sabine Delettre, le sculpteur Claudy Pellaton, d'autres amis philosophes, écrivains ou dessinateurs de bd. Tout cela autour du mythique Schlingo et de ses créatures désopilantes.

Le responsable des lieux m'en voudra (pour rire), la soirée coûtera à la Ville le prix de la moquette du petit Kursaal : trop de vin, trop de bière, trop de mégots. Nous étions morts de rire en fait, le peuple des bars et des grottes investissait un endroit distingué. Sacré peuple de Géronta ! Seul regret, l’absence d'Amanda Lear (elle s'est décommandée la veille la mort dans l'âme) et de Choron (qui n'aimait pas avoir la gueule de bois en Province).

La bringue qui suit est dantesque. Franquet et Morisi se retrouvent dans un appartement inconnu quand J.F. les retrouve à l'aube. Des coups de fil arrivent chez René : des demandes d'interview du Canada, de Suisse, de Paris !

Plus fort encore : une secrétaire d'Antenne 2, insiste, Leymergie les veut au Jt du midi !

JF - un ange - s’est renseigné. Un TGV part dans la demi-heure, si Mario et Guy l'attrapent au vol, ils seront à Paris avant midi.

Franquet et Morisi sautent dans leurs baskets, prennent un change chez Pedro et filent. L'attachée de presse de Carrere les attend gare de Lyon. Dans le taxi, elle propose qu'ils se rafraîchissent, parce que…

Douche place des Ternes, re-taxi et maquillage dans les studios d'Antenne 2. Sourires gênés aux ViP qui se succèdent, gueule de bois, trémulations diverses.

Notre moment de gloire surrvient en présence de Michel Leeb, qui se marre comme une baleine.

La suite est délirante.

Nous participons au Jt de Philippe Gildas avec Joël Bats dont Morisi embrasse la main qui a arrêté le pénalty de Zico, et Axel Bauer, l'homme du Cargo de Nuit.

Puis nous courons des studios de France Culture à ceux d'Europe n°1. Les articles de journaux pleuvent, la dépêche de Perrin est reprise et déclinée des centaines de fois. Deux pages dans l'EDJ, un dossier dans le magazine ´Stratégie ´ qui crie au génie, quelle intuition, ce capital esthétique et ces actions indirectes !

Plus fort encore, les correspondants d’ARD montent un 28 minutes pour "Blau Montag", une émission vedette de la Une allemande. Ils interviewent Kahn, Mathieu, le patron du Cochon Rose, les habitants des Abbesses ; installent une cam hi-tech devant la porte du fond de chez Ammad, celle par laquelle BienNé et Segondin font leur apparition dans le livre... - Sublime et émouvant ! Depuis la table où la folie naquit un an plus tôt entre deux Pontarlier ! Mais gardons la tête froide et la fin pour la bonne bouche, les nains n'avaient pas fini de nous surprendre...

(A Suivre)

Automne 1987 : Morisi et Franquet digèrent leur succès à obsolescence programmée, l'un depuis sa loge de veilleur de nuit chez Ammad, l'autre depuis son appartement des dessus du cimetière Montmartre. - La manière dont ils essaient d'exploiter leur notoriété, le Grand Bubon, Ray Duke et la formation de la "bande des Silver", sans oublier les convoitises qu'ils suscitent autour d'eux

Morisi profite de l'été pour répondre à l'invitation d'un prof de créativité écrite du CLA de Besançon, où Fernand Matthias - grâce lui soit rendue - l'avait invité à parler de "l'Émirat" aux étudiants étrangers en stage d''été. Morisi en profite pour prendre bouche avec l'âme de ces stages qui sont le fleuron international de l'université de Franche-Comté à Besançon. Ombilic de la Boucle, ombilic des langues...

De retour à Montmartre, Morisi et Franquet tirent leurs marrons du feu pendant quelques semaines. Leurs apparitions dans la presse et dans les médias qui comptent leur ont valu une notoriété qu'ils avaient intérêt à monnayer. D'où la naissance de nouveaux projets : par exemple un feuilleton radiophonique à proposer à France inter (puisque Pierre Bouteiller, le directeur, était un de leurs parrains), à RTL, Canal Plus (avec le soutien d'Isabelle Waroquier, le bras droit du directeur d'antenne, un de nos protecteurs) ou la Cinq, première chaîne privée concédée par Mitterrand au "Caïman" Berlusconi.

Le six mois qui suivent la rentrée sont flamboyants. Les énergumènes réunis par les nains dans les Baskets : Schlingo, Bottom, Tronchet, Monseigneur, De Chassey et consorts se retrouvent le soir, se soutiennent mutuellement, se rendent aux vernissages et aux concerts les uns des autres au point de former une maçonnerie pleine de verve et de projets, pour le plus grand bonheur des bistrots et des restos qu'ils fréquentaient : Ammad, le vieil Ali, le Tapas Nocturne, le Saint Jean, le Cockney sur le boulevard Pigalle, la Cloche d'or et le Martial en contrebas de la place Blanche.

Cupidon et ses amours, Dionysos et ses bacchantes restent en éveil, on a davantage de succès quand on est passé au jt d'Antenne 2 et sur Paris Match qu’au Mont de Piété.

Un soir de présentation des Baskets, Morisi, qui est bronzé pour cause de passages au SNB lors de son séjour à Besançon, suscite les appétits d'une libraire du 14e arrondissement qui lui fait connaître une Polonaise gourmande (elles le sont fréquemment) et un duo de galeristes du Marais dont Astrid, sémillante brunette qui habite la Bastille et qui loue un loft dans une usine désaffectée peuplée de ‘fils dé dint le fils Eustache. et de plasticiens friqués.

Je confonds probablement deux soirées de la même période mais nous sommes invités grâce à Franquet à la première d'un spectacle théâtral près le cinéma des Grand-Augustins : 4 h 30 sans entracte pour un texte hermétique que les 3 comédiens jouent pied-nu sur une bâche amidonnée recouverte de sable et de gravier. Guy me fait les gros yeux mais je sors fumer une clope (et oui, j'ai pris ce vice en attendant les copies à l'EDJ !) et bois un coup dans un bar de la rue voisine.

Le bon point c’est qu’Astrid me rejoint et que nous faisons un tour avant de rejoindre le metteur en scène et sa cour dans un restaurant à mezés du 5e arrondissement

Dur, très dur d’endurer desmonceaux de conneries parce qu’on ne paie pas sa bouffe… Je n'en peux plus, Astrid non plus… Nous filons rue Oberkampf puis elle l’invite sur le toit en zinc gris de son appartement pour une paire de scotchs au clair de lune.

Astrid est raffinée et tendrement perverse, elle m'explique la corrida. Lorsque le monstre boir se jette dans l'arène, il est le membre viril, le phallus, le glaive qui veut éventrer le torero en tenue d’entraîneuse de bar de nuit. Celui ci l'évite, l'esquive, l'épuise de son désir non assouvi et le rend femelle : c'est le sexe du matador transformé en phallus de Tolède qui plonge dans l'arceau de ses cornes et lui procure l'épectase, son grand et dernier frisson.

Un tel récit met Morisi en appétit et la nuit s'écoule en de très longues et lentes et profondes étreintes dont Astrid sort en lui avouant qu'elle a un copain torero, merci, merci, c’était étonnant, long, lent : où avait-il appris à faire l'amour comme ça ?

Se rappelant le moment où Morisi quitte la Bastille, traverse le boulevard et commande un chablis place des Vosges, celui qui écrit se rappelle les réflexions à haute voix d'un dadais borgne qui se lance, en le voyant arriver, dans une diatribe contre "les petits cons de provinciaux qui polluent les médias avec leurs petites combines à la noix et leurs livres vendus par actions". Eu égard au fait qu'Edern Hallier est ivre et très costaud, j'évite de lui demander s'il est ok pour acheter une action dans mon prochain roman.

Fin 1987, Franquet et Morisi sont inséparables et intarissables, pendant que le premier travaille à un script qui lui tient à cœur depuis des années, Mario accepte la proposition de Carrere de rewriter "Il neige sur Amarillo", le roman de Sam Bernett – un monument de l'époque 'Salut les Copains', l'homme chez qui Jim Morrison est passé de vie à trépas -; il s’agit d’un gros livre écrit à quatre mains avec Max Dumas, qui fait découvrir à l'anarcho-délirant Morisi, les coulisses du showbiz façon Sentier : Anconina, Bruel, etc. Cela dure très peu de temps : on ne mélange pas les sangsues et les soviets.

L'important dans cet après-Baskets, c'est la création d'une bande multi-talentueuse composée de rockers, de jazzeux, de choristes, de scénaristes, de publicitaires, de graphistes, de décorateurs et d'écrivains autour de la figure sidérante de Charlie Schlingo et de son univers anthropo-animalier.

Tout commencera par l'idée d’écrire un feuilleton radiophonique comme au temps de Gérard Sire, de Blanche et de Dac, de Yanne et de Martin.

Il se produit quelque chose de rare. Morisi et Franquet, qui passent 18 heures par jour ensemble, génèrent une troisième identité, fusion partielle des deux autres. Une turbine créative qui carburera à plein régime pendant neuf mois.

Le deuxième enfant des duettistes s'appelle ‘Le Grand Bubon’. Une vieillarde acariâtre et frustrée déclare la guerre au Beau. Sur le modèle des 12 Salopards, elle recrute une bande de venimeux, de véhéments, de vicelards et entreprend d'incendier, de sacager, de détruire tout ce qui est considéré comme prècieux : visages, édifices, peintures, sculptures, concerts, vêtements de luxe, cosmétiques...

Les pouvoir publics étant obnubilés par le terrorisme islamique, c'est Flintcott, un inspecteur ´surnuméraire ´ qui lance la croisade pour sauver le Beau car Dieu, dans son omnipotence, lui apparaît aux Buttes-Chaumont et le désigne pour sauver les beaux arts et préserver la civilisation.

Ça ne s’arrête pas là. ´Moriflasque et Gay Francky ´ présentent le projet à la bande des fadas de chez Ammad : Charlie, les Dee Dee's, Mary-Linne et Monseigneur et on enregistre un épisode dans les studios de Com-4, un des annonceurs de Baskets.

Pas gênés ( les cons osent tout !) on prend rendez-vous avec le directeur d'Antenne d'Europe que Guy connaît bien et qui nous donne l'autorisation d'enregistrer un pilote sur place ! Avec la surprise de voir arriver Jean Roucas qui insiste pour jouer gratis la voix d’un Chaban-Delmas qui incite le peuple de France à se soulever contre la secte du Bubon....

L'autre initiative délirante est la création d'une série de polars burlesques entre San Antonio et Gotblib baptisée : "Ray Duke et IGV, les investigations à grande vitesse". Avec Bible et galerie des personnages récurrents.

Principe : 2 heures de lecture en TGV entre Paris et Lyon ou Paris en Rennes. Personnage principal : Alice Pauillac (AP), fille de l'assistance publique parrainée par le Père Goikotchea, un abbé basque rugbyman, et Edmond de Beurgandfrais, un monarchiste soclal girondin…

Alice vient d'obtenir sa patente de détective, elle est sexy, athlétique et elle s'occupe de sa petite-sœur, une Geek avant l'heure. Elles occupent l'arrière-salle d'un Lavomatic à Paname.

Schlingo, Raymond dit Fefé, Guy et Mario s'y collent. C'est derniers écrivent "SOS Saucisses" : - David Bowie arrive affolé au Lavomatic. Pourchassé par une meute de fans, Il se présente, il appartient à une agence de sosies de Strasbourg, il a découvert le secret de la saucisse déshydratée...

Pendant ce temps-là Charlie imagine qu’une bande de bras cassés animaliers glissent une molécule désinhibante dans le puligny-montrachet et lebchâteau-yquem, ce qui provoque une vague d'attentats à la pudeur à l'Assemblée nationale !

Raymond n’est pas en reste : il travaille sur un trafic de toiles de maîtres où les faussaires peignent des copies sur les originaux pour détourner les soupçons.

Morisi signe ´Le Rimmel se mange froid’ dont j'ai oublié le pitch… Et nous présentons le tout au directeur des Éditions n°1, qui nous fout à la porte. Tant pis pour lui, Le Poulpe de Pouy & Co allait montrer que nous étions en avance sur lui..

Demi échec pour le ´Grand Bubon’ en janvier. Le directeur d'Antenne d'Europe, qui nous à la bonne, demande à Charlie, Guy et moi de nous rendre disponibles un jour de selaine. Il cherche un trio pour commenter l'actualité et distraire le bon peuple entre 11 heures et 13 heures. L'idée de notre feuilleton est validée, mais elle ne suffira pas, il faut tout un programme autour, nos voix se marient bien ensemble, in peut décrocher la timballe.

Charlie est ok, pourquoi pas, du moment qu'on est grassement payés. Guy, dont la voix profonde est un parangon d'organe radiophonique, est enthousiaste. Pas moi, je suis écrivain pas humoriste, impossible de me faire faire la même chose cinq jours sur sept pendant des mois. Et puis il y a le bouquin que j'ai commencé dans ma loge : ´Rue Vérin´, l'histoire d'un groupe de réfugiés hongrois qui veulent monter une radio libre en haut de la rue des Martyrs. Les Inconnus l’ignorent mais c’est à moi qu’ils doivent tout.

Jacqueline ; Eva, une Polonaise rousse ; la libraire du 14e en dessous sexy ; des admiratrices pompettes qui le confondent avec d'autres vus à la télé, Morisi avance à sauts et à gambades et se perd un peu.

Jusqu'à cette fin d'après-midi lubugre, sinistre, bouchée où Charlie et lui int l’idée de la ´nouvelle poésie".

(La suite au prochain numéro..."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Last Updated ( DATE_FORMAT_LC2 )