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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (V)
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Comme promis, la cinquième fournée des Chroniques Sexagénaires. Pour les précédentes fouillez ci-dessous dans la home page... ou sur le FB Mario Morisi...


Automne-Hiver 1977 – ou comment le capitaine et le condottiere aux petits bras deviennent Biquette et Biquet et se font valoir dans le Souf des Oasis – leurs rapports avec les habitants, leurs élèves, les commerçants du lieu, et avec les petits profs de gauche...

Était-ce ainsi que les hommes d'ici vivaient ? Nous ne le savions pas encore mais Elle M. - que notre voisin Majid appelait Meriem¬, travaillait avec vaillance au Lycée Mixte et, pour le plus grand bonheur de nos parents morts d'inquiétude à 1600 km de là, nous en sommes revenus (jeu : à quel poème de quel auteur et à quelles chansons de quels interprètes il est fait allusion...).

 

Meriem travaillait, enseignait et vivait des moments uniques avec ses élèves après les heures de cours, en particulier dans les hammams où s'échangeaient pas mal de secrets. On imagine l'excitation des jeunes filles et des femmes du lieu : partager ces moments intimes avec une 'roumia' blonde aux yeux bleus, presque une féministe.

De mon côté je vivais de beaux moments en classe. Libéré des programmes et du diktat des académies qui peuvent rendre l'enseignement des langues fastidieux, je mets une méthode tout à moi au point. Je constitue un corpus de textes divers touchant à la modernité (éditoriaux, articles de journaux, extraits d'essai ou de romans) et je les propose à mes élèves, veillant à ce que le moins doués d'entre eux puissent y trouver de l'intérêt.

J'ai en tête une classe particulière, 'ma classe", les secondes B-2 avec qui je passe deux années scolaires.

Elle était emblématique de ce qui se passait quinze ans après la guerre d'Indépendance et trois avant l'irruption des Frères musulmans, du GIA et du FIS.

L'Algérie, qui se disait socialiste et anti-impérialiste, arabo-musulmane et laïque sous la protection du parti unique et de l’ALN , marchait sur une ligne de crêtes délimitée par l'officialisation de l'arabe comme langue officielle avec le maintien du français, la langue coloniale, un atout sur l'échiquier de la mondialisation : ligne de crêtes rendue acrobatique par la vitalité des dialectes berbères et des revendications kabyles et 'chaouïas'.

Si je prends le cas de ma Seconde favorite, c’est parce qu’elle était composée d'un huitième de fils et de filles de familles aisées, d'une large majorité de gamins qui comprenaient le français mais le lisaient et l'écrivaient mal, et d'un quart d'arabisants qui poursuivaient le double objectif d'avoir accès aux publications scientifiques qu'on ne pouvait trouver qu'en anglais et en français, outre que de comprendre la langue de l'ancien occupant, un infidèle installé sur le toit du monde.

J'ai le souvenir de l'excitation que je ressentais en saluant les quatre filles des premiers rangs à la gauche du tableau. En particulier Farida X et la Reine de Saba, une liane aux yeux de velours, gracile et intrigante, les chevilles déliés et ses mains dorées couvertes de bagues.

Reine de Saba est à peine exagéré, la jeune femme était la fille de celui que les envieux appelaient Hassan III, un homme d'affaires international proche du régime dont le domaine niché au pied de la Grande Dune sur la route de Touggourt n'aurait pas déparé les jardins suspendus de Babylone.

Ledit milliardaire, Djilali Mehri, troisième Algérien le plus riche après avoir été le premier, avait l'habitude de fêter l'anniversaire de sa maman à qui était dédié la propriété et le Palais, en invitant les coopérants qui travaillaient à la prospérité de l'oasis. Flattés comme des poux, les petites mains du Français langue étrangère accouraient pomponnés de frais pour profiter d'un luxe et d'une volupté miraculeux sur la place, et d'une collection d'œuvres d'art consacrés au désert qui aurait fait pâlir les plus aguerris des collectionneurs.

Y avait-il un lien de cause à effet, toujours est-il que la demoiselle Mehri, après s'être levée à mon entrée, me tend un billet en baissant les yeux. Son père avait entendu parler de ma compagne et de moi, et de nos méthodes créatives ; si j'en avais la disponibilité, que je me joigne à la délégation française, nous pourrions mieux nous connaître.

Fort bien, merci, honoré, mais Biquet et Biquette, les surnoms qu'Elle et Moi nous donnions dans l'intimité, n'avaient pas l'intention de cautionner la domination princière du monsieur ; encore moins la soumission de leurs collègues avec qui le courant passait mal ; ces prétentieux sympathiques, tous de gauche, se comportant avec mépris vis-à-vis des populations locales, les bonnes mal payées et les Arabes à l’hygiène douteuse, préférant les saucisson-Pastis parties aux moments à partager avec nos collègues arabes.

Le temps passe, Noël approche. Nous nous sommes intégrés. Les gens apprennent que nous n'avons pas de voiture, nous voient traverser Gahouatine, le quartier dit des tentes qui sépare la route de Touggourt de la médina par les dunes, et s'amusent de me voir les servir chez Dundouche, qui m'embauche pour rire, et m'append le nom arabe de l'ail, de l'oignon, des tomates, des haricots et des épices locales ; où encore chez Hamza le boucher, qui se moque de moi lorsque je confonds "guelb", le cœur, avec "kelb" le chien et qui invente pour moi un plat jamais testé "le guelb-el-kelb".

Il n'est pas rare que je m'assoie en tailleur à côté d'un vendeur de "doubara", une salade de pois chiches au piment et au vinaigre.

Ou que je profite des sérénades du "meddah", un bonhomme aux lunettes noires qui accompagne ses mélopée avec un violon à trois cordes.

Pour en revenir à la Reine de Saba, que notre refus poli d'aller vider des verres chez son père a excitée, j’ai l’impression qu’elle s’est mise à me regarder d'un drôle d'air, qu'elle et cette Farida, une Wixen aux chairs brunes en fusion, m'épient ; en un mot me chauffent pendant que je joue la comédie nécessaire et suffisante de l'enseignant du Français langue étrangère avec mon enthousiasme, mes blagues, mes envolées lyriques, mes croquis volants au tableau.

Le soir avec Biquette (de capitaine aux yeux bleus à Biquette, je vais perdre des lecteurs...) je n'évoque pas le sujet, j'imagine qu'elle a son propre hot club et qu'elle aussi peuple les rêves de ses étudiants à la nuit tombée.

Surprise un matin où nous abordons la question de la condition féminine en Europe… La présence conjointe de filles et de garçons, des ados pleins de sève, est inédite en ces lieux. Tension, frissons et réticences s’entremêlent quand au milieu de la récolte des idées au tableau, la riche héritière frôle la main que je viens de poser sur sa table et attire mon attention sur le billet qu'elle a plié à mon intention. Coup de grisou dans mon système nerveux ! L’impression que la Reine, l'atomique Farida et leurs dauphines lorgnent un endroit précis que la pudeur, dirait Brassens, m'interdit de nommer ici.

Impression confirmée par la teneur du poème que je parcours : un bijou d'érotisme brûlant, ambigu mais explicite, une histoire de fourreau soyeux qui attend.

M'agitant comme un puce, j'essaie de maquiller les effets du poème en me ruant d'un côté à l'autre de la classe pour récolter les notes prises par les élèves, avec l'idée derrière la tête de ne plus chausser mon jean à cru.

Étant d'un naturel fidèle (quand je vis en couple), je raconte ma mésaventure à Biquette qui me passe un savon. Si je tiens à ce qui fait de moi un homme, qu’il ne me vienne pas l’idée de butiner la flore locale.. Probablement jalouse de la concurrence, le capitaine m'entraîne illico dans notre chambre, se débarrasse de mes jeans et profite de la poussée hormonale qu’une autre qu’elle a provoquée, pour exploiter mon taux de testostérone de manière éhontée.

(A suivre)



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