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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (V)
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Juin 1981 ou Comment Morisi remplit une lettre de motivation qui va le lancer dans une nouvelle carrière, la direction de MJC, pendant que Marie se pose beaucoup de questions...

Tout est venu de Daniel H, l'homme qui me fit connaître le théâtre, me

transforma en metteur en scène intérimaire, me fit rencontrer Catherine Sauvage et le Grand Magic Circus, avant de m'initier aux nuits blanches qu'il fallait conclure par le fameux "M. Richard, un dernier pour la route", au Fouquet's rue des Granges chez José. "Mario, que penserais-tu de devenir directeur de MJ, tu en as le profil, le caractère et toutes les qualités, si je l'ai fait moi, rien ne t'empêche d'essayer. Les sélections ont lieu à la fin du mois. Tu veux que je m'en occupes ?"

C'est aussi simple que ça, ma fameuse théorie des ombilics, ces liens nourriciers qui fonctionnent comme des dominos : ombilic de la balle, ombilic des Beatles, ombilic de la Botte, des Livres, du Nord, du Maghreb ; du Peuple en l'occurrence.

Du peuple puisque la fédération française des Maisons de jeunes et de la culture, fédération d'obédience communiste, militait dans le secteur de l'éducation populaire, en concurrence avec Léo Lagrange et les JOC, pour éviter que la jeunesse nationale ne retombe dans le giron fasciste comme ce fut le cas pour les jeunesses hitlérienne, les Balillas de Mussolini et sous Pétain.

Le premier pas, je le fais à Dijon où je me fends, dans les conditions d'un examen, d'un texte de motivation. Soyons honnête, c'est un exercice de style, avant que Daniel ne me briefe, je ne savais rien du mouvement des MJC. Mais comme il m'en a convaincu, je suis fils d'ouvriers, né dans une banlieue pauvre, formé par l'école gratuite et obligatoire, diplômé, avec une expérience de prof, une connaissance des populations maghrébines, détenteur d'un DEES : qui plus que moi serait fait pour l'animation globale et l'éducation populaire ?

Lorsque je reçois un courrier de la FFMJC m'annonçant que je suis sélectionné parmi les 150 impétrants qui devront en découdre dans une MJC de Mons-en-Barœuil, je suis flatté mais embarrassé, que va penser Marie qui s'est habituée à son boulot d'éducatrice et qui se demande si on ne devrait pas poursuivre dans cette voie et entrer dans un IFES.

C'est le vide complet quand j'essaie de me remémorer la façon dont je me rends dans ce centre de sélection, je navigue à vue, je salue les gens que je croise, des socio-culs barbus, 'lunettus', 'barvardus' qui semblent tous se connaître. Mais que diable fouté-je là au milieu ?

Les épreuves prévues étaient au nombre de trois, si ma mémoire ne m’abuse : une étude de cas où il fallait analyser les données socio-culturelles et économiques pour proposer un plan de développement sur trois ans ; une épreuve dite de psychologie sociale où une demi douzaine de professionnels de la profession vous observaient lors d'une simulation de débat avec vos concurrents et néanmoins camarades ; enfin un oral où vous deviez faire face au feu croisé des des critiques d'un trio d'examinateurs : un directeur de MJ, un membre de la fédération et un représentant des collectivités territoriales.

C'est en attendant dans la cour après un déjeuner pour adulte (avec vin rouge) que je fais la connaissance d'un barbu dégarni frisé au magnifique accent marseillais-un poil pied noir. Il s'appelle Yves et il va changer ma vie mais chut...

Yves L. est le fils d'un ouvrier Sicilien et d'une assistante sociale espagnole. Ils ont traversé la Méditerranée en 1962 mais ce sont des gens de gauche. Yves est percussionniste, il a fait partie du premier groupe de musique brésilienne formée autour de Nicia, une légende de l'endroit. Il a passé son BAFA et il travaille comme animateur socio-culturel à la MJC de la Corderie, ou quelque part en Provence, je ne sais plus. Sélectionné grâce à sa lettre de motivation, il croit dur comme fer à une promotion.

On s'entend tout de suite à merveille : l'ombilic de la botte, l'ombilic du peuple, l'ombilic de Marseille grâce à mes premiers pas à Berre et à l'OM, cela va sans dire.

Les épreuves se déroulent sur deux jours. Sous des dehors chaleureux et dans une ambiance confraternelle, il y a beaucoup de tension. Comme depuis tout petit, je suis noyé dans un monde inconnu, au milieu de gens qui ont l'air de se connaître. Qu'est-ce que je fiche là au milieu ?

Ma formation universitaire et mon appétit pour les choses complexes me servent dans l'étude de cas. Un régal de découvrir la cinquantaine de pages de descriptif d'une MJC de banlieue pour laquelle on doit imaginer un plan de développement et d'animation globale.

Là où ça se gâte, c'est quand il faut chiffrer. proposer des investissements, évaluer les dépenses courantes et établir un prèvisionnel. Daniel m'a briefé mais les chiffres et moi, c'est le mariage du zèbre et de la truite.

La séance de psycho-socio et de dynamique de groupe est jouissive et répugnante. Six examinateurs, assis autour de tables dressées en H, nous matent en train de lutter pour la suprématie lors d'un débat tiré au sort. Je laisse les cadors, les meneurs, les expérimentés se découvrir et faire montre de leur aptitude à contrôler la controverse, avant de leur tomber sur le poil à la moindre imprécision : rebonds, évitement, attaque frontale, leurres, détournements : un vrai salaud, tout ce que je sais faire mais que je ne fais jamais, accompagné d'une plaisanterie, d'un sourire, d'une invitation à jouer ; car on joue n'est-ce pas ? Puis au moment de la synthèse, retour à la froideur et à l'analyse, à l'autocritique aussi ; les choses sont plus complexes qu'il n'y paraît. On sort bras dessus bras dessous avec Yves qui s'en est tiré avec les honneurs.

Je passe une mauvaise nuit. Je suis hypertendu, je me réveille en hurlant. Yves me demande si ça va : pas de problème, j'ai fait un cauchemar.

Tout se joue le lendemain devant les professionnels de la profession. Nous poirotons dans la cour en faisant connaissance. Nous comparons les centres de Remis, de Paris et de Rennes où 45 heureux élus sur 150 devront suivre une année de formation avant de se voir décerner un Diplôme d'aptitude à la direction de MJC équivalent à Bac + 4, ce qui est considérable pour les animateurs de base.

Lorsque je m'assois devant la triplette des examinateurs, je ne me donne pas une chance d'être pris pour la bonne raison que j'ai fait l'impasse sur la partie gestion-compta de l'étude de cas. Le représentant des collectivités attaque bille en tête : mon analyse des besoins de ma MJC est excellente, bravo, mais comment pourra-t-on s’en servir si je suis incapable de compter et de chiffrer ?

Les sourires de la directrice qui fait partie du trio me stimule, je crois y deviner de la sympathie.

Je lance le grand bluff. Comme mon dossier le met en évidence, j'ai été prof à l'étranger, j'entraîne une équipe de foot et j'ai une maîtrise de philo. Si je dois devenir directeur d'une structure dotée d'un budget de plusieurs millions de francs, employant une dizaine de permanents et une flopée de vacataires, il va de soi que je m'entourerai d'un expert comptable et de gens compétents, le temps d’acquérir les bases. Faire semblant de connaître le prix des tatamis de judo alors qu’on a appris le plan comptable avant de venir, ça n’était pas sérieux.

On me dit merci, c'est dommage et je sors accueilli par Yves qui vient de passer son oral dans la salle voisine.

C'est en train de banlieue que mon nouvel ami et moi gagnons la gare de Lyon d'où son TGV part une heure après le mien..

C'est alors qu'il se passe quelque chose d’improbable. Laissant ma place pour siffler une mousse au bar, je reconnais la directrice de MJ du jury, elle lève la tête, elle me sourit et, sortant une chemise de son sac, me dit ; "Vous étiez à Mons-en-Barœil, n'est-ce pas ? Attendez une seconde, voilà... C’est Morisi, c’est ça ? Bonne nouvelle, mon ami, vous avez été retenu !"

Je m'accroche à son siège ; - Je rêve, vous me faits une farce ? Et mon ami Yves L, vous pouvez me dire si il est pris lui-aussi ?...

- La Balbera ? C’est votre joiur de chance, il fait partie des 38 que nous avons retenus. »

Les deux heures de TGV qui suivent me paraissent longues, très longues. Arrivé à Sampans, je bouscule ma mère et mon père et je compose le numéro de la mère d'Yves qui ne comprend rien à ce que je lui dis : « Je suis Mario, un ami de votre fils, on vient de passer le concours, dites-lui qu'il a réussi, que j'ai réussi et que c'est formidable... »

La pauvre ne comprend pas, comment pourrais-je avoir les résultats aussi tôt...

J'en suis encore ému, Yves et moi passerons neuf mois ensemble à Rennes, deviendrons amis : il viendra de nombreuses fois à Sampans, à Besançon, en Italie et à Paris. De sorte qu’un mois de juillet des temps à venir, il m'inviterait à visiter la fille d'un grand écrivain anglais, rendant possible la rencontre avec la mère de tous mes enfants, mais ceci est une autre histoire, puisqu'il allait me falloir survivre à la traversée des Mariemontagnes...

(A suivre)

Août 1981 -Juillet 1982 – L'année rennaise entre retour à l'école et neuvaines, le début de la fin et les Mariemontagnes...

Rennes est une ville comme je les aime ; une rivière, des ruelles historiques, une population mélangée et d'innombrables bistrots, une cousine de Toulouse et de Besac, que je place hors-catégorie dans mon palmarès.

S'installer pour neuf mois demande de l'organisation, je quitte Marie, monte à Paris, prend le TGV et me retrouve chez les Bretons fin août. L'idée est de trouver une studio avant la rentrée des étudiants. J'y parviens facilement, un petit nid douillet en plein quartier historique, avec colombages et tout, pas loin du Parlement de Bretagne.

J'explore illico les lieux et je tombe sous le charme, la rue Saint-Michel, la rue Saint-Malo plus au nord, dite la rue de la Soif.

On est convenus avec Yves de se retrouver sur place une semaine avant le début du stage. Je ne me rappelle plus comment, mais on est pris en main par un couple de Bretons de ses connaissances, bien serviables mais terriblement bretonnants, tout au cidre et au gros-plant, impossible de siroter un rosé de Provence ou un valpolicella. Pis y z’adorent Tri Yann et les bd, impossible de s'éloigner de leur zone de confort,

Nous serions quinze en formation sur le campus de l'université, venus de Saint-Omer, de Normandie, de Savoie, de Valence, d'Arles, de Marseille et de la région parisienne, pour la plupart des gens issus de la galaxie MJC, en tout cas du monde de l'éducation populaire.

Comme ce fut souvent le cas, je suis l'OVNI de la bande. J’ai un diplôme universitaire et je pourrais donner une partie des cours en socio, philo, psycho-socio.

Ce n'est pas le cas en comptabilité-gestion, en éduc-pop et en maîtrise de ce que les formateurs appellent "la pédagogie du conflit".

Je passe les premières semaines seul, Marie ne semblant pas ravie de me suivre, mon argument sur le "trouver un boulot" et le "ne plus avoir de problèmes financiers" ne la convainquent qu'à moitié.

Nous sommes contents de nous revoir, le studio que j'ai trouvé est petit mais mignon, au premier, une entrée cuisine et une chambre sans fenêtre, 25 mètres carrés au plus.

Côté finance, je suis rétribué 80% de mon salaire précédent, merci Bouglione et les Chennevières.

Marie se met à déprimer. Elle se fait du souci pour ses sœurs, sa grand-mère qui avance en âge, elle ne touchera le chômage que quelques mois.

Marie fume trop, picole. Pendant que je suis à la fac, elle tourne en rond.

Aveu et flash-back : il s'est passé quelque chose pendant le stage à Mirande. Jamais je n'avais trompé le capitaine, Millerien quand je suis célibataire, je suis monogame en couple.

Or un soir que nous sommes revenus du centre-ville pompettes, je me glisse dans le dortoir d'un groupe de "gymnastes volontaires" et dans le lit d'une coquine avec qui j’avais échangé au réfectoire…

Gloussements, allusions, invitations discrètes, elle rentre du cinéma et me trouve dans son lit. Rougissante, elle me tire par les oreilles dans le parc, nous trouvons un arbre au tronc puissant et se passe ce qui doit se passer… Elle est cambrée, pas un poil de graisse, les chairs lisses, des seins en melon et, disons que son mari lui fait l’amour avec respect… Les préliminaires la mettent en eau, elle résiste, prends goût à la position dite de l’Amazone, me rappelle Robin à Solihull, bref, elle chante dans la nuit et nous nous sommes bien aimés.

Cette incartade me tourmente ; je sens qu'elle est un signe, le premier nuage, une trahison. Ressentiment poisseux que je pondère en pensant aux cornes que Meriem m'a fait porter à El Oued.

Alors que je me passionne pour une partie de la formation et que je tisse des liens d'amitié durables avec Yves et avec Michel J, un ancien des comités de soldats qui revient d’Amérique latine, je pressens que Marie s'éloigne, ayant rencontré le sosie fluet d'Alain Delon et sa mouche du coche, une fleur toxique qui fournissait le shit et probablement les matait.

Delon est ma contre-figure : fin, les yeux bleus. délicat, romanesque, le genre magnétique silencieux. Il a une formation d'ajusteur mais il ajuste peu à l’usine.

Delon, la venimeuse et Marie passent leurs nuits à écouter Bowie en tirant sur un joint ; ils se disent fans de new-wave, du Japon, de sushis, de mangas et ils portent le kimono.

Je suis plus attristé par les dangers que court Marie que par les cornes qu'elle me fait porter. Je me dis qu'après tout c'est bon signe, elle était au bord du suicide, je l'ai poussée à lutter, à reprendre confiance. À présent que je ne voulais pas lui faire d'enfant, elle reprenait sa liberté, elle en avait le droit, elle était sortie d'affaires.

Vu la nouvelle configuration, je quitte le nid de la rue Saint-Michel et je m'installe dans un HLM avec Yves et un collègue du Pas-de-Calais. Ils ont chacun leur chambre et je dors sur le canapé du salon.

Je vis une année complexe, culturellement riche, pleine d'amitié et de révolte, avec en filigrane le spleen des Mariemontagnes, la hantise de voir la femme de ma vie exposée à toutes sortes d'emmerdements avec ses deux crétins complètement gazés.

Je m'en rends compte à présent. Je jouais une nouvelle fois les outsiders. Alors que la quasi totalité de mes camarades avait une famille au pays, des contingences et un plan de carrière (un directeur de MJC titulaire gagnait l'équivalent de 3000 euros par mois), j'étais là par défaut : parce que l'occasion avait fait le larron, parce que je voulais que Marie et moi ne nous retrouvions pas à la porte du CCAS.

Plutôt que sombrer, je m'agite, je deviens délégué syndical, je représente les gars au CA de Paris avec des revendications raisonnables : les stagiaires vivent mal, ils doivent continuer de payer le logement de leur famille dans leur région d'origine, un logement à Rennes... et un autre sur leur lieu de stage pratique, sans compter les allées et venues.

Lorsque je rédige un roman photo du nom de "Super Stagiaire : la révolte", ça barde dans le stage. Je m’encape le psychosociologue, un minus doublé d'un faux-jeton et d’un manipulateur.

Quand le soir arrive c'est le temps de la Soif, des piano-bars, du Rocher de Cancale, des Pubs et des cafés-concerts.

De la Maison de la Culture aussi où Yves et moi nous faisons passer pour des artistes en résidence.

Nous avons de la chance, la scène musicale rennaise est en train d'accoucher de Marquis de Sade et des Transmusicales.

Savoir que Marie rôde avec ses baltringues est un calvaire en sourdine. Je passe devant chez elle en essayant de voir si tout va bien, puis enragé je me laisse aller…

Comme ce dimanche après-midi où Sabine, une inconnue, m'embrasse à pleine bouche et m'entraîne dans un 200m2 appartenant à sa grand-mère installée à Quimper, ou à Lannion, ou dans le Finistère.

Elle n'y va pas par quatre chemins, Sabine, elle me pousse sur un lit, me déshabille et me consomme de maints façons pendant trois jours et deux nuits, fondant et refondant de toutes les manières, me prenant tout à la fois pour un poupon gonflé, un godemiché parlant, un étalon trouvé pas cher au marché et un frère, un confident, un ami avec qui elle pouvait parler littérature et inceste, avenir impossible et passé obsédant.

Je comprends que je peux rester aussi longtemps que je veux chez Sabine, je la touche, je l’émeus : - Prends un jeu de clés, ne me quitte pas. - Or je la quitte, "Sexus" ok mais pas "Plexus" ni "Nexus", pour cela il y avait Marie.

Il y a cette fille un peu ronde qui adore la littérature russe avec qui je dîne au Rocher de Cancale, on échange sur Gogol, Pouchkine, Tourgueniev et les Mémoires d'un Chasseur. Elle a des yeux translucides, lorsqu'elle jouit, ils se décolorent. Elle aussi fond par tous les pores, je finis par avoir peur de me noyer.

J'oubliais Gribouille, une animatrice petite-enfance rencontrée dans un fest-noz. Elle a installé son lit en face de la porte, l’invité n'a qu'à ôter sa veste et à plonger entre ses cuisses, elle est super sympa, elle adore faire plaisir et rendre service. Ensuite elle pleure beaucoup.

Lorsque mes camarades de promo rentrént dans leurs foyers pendant les vacances scolaires, je traîne les bars américains et je noircis des carnets de notes ; les filles essaient de me distraire, glissent leurs seins sous mon nez, s'assurent que je suis bien un homme. Je leur paie une coupe mais je ne cède pas, il y a Marie tapie dans l’ombre…

Du côté de la bibine je fais fort : une douzaine de verres par jour, des Suze-cassis en apéro, du blanc et rouge à table, des rafales de bière blanche à l'Ozone, un pub, où nous assistons à un concert de Rykiel, un des musiciens de Gong. Résultat de cette diète gastro-liquide , je passe de 72 kg à 76 kg,

Au milieu de ces randonnées paludénnes, il y a de grands moments. Comme cette soirée à la Maison de la Culture où Yves et moi avons l'honneur de vivre l'après-spectacle avec le Maestro Carlo Colla, le directeur de la Compagnie qui adapte en marionnettes les Opéras joués à la Scala depuis un siècle et demi. Ils nous fait l'honneur de ses coulisses, nous présente à leur majesté ses pantins à tringles...

Un jour que je reviens de Paris en TGV, je tombe sur un zonard qui a étalé le contenu de ses pochre sur mon siège. Il prétend être le régisseur de Jacques Higelin, il a loupé le car de la régie et il ne sait plus comment joindre le reste de la troupe. Je le rassure, je le mets sur la bonne voie.

Le lendemain matin, il frappe à la porte du cours de compta, s’excuse et me tend deux back-stages pour le concert du Grand Jacques, un de mes chouchou absolu, dont je viens de lire les chansons à haute-voix à Sabine, ayant trouvé son Seghers chez elle.

Eh bien, rien n'étant impossible, je passe une partie de l'après-midi avec l'auteur de ´Champagné et de ´Alertez les Bébés’, un moment inoubliable qu'il interrompt pour empêcher le SO de casser la figure à un groupe de fans qui veulent entrer sans payer. Merci, Jacques.

J'ignore si cette période de la vie de Morisi était triste, s'il avait tout faux, s'il aurait dû se battre davantage pour son ex capitaine, toujours est-il qu'elle lui annonce la nouvelle : elle est enceinte et elle ne sait que penser…

(À Suivre)

1981 – L'année de tous les chambardements, De Rennes à Nantes, ou quand le directeur de MJ stagiaire noie son mal-être de plusieurs façons, dont certaines passionnantes... Saint-Herblain, la copine du prof de Tai Chi, l'Homme Bruit, Nathalie et Madame la Fatigue...

Raconter ses peines de cœur est un pensum pour les autres, elles sont toutes du même acabit, ou alors il faut en faire un roman ou un film. L'ancien capitaine était avec un autre, soit, je ne l'avais pas volé, restait à vivre, et dans le cas du Morisi de l'ère Mitterrand, de valider une année de formation professionnelle dans l'animation culturelle et sociale.

Chacun des stagiaires inscrit en formation professionnelle qualifiante devait trouver un lieu de stage. Yves L, s'en alla à Quimper, Michel J, à Rezé, de l'autre côté de Nantes, Loire-Atlantique, alors que j'avais convaincu Michèle, la directrice de la MJ de Saint-Herblain de m'accueillir pendant un gros trimestre.

J'aime Toulouse et j'exècre Bordeaux, j'adore Besançon je méprise Dijon, j'ai eu de la tendresse pour Rennes, pas pour Nantes, ce gros port prétentieux à l'architecture pompeuse, la ville qui, avec Bordeaux, s'est gavée du bois d'ébène et de la douleur des Noirs. Pour ne pas parler des prétentions anglaises et de ces vins formidables pour les riches.

Un lundi matin, alors que Marie doit traîner avec son nouveau copain et leur mouche du coche, je prends le train à la gare de Rennes et je file à Nantes. En face de moi se trouve une belle dame, la quarantaine, de l'élégance, de la lenteur, un regard perdu. Elle m'intrigue c'est une héroïne de roman. Je me risque à la questionner, elle sort de prison, elle a été condamnée pour détournement de fonds. Elle ne sait pas où elle va, quelque part dans sa famille. Il se passe quelque chose entre nous, elle manque descendre avec moi. Ça se serait pu mais j'avais rendez-vous.

La MJC de Saint-Herblain est une institution locale, une maison qui marche fort : un grand nombre d'adhérents, pas mal des vacataires, toutes sortes d'activités.

Je me présente, mon CV et tout, l'accueil est chaleureux, la gauche vient de gagner, tout est beau tout est joli.

Il est convenu dans le contrat de stage que le stagiaire fasse un rapport sur l'établissement et mette sur pied une action. Eu égard à l'importance de l'activité photo et l'existence d'un cours de tai-chi, j'ai l'idée de me servir de l'exposition d'un grand de la photo sur le vif, Claude Dityvon, pour mêler les deux. La directrice m'emmène le voir à Paris, lorsque je lui dis que j'aimerais qu'il dirige un groupe de jeunes photographes au milieu de ses grands formats, lors de l'expo qui lui est consacrée, tandis qu'une séance de tai chi se déroule ; parce que vous voyez, la fixité du cliché, la lenteur du tai chi et le pas des visiteurs... le monsieur me regarde, sourit et s'enthousiasme, excellent, une belle idée, il est ok.

Je réside chez une membre du conseil d'administration qui a une fille, Nathalie, un oiseau nostalgique mais rieur. Elles habitent à quelques centaines de mètres de la MJC.

Je m'implique dans mon stage. Michèle, la directrice, sort d'un divorce compliqué, elle doit s'occuper de sa fille, une adolescente comme toutes les adolescentes dont la maman est "isolée". On mange chez les uns, chez les autres avec certains membres du C.A. Je découvre l’andouille 5A et le bourgueil rouge.

Pour mon rapport, je fais le tour de toutes les activités ou presque. L'idée de mon mémoire me vient : le lien entre les pratiques socio-culturelles des membres du C.A. et celles qu'ils proposent dans leurs établissements. Une MJ de quartier (Saint-Herblain), une MJ de centre ville (Rennes) et une MJ de province (Fougères). Mon projet est validé : et si je démontrais que la plupart des militants de l'éducation populaire privilégient leurs gouts de classe aux besoins des populations qu'ils prétendent servir ?

Un soir, après une séance d'entraînement avec l'équipe locale - qui joue en Promotion d'honneur, je file à la MJ à l'invitation du prof de tai-chi, un petit bonhomme qui est conducteur d'engins. Je me mets tout au fond de la salle et j'imite, comme c'est la coutume, le maître que je vois de dos. Deux enchaînements : un court et un long où l'on empoigne des formes invisibles, ou l'on pivote, ou l'on pointe du pied et du talon...

Je fais de mon mieux, j’apprécie le profond silence troublé par le frottement des vêtements, quand le conducteur d'engins nous prie de nous allonger sur le dos, mains tendues et jointes derrière la tête. Ca s'appelle du chi-cong et il s'agit de lever ses bras joints le plus lentement possible, de sentir le point de bascule lorsqu'on les tire à l'équerre et de les redescendre vers le pubis, toujours le plus lentement possible.

Je ferme les yeux et je m'exécute ; comme je suis vanné par l'entraînement et par un rythme de vie, disons intense, j'ai l'impression de m'endormir; j'atteins la verticale, je descends les bras lentement, très lentement, mon pubis se met à chauffer, presque à brûler ; plus que quelques centimètres… J'ouvre les yeux... Et m'aperçois que je que tout le monde m'attendait.

La séance achevée, le conducteur de grue me dit que j'ai un Chi considérable et que je dois apprendre à le contrôler...

Le chauffeur d'engin a une amie qui s'y entend en canalisation des énergies, elle m'invite chez elle, cuisine un repas arrosé de vin de Loire et me glisse dans son lit en me susurrant : - Tu vas voir, ça va être joli !

De fait c'est joli, même trop, ça vibre tellement en elle que je me laisse aller comme un ado ; pas de panique, elle me mord l'oreille, joue de l’index et me dit de ne pas m'en faire. Effectivement, je durcis et je mollis plusieurs fois sans sortir d'elle : sans doute une question de Chi. Quand je me réveille, elle veille à ce que j’ai mon cadeau d'adieu ; c'est bien agréable de se réveiller comme ça.

Occupé à mon rapport de stage et à la suite des aventures de "Super-stagiaire", mon roman photo, je fais la rencontre de deux mecs formidables. Un théâtreux qui monte des spectacles satyriques en théâtre d'ombres (la bête noire du maire et du conseil municipal) ; et celui que j'appelle ‘l'homme bruit’, un percussionniste qui embarque des gosses avec un chargements d'objets et qui les incite à créer des rythmes ayant pour fond sonore la nature et la vie cachée, Ses gamins l'adorent. Moi aussi.

Je ne suis pas seul à Nantes. Michel J, de Valence, fait son stage à Rezé où il est tombé sur un directeur hors-norme, un gailard barbu qui adore le jazz et la musique sud-américaine. C'est grâce à lui et à Michel que j'assiste à un concert du Trio Humair. Jeanneau et Texier, avec qui j'ai la chance d'échanger autour d’un pot.

Les jours passent, le printemps arrive : c’est le temps des assemblées générales. Pour fêter ça, j'ai la chance d’approcher de Nathalie, la fille de mon hôtesse. Elle a un visage long et romantique, les cheveux noirs, le teint pâle et l'air triste même quand elle sourit. Évidemment il se passe quelque chose entre nous : elle vit une relation difficile ; je lui parke du capitaine ; on s'en voudrait presque que ça marche trop bien.

À Rezé, c'est le temps des adieux. Le directeur de Michel organise une ´fiesta latina ´dans son jardin ; j'y fais la connaissance de sa sœur Maryse.

Que ja reverrai à Paris l'année suivante mais trop tôt. Drôle de période. Où j'écris le seul poème en prose de ma vie.

Je l’appelle : "Merci Madame la Fatigue".

(A Suivre).


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