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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (V)
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1982 – Rennes c'est fini ; le retour dans la Boucle ; la dernière année de gauche en France ; l'Italie championne du monde et ce séjour à Montpellier, où l'ancienne Aimée, enceinte de six mois, crève la faim et tombe sous la coupe d'un obstétricien misogyne qui l'expédie dans un nid de coucou ; ce que Morisi en pense et ce qu'il en écrit...

Ca y est, c'est bon, j'ai mon diplôme d'aptitude à la direction de MJC. Mieux, les stagiaires de Rennes, de Paris et de Reims étant des adeptes du travailler au pays, ils ne postulent pas à la MJC de Palente à Besançon, qui – merveilleux ! – me tombe toute crue dans le bec.

Vous vous rendez compte, la MJ de Palente, celle où ont eu lieu une partie des négociations des Lip dix ans plus tôt, le quartier des "Paroissiens", du CCPPO, des Castor, le fonds de caisse électoral de la gauche socialiste qui l'était encore. Car on aura beau dire après, à nous les 39 heures, la cinquième semaine de congé payé, l'augmentation des minima sociaux, l'abolition de la peine de mort, la dépénalisation de l'homosexualité, le prix unique du livre et j'en passe...

Mon entrée en fonction aura lieu fin août. Je fais un tour pour me présenter à l'ancien directeur, un pragmatique cynique et carriériste qui me donne des conseils que je ne suivrai pas, comme virer l'éducateur de quartier et mettre la pédale douce avec le C.A., qu'il faut savoir ménager, quitte à n'en faire qu'à sa tête : c'est nous les professionnels, tu vois .?

Je suis passé à Sampans rassurer mes parents, ma mère m'embrasse, me serre fort en répétant "Mon fils" les larmes aux yeux. Peppone joue les Peppone, j'ai enfin un métier : combien tu vas gagner ? c'est à durée indéterminée ?

Jean-Paul, l'ami fraternel, Josette, Marie, Samuel sont rentrés de leur deuxième année à El Oued, ils me donnent des nouvelles de Majid, de la voisine qui va obtenir le divorce, du CRBEO.

Jean-Paul (nous sommes en froid depuis) est un ami sur qui on peut compter. Marie veut s'installer à Montpellier, comme elle n'a pas de voiture, nous faisons une partie de son déménagement, 2000 km en trois jours les doigts dans le nez…

Pas la grosse ambiance dans la voiture.Pour se changer les idées, on s'arrête à Carpentras, on pousse la porte d'un bistrot et on s'installe devant le dernier match de poule de la coupe du monde 1982. Ca ne vas pas être de la tarte, l'Italie affronte le Brésil, les hyper-favoris, les artistes, le football dansé. Et bé, pas de pot pour les 50 Français repeints en vert et or et anti-Ritals, Paolo Rossi frappe trois fois et ils vont se rhabiller. Comme le P’lo et moi on n'a pas le triomphe modeste, on s'esquive avant que ça tourne mal.

Je suis de retour dans "ma" Boucle, dans "mon" Besac adoré. Plus de bar de l'U, vive la rue Pasteur devenue la rue Gamma d'après la célèbre pub ; un carré de perdition, le bonheur du zinc, la "mumba meu boi" 18 heures sur 24 !

Les gars et les filles de la Communauté de Bacchus se sont égayés dans la campagne, mais ils se retrouvent Chez René où se coudoient les punk-rockers du lycée Victor-Hugo, une génération de garnements du médical et du paramédical, des profs, des journalistes et une faune de délirants rabelaisiens.

C'est avec les kinés, les psys, les infirmiers psy et des médecins que je regarde une demi-finale de triste mémoire. Lorsque notre hôte, Thierry S., remonte de la cave après le troisième but français, les Allemands, ces ´sales’ Allemands, ont égalisé et la France perd aux tirs au but. Ça ne gêne pas trop, plutôt Italie-Allemagne en finale que France-Italie...

Je fais la fête, ça oui, et je profite de la circulation des partenaires sexuels en milieu semi-fermé avec une chouette fille du nom de A.., rien de sérieux, je suis bien trop tourmenté par les Mariemontagnes, dont la traversée écrite atteint 150 pages, car si je ne montre rien de ma déprime, je la confie aux feuilles tachées de ma ramette en cours.

Marie m'écrit à Sampans. Delon n'a pas trouvé de boulot, elle se fait du souci pour son enfant… À ce propos, que je ne m’inquiète pas mais l'obstétricien qu'elle a consulté est un facho qui fait la morale aux filles mères et les harcèlent. Il prétend que son fœtus est mal formé et que le bébé naîtra avec le thorax atrophié.

La malheureuse m’a l’air à la dérive. Je suis un con, je saute dans un train et j'arrive à Montpellier après un tas de changements. Je picole au wagon restaurant, je noircis des dizaines de pages de Mariemontagnes.

Quand je retrouve le capitaine à la gare, elle fume et je la gronde. Delon est là ou il n'est pas là, j'ai oublié, elle m’avoue qu’elle va intégrer une maison pour femmes seules, elle l'a visitée, ça craint, les maris éconduits font scandale, pas vraiment l'endroit où couver un nouveau né.

Je ne dors pas chez elle mais j'accepte de manger un soir. Delon est mal à l'aise, bien fait pour lui.

En fait je dors chez Geneviève, une quadra qui s'est prise de compassion pour Marie. Elle propose de m'héberger dans son loft. Comme jl'idée de l'obstétricien d'extrême-droite et de la maison pour filles mères me tourmentent, j'accepte les verres de Geneviève, ce qu'on appellerait de nos jours un cougar.

On va se coucher, moi sur un convertible, elle dans un lit sur la mezzanine. Sachant que j'écris, elle me demande de lui lire un passage de mes écrits. Elle entend mal, je peux monter si je veux.

J’hésite mais je monte, j'ai envie de tout ficher en l'air, d'humilier Marie, d'humilier Geneviève, de m’humilier moi-même.

Elle adore ça, elle prend sa revanche, elle me dit que Marie a eu de la chance, que je suis bien fait, qu’elle a dû se régaler pendant cinq ans. Est-ce que ça me dirait de rencontrer deux copines à elle, on pourrait s'amuser, non ?

Ma dernière journée à Montpellier est terrifiante. J'ai accompagné Marie à sa maudite maison, je fantasme sûrement mais j'ai en tête des bonnes sœurs et des cornettes. L'une d'entre elles me rappelle Mrs. Ratched, le démon de "Vol au-dessus d'un Nid de Coucou" de Milos Forman...

(À Suivre)

Rentrée 1983 : le nomade Morisi se retrouve directeur d'une "maison" des jeunes et de la culture dans la ville de son cœur, en un lieu manifestement historique. La manière dont il s'installe ; ce qu'il comprend de ce que risque de devenir sa vie quotidienne. Ses premières initiatives et l'apparition de Trinita, du rock et des Dee Dee's...

Morisi n'est pas un indécis, il trouve un T-3 dans le quartier de Saint-Ferjeux, à une centaine de mètres des commerces et du SUMA. Chaque matin, il sautera dans un bus et traversera tout Besançon pour se rendre à la MJC de Palente, à cinq ou six kilomètres de là.

La MJ de Palente n'est pas n'importe quelle maison de quartier, elle dépend de la Fédération française des MJC, dont le directeur régional, Matock-Grabot exerce dans le Territoire de Belfort. C'est dans ses locaux qu'une partie de l'Affaire Lip s'est nouée et dénouée, dans un quartier où toutes les gauches se jouxtent, les communistes du CCPPO, les cathos de gauche du PS, des anars divers et variés. A quelques kilomètres à peine : on trouvait le cinéma le Lux, sorte de Bobino de Besac, et le FJT des Oiseaux, un emblème socio-culturel local.

Morisi fait rapidement la connaissance de "son" C.A, il est présidé par un expert-comptable originaire du Haut-Doubs, secondé par un ancien champion de canoë-kayak, une architecte, des profs, des retraités.

Des administrateurs, des élus, mais également des professionnels, un animateur culturel, un animateur sportif et un animateur de quartier. Une secrétaire et une armada de vacataires de toutes sortes.

La MJ de Palente est gâtée. C'est l'assurance tous risques des maires socialistes qui se succèdent, c'est de Palente qu'arrivent les votes qui font grincer les dents de la droite en fin de soirée électorale.

Je fais connaissance avec tout ce petit monde et je m'astreins à pas mal de réserves, dur pour moi, je ne suis pas du genre cachotier.

La personne avec qui je lie le plus est ... le concierge et sa petite famille, qui insistent pour que je mange chez eux certains midis. Ca n'est pas prudent, je devrais garder en tête les bons conseils de mon ami Michel J, qui m'a appris et répété que, dans le social, il faut éviter de gérer à l'affectif.

Les activités sont variées à Palente, le club folk est un succès, Thierry M. l'animateur culturel et la secrétaire en font partie. C'est bon enfant, très classe moyenne, comme la série habituelle d'ateliers pour mémères ou femmes seules, car, bon, on peut tout faire ou presque, dans le quartier.

Deux nuances, la MJC a une tradition boxe et sport de combat. Josselin puis Mohamed Hakkar sont passés par là.

Comme beaucoup de choses se passent le mercredi après-midi, le Club du Troisième Age, qui joue aux dominos et donne dans la couture, se plaint que les rockers fassent trop de bruit ; et puis les jeunes ne sont pas polis...

Ce qui me gave, c'est la réunionite, les palabres et la patience qu'il faut pour supporter les conneries que la démocratie quotidienne impose. Contraint à faire comme Yves L. qui est en poste à Saint-Marcel-les-Valence : prendre un air sérieux, froncer le sourcil et analyser les rapports de force.

Le C.A. se demande. Morisi est sympa mais c'est un drôle de numéro : ancien footballeur, ancien prof à l'étranger, pas de voiture, pas de femme, pas d'enfants : chacun fait comme il l'entend, mais le mariage, la vie de famille, ça stabilise, ça rassure.

Pas de ça chez moi, je me balade avec mon burnous à capuche et je reçois des artistes ; disons que j'ai l'intention d'apporter un peu de changement… Parce que ça ronronne : l'argent de la ville, du département, de la région, de l'État, de la CAF, de l'Europe, ça n'est pas réservé aux gens comme il faut :?en-deçà du périphérique (le boulevard qui contourne Besac), il y a un quartier HLM et ses problèmes. Bon, des gens venus d'ailleurs, il faut avoir à l'œil, faut être pragmatique.

Le président est sympa mais prudent, il n'est pas expert-comptable pour rien. On dépense ce qu'il faut mais pas plus, on investit les subventions dans des fonds communs de placement...

Entre les "élus" et les gens qui travaillent avec moi, mon cœur ne balance que par principe, je réunis les animateurs et leur communique le budget dont ils peuvent disposer. Quand on leur dit qu'un projet est "sympa" mais qu'on est juste, ils sont en mesure de voir si c'est vrai. Je n'en reste pas là, je les incite à avoir des idées sans attendre que la gauche Castor les sollicite. L'animateur sport et plein-air saisit l'aubaine, trouve des sponsors et organise une démonstration de planche à voile, en ville, sur le Doubs. Thierry élargit la proposition musicale. Patrick se lance dans une démarche d'insertion autour de la rénovation d'une péniche.

Comme j'ai moi aussi des idées, je propose que la MJ soit dotée d'une radio de libre expression, puisque Mitterrand et Lang ont libéralisé les ondes. Putain, "Radio Palente Libre", que la droite arrive avec ses gros sabots aux prochaines élections, on saura les accueillir !

En attendant, j'invente les Mardis de Palente, des soirées ciné-repas en langue originale avec les associations d'étrangers du quartier et de la ville. La première est yougoslave. Materne, ex de la maison et animateur ciné à la mairie, nous fournit en pellicules 16 mn. Gros succès de la soirée yougoslave : "Qui chante là-bas" en v.o, avec des "cevapcici".

Une partie du C.A, grogne, il y a de plus en plus de monde qui monte du centre-ville et ça risque d'altérer l'identité de la maison. Quant à cette idée de créer une radio, il y a trop de risque, la libre-expression doit être contenue, il ne faut pas oublier les aides de la mairie...

Quand l'hiver arrive, Morisi a compris pas mal de choses. En attendant c’est là, en ville, entre l'Annexe des Aviateurs, le Commerce et la rue Gamma qu'il fait la connaissance de Trinita, de Michou et des Dee Dee´s…

Car l'Ombilic du Peuple et la bonne conscience des socialos, c'était bien beau, mais il y avait l'Ombilic du Rock. N'avais-je point une douzaine d'années quand déboulèrent les Animals, les Beatles, les Stones, les Kinks, les Troggs et tutti quanti ?

(A suivre)



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