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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (VI)
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Premier semestre 1985 – Morisi 75, sorte de Modigliani assiégé par le froid polaire, achève son roman chaussettes aux mains et cache-col au cou, tout en assimilant le code typo que son ange gardien lui a apporté, puis il corrige et révise pour J'ai Lu et Nathan à domicile ; photocopie son livre et le distribue au quartier latin.

 

Du 3 au 17 janvier ce n'est pas l'hiver 56 qui a rendu célèbre l'Abbé Pierre mais pas loin : moins 41 à Mouthe, moins 25 à Paris, moins 11 à Hyères.

Idem rue de Paris à Montreuil. Morisi est à l'aise dans le loft que son ami Féfé lui prête mais se la joue poète maudit occupé à la cinquième réécriture de son livre. Les mains gourdes, rougies, gelées, il passe les chaussettes en laine tricotées par sa grand-mère entre deux séances de dactylo puis il file chez le Kabyle d'en face pour se relire, la bienveillance et le vin chaud ne suffisant pas toujours à le réchauffer.

Comme le pécule emprunté fond comme neige au soleil (l'hiver polaire ne dure que 15 jours), Féfé a une idée pour lui : apprendre le code typo et le langage des signes du parfait correcteur. C'est fastidieux, mais Morisi relève le défi, Féfé pourrait même lui trouver un boulot : attention, il leur faudra l'accord du syndicat du Livre qui veille jalousement sur la profession.

Je ne dis rien à Raymond mais je n'ai jamais été un aigle en orthographe, n'ayant jamais pu, en quelque matière que ce soit, intégrer un automatisme dans la durée. Disons que mon orthographe n'était pas naturelle mais laborieuse. Quant à mon pouvoir de concentration, il était contrarié par un esprit folâtre qui avançait, comme l'écrivait Montaigne, "à sauts et à gambades".

La chance me sourit alors que je prends un café dans le bistrot fréquenté par les trotskistes d'Alain Krivine, je repère une annonce des éditions Nathan qui cherchent des correcteurs à la maison. Je suis titulaire d'une licence, j'ai été prof, on me donne ma chance. Comme les éditions J'ai Lu ont recours à mes services, je fais quelques virées en ville.

Car avant de prendre produire la version définitive de "L'Émirat", je découvre la rue Dussoubs, une parallèle au bas de la rue Saint-Denis. S'y trouve une brasserie bondée d'énergumènes : stylistes déjantés, camés des deux sexes, yougos exilés, gauchistes, punks du 16e, sous la férule d'un patron râpé qui ne jure que par Sam Shepard. J'y croise François Gauthier, le frère du directeur du CEP où j'ai travaillé quatre ans plus tôt, un colosse borgne croisé au bar de l'U, un gentil garçon à la force herculéenne (je n'exagère pas) dont les délires automatiques rappelaient les poèmes en cut-up de Burroughs ou de Ginsberg.

Privé de galipettes depuis un moment, je ne peux rien contre mon instinct et je vir à droite sur ce que l'auteure de "La Dérobade" appelle 'Saint-Denis River'. Ce n'est pas Miou Miou que j'aperçois en mini très mini de cuir noir et blouson rouge façon boléro, mais le sosie du capitaine aux yeux bleus : giclée d’adrénaline et de dopamine, je passe et je repasse sans oser me jeter à l'eau car c'est immoral, elle a un mac, c'est une esclave, elle est malade. Scotché, je bois un demi dans un bar à gauche. Un autre dans un bar à droite. C'est Saint-Denis avant les razzias de Toubon : j’ai du soufre dans les poumons, de l'électricité dans l'épigastre. Il y a des filles partout, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Des décolletés, des fesses, des chûtes de reins, des regards, des bouches et des langues... Elles sont chez elles dans le quartier. Elles parlent de la pluie et du beau temps, du prix des médicaments, de la mort de Chagall et de l'enlèvement de deux diplomates français au Liban.

Le grand jour arrive, j'ai rendez-vous avec Tronchet des Dee Dee's (ombilic du Rock). Il travaille dans une boutique de reprographie à la Bastille. Je compte mes sous avant de fixer le nombre de photocopies dont j'ai besoin. J'en commande 20 c'est-à-dire 10 fois les deux tomes. Il en faudrait 60 mais je n'ai pas les moyens.

Ce genre de moments te fait les pattes. Tu as sorti de toi des milliers de signes, tu as passé des centaines d'heure en aveugle et ça se transforme en kilos de paperasse que tu trimballes dans un sac à dos. Tu fais tout à pied. Flammarion, Gallimard, Le Seuil, Denoël, Albin-Michel. Tu arrives en nage, les godasses pleines de boue et tu demandes à qui remettre le manuscrit. Tu attends dans un coin qu'on t'appelle et une secrétaire pressée prend tes coordonnées, attrape ton manuscrit et disparaît. Une fois, cinq fois, dix fois. Quand ton sac est vide, que tu t’es pris un coup de déprime en comprenant que ton bouquin ne passera jamais le seuil de ces Panthéons de la haute, il te vient l'envie de descendre cinq ou six bières rue Dussoubs avant de te vautrer dans le stupre tarifé de la rue Saint-Denis...

Début mars, j'ai respecté mon tableau de marche. Si je veux rester à Paris, il faut que je gagne ma vie en attendant une éventuelle réponse pour mon bouquin.

C'est Raymond qui vient à mon secours. M'ayant fait réviser le code typo, il m'apporte des copies à corriger avec les signes adéquats : supprimer, insérer, intervertir, espace à rajouter, espace à supprimer...

Un jour de fin mars, Féfé me présente à ses collègues du "cassetin" (Le box des correcteurs en jargon) de "La Vie française" sur les Grands Boulevards, j'ai sentiment d’être introduit devant un tribunal. Au centre le frère d'Henri Alekan, le prodigieux opérateur d'Abel Gance. A côté de Raymond, une petite nana à la gueule d'atmosphère et trois professionnels garants de la pureté de la langue. Morisi le Rital à "La Vie française, ça ne s'inventait pas.

Les repas pris en face du "Croissant" où avait été assassiné Jaurès ou chez Chartier, le resto créé par les francs-maçons où les employés du coin se régalaient pour l'équivalent de 3 euros. Les cafés-pousse avec des auteurs, des journalistes de France Soir ou de l'Equipe, des historiens, des avocats ou des escrocs notoires : j'allais devenir parisien plus vite que prévu...

D'autant qu'un collègue, auteur d'un livre sur les sectes et la manipulation mentale, m'introduit au "Moniteur du Bâtiment et des Travaux publics". Féfé me présente au uns et aux autres chez lui, c'est un maître de la pastilla. - Au point qu’un collègue de collègue, PC et syndicat du Livre à fond, me recommande dans un hebdo où il ne tient plus à travailler. Cet hebdo, né le 8 novembre précédent s'appelle 'L'Événement du jeudi". C'est là, 6, rue Christine, que tout allait se jouer pour moi...

(À Suivre)

1986 : Quand le Tigre de Feu s'en mêle, le temps de la marche à pied pour éviter la mort et cet accent roumain à l'autre bout du fil...

Le chemin de la mémoire n'est pas un long fleuve tranquille, on a beau obéir au diction africain (ou chinois) qui prétend qu'il suffit d'attendre sur le bord du fleuve pour voir passer le cadavre de son ennemi, les images du passé s'emmêlent comme les confettis de couleur au fond d'un kaléidoscope.

Est-ce cette année là où l'année suivante, toujours est-il que mon ami marseillais Ivinho di Agogo me propose de mettre sur pied un stage de foot pour les gamins de Saint Marcel -lez-Valence où il a été nommé directeur de MJC. Il s'agit de faire rêver les gosses à qui les parents ne peuvent pas payer de vacances avant la coupe du monde que la FIFA a déplacé au Mexique et dont la France de Platini, Giresse, Tigana, Bossis est une des favorites.

Je comprends Yves, il ne veut pas juste occuper ses gamins en leur jetant un ballon et en leur demandant d'être sages, il veut de la joie, de la passion, de l’imaginaire. Capito ! je lui envoie une grille par journée : des tests du premier jour à la remise des récompenses du dernier avec des séances de drible artistique, des phases de jeu en musique et une simulation d’une séance de tirs au but en finale de coupe du monde. Comme Yves a investi dans du matériel, de beaux ballons, de beaux maillots, la captation du match de fin de stage en vidéo est un triomphe, cette semaine là les mômes du coin et leurs parents ne l'oublieraient pas de sitôt.

Après avoir fait la connaissance d'Hélène, la grand amour d'Yves, me revoici dans mon loft à Montreuil - dans le cassetin de l'EDJ rue Christine - aux alentours de la rue Saint-Denis - mais surtout à Montmartre où je fais la connaissance d'un scénariste de ciné par ailleurs amateur de littérature française du début du XXe, il s'appelle Guy Franquet de Trois Fontaines à côté de Saint-Dizier.

L'automne s'écoule paresseusement : lever aux aurores, café, métro à la station Robespierre, remontée direction Clignancourt, stop à la station Châtelet, sortie au pas de course une serviette sous le bras, traversée de la Seine par le Pont Neuf (que Christo a emballé) passage devant les fourgons de flics de la Préfecture de Police, Saint-Germain/ Saint-Michel en vue, la librairie Gibert, les ruelles à droite et le lycée en face de la rue Christine. Dans les bistrots du coin, des silhouettes fameuses, souvent Jean Pierre Rives et Antoine Blondin... : par quel miracle avais-je troqué chez Lad et la Madeleine contre ce Parnasse des années 80 ?

Début 86, les premiers bourgeons pointent leur nez quand le 4 mars à 18 h 30 on découvre une bombe artisanale dans un RER de la ligne Saint-Germain-en-Laye-Boissy-Saint-Léger. Quatre jours plus tard, un engin de mort explose dans un bureau de poste voisin de l'Hôtel-de-Ville, faisant un mort et des dizaines de blessés. Le 12, en dépit de la déclaration de guerre aux terroristes d'Édouard Balladur, nouvelle explosion dans le quartier de la Défense aux heures de pointe. Le 15 et le 17 c'est le rez-de-chaussée de la Préfecture de police de l'Île de la Cité qui est détruit, puis le magasin Taty rue de Rennes, semant la panique dans toute la ville.

Inutile de dire que je marche beaucoup, tout cela me rappelant Birmingham et Londres dix ans plus tôt

Un matin, le téléphone sonne alors que je lutine une cougar blond paille qui me remercie de lui avoir rappelé le temps de sa gloire avant le mariage : "Allô ? Est-ce que je suis chez Mario Morisi ? Pouvez-vous me le passer ?".

La voix est sérieuse, l'accent latin sans être italien ni espagnol....

"Je m'appelle Eugène Simion, je suis le directeur des éditions Vertiges, pourriez-vous passer à notre siège rue Pierre-Lescot, c'est en face de la sortie de la station les Halles."

Je m'éloigne de ma cougar en m'excusant. "Vous avez dit que mon roman étzit intéressant, que vous vouliez le publier ?"

Ce n'était pas une blague. Le marabout de ficelle, la partie de dominos, le scoubidou des ombilics avait fonctionné : de Féfé à la correction, de la correction à la presse branchée, de la presse branchée à un Delbourg supporter de Laval et maître en "exercice de stèles".... De Delbourg à un Roumain qui trouvait mon "Émirat" translinguistique et formidable...

"Allo, Papa ? J’ai trouvé un éditeur, mon bousuin va sortir !´

Mon père, Peppone jusqu'au bout des ongles : "Ça sort chez qui ?" – Surpris je réponds "Chez Vertiges":

Papa : "Bon ben n’l'attrape pas, j’te passe ta mère..."

Je n'en reviens pas... Merci Monsieur le Tigre de Feu... Merc le Grand Quiconque, Merci mon ange gardien ! Du coup je file bosser avec mes copines de l'EDJ, je leur annonce la nouvelle, je les invite à boire un verre ; j'appelle Raymond qui n'en revient pas. À 17 heures j'entreprends Jacqueline qui a un trou dans son emploi du temps mais j'ai la tête ailleurs...

Arrivé chez Areski aux Abbesses, j'annonce la nouvelle à Guy qui est ravi pour moi. On traîne au Saint-Jean, rue des Trois Frères, au Lux Bar et au Taroudant, un resto marocain qui nous sert de cantine. Cette virée me coûte un bras et la traversée de Paris en taxi. Vers deux heures du matin, allongé dans mon loft, les yeux au plafond, je me pince pour y croire. Mon livre va être publié, c’est sûrement une farce...

(A Suivre)

Un printemps 1986 entre terreur et fiesta ; les vertiges de la Fontaine des Innocents ; la naissance d'une nouvelle paire de Roux et Combaluzier ; la découverte de Besac par Guy Franquet, le pote de Morisi ; et la manière dont Besac la volcanique les sépare pour cause de victoire de la France sur le Brésil un soir de fête de la Musique...

L'Internet n'existe pas en 1986, j'ignore quel genre d'éditeur est Eugène Simion, le directeur de Vertiges. Patrice (Delbourg) m'e a parlé brièvement. C'est une maison émergeante qui a Françoise Dolto, et une bio d'Isidore Isou à son palmarès, outre que Marc Weitzman, intellectuel prometteur qui m'ouvre la porte du troisième étage du 6 de rue Pierre Lescot, face à la sortie monumentale de la station Les Halles.

Si le plumage indique la ramage, je ne devrais pas avoir de peine à être payé, le prix du m2 carré locatif de l'endroit ne saurait mentir.

Je me rends une demi douzaine de fois rue Pierre Lescot et nous travaillons sur mon manuscrit. S'en charge une partie de l'équipe mais avant tout Djamila, qui partira plus tard aux éditions Syros. Je croise plusieurs fois le graphiste, yougoslave, qui créera la couverture.

Le siège de Vertiges est spacieux, Simion bienveillant à mon égard, je suis invité au restau et il s'informe sur mon parvours. Si tout se passe comme il l’espère, il y aura du travail pour moi.

J'ignore en quoi le fait que je travaille à l'EDJ intéresse mon éditeur, toujours est-il que le grand jour arrive, celui où Djamila défait un carton et me tend "mon" livre.

Whizz… Comme chaque fois en pareille occasion, je me dissocie du reste de moi même et je ne profite de rien, Tout au contraire, je fuis, je contourne, je détale avant de revenir piteux. Marc W., Simion et Djamila s'amusent beaucoup à m'observer, je sors de leur bureau la tête perdue et la semelle incertaine.

L'épectase est à venir, une éjaculation corticale qui se produit près la fontaine des Innocents qu'une brochette de touristes au mollet de campeur et un carré fumeurs de shit encerclent. Je contourne la scène côté canopée, l'Émirat tenu à deux mains, magnétique, vibrionnant, quand mon pied gauche décolle, entraînant mon pied droit et tout le reste à cinquante centimètres du sol, une lévitation qui dure cinq ou six secondes, et puis retour au rien quotidien.

La vie de tous les jours est de retour quand je retrouve mes copines de l'EDJ. Elles sont heureuses pour moi, elles se passent et se repassent le bouquin dont la couverture est la contre-fuigure absolue de la blanche de Gallimard.

Je fais le tour de mes amis, je montre l'Émirat rue Dussoubs, au Saint-Jean, au Taxi jaune un soir de concert des Dee Deés, au Lux Bar et chez Areski qui insiste pour que je le lui laisse, il va le lire dans la nuit, il me le rendra demain...

C'est à Franquet, mon ami scénariste que la sortie de mon bébé fait le plus d'impression. Il a pour sa part en tête ´Antarès’ un film sur la naissance du cinéma et un roman fantôme qu’il’a baptisé 'Les Égouts du ciel". Il est blond gris, le visage émacié, les paupières façon cocker et l'âme souvent en berne ; je suis trapu, le poil brun noir, le visage mobile et expressif, les yeux rieurs. Morisi & Franquet, c’est Bud Spencer et Terence Hill.

Le printemps est paradoxal, la fête pour moi et la terreur dans les grands magasins. Ayant vécu les attentats de l'IRA en 1975, je me prête aux contrôles d'identité alors que les anars de bazar qualifient ces contrôles d’abus insupportables.

Arrivent les beaux jours et le moment des chaleurs et des apéros de rue. C'est la fiesta rue Véron et dans tout Montmartre. Rendu visible par la sortie de mon roman, je fais la connaissance de Vincent de Chassey, un cadre bancaire qui pousse la chansonnette au Lapin Agile. De Hiroshi Nakaema, un peintre japonais qui est passé par Naples et habite à deux pas. Je rencontre Stéphane Fortier, un demi-Rital de Piacenza, Bertrand Hall, qui est correspondant à Paris pour Radio Canada, "Monseigneur", le sosie vocal de Jean-Pierre Marielle, Max, un peintre hollandais, un autre peintre veilleur de nuit dont j'ai oublié le nom, Marie-Lynne, une comédienne québécoise, ainsi que Manu et Paccoud, deux auteurs compositeurs chanteurs made in Montmartre, dans la tradition de Bernard Dimet et compagnie.

Paname c'est bien beau, mais Morisi, qui va passer du 93 au 75 grâce à Areski, est en manque de ce Besac qu'il n'a plus revu depuis un an et demi ; aussi propose-t-il à Guy, qui l'héberge parfois rue Patureau, de lui faire découvrir la Boucle. Homme de l'Est lui aussi, Franquet accepte. Et puis Mario pourra lui parler de cette fameuse idée qu’il a depuis la sortie de L’Émirat.

L'arrivée dans la Boucle par la rue Battant a toujours été un grand moment dans la vie de Morisi, la traversée des Glacis, l'arrivée sur la passerelle qui domine Battant ; de l'autre côté de la cuvette, du cratère (de la vulve ?) les hauteurs de Bregille et la silhouette de Monfaucon et du premier plateau… La lente descente après la place Bacchus, l'ancien quartier vigneron, le virage à gauche pour franchir le Doubs en face de la Madeleine, et, impatience, les premiers visages connus, les airs surpris, les exclamations, les embrassades et le copain d’astreinte qui découvre, impressionné par une telle proximité, la chaleur des poignées de main et les "bienvenu à Besac’, souvent accompagnés d'une paire de canons dans le rade le plus proche. D''où la phrase venue à Guy au sujet de Besançon : "cette nef de pierre dont la ligne de flottaison arrive jusque sous les toits.."

Nous dormons chez Pedro, dermato-cosméto au CHU et prince poids-lourd de l'hospitalité orientale. J'embrasse Evelyne qui débarrasse Guy, rendu confus par tant de familiarité souriante.

Il se trouve que nous sommes à la veille du quart de finale de la coupe du monde Brésil-France qui tombe le jour de la Fête de la Musique au grand dam des ennemis du ballon rond.

Dire que la ville est en folie est un euphémisme, des écrans se dressent partout, les concerts sont repoussés après 23 heures 30 pour cause de tirs au but.

Les alchimistes le savaient, l’élément liquide est omniprésent dans la Boucle, cité minérale soumise à Saturne mais travaillée par Neptune, ses naïades, Bacchus, Silène et compagnie. B’sac c’était une nef des fous qui tangue dur quand la nature réclame son dû sous les porches et sur les pierres penchées.

Morisi ? Entraîné par la houle, il abandonne Guy aux bons soins de Pedro et file payer ses dettes au Chemin des Loups et au Cyrano, où Michel ne sait plus combien il doit, mais l'exemplaire de mon livre va suffire, il n’a qu’à amener mon copain parisien, il nous invite.

Prétendre se rappeler la suite serait malhonnête. Pris dans le maelström du match, des cris, des incitations, des oh et des ah je joue les bouchons dans la tempête après que Fernandez a inscrit le pénalty gagnant et que la fiesta tourne au chambard jusqu’à l’aube. Guy ? les Bisontins auront su lui faire une place et peut-être même une Bisontine.

Bilan ? Des aticles sur l’Emirat, une itv sur France 3… Une invitation au salon du livre francophone de l'année suivante et une autre pour parler de mon livre aux étudiants du stage d'été au CLA. - Merci M. Cêtre des éditions éponyme et Fernand Matthias, prof de FLE, érudit littéraire et parolier émérite.

"Alors, Mario, me fait Franquet pendant que nous sifflons une bière dans le TGV. C'est quoi, ton idée soi disant géniale ?"

Mais cette chronique tire en longueur, nous en reparlerons demain...

(À Suivre)

Deuxième semestre 1986 – Il se passe n'importe quoi dans la vie de l'auteur de l'Émirat du tourbillon, son éditeur le sort d'un semi coma éthylique pour qu’ils rencontrent la muse de Salvator Dali après qu'il a fait la connaissance d’un espion à la Fête de l'Huma…

J'ignore ce que je fais dans cet appartement de la rue Caulaincourt et comment j'y suis arrivé. Je suis mal, très mal, une gueule de bois comme je n'en avais plus connu une depuis la fin des Mariemontagnes. Tout ce que je sais, c'est que la voix qui s'excite au téléphone est celle de mon éditeur à qui j'ai laissé ce numéro la veille : "Mario, laisse tomber ce que tu fais séance tenante, ta vie est sur le point de changer. Quelle est ton adresse, je passe de prendre dans une heure..."

Je grommelle, je balbutie, j'ai la rate dans la bouche, des sueurs froides, une main tremblante qui tient l'autre autour du téléphone en ébonite avec fil en tortillon.

´Je ne peux pas, Eugène, je suis incapable de bouger, je vais peut-être mourir..." Simion est impitoyable ; "Tu mourras plus tard, je suis en bas dans un instant."

Lorsque je suis parvenu à me passer la tête sous l'eau et que j'ai remis mes frusques, je suis pris d'un vertige, à deux doigts de débrancher le téléphone… M’enfin je parviens jusqu'à la porte et je teste mon élocution : "Ca va aller, Mario, tu peux parler, parle-moi que je vois..."

Simion, petit bonhomme aux yeux clairs qui a vécu des heures noires en Roumanie, me dévisage, me tend une bouteille d'eau et me briefe : la personne que je vais rencontrer est d’une importance capitale pour lui, s'il réussit à la convaincre, c'est le jackpot pour Vertiges.. et pour moi. Pas de panique alors, inspire, expire, tu vas boire deux ou trois cafés et haut les cœurs.

Je ne connais pas parfaitement Paris mais je vois qu'on s'approche des quartiers chic des Champs. La voiture d'Eugène se gare dans le parking d'un hôtel de luxe. On est rue François-Premier, pas loin du siège d'Europe n°1.

Je suis mal et cela m'assaille par vagues : épigastre qui ballote, bouffées de chaleur, cœur qui s'emballe, Eugène fait pression de ses doigts au creux de ma main gauche, il me prie d’inspirer et d’expirer sous le regard inquiet d'un sommelier en tenue de Spirou sombre.

Je connais le jeune homme qui accompagne la dame blonde qui s'avance vers moi, c'est le fils de Gutton, le directeur de Carrere : je vois trouble, je ravale ma salive...

"Amanda, je vous présente Mario Morisi, un de nos auteurs les plus talentueux, c'est à lui que je pense pour notre affaire..."

Notre affaire ? Vindieu, interjecté-je en mon for intérieur : Je ne rêve pas, l'impressionnante c’est Amanda Lear, la vraie, la muse de Dali, la copine de Jagger et de Bowie, une des reines du Swinging London, la femme-homme qui affole le compteur des plateaux tv en Italie, au Japon, aux Pays-Bas et depuis peu en France !

Le coup de fouet Amanda m'a remis en selle. Elle m'inspecte de la tête au pied et ce qu’elle voit l’amuse. D'où sortait ce garçon au visage sympathique à l’allure perchée ?

"Messieurs, pouvez-vous me laisser avec Mario, je vous fais signe si j’ai décidé quelque chose."

Le Morisi que je suis devenu ne revient toujours pas de ce qu'il se passe alors. Amanda, empathique, maternelle, demande qu'on m'apporte un pure malt ou un gin Fizz et m'explique la situation…

Elle a passé un contrat avec Carrere où elle s'est engagée à enregistrer une version disco du "Wild Thing" des Troggs ; à monter une expo autour de ses aquarelles et à publier un roman dont elle a écrit le scénario mais qu'elle n'a pas eu le temps de développer, la date butoir étant fixée fin mars...

Ce qu'elle cherche, c'est un auteur capable de mettre en mots son script et de le transformer en un roman de 400 pages, en un trimestre !

Le visage de Morisi en dit long, ce doit être pour la caméra invisible, 400 pages en si peu de temps en plus des corrections à l'EDJ et des démarches que le roman par actions impliquait…

Amanda est formidable, elle me le prouverait plus tard. Elle sort une quadruple feuillet d'écolier et me fait la lecture : c'est l'histoire de Zorah Zorkan, née sous les Romanov en Russie. Passée son adolescence, elle se rend compte qu'elle ne vieillit pas, ce qui la contraint à se réfugier à Venise sous le Duce, à Berlin sous le IIIe Reich, à Londres à l'époque du Swinging London ; enfin à Hollywood où elle est candidate aux Oscars. Accompagnée d'un ange gardien qui sait le secret de son éternelle jouvence, elle connaît finalement l'amour physique, ce qui permet au temps de la rattraper.

Vient le moment des questions d’Amanda :

Mario, avez-vous des notions de littérature russe ? –Tu parles, je connais mon "Dosto" par coeur, et Tourgueniev, et Gogol… - Mario, est-ce que vous avez des notions d'histoire d'Italie et d'Allemagné? – Et comment, je suis fils d'émigrés italiens par la faute du Duce, et j’ai fait pas mal de Fashing à Stuttgart... – Le Swinging London, ça vous parle ? – Là je fonds un câble et je lui fredonne : "Eleanor Rigby, picks up the rice in a church, where the wedding has been." Délirant ! L’ex muse de Dali se drese d'un coup et fait signe à Guitton Jr d'approcher et de sortir les contrats de sa serviette : Elle tient son collaborateur, on ne trouvera pas mieux.

La suite est charmante. Je me réfugie chez mon oncle dans les Yvelines et j'expédie les 30 premiers pages à Carrere qui me communique les amendements d’Amanda. Elle adore, elle glisse des messages au dos de ses cartes de visite : Quel bonheur de voir arriver la suite de son histoire par la poste et de s'en délecter...

Notre affaire roule. Elle est l'auteure, je suis le metteur en phrases. Je brosse le premier jet ; elle révise et elle ajuste. Une interaction joyeuse et pro : je la revois à Orly en provenance de Nice. J'enregistre ses doutes, ses demandes de rectifs. Lorsque le printemps 87 arrive et qu'une fiesta est organisée à l'Espace Cardin devant le tout-Paris, "l'Immortelle" est de sortie, 368 pages picaresques à souhait… Mon meilleur bouquin selon Raymond.

L'actu de Morisi 1986 ne s'arrête pas à la Lear. Invité par Stépane F., dont la maman originaire de Piacenza a hébergé Sandro Pertini, un résistant qui allait devenir président de la République italienne, insiste pour qu'on fasse la Fête de l'Huma. Je n'aime pas la foule mais j'accepte : Nous voici mêlés à la fine du communisme bleu-blanc-rouge, ce que je me promets de raconter à Papa.

Rien de spécial au fait d'assister à des concerts de Béranger, de Lucide Beau Songe et des innombrables clones de Ferrat, si ce n'est qu'un zigue nous approche - nous étions une douzaine de clients de chez Areski à faire le siège des marabouts cassoulets et du stand du Jura avec son Comté, son Morbier, ses vins de l'Etoile et ses crémants - et nous dit avec l’accent slave qu’il s’appelle Vladimir et qu'il travaille au développement du commerce extérieur de son pays dans un tas de domaines. Stéphan et moi échangeons des regards imbéciles. Vladimir est le premier Russe en chair et en os que nous rencontrons, un espion sans doute mais on s'en triple-moque, d’autant qu’il nous dépose à Montmartre. Choix de la musique sur son autoradio "l'Amérique, l'Amérique..." de Joe Dassin. On rigole beaucoup et on promet de se revoir.

Je reverrais en effet Vladimir dans mon loft où il m'apportait de la vodka et des matriochkas . Un soir après la coppa et la pasta, il me dit : "Il va de passer des choses dans mon pays, vous allez être surpris. ‘ Et il disparaît comme il était apparu.

Pour en finir avec cette tranche de ka vie de Morisi 86, un flashback sur le cassetin des correcteurs à l’EDJ. Delbourg et Chapuis viennent me voir un midi et me demandent si je suis ok pour encadrer les entraînements de l'équipe du journal. Mes copines les correctrices bourrent de gros yeux, pas vrai que je vais être payé à jouer au foot pendant qu'elle se coltine les copies ! Je leur demande pardon, je ne peux pas refuser. J'achète un survêtement, un maillot, un short, des chaussettes et des crampons moulés et je mets Delrourg, Chapuis, Ploquin, Nicolas Domenach et les autres au pas cadencé. Morisi un sifflet à la bouche sur un synthétique au pied de la Tour Effiel, elle était pas mignonne, celle-là ?

(À Suivre)



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