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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (V)
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1980 – Mario Polo et l'ex-capitaine aux yeux bleus s'essaient à la vie sédentaire au 14 de la route de Dole à Sampans. Ils sont inscrits aux ASSEDIC, elle s'occupe de son ménage, il écrit et il joue au foot ; ils suivent des cours de tennis, pendant que la plupart de leurs amis convolent, repeuplent et mènent la vie de jardin.

En attendant, le mentor de Mario (Henry Miller) et un de ses héros (Lennon) prennent un aller simple dans la navette qui part on ne sait où...

À notre retour d'Algérie nous avions des économies, la moitié de nos émoluments nous étant virés par voie bancaire. Ce matelas de secours et le refus de mon père de nous faire payer un loyer nous permettent de jouir du temps qui passe avec une relative prudence.

En ce sens nous nous plions au mode de vie que la plupart de nos amis ont adoptés. Didier et Marie Rose se sont installés au nord-est, Gillou et Francine sont revenus de Paris, Joël Max administre un centre d'hébergement pour étrangers à Strasbourg puis à Dijon. Une partie du quatuor de Molinges est resté dans la région de Sant-Claude dans le Jura, l'autre vit à Besançon et à Belfort. - Christian B., mon binôme en zone polaire, s'est installé dans le Haut-Doubs. Christian A., le "My Sweet Lord" de la pierre penchée, après avoir été infirmier psy, bucheronne dans le Jura. Étienne Max, ayant eu maille à partir avec la maréchaussée, laisse de côté son avis que "la sécurité sociale ôte à la misère sa dignité" pour devenir plombier au noir. Quant à Jean-Paul, Josette, Marie et Samuel, ils resteraient algériens pendant dix ans. Féfé de la Cure est entré au Syndicat du Livre à Paris ; il est correcteur de presse.

Du côté du bar de l'U, il y a eu une coupe claire, pas mal de disparitions, d'overdoses, plus simplement de réorientations, les "changeurs de monde" devenant profs, éducateurs, artisans ou guichetiers.

Nous recevons pas mal dans la grande pièce où mon père avait eu tant de peine à installer une cheminée « qui ne fume plus ». Situé le long de la R.N.5, notre 150 mètres carrés sur deux étages aimante le passage.

Mes parents sont classieux, ils ne viennent jamais nous voir quand on ne les y a pas invités. Ma mère et Marie s'entendent bien, mon père s'inquiète quand nos soirées s'éternisent et qu'il entend des bruits de galopade dans l'escalier qui jouxte sa chambre.

Il y a toujours mon Ombilic de la Balle. J'ai pris une licence à Dole et je m'entraîne deux fois par semaine.

Avant de devenir éducateur-stagiaire pour la Providence à 70 km de là, je revois Jean-Luc et Roger, mes compères de l'équipe de la fac devenus "conseillers techniques départementaux" et j'apprends que je peux postuler au Diplôme d’État d'Éducateur sportif du 1er degré, qui autorise à toucher un salaire pour entraîner jusqu'en D-3. Irréfléchi comme je suis, je me dis que cela nous permettra de mettre du beurre dans nos épinards, et de répondre aux annonces qui proviennent d'Amérique où le "soccer" se développe. Marie me fait les gros yeux : elle se voit mal hiberner au Québec ; non, ce qu'elle aimerait, c'est que nous reparlions enfant(s).

Je me trompe peut-être d'année mais il me semble que je trouve un job de correcteur chez un imprimeur à Dole et que la mère d’Étienne Max, qui travaille aux ASSEDIC, cherche des remplacements à Meriem. Qui se retrouve dans le bureau du maire Santa Cruz, un coureur de jupons patenté.

Lorsque l'été arrive, après une quinzaine de jours passées dans les Pouilles avec Jean-Paul, Josette, leurs enfants et les sœurs de Marie, nous décidons de suivre un stage de planche à voile à la MJC du Loutelet, une extension de la MJC de Palente. Christian B, et ses collègues nous prennent en main et quand le vent souffle trop, nous jouons au tennis.

C'est le long du lac de Malbuisson que je fais la connaissance de ce "Bouglione", le président d'une association qui opère dans le secteur de l'enfance malheureuse.

J'ai un doute quant à la succession des faits, mais j'ai en tête les séjours que je fais au château de Mirande (le même qu'en 1968 avec la sélection de Franche-Comté des moins de 17 ans). C'est du sérieux, nous sommes une trentaine à aspirer au DEES du premier degré, parmi nous les stars du FC Sochaux qui vont enchanter la France en arrivant en demi-finale de la Coupe de l'UEFA.

J'écris beaucoup, de plus en plus. Je me perds dans mes projets, j'ai une idée nouvelle par jour. J’ai horreur de lire ce que j’ai écrit : ça ne vaut pas tripette. M'identifiant à Henry Miller quand il quitte la Western Union pour écrire son « Cauchemar Climatisé », je suis confus et lunatique.

C'est à partir de septembre 1980 que j'ai l'idée de "la Traversée des Mariemontagnes", une odyssée au pays de la Carte du Tendre revue et corrigée.

Elle et Moi, sans nous en rendre compte, vivons dans les mêmes lieux mais en parallèle, installés dans des contrées mentales fort éloignées les unes des autres.

C'est au pied du mur que l'on juge le fils du monteur calorifugeur. Marie va avoir 28 ans le 21 septembre, je vais en avoir 30. Elle me met le marché en main : est-ce que je veux être papa ou non ?

La réponse reste bloquée dans ma tête. Je ferai n'importe quoi pour que le capitaine aux yeux bleus soit heureuse mais faire un enfant, en être responsable, glisser dans le destin commun des devoirs et des obligations….

Et puis, ce sont des livres que je veux engendrer ; il y a de la place : Sartre, Miller, Genevoix, Gary viennent de rendre leur tablier.

J'ai honte de ce qui se passe pendant une quinzaine de jours alors que j'ai commencé à travailler au CEP des Chennevières. Après avoir potassé une série de manuels permettant d'optimiser les chances de procréer, j'accepte que nous tentions le coup et voilà ma moitié les pieds au ciel après nos tentatives : «ridiculum vitae », chantera Vincent de Chassey, un barde de mes amis aux Abbesses…

Un sentiment de honte m'empêche de poursuivre.

Nos consœurs les femmes ont de l'intuition, l'idée de faire un gosse me révulse et je bénis le grand Quiconque (l'expression est de Miller) de ne pas avoir exaucé le vœu du capitaine. J'aurai une fille, une seule et nous ailions faire connaissance dix ans plus tard à Marseille. Laura bella : si tu savais combien je t’aime…

(A suivre)

Septembre 1980-Juillet 1981 – Comment Lawrence Mario d'Arabie devient éducateur stagiaire, c'est-à-dire garde-chiourme soft, conseiller en test de Rorschach, chef de bande à vélo et réalisateur de western en super 8 – La manière dont il passe le DEES foot du premier degré en compagnie des vedettes du FC Sochaux – Alors que l'horizon s'éclaircit sous la forme d'un concours national visant au recrutement de directeurs de MJC. - Et que le 10 mai 1981 pointe son museau ambigu.

L'arrivée devant le portail du château des Chennevières, qui a été converti en Centre éducatif professionnel (si l'on veut), est trompeuse. La propriété est si élégante, si agreste, qu'on y verrait plus volontiers un hôtel de charme.

Pas pour les 45 gamins venus de Ménilmontant, de Belleville et d'un peu partout en Franche-Comté, prédélinquants et inadaptés sociaux divers qui, chaque fois que nous revenions au bercail après une sortie de vélo, d'équitation ou de kayak, faisait le geste "d'astiquer leur boulet" pour nous rappeler qu'ils se sentaient en captivité.

Le Morisi nouveau s'était vu confier la coresponsabilité des "grands" avec Christian Ch., un jeune champion de kayak en eaux vives et une éducatrice diplômée qui était barbante comme la pluie et qui semblait tout savoir sur la manière de faire croire aux gosses que leur avenir professionnel était en jeu, alors que la plupart des profs du technique étaient de gros ratés du privé et des planqués de première.

C'est à Véreux que j'ai compris ce que les pionniers de l'antipsychiatrie et de la déconstruction entendaient par marché de l'insertion, un secteur de l'économie où 45 gosses en péril (pas toujours évident) justifiaient la paie de 50 adultes bien-pensants : la lingère qui faisait des allusions scabreuses sur l'état des slips, le surveillant-chef qui jouait les bègues avec un bègue qu'on essayait de rassurer, le prof de maçonnerie qui enseignait l'escalier en colimaçon avant de demander, le pignon ayant été achevé, de le dévaster à coups de masse et de marteau.

La manière dont on me présenta "mon groupe" me déplut fortement. Il fallait que je me méfie de "la bande des quatre", deux gamins d'origine maghrébine, un Antillais et un Yougo, car c'est à eux que je devais ma nomination, ils avaient fait craquer le mec avant moi.

Ce n'est pas comme ça que je voyais les choses et, ayant appliqué ma stratégie habituelle : être mesuré, silencieux, à l'écoute avant de mettre les choses au point, je suis rassuré par Christian Ch., un jeune type qui adorait son métier et le sport.

On gagnait bien sa vie, même en tant qu'éducateur stagiaire, mais on le méritait : lever à 6 h, préparation du petit-déjeuner pour les 45 détenus et les adultes qui veillaient sur eux. Break de trois heures et demi jusqu'au déjeuner en commun ; nouveau break à 14 heures. Reprise en main des études, le souper et extinction des feux pour des nuits qui n'étaient pas de tout repos.

Lors des briefings hebdomadaires, au château, j'avoue m'être demandé de quel côté je me trouvais, de celui du psychiatre, du psy référent, de l'éducateur chef, des éducateurs diplômés, des formateurs professionnels ou du directeur, un homme respectable, aux valeurs pleines d'humanité.

Avec le recul, je comprends que j'ai joué sur deux tableaux, et double jeu. C'est du côté des gosses que mon empathie m'emportait. Quel avenir comptait-on leur offrir en les formant a minima et en transformant leur apprentissage en pensum au service d'artisans et de petits patrons qui les utilisaient la plupart du temps comme des arpettes à 2 sous ?

La bande des quatre finit par me tester. Le coup de pompe dans le cul que l'un d'entre eux encaissa devant ses copains contribua à me faire accepter, comme la non-dénonciation d'un lascar en train de fumer dans sa chambre.

Sur le terrain de foot, Karim, le meneur - des mimiques à la Zidane - comprit à qui il avait à faire, les gars ayant découvert que j'avais un passé de footeux, que j'avais joué en Angleterre et en Algérie, que je parlais et donc comprenait l'arabe, et que je savais même l'écrire : alors ça, ça les épatait l

Quand ca tournait vinaigre dans un groupe, Christian, Michel, un éducateur des moyens et Luce, une imprudente nana aux cheveux rouges , organisions des parties de soule, cet ancêtre du foot et du rugby où tout ou presque est permis. Comme nous étions plus grands et plus lourds que les fouteurs de mouise, ils étaient calmés pour un moment.

Un soir, je l'appellerai Brahim, un gosse qui lisait des livres, demande à me parler : il me démontre qu'il perd son temps ici, qu'on ne lui apprend rien qui puisse lui être utile plus tard ; alors il va fuguer.

Ce qu'il tente de faire en pleine nuit deux jours plus tard. Ayant l'œil, je préviens le veilleur qui prévient l'éducateur-chef, qui réveille le directeur et le malheureux se fait rattraper le long de la voie de chemin de fer qui conduisait à Gray. C'est tout fier qu'il me dit, vous avez vu, je l'ai fait. Ma réponse le surprend. Je lui dis qu'il me prévienne quand il aura réussi son évasion : parce que celle-là je n'y croyais pas, marcher la nuit sur une voie de chemin de fer pour échapper aux gendarmes…

C'est plus fort que moi, j'ai une idée folle : et si nous tournions un film en Super-8 ? J'avais une caméra, Christian pouvait diriger une chevauchée, mettre en scène une descente de canoë, on pouvait canaliser l'agressivité des gosses en filmant des rixes et des cascades : qu'est-ce qu'il nous manquait ?

Charles Gauthier, pour ce que j'en ai vu, était un honnête homme. Lorsque je lui parle de mon projet, il me propose de lui présenter un projet détaillé et chiffré.

Je parle de "notre film" à la bande des quatre, aux autres, à mes collègues éducateurs (les diplômés font la grimace, on n'est pas dans un centré aéré...), on se fait une plénière et je distribue les rôles : script, cadreur, scénaristes, dialoguistes, etc.

Le titre du film est vite trouvé : "L'Évasion des Frères Carlton" – Dans le rôle des évadés, la bande des quatre. Dans le rôle du script mon bégayeur favori.

Christian, dit Chanu, est partant à bloc. L'accord du directeur obtenu, il planifie une sortie kayak, une sortie cheval, une sortie grimpette dans la carrière. On bosse fort sur le scénario. Ca s’accroche dur sur le choix des scènes. Tout le monde veut en être. D'autant que la direction parle de proposer la première lors de la fête des centres de la Providence qui doit avoir lieu au printemps.

Ca leur file les boules, mais les adultes comme il faut constatent qu'il y a moins d'incidents, de bagarres et de vols depuis que la moitié du centre est impliquée dans le tournage de ‘L’Évasion’…

Un des gamins s'approche de moi après le visionnage de la première version montée (c'est mon tonton qui m'a appris à couper et à coller les bouts de film en Super-8), Très ému, il me dit : "C'est la première fois que mon nom et que ma gueule sont à côté d’un truc bien."

De fait, deux mois plus tard, les pensionnaires des autres centres se lèvent et applaudissent à tout rompre. : "Merci M’sieur", me fera Lepin, l'Antillais reconverti dans la production de hip-hop quand je le rencontrerai à la Resserre au Diable à Paris.

Dans le genre pas habituel, j'ai l'idée d'organiser une sortie à vélo entre les Chennevières et Sampans, où Marie, qui s'est faite embaucher en janvier, et moi avons suffisamment de place pour héberger notre quinzaine de diables une nuit.

Du château au 14 route de Dole il y a 70 km. Ce qui à dix-sept (Christian et moi, le troisième larron, un éduc-spé titulaire, ayant eu un empêchement) doit correspondre à trois heures de grimpettes en danseuse, de descentes tête baissée et de gros braquets dans la plaine entre Gray, Pesmes et Dole.

La bande des quatre - et les autres - tirent la gueule en fond de peloton. Les professionnels de la profession le savent, l'adolescent rebelle déteste l'effort physique en soi. Pour moi c'est égal, je les provoque, je les stimule, je fais des aller-retour entre la tête du groupe guidée par Christian dont la bonne humeur fait merveille. Si l'on met de côté le fait que j'ai dû pédaler 100 km pendant que les autres en faisaient 70, tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Le peloton arrive à Sampans où mon père et ma mère sont formidables. Papa offre le soda, le quatre-quarts de ma mère et il raconte aux mômes pris à froid qu'il a été comme eux, qu'il a fréquenté un tas de voyous, fait un tas de conneries mais qu'on peut toujours s'en tirer, qu'être un homme c'est être là pour les siens, pour sa famille, pour ses amis...

Michel, l'éduc des moyens, nous rejoint en début de soirée. Marie va s'occuper de ceux qui sont trop vannés pour sortir et qui veulent écouter de la musique où se balader dans le pré. Pendant que le reste de la bande ira au bal ! Si si au bal, avec des vrais gens en liberté, des garçons de leur âge et des filles. L'expérience est émouvante. Les gros caïds de la bande sont flappis, aucun d’entre eux n'ose inviter les filles, z’ont l'air de pauvres Snoopy qu'on a battus. De vrais lapins mouillés…

Lorsque nous rentrons au château après avoir roulé trois heures et demi, les gosses astiquent leur invisible boulet mais cette fois c'est pour de vrai, ils ont pris un coup au moral.

Je vous épargnerai les colères noires que la bonne conscience éducative provoque chez moi. Au point que franchis la ligne en donnant des cours d'interprétation du test de Rorschach pour les nuls. Ca amuse beaucoup nos détenus.

J'en parle au psy, un chic type qui lit mes livres et me salue dans les salons ; il me dit que c'est limite mais pas grave. Que je fasse attention toutefois, que je me pose la question de savoir de quel côté je suis.

Marie et moi avons loué un T-2 au centre de Gray, à une douzaine de kilomètres des Chennevières. La vie à Gray est un pensum, demandez à Francis Carco qui y a passé une partie de son service militaire. Gris c'est gris et quand il pleut il n'y a plus que la Kro.

Lorsque mai approche, je passe mon DEES foot à Mirande. Les amis que je m'y fais ont pour nom Patrick Revelli, Benoit, Bezaz, Posca, les gars qui ont enthousiasmé le stade Bonal en éliminant Francfort et en succombant de justesse devant les Hollandais de l'AZ Alkmaar. Ils m'appellent l'ayatollah eu égard au burnous à capuche en poil de chameau que je porte. Sont un peu surpris de ce que je montre pendant deux semaines, m'invitent à partager leur carré, Posca se rappelle de moi, nous étions en cadets de Franche-Comté… Ils m'invitent à manger des pizzas en vllle, me posent plein de question ; sur le terrain j'ai le bonheur de les étonner. C'était une connerie, je jouais en Suisse ou en Belgique ? Au Canada ? - Non, non, je joue en C à Dole, en deuxième division de District.

Ce DEES je vais l'obtenir. Comme je vais m'inscrire au concours national de Directeur de MJC, formation à laquelle me prépare Daniel H, vous savez, le gars qui m'a initié au théâtre, celui qui m'a mis le pied à l'étrier via Boris Vian, Sacha Pitoëff, Jérôme Savary...

C'est chez lui que je suis le 10 mai 1981, c'est avec lui qu'on arrose ce que nous croyions être l'entrée du pays dans un monde de gauche.

(À suivre)


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