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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (VI)
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1984 à Besac : La "retirada" entre sales moments et embellies à la lumière noire de l'écriture ; les expérimentations de Sampans, les après-midis à la bibliothèque de Dole, le pacte avec le père… Bientôt Saint-Nom-la-Bretèche, Étienne-Marcel et la porte de Montreuil...

Tout se passe dans la tête de l'ancien directeur de la MJC au terme de la tournée Dee Dee's-Fox au Lux. La semaine s'est bien déroulée, 4000 francs de bénef pour les premiers ; 2500 pour les seconds tous frais payés, gite, couvert, boissons, sauf les bruits pourris qui courent sur quelqu’un. Passons.

Les Dee Dee's sont rentrés à Paris où ils ont émigré depuis quelques mois, un froid sibérien est tombé sur la Comté (record à Mouthe, plus de 41°C), Foucault, Brassai (un ami d'Henry Miller) et Richard Burton s’en sont en allés, un attentat manque de peu la Thatcher à Bristol et SOS Racisme naît un an après la Marche des banlieues pour l'égalité.

Morisi ? Il est rincé, blessé, vidé. Tout en jouant les agitateurs en bande, il est sans domicile fixe et sans revenu régulier. Ses journées n'ont ni queue ni tête, il navigue entre les dates des Fox, le Lux, le Chemin des Loups, le Cousty et la rue Chifflet où il a la chance de se lier à Claude Condé, Jean Philippe Massonie et leur labo Mathématique informatique et statistique. Pas de problème, il peut accéder à leurs ordis quand il veut travailler sur "Curriculum Mortis", sa dernière idée.

Une lueur dans cette déshérence : Mlle A,, une fille de la bande à chez Lad, copine de Thierry S., Stéphane S., Maillot, John, Patrick E. et leurs futures épouses, futures ex & maîtresses. A. a de très beaux yeux bleu vert foncé, de la vivacité, de l'appétit et de la sensibilité à revendre. Ce n'est pas le grand amour ( le capitaine est toujours là…) mais une belle rencontre et un refuge, un ailleurs tendre avec beaucoup d'humour. Regrettant qu'il traîne en ville trop tard, elle lui prépare des harengs à l'huile, une de ses marottes. !

Ils s'entendent bien, certains dimanches matin sont ravissants, la voisine les gronde, la chambre de son pré-ado est mitoyenne : il croit qu'on se bat.

Il faut éviter à tout homme la honte et le ressentiment nous apprend Nietzsche, mais la vérité a bon droit.

En vrai Morisi devient minable. Il copule plus qu'il ne fait l'amour, il vit dans des conditions hygiéniques proscrites en Confédération Helvétique…

Un matin du côté de la Madeleine, alors que le pont Battant est ´gaujé’ de neige en train de fondre, il s'aperçoit qu'il a perdu ses chaussures et que les chaussettes tricotées par sa grand-mère s’échappent. Il les ôte, les balance dans le Doubs et traverse la ville la tête haute. Flash à la Utrillo. Ne croise personne qu'il connaît mais s'en fout : il assume sa demi-saison en enfer.

Les potes sont là, Martinella, Pedro, Stéphane, Pascal, Étienne Max, les autres.

Michel Encarnaçao lui fait crédit au Cyrano, on ne laisse pas les gens le ventre vide. Idem pour Eddy du Chemin des Loups : je marque, on verra plus tard.

Ca ne pouvait pas durer. Il y cette rencontre au CLA et une semaine passée avec une belle Hollandaise dans l’appart' de Stéphane, voeur en or et psy à Novillars. Gentiment mais fermement, elle le pousse sous la douche et le passe à la brosse et au savon ; c’est dire...

Si celui que je suis a honte de celui que j'étais ? Pas vraiment. C'étaient des moments à vivre. Une plaisanterie comparée à ce que devaient endurer certains : perte d'un conjoint, maladie d'un parent, déchéance d'un frère, came, misère, prostitution alimentaire et ce bruit qui courait d'une MST incurable qui allait faucher les accros à la baise, les homos, les toxicos et les Haïtiens, la faute à un singe vert d'Afrique ou à une manipulation en labo.

Il y avait A. et son appartement près du Palais des Sports, Jean-Michel qui m'hébergeait à mi-chemin de France 3 et la fac de Lettres ; mais également l'Escale et notre équipe de foot. Ah! Nos matchs le dimanche quand les taties chaouïas nous apportaient le thé à la mi-temps et saluaient nos buts (nombreux) par des salves de youyous… Comme ce jour où j'étais arrivé hors d'haleine depuis le centre ville : douche froide avant le match, reprise de volée de 35 mètres sur un renvoi du gardien, lucarne ! Punaise ! Ma basket à Velcro qui s'envole, les embrassades et les ´bravo Mario ´ pendant que je cherche à la récupérer à cloche-pied. Pour finir le correspondant de l'Est qui demande le nom des buteurs. Hakkar S. Hakkar B, Hakkar : M, Hakkar A et Antoloji... Morts de rire chez Lad avec Trinit’ : pour un but d'Antolji, c'était un but d'anthologie !

On ne peut pas survivre au mépris de soi. Je décide d'aller au bout du projet Fox et je saute dans le premier train pour Dole. C'est la honte mais Jack Kerouac habitait bien chez sa mère…

Jean et Janine ont le regard triste mais ils m'accueillent les bas ouverts : je suis leur fils unique.. Bon sang, j'avais un bon boulot et comme d'habitude…

Cela arrivera de nombreuses fois. Je me mets au régime sec, je cours autour du village. Je ne me fais pas de cadeau. J'ai pris du poids, de la mauvaise graisse, je toxine dur, 80 kg, des valises sous les yeux.

Le reste de la journée, je ne quitte pas ma chambre, celle où j'avais réglé son compte à mes oreillons en rentrant d'Angleterre.

Objectif : achever "L'Émirat du tourbillon", réviser, corriger, amender, finaliser ce conte cosmopolite

en forme de "bande rédigé", une de mes trouvailles.

Tout en préparant "Curriculum Mortis ´´ l'histoire d’un Belqaçem-Schwartz qui veut écrire les 24 dernières heures de sa vie et les jouer au détail près.

L'idée m'était venue dans le silence d'une nuit d’angoisse à Saint-Ferjeux, rue du Porteau ou au Café du théâtre. Pour me mettre dans la peau du héros qui veut maîtriser son agonie, j'allais jusqu’à simuler ce qu'il voulait vivre. Je passe 72 heures en prison volontaire dans une chambre de 3X3 avec six bouteilles d'eau plate et du pain. Je me lève tous les jours à la minute près, je prends le même nombre de tartines, je remplis mon bol au trait et je prends toujours le même bus, notant les impondérables. Les incidents qui rendent la répétition impossible dans la durée. Mieux ! Je décide de vivre cinq fois la même demi-journée à Dole : auto-stop après le repas, Marche jusqu'à la Bibliothèque du lycée de l'Arc. Étude de la théorie de l'information pendant deux heures. Copie d'un dessin de Rembrandt représentant une jeune femme repliée sur elle. À 16 h 30 pile, tour au Café Central, un café et un verre d'eau. Sortie à 17 heures. Marche par la place Grévy et l'avenue de Landon. Retour par le Tumulus à pied ou en stop, selon. Vivre la répétition pour m'astreindre à une discipline, juguler ma machine à scénarios. Introduire ce vécu dans "Curriculum Mortis" tout en peaufinant l'Émirat le matin de 8 h 30 à 11 h 30.

Un ami de ce temps-là parle de ´rire de son passé’ ou de ´le laisser où il est’. Je préfère le raconter au pluriel, le libérer quand bien même il n'étzit pas glorieux - que vient faire la gloire quand on parle de la vie d'un roseau pensant condamné à disparaître par son ADN ?

Tout cela pour dire que le Morisi de l'automne 1984, ayant achevé le premier jet de son premier roman, propose à son père et à sa mère une réunion de famille. - Giovanni dit Peppone fronce le sourcil : "Tu es mon fils, Mario, pas besoin de ces simagrées. Tu as besoin de combien pour ton livre ?´

Papa, dire que nous nous y sommes pris si mal pour nous aimer…

Tu étais fier de moi, tu parlais de mon bac, de ma licence, de mes qualités au foot à tes amis mais tu ne me faisais jamais un compliment. Tête contre tête, Saturne vs Jupiter. Une histoire de rivalité entre phallus et Janine-Gaia contrainte à arbitrer.

Putain, j'ai eu de sacrés parents ! Maman qui envoie une carte postale à Marie pour son anniversaire et l'invite avec la petite-fille que je ne lui ai pas donnée à la maison.,,

Papa qui passe son blouson, chausse sa casquette, va chez Solvay et trouve un boulot au papa de la petite. Si si, Jean et Janine Morisi étaient comme ça...

Merci le Grand Quiconque de m’avoir convoqué gràce via leur amour…

(À Suivre)

Automne 1984 – Le Morisi 25 et 39 devient Morisi 92 et 75. Rastignac en baskets, il a une idée en tête, publier son premier roman, une bande rédigée dystopique et uchronique écrite dans une langue franche qui se transforme sous les yeux du lecteur. Pour cela il a les 5.000 francs que son père lui a avancés.

C'est avec ce projet bancal que Morisi Mario pousse la porte de son oncle et de sa tante dans les Yvelines. Zoom arrière...

Celui qui écrit ces lignes 36 ans après les faits le comprend à présent : on n'aime jamais assez les gens qu'on aime. Comment m'y serais-je pris pour atterrir à Paris si je n'avais pas eu Lucie, la sœur de mon père, et Pierrot, mon oncle et parrain, celui qui le premier avait compris que j'étais un artiste, qui m'a appris à dessiner, qui m'achetait des peintures quand nous le visitions à L'Étang la Ville : à qui l'on devait l'odeur de peinture à l'huile dans l'entresol de la magnifique villa dont il avait imaginé et tracé les plans et construit les murs de A à Z avec ses frères.

La maison du 11, avenue des Chênes à l'Étang-la-Ville était (est) une merveille et un symbole. La preuve qu'un fils de chiffonnier connu par mon père sur les bancs de la communale pouvait "devenir quelqu'un" et jouer dans la cour des importants. Formidable tonton. 1 m 65, menu, chauve, l'œil bleu tranchant ou malicieux, il avait commencé comme chaudronnier chez Simca, avait subi le STO en Allemagne avant de devenir compagnon-chaudronnier chez Dassault, puis chef d'atelier : vous vous rendez compte, chef d'atelier des ouvriers hors-pair qui façonnaient le master des pièces à partir des épures des ingénieurs, un travail d'orfèvre au mirco près.

Tonton ne faisait pas que ça, il entretenait son bijou de villa avec un soin méticuleux et joyeux, il créait du mobilier en compressant de la ferraille et il peignait dans le silence de son entresol, sans doute pour échapper à l'éloquence perpétuelle de ma tante, devenue responsable du contentieux à la GEFCO alors qu'elle avait franchi les Alpes dans le ventre de sa mère trente ans plus tôt, et que son Louis le Grand à elle était la communale des hauts de Nanterre...

Tonton et Tata, deux appellations enfantines, ridicules. Chaque fois que nous revenions à Paris, ils nous recevaient avenue des Chênes, un parc de verdure pour hyper-riches, un des périmètres les plus cher de France au mètre carré, avec pour voisin Johnny Halliday, Fernand Raynaud et des cadres supérieurs hébergés par toutes sortes de multinationales, comme les Hornig, leurs voisins préférés. Ou ce couple de jaloux qui enrageaient de voir Lucie et Pierrot changer de Peugeot tous les ans, Tata profitant de ce privilège grâce à la GEFCO.

Me voici Gare Saint-Lazare, à un kilomètre environ du 6, rue Choron où ma grand-mère maternelle avait été concierge, près de Notre Dame de Lorette. De la gare Saint-Lazare, avec pour tout bagage mon sac de sport et le manuscrit de L'Émirat, je traverse les Yvelines en passant par Saint-Cloud, Louveciennes, Marly jusqu'à Saint-Nom la Bretèche. De là (je l'ai fait des dizaines de fois) il faut traverser un bois pour atteindre le Petit Parc et gagner le double croissant de l'Avenue des Chênes, un paradis de verdure et d'évasion fiscale.

La villa du Tonton est un ravissement. Lové dans un ovale de gazon tendre à l'anglaise, elle consiste en un étage en pied et offre au regard - sur la droite - une rotonde où se trouve une terrasse curviligne de 50 mètres carrés. Toute en meulière, enduit de laque blanche par endroits, on accède à l'intérieur par le garage ou par une porte donnant sur la terrasse. Le rez-de-chaussée, en vérité un entresol à demi enterré, est occupé par la voiture, le nécessaire de bricolage et de jardin ; par un pièce équipée d'un four et d'une cuisine à l'ancienne ; des toilettes et deux chambres dont celle que Tonton utilise comme atelier de peinture ; enfin une chambre d'ami où dorment mes parents quand nous lui rendons visite.

Un escalier en hélice donne accès au premier qui tient davantage de la galerie d'art que de l'appartement typique des parvenus.

Ma tante a un goût sûr. Comme pas mal de gens qui ont vécu chichement, elle soigne la déco, a opté pour des meubles design danois, aime les tapis de haute-laine.

Outre le double salon donnant sur la rotonde, on trouve une cuisinette chaleureuse (très italienne), une salle de bains et la chambre des maîtres du lieu.

Aux murs, les cadres de mon oncle, dont un "Icare" en abstraction figurative, sorte d'aile de raie à dominante bleu et or forte en matière et en relief qui lui avait valu un Grand Prix du salon de Marly.

Mon oncle et ma tante n'ont pas eu d'enfants et j'ignore pourquoi. Ca ne peut venir de mon oncle qui avait deux frères et une sœur, aimait les femmes et les enfants. De ma tante plutôt qui était un petit soldat sec aux pommettes d'Indiennes et aux angoisses venues d'une enfance où sa mère Marie, à qui elle était attachée de manière compulsive, avait maille à partir avec son père Lazare, qu'elle ne cessait de tarabuster quand il rentrait de jouer aux quilles.

Le fils de la famille, celle des uns et celle des autres, c'était donc Morisi Mario. Le tonton nous conduisait en voiture à Saint-Germain-n Laye ou à Parly-2 pour faire les courses, tenait à m'acheter des disques et des livres, de quoi peindre et dessiner.

Les repas étaient animés, on parlait de ces foutus socialistes qui passaient à droite, de la France qui venait de gagner la Coupe d'Europe des Nations ; de "nos montagnes", de la casa de Groppazzuolo, que ma tante avait restaurée de fond en comble et qui jouerait un rôle important dans ma vie trente ans plus tard.

Pour en revenir à l'automne 1985, on peut dire que je tombe comme une mouche dans le lait. Mon oncle change son matériel de peinture de place et m'installe dans la chambrette avec vue sur le gazon à hauteur de nez. Tout sent bon le propre, la peinture à l'huile, le détergent fraîchement passé. Le lit est neuf, la table de travail fonctionnelle avec ses tiroirs. Sur une étagère des livres sur l'histoire de l'art, des magazines consacrés aux arts plastiques, des guides touristiques se rapportant au lac de Garde et au lac Majeur. Qu'ils me semblaient lointains et surréels les piaules minables et les sommiers sur lesquels je me jetais fourbu quelques mois plus tôt.

Tonton ! - dont je porte le prénom après Mario et avant Louis, le père de maman, mort quand elle avait 8 ans des séquelles du gaz moutarde - Si tu savais le rôle que tu as joué dans mon devenir ce que je voulais être de toutes mes forces, un écrivain...

(A Suivre)

Automne 1985 – La vie d'écrivain sédentaire dans les Yvelines, le remaniement de "L'Émirat du tourbillon". - Déjà les premiers pas à Paris, la ville lumière, Étienne Marcel et la porte de Montreuil. Accessoirement la Resserre au Diable aux Halles et Chez Areski rue Véron, dans le quartier des Abbesses..

11 avenue des Chênes, le Petit Parc, chez Pierre et Lucie Molet, mes oncle et tante. - Avec Tonton nous avons repris nos habitudes quand il m'avait embauché comme aide-chaudronnier chez Dassault. En ce temps là il venait me secouer dans l’entresol à 5 h 45, nous prenions un café-rhum comme starter, un petit-déjeuner tartines beurrées confiture ; il allait faire chauffer le moteur de sa 304 et nous traversions l'ouest de Paris pour gagner Argenteuil, où j'avais travaillé deux mois interrompu une semaine par un accident de travail, un morceau de goupille ayant éraflé ma cornée.

La cornée travaillait beaucoup fin 1984 mais au-dessus de la machine à écrire à bande Olimpia que ma tante avait tenu à m'offrir pour remplacer la Japy de ma mère, l'ex sténodactylographe baptisée la Mitraillette par son cancérologue de patron.

J'avais dû en convenir, mon manuscrit n'était pas au point, les chapitres se succédaient et se chevauchaient de manière confuse. Stimulé par le cadre et la sérénité verte qui règne autour de moi, je remets tout d'aplomb — Intro : Gynople des Arcanes. Première partie : Gynople des Femmes, Gynople des Hommes, Gynople du Voyeur – Deuxème Partie : Gynople des Ambassades, Gynople du Palio aboutissant à Gynople de la Fin et à l'Épilogue, en conclusion d'une structure en entonnoir auquel je tenais beaucoup.

Cet automne là, rasséréné par les souvenirs partagés de mon enfance et les discussions passionnées avec ma tata, je retrouve les Dee Dee's qui mènent la vie d'artiste du côté des Halles, de République et de Bastille. On en profite pour reparler de l'Euro victorieux de Michel Platini. Giresse et consorts, surtout de leur carrière : pas simple de s'imposer à la capitale, même quand on a un manager qui sort d'HEC ou de l'ESSEC.

Quelques aller-retour entre les Yvelines et Paname et je rends visite à Françoise Lévy, ma prof de socio à la fac. Quand elle apprend que je suis venu à Paris pour trouver un éditeur, elle me propose de travailler chez elle le temps que je m'installe. Je ne sais que dire.

Franoise est une vraie Parisienne. Elle habite un appartement cossu en désordre au niveau d'Étienne Marcel. Elle vient de publier "Marx, un bourgeois allemand", travaille sur l'origine factuelle des mythes et légendes, écrit pour la revue "Avant-Scène Opéra". Son frère n'est autre que Thierry Lévy, un des avocats de Bontems et Buffet exécutés en novembre 1972. À table les échos des frasques de ceux que les Italiens appellent "les philosophes de discothèque’ : Bernard-Henry Lévy, Glücksmann, Finkielkraut, Bruckner et compagnie. La mode est au reniement éthique, on était mao on devient reéac et sioniste. Françoise n'a rien à voir avec tout ça.

Je m'approche donc (de très loin) des hautes-sphères, ceux dont on prononce le nom autour de moi sont prestigieux, ce qui me change de chez Hassen ou du Chemin des Loups.

Comme à chacun de mes déménagements, je dresse le catalogue des connaissances que je peux visiter. Mes cousins les Morisi de Piacenza tiennent un restaurant italien près de la gare de Lyon. Ils habitent à Montreuil '(tiens, tiens...).

À Paris il y a Raymond, dit Féfé, qui a intégré le syndicat du Livres en tant que correcteur-réviseur.

Ombilic du Livre, ombilic de la Boucle, ombilic de l'Amitié, Raymond me donne rendez-vous aux Puces. Quand il apprend que je suis à Paris pour publier un roman, il me prend par le bras et me pousse sous un porche au sol pavé, tourne une clé énorme dans une serrure et me demande si ça me va comme pied-à-terre. - J'en reste bouche-bée. C'est un monolocal de 4 mètres sur 8 ou 10, muni d'une verrière, d'un grand plateau de travail, du nécessaire de cuisine, et d'un espace banquette - table basse sous une mezzanine de 2 m sur 5. L'éclairage est indirect, cosy. Les étagères lourdes de bouquins. Sous le plafond des cadres et des esquisses et cette odeur de peinture à l’huile car Féfé peint… Bon, le chauffage est au fioul et le poêle minuscule. Contre le froid, une montagne de couettes et de couvertures. Et le petit rouge pas cher du bistrot kabyle d’en face.

Je n'en reviens pas de ce que Raymond vient de m'offrir. Je le revois, sa cape sombre, son front dégarni, son sourire et ses mimiques amusées : - Tu peux t'installer quand tu veux, voilà les clés. Ah, ajoute-t-il avec son accent agenais. Pour la grosse commission, c'est dans la cour.

Je prends mon temps avant de quitter les Yvelines, mais alors que je cherche Étienne Max rue Berthe, je tombe sur Philippe, une gueule d'ange aux mans sales, disciple de Rimbaud et du Velvet et consommateur de substances prohibées. Il me saute au cou et (ombilic du Rock, de Miller et de la Boucle) me fait découvrir un rade. Ca s'appelle Chez Areski, c'est le fief d'une radio anar, Fréquence Montmartre. L'atmosphère y est enfumée, familiale, popu et bohème. Ca fait pension et il y a de la gueule d'atmosphère au mètre carré. — Merci Redoutet, tu viens de me faire un sacré cadeau...

( À Suivre)

Premier semestre 1985 – Morisi 75, sorte de Modigliani assiégé par le froid polaire, achève son roman chaussettes aux mains et cache-col au cou, tout en assimilant le code typo que son ange gardien lui a apporté, puis il corrige et révise pour J'ai Lu et Nathan à domicile ; photocopie son livre et le distribue au quartier latin.

Du 3 au 17 janvier ce n'est pas l'hiver 56 qui a rendu célèbre l'Abbé Pierre mais pas loin : moins 41 à Mouthe, moins 25 à Paris, moins 11 à Hyères.

Idem rue de Paris à Montreuil. Morisi est à l'aise dans le loft que son ami Féfé lui prête mais se la joue poète maudit occupé à la cinquième réécriture de son livre. Les mains gourdes, rougies, gelées, il passe les chaussettes en laine tricotées par sa grand-mère entre deux séances de dactylo puis il file chez le Kabyle d'en face pour se relire, la bienveillance et le vin chaud ne suffisant pas toujours à le réchauffer.

Comme le pécule emprunté fond comme neige au soleil (l'hiver polaire ne dure que 15 jours), Féfé a une idée pour lui : apprendre le code typo et le langage des signes du parfait correcteur. C'est fastidieux, mais Morisi relève le défi, Féfé pourrait même lui trouver un boulot : attention, il leur faudra l'accord du syndicat du Livre qui veille jalousement sur la profession.

Je ne dis rien à Raymond mais je n'ai jamais été un aigle en orthographe, n'ayant jamais pu, en quelque matière que ce soit, intégrer un automatisme dans la durée. Disons que mon orthographe n'était pas naturelle mais laborieuse. Quant à mon pouvoir de concentration, il était contrarié par un esprit folâtre qui avançait, comme l'écrivait Montaigne, "à sauts et à gambades".

La chance me sourit alors que je prends un café dans le bistrot fréquenté par les trotskistes d'Alain Krivine, je repère une annonce des éditions Nathan qui cherchent des correcteurs à la maison. Je suis titulaire d'une licence, j'ai été prof, on me donne ma chance. Comme les éditions J'ai Lu ont recours à mes services, je fais quelques virées en ville.

Car avant de prendre produire la version définitive de "L'Émirat", je découvre la rue Dussoubs, une parallèle au bas de la rue Saint-Denis. S'y trouve une brasserie bondée d'énergumènes : stylistes déjantés, camés des deux sexes, yougos exilés, gauchistes, punks du 16e, sous la férule d'un patron râpé qui ne jure que par Sam Shepard. J'y croise François Gauthier, le frère du directeur du CEP où j'ai travaillé quatre ans plus tôt, un colosse borgne croisé au bar de l'U, un gentil garçon à la force herculéenne (je n'exagère pas) dont les délires automatiques rappelaient les poèmes en cut-up de Burroughs ou de Ginsberg.

Privé de galipettes depuis un moment, je ne peux rien contre mon instinct et je vir à droite sur ce que l'auteure de "La Dérobade" appelle 'Saint-Denis River'. Ce n'est pas Miou Miou que j'aperçois en mini très mini de cuir noir et blouson rouge façon boléro, mais le sosie du capitaine aux yeux bleus : giclée d’adrénaline et de dopamine, je passe et je repasse sans oser me jeter à l'eau car c'est immoral, elle a un mac, c'est une esclave, elle est malade. Scotché, je bois un demi dans un bar à gauche. Un autre dans un bar à droite. C'est Saint-Denis avant les razzias de Toubon : j’ai du soufre dans les poumons, de l'électricité dans l'épigastre. Il y a des filles partout, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Des décolletés, des fesses, des chûtes de reins, des regards, des bouches et des langues... Elles sont chez elles dans le quartier. Elles parlent de la pluie et du beau temps, du prix des médicaments, de la mort de Chagall et de l'enlèvement de deux diplomates français au Liban.

Le grand jour arrive, j'ai rendez-vous avec Tronchet des Dee Dee's (ombilic du Rock). Il travaille dans une boutique de reprographie à la Bastille. Je compte mes sous avant de fixer le nombre de photocopies dont j'ai besoin. J'en commande 20 c'est-à-dire 10 fois les deux tomes. Il en faudrait 60 mais je n'ai pas les moyens.

Ce genre de moments te fait les pattes. Tu as sorti de toi des milliers de signes, tu as passé des centaines d'heure en aveugle et ça se transforme en kilos de paperasse que tu trimballes dans un sac à dos. Tu fais tout à pied. Flammarion, Gallimard, Le Seuil, Denoël, Albin-Michel. Tu arrives en nage, les godasses pleines de boue et tu demandes à qui remettre le manuscrit. Tu attends dans un coin qu'on t'appelle et une secrétaire pressée prend tes coordonnées, attrape ton manuscrit et disparaît. Une fois, cinq fois, dix fois. Quand ton sac est vide, que tu t’es pris un coup de déprime en comprenant que ton bouquin ne passera jamais le seuil de ces Panthéons de la haute, il te vient l'envie de descendre cinq ou six bières rue Dussoubs avant de te vautrer dans le stupre tarifé de la rue Saint-Denis...

Début mars, j'ai respecté mon tableau de marche. Si je veux rester à Paris, il faut que je gagne ma vie en attendant une éventuelle réponse pour mon bouquin.

C'est Raymond qui vient à mon secours. M'ayant fait réviser le code typo, il m'apporte des copies à corriger avec les signes adéquats : supprimer, insérer, intervertir, espace à rajouter, espace à supprimer...

Un jour de fin mars, Féfé me présente à ses collègues du "cassetin" (Le box des correcteurs en jargon) de "La Vie française" sur les Grands Boulevards, j'ai sentiment d’être introduit devant un tribunal. Au centre le frère d'Henri Alekan, le prodigieux opérateur d'Abel Gance. A côté de Raymond, une petite nana à la gueule d'atmosphère et trois professionnels garants de la pureté de la langue. Morisi le Rital à "La Vie française, ça ne s'inventait pas.

Les repas pris en face du "Croissant" où avait été assassiné Jaurès ou chez Chartier, le resto créé par les francs-maçons où les employés du coin se régalaient pour l'équivalent de 3 euros. Les cafés-pousse avec des auteurs, des journalistes de France Soir ou de l'Equipe, des historiens, des avocats ou des escrocs notoires : j'allais devenir parisien plus vite que prévu...

D'autant qu'un collègue, auteur d'un livre sur les sectes et la manipulation mentale, m'introduit au "Moniteur du Bâtiment et des Travaux publics". Féfé me présente au uns et aux autres chez lui, c'est un maître de la pastilla. - Au point qu’un collègue de collègue, PC et syndicat du Livre à fond, me recommande dans un hebdo où il ne tient plus à travailler. Cet hebdo, né le 8 novembre précédent s'appelle 'L'Événement du jeudi". C'est là, 6, rue Christine, que tout allait se jouer pour moi...

(À Suivre)



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