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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (V)
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1977-78 : Le retour de l'Ombilic de la balle ou lorsque le Morisi d'alors devient Keegan et contribue aux victoires du CRBEO, l'équipe de foot de l'oasis, affrontant voyages interminables, vents de sable inopinés et lapidation sommaire au point de devenir Hama Mariou...

Ceux d'entre vous qui n'ont pas d'atomes crochus avec le ballon rond vont faire la grimace, mais le démon du foot, tapi loin de moi depuis mon dernier match avec les jeunes de Solihull à Besançon, me prit à nouveau aux tripes à El Oued, et je ne pus pas grand-chose contre lui.

Le responsable de ma rechute avait pour nom, Majid, notre voisin, chauffeur à la société nationale hydraulique et ancienne star de l'Olympique d'El Oued, que le ministère des Sports venait de dissoudre et de refonder sous la houlette d'une société nationale, la Sonatrach, ou la Sonaryah, j'ai oublié - car à partir du moment où ce traitre me présenta comme un international junior et un joueur de niveau supérieur, le CRBEO ne lâche plus la prise et les dés sont jetés, je dis oui.

Le championnat allait commencer dans un mois et je devais me présenter à Sheikh Samir, un Égyptien qui avait joué en seconde division dans son pays et qu'on avait nommé entraîneur. Je n'avais pas à m'inquiéter pour le niveau de mes futurs partenaires en orange-et-noir, ils étaient parmi les meilleurs du sud-est saharien et nous serions les grand rivaux de Biskra pour le titre.

La perspective de jouer à nouveau au ballon m'avait-elle enchanté ? Qu'en pensait le capitaine qui avait ses propres occupations et faisait de l'équitation dans les dunes ? - Toujours est-il que je fouille dans mes bagages et que j'en sors un maillot de Chelsea rapporté d'Angleterre, un short trop grand pour moi, des bas trop longtemps abandonnés aux mites et une paire de crampons moulés.

Ma prise de contact avec le club est un pétard mouillé. J'ai cru comprendre en lisant un placard à la mairie que les footballeurs désirant s'inscrire devaient se rendre dans une oasis voisin pour la première séance de sélection. Surpris de me voir arriver, Ammar, le président et Ben Azza, notre prof d'arabe, se confondent en excuses. Cette session est réservée aux jeunes et aux joueurs de seconde zone. Ils m'appelleront quand les ‘vedettes’ seront convoquées, En attendant je pouvais m'entretenir physiquement.

Mon premier souci en attendant qu'on me convoque concernait la surface de jeu, des plateaux de sable salé facilitant les rebonds, accélérant le jeu et menaçant de vous dévorer la peau des cuisses quand vous perdiez l'équilibre.

L'autre souci tenait aux déplacements qu'il faudrait effectuer pour disputer ces matchs entre El Oued, les oasis environnants, mais également Biskra, la cité rivale et honnie, et une série de douars perdus dans le sud des Aurès. Inch'Allah !

La première fois que mes futurs équipiers eurent l'occasion de voir le genre de joueur que j'étais, ils en furent étonnés, en premier lieu Sheikh Samir, le numéro 10 qui dirigeait l'entraînement. Je me rappelle ses exhortations en arabe égyptien : ´kwaïss, Mariou’ (bien Mario)- ´alla-möchte-rigel’ (sur la pointe des pieds), ´heftakh chouaïà "allonge un peu", ´liff, liff !´ (shoote, shoote).

Disons que j'en ai fait un max. Ballon soulevé de la semelle du droit sur le gauche, ballon levé, tik-tak-tik-tak, ballon haut dans les airs, amorti en porte-manteau du droit, ballon coincé entre le coup de pied et la semelle, reprise des jongles avec de l'effet, coupé, puis slicé, épaule droite épaule gauche, tête, nouvel amorti, dribble derrière le pied d'appui, et passe de 30 mètres dans les pieds d'un partenaire : Majid était fier de moi : vous avez vu le gars que je vous ai amené, les Biskri n'ont qu'à bien se tenir !

Nous avions une équipe aux petits oignons, la meilleure avec laquelle je n’avais jamais joué à l'exception de la Sélection du Jura cadet et de l’équipe de l’Université qui manqua battre Metz en 1973.

Disposés en 4-3-3, nous nous appuyions sur un duo composé de Krima (trapu, vif, doté d'une détente remarquable) et d'Abdelhafidh, un semi-nomade dont la famille habitait à la lisière d'El Oued sur la piste qui conduisait en Libye, et qui traversait le terrain balle au pied sans même sans rendre compte.

À droite de la défense, il y avait Majid qui était un diable, impossible à passer et quel spectacle ces coups de ciseaux !

En attaque, nous pouvions compter sur Sheikh Samir, un technicien physique qui se regardait un peu trop jouer ; et sur une paire d'ailiers vifs comme la poudre, Nourredine, le petit lutin et Lazhar la gazelle. Je pris vite place au milieu du terrain où je finis par jouer meneur de jeu reculé, la quasi totalité de mes coéquipiers se souciant du tiers comme quart de défendre quand nous perdions la balle.

Jamais je n'aurais cru retrouver la passion de jouer. Incroyable les footings de 15 km que nous faisions dans les dunes, stupéfiant le nombre de spectateurs le vendredi après-midi et le tintamarre des darboukas et des zornas sur le talus entourant le terrain en stabilisé : un raffut que je n'avais jamais entendu à Tavaux ou à Besançon.

Cette année-là nous sommes en Régionale, c'est la première saison de la réorganisation du foot algérien. Nous survolons notre poule, ne perdant qu'une fois à Biskra, l'ennemi juré, 0-2 je crois.

Une partie de plaisir ? Pas tout le temps. Le jour du premier match à 250 km de la Daïra d’El Oued, je poirote de 5 heures du matin à 10 heures avant qu'Ammar ne descende du car et me fasse monter avec mon sac de sport.

Il n'est pas rare que le trajet dure quatre à cinq heures et que nous rentrions tard dans la nuit. Nous devons plusieurs fois nous accroupir sur le terrain pour cause de vent de sable. Le bruit courant qu'un pro français joue avec "les mangeurs de poissons de sable", on me baptise Giscard, ledit président soutenant le Maroc dans la crise qui oppose ce pays à l'Algérie.

Lors d'un match à l'extérieur, sur un terrain en terre battue entouré par un très haut grillage, on s'en prend à ma mère et à toutes les femmes de la famille. Chargé de tirer un coup-franc, je m'éloigne du ballon et je m'adresse au gars en chèche qui en a après moi, lui apprenant sue j'ai voté communiste à la Prédentielle de 74. Tout le monde rigole jusqu'à ce que Samir égalise de la tête sur un corner que je frappe à la dernière minute. Victoire 1 à 0 in extremis : fureur de nos adversaires, fuite folle hors de la cage, roses des sables et morceaux de gypse qui volent en direction de nos vestiaires puis de nos voitures ; déboulé à 150 à l'heure des cinq taxis loués par le directeur sportif et voyage de retour facilité par un nombre impressionnant de louanges à Dieu.

La vérité, c'est que nous sommes excellents et que notre popularité grandit, nous sommes la fierté du Souf. Le président est généreux, il offre des primes en cachette, il finance le hammam après les matchs… On me paie mes bières.

Souvenir amusant : je sors du hammam en gandoura bleu clair et je blague avec mes coéquipiers, je suis noir comme un pruneau, survolté et hirsute. Une touriste belge descend d'un Pullman et dit en me montrant du doigt : "Vous avez vu comme ils sont gais ces Arabes ?"

Dire que je suis heureux est un bas mot. On m'invite à des mariages, on m'accepte à un enterrement, on nous fait goûter la meilleure "mloukhiya", de la tête de mouton au henné ; on m’apprend à cuisiner les "matabigs", des galettes de semoule farcies à la sauce tomate, épices et carotte. Pour couronner le tout je passe de Keegan, le surnom qu'on m'a donné en raison de ma touffe de cheveux noirs, de mon numéro 7 et de mes frappes giflées, à "Mariou" et même "Hama Mariou" : Mohammed Mario en parler du Sud. Évidemment derrière le démon du foot se cache la fée Accident qui veille au grain quand on se croit tout permis. Pas de souci, on en parlera bientôt.

(A suivre)

1978 – Une année étrangement contrastée pour Biquette et Biquet devenus Meriem et Mariou – les allées et venues en France, la montée des Frères musulmans, les tensions entre coopérants occidentaux et orientaux, l'installation de l'ami fraternel et de sa famille, tandis que la route de Touggourt ne désemplit pas...

Nous étions les seuls coopérants français sans voiture et cela était handicapant quand on pense qu'il y avait quatre kilomètres entre notre villa et la mairie, davantage encore si l'on voulait se rendre au cœur de la médina. Cela nous coûte de quitter notre havre de paix mais nous faisons un aller-retour à Dole le temps de saluer nos parents et d'acheter une R-6 qui va nous donner du souci du fil à retordre.

À notre retour, nous reprenons la routine mais quelque chose a changé au lycée où la tension monte entre les profs originaires d'Irak, de Syrie et d'Égypte ; suite à l'invasion du sud-Liban par l'armée israélienne et au comportement du rais Anouar-as-Sadate qui, las de voir son pays payer seul le tribut de la guerre contre I'Etat juif, s'est rendu à Jérusalem et négocie un accord de paix avec Menahem Begin.

C'est le tollé dans les pays arabes, y compris en Algérie. Au lieu de calmer les esprits, certains enseignants du lycée prônent la violence devant leurs élèves qui sont aussi les nôtres, au point que je dois m'exprimer en classe : en tant que citoyen du monde, je ne supporte pas que des adultes, depuis Jérusalem, Paris ou El Oued, appellent à la haine alors que les jeunes gens auxquels ils s'adressent se ressemblent comme deux gouttes d'eau, étant les uns et les autres des fils d'Abraham. Curiosité, j'y ai mis tant de ferveur que le meneur des arabisants en burnous s’approche de moi, me parle de 'colère sainte' et me prie de réciter le "chedded Allah" qui peut sauver les impies de l'Enfer.

Sillonnant l'oasis à bord de notre R-6 brinquebalante (sans l'ami garagiste de Majid, on aurait perdu le moteur), Biquette et moi renouons avec nos activités : le capitaine et ses cavalcades dans le désert, moi entre les bars à bière et les terrains de football.

La fin de notre première année scolaire arrive et nous rentrons en Franche-Comté où nos parents nous font la fête. Meriem a été adoptée par ma mère, je fais de mon mieux pour amadouer Pierre, mon beau-papa, qui me trouve bonnard et m'entraîne dans ses expéditions de quilles et les fêtes patronales. La maman est quant à elle rassurée, j'ai pris soin de sa fille que je n'ai pas vendu à un trafiquant de femmes à Tanger ou à Marseille. La grand-mère m'adore, je vais soigner les poules avec elle quand je ne joue pas au foot avec son petit-fils Patrice, qui me confond avec Mario Kempès, la star argentine qui s'apprête à remporter la coupe du monde 78 organisée par la dictature militaire de Videla.

La suite va vous étonner. Sans doute vous rappelez-vous le quatuor des filles de Molinges, qui avait pris soin de mon instruction sexuelle (Joëlle, Marie Christine, Isa...) Eh bien Evelyne, la quatrième mousquetaire, me demande si le capitaine et moi nous sentons de tenir leur hôtel-snack-bar pendant qu’elle et son chéri se reposent de 4 années de soucis en Afrique. Ca ne sera pas dur, sa maman nous aidera.

Incroyable mais vrai, le capitaine et son mec se retrouvent tenanciers en face de la gare de Belfort, et ce pendant deux mois.. Elle était pas belle la vie ?

Mon père a longtemps regretté de ne pas m'avoir appelé Modeste, mais je voud le donne en mille le couple de choc que nous constituons. au prix de journées de 18/20 heures, assure l’occupation et l'entretien de la douzaine de chambres de l'hôtel, fait tourner le snack, n'a aucun problème avec la clientèle tardive du bar, grâce à Lui qui amorce la pompe des tournées de bière de luxe avec les chauffeurs de taxi et une communauté de Serbo-Croates à qui il parle de Skoblar, Galic, Jusufi et Sekularac, les stars du foot yougoslave des années 60. Bref, nos amis, à leur retour, ayant bouclé les comptes, nous attribuent une prime exceptionnelle qui rassure nos conseillers bancaires.

La rentrée 1978/79 n'est pas banale pour la bonne raison nous avons convaincu Jean Paul, l'ami fraternel, de laisser tomber le notariat et de venir nous rejoindre dans le désert. Consternation de la Maman, qui avait eu du mal à accepter Josette, une gauchiste, et qui avait en tête les horreurs de la guerre d'Algérie et ces infidèles en turban qui priaient le mauvais Dieu.

Plus de pondération chez le Papa, un chef d'entreprise charismatique pour qui les enfants mâles devaient faire leurs leurs preuves et qui avait commandé un bataillon de Spahis, je crois.

Jean Paul et Josette n'arrivent pas seuls, ils ont avec eux Marie et Samuel, leur dernier-né.

De septembre à janvier nous habitons ensemble et il y a des matelas partout : dans le salon, dans la chambre bureau, dans note chambre et dans la courette en sable de derrière.

Ca n'est pas terrible pour l'intimité mais on rigole beaucoup et Jean Paul a l'occasion de rencontrer Majid, les buveurs de bière du CRBEO et les visiteurs français, susses, colombiens qui défilent et profitent des largesses de ce couple de félés qui passe son temps à organiser des noubas..

La deuxième saison du CRBEO commence sous le signe du sérieux. Ammar, le directeur sportif, par ailleurs officier de police, veut à tout prix que nous montions en Division 3. Cheikh Samir est contesté, une affaire de primes accordées en cachette, Les anciens menacent de faire grêve, Majid démissionne.

Jean-Paul se joint à l'équipe mais après une entrée en matière fulgurante (3 buts sur les 4 qu’on marque en amical) il est rappelé à l'ordre par son capitain aux yeux bleus à lui, qui n'a pas l'intention de s'occuper de Marie et de Samuel pendant qu'icelui court le désert après un ballon.

Politiquement, la situation s'envenime. L'invasion du Sud-Liban par Tsahal rend la cohabitation difficile entre les tenants de la destruction d'Israël et ceux qui n'en peuvent plus d'une guerre israélo-arabe qui menace d'être perpétuelle. Cette effervescence permet aux leaders locaux des Frères Musulmans : des salafistes qui prônent la substitution de la constitution algérienne par la Chariah - de miner les esprits et d'installer leurs mosquées officieuses dans les quartiers, y compris 150 mètres derrière chez nous. Ce qui passe mal avec les traditionalistes des Zaouïas, ces monastères locaux, dont les Oulémas n'acceptent pas que des impies qui avaient passé leur jeunesse à des activités impures : alcool, adultère, sodomie, trafics divers, drogue, corruption, leur donnent des leçons de conduite et veuillent interpréter la Sunna et les Hadith à leur place.

Le Mariou que je suis ne comprend pas tout tout de suite. Il se saoule lui-même de son importance ; il explique tout à tout le monde et, dès que la maison se vide, joue les auteurs inspirés par qui, allez savoir ? puisqu'il panache l'étude des sourates courtes, les manuels traitant de l'implantation arabe dans le Maghreb, la lecture des poèmes du Persan Omar Al-Khayyam ou du soufi Abou Nouwas, avec 'Il Calcio Minuto per Minuto', l’émission de la Rai qui raconte le championnat d'Italie de football le dimanche après-midi.

C'est une évidence avec le recul : les nuages s’amoncelaient et les rares oiseaux de l'oasis volaient de la gauche vers la droite. Dominique, une nouvelle arrivée, ne suit aucun conseil et laisse libre cours à ses théories sur l'amour libre, convolant avec un pharmacien algérois qui lui rend la vie impossible.

Un soir Majid nous invite Meriem et moi sur une terrasse où se ‘divertit’ la fine fleur des notables du lieu : un célèbre médecin, le commissaire principal, le pharmacien arrivé d'Alger et un homme d'affaires, tunisien peut-être. Majid voit le coup venir. Il recommande à Meriem de surveiller son verre et nous quittons la terrasse plus tôt que prévu.

Au rang des sales signes, la voisine de derrière, qui est devenue la copine du capitaine, appelle au secours, crie beaucoup. Nous allons voir ce qu'il se passe. Son mari qui la bat l'a menacée avec un couteau. Je vais voir le commissaire et je lui fais part de ce que j'ai vu. Il me regarde d'un drôle d'air et me félicite d'avoir réagi en honnête homme ; cela dit il est occupé.

Cette deuxième phase de notre installation en Terre d’Islam est riche, très riche. Meriem est initiée aux arcanes de la vie sensuelle de ses commères de hammam : on rigole bien quand les hommes sont à Hassi-Messaoud. Commodes, les gynécées "haram" aux hommes. Enfin pas à tous, ça bourrique dur quand le chat n'est plus là.

Dans la même veine, le petit prof aux sourcils noirs qui se rejoignent m'en raconte de belles. Il s'est trouvé une infirmière qui est magique du côté de sa porte étroite, seul moyen de ne pas tomber enceinte en s'éclatant, n'est-ce pas ?

Un après-midi où je n'ai pas cours, je fuis l'agitation de la route de Touggourt pour affiner ma compréhension des Frères de la Sagesse en sirotant une bière, quand je vois - ou crois voir - Farida la Bomba sortir d'une chambre qui donne sur la piscine de l'hôtel…

Dans ma rêverie elle tangue et m'entraîne dans une chambre. Me faisant tourner comme on fait tourner un mannequin sur un socle pivotant, elle la fixe, la fait grossir, la rend énorme. L’humecte, la pétrit et l'avale de nombreuses façons, avant de me pousser défait dans le couloir où elle me maudit car jamais plus ne serai homme sans sa permission ; cela que mes putains le sachent...

Comme je délire en plein soleil, je lâche les Frères et je vais prendre une douche glacée.

(A suivre)

Mario Morisi, né le 1er janvier 1951, mort le 22 décembre 1978 dans le Souf des Oasis ; maudits soient deux chameaux, la kachabia d'un chauffeur d'autocar et la caillasse du Chott El Melghigh : ou comment Allah le tout-puissant a rappelé le président Boumedienne à lui mais a laissé Hama Mariou à l'affection de ses proches...

Ce n'est pas un vendredi (le dimanche musulman) comme les autres. Une pleine voiture de copains vient d'arriver de Besançon et les préparatifs vont bon train pour Noël et le jour de l'An, qui se trouve être l'anniversaire de l'auteur de ces lignes.

C'est aussi le jour d'un match capital du CRBEO qui doit battre l'équipe d'un douar perdu au sud des Aurès pour conserver la tête du championnat et tenir à distance Biskra dans la course à la promotion en D-3.

C'est à pied avec mon sac de sport que je me rends à la gare routière, une manière d'éliminer le couscous de la veille. Je glisse mon sac dans la soute et je m'installe au premier rang côté allée après la porte.

Comme on attend les retardardataires habituels je me plonge dans la lecture du France Foot qui annonce le plébiscite de Kevin Keegan au Ballon d'Or.

La route promet d'être longue, il y a plus de 350 km à parcourir ce vendredi-là et la perspective d'un match de chiffonniers contre les Chaouis d'un bled perdu au sud de Khenchela.

Comme chaque vendredi de match, nous nous arrêtons prendre le thé à mi chemin de Biskra. Assis à la table d'Ammar, le directeur sportif, et d'Ali, une légende locale, nous parlons de choses et d'autres. Autour de nous les juniors qui jouent en parallèle de l'équipe première et mes coéquipiers : Krima le capitaine, Saddok le gardien amateur de kif, Cheikh Samir le Pharaon au port de prince et tous les autres.

Nous repartons, j'ai toujours France Foot en main quand une ou deux minutes après que nous sommes repartis, le conducteur note la présence d’une paire de dromadaires sur la chaussée ; sort la main qu'il vient de plonger sous sa kachabia pour en sortir du tabac, la repose sur son volant, plante sa roue avant droite dans le talus, freine, dérape dans les cailloux et nous expédie cul par dessus tête !

Je n'ai pas le temps de grand-chose, je lâche France Foot, je me mets en boule, je protège ma tête de mes mains jointes et je ferme les yeux. Le car tangue avant de s'immobiliser sur le toit.

J'ai peu de souvenirs fiables de ces instants. Je me rappelle que c'est sauve-qui-peut-la-vie et que mes camarades ne pensent qu'à sortir de la nacelle et à se mettre à l'abri avant qu'elle ne prenne feu, qui sait..

Je n'ai pas perdu connaissance mais les instants qui suivent sont comme qui dirait stroboscopiques : moi allongé sur le plafond et piétiné par mes coéquipiers, moi rampant pour sortir le dernier, moi me redressant et faisant l'inventaire de mes jambes, de mes bras, de ma tête surtout. Autour de moi, un spectacle presque comique : ceux qui détalent dans le désert, d'autres se secourant, priant dans la direction de la Mecque, chantant à tue-tête ou demeurant comme ahuris tandis qu'Ammar, un ancien de l’ALN, vérifie que personne n'est resté coincé sous l'autocar.

Ammar panique quand il constate ma disparition, car me rendant compte que ma main gauche a explosé, que j'ai le nez cassé et une côte proche de ma colonne comme morte, j'arrête la 4-L cabossée d'un fellah qui passe par là et je le prie de me conduire à l'hôpital le plus proche qui se trouve à Biskra, à une heure et demie de route.

Le malheureux est comme paralysé mais il remet le contact et nous voilà partis vers le nord.

C'est ridicule, mais c'est moi qui le rassure, je lui parle, je lutte pour ne pas tomber dans les pommes. J'ai un gros problème, ma main saigne abondamment et je crains de m'évanouir avant d'avoir communiquer que je ne suis pas à jour de mes rappels contre le tétanos.

Autre dilemme, garrot ou pas garrot, serré ou pas serré ?

Les cent kilomètres me paraissent interminable. Je pense au capitaine, à Jean Paul, aux amis venus nous visiter.

Nous arrivons à l'hôpital, on veut m'allonger sur une civière, je refuse, j'ai un côté John Wayne ou Gary Cooper ; bon j'ai la tête qui tourne et la main gauche en charpie, mais il y a eu pire.

Le chirurgien qu'on a dû sortir de table est polonais et disons que ça se sent. Il me questionne en anglais-allemand saupoudré de quelques mots français et il passe à l'attaque. Me tâte le nez, me demande à quel endroit du dos j'ai mal, avant de se jeter sur ma main gauche qui est dans un foutu état. Il la désinfecte, en retire les grains de sable, le goudron et les brins d''alfa et passe aux choses sérieuses en me parlant de l'équipe nationale de Pologne et de Tchaikovski qui est russe mais qu'il adore.

Ce que je vois à travers la fenêtre de gaze qu'il a posée sur ma man n'est pas ragoûtant. Il m'explique que le tendon de mon pouce a été sectionné et qu'il va remonter le long de mon avant-bras pour le récupèrer et le remettre à sa place, quitte à faire un nœud pour qu'il ne se rétracte pas. Il y parvient en claquant de la langue, il ne sera pas obligé de remonter jusqu'au dessous de mon coude. Il donne la consigne à l'infirmier qui arrive à peine de nettoyer mes plaies et il retourne à ses agapes, bonne chance, bon séjour en Algérie.

La suite est moins primesautière. Allongé dans une salle commune où une douzaine de patients gémissent et se plaignent, je prends conscience de la situation m. J'ai le nez cassé et très mal aux côtes au niveau du cœur.

Passé l'état de choc et l'insensibilité qui l'accompagne, je prends peur. On ne m'a pas fait passer de radio, ni de scanner. Que sait-on d'une éventuelle hémorragie interne ? La tête, ma tête qui a heurté une barre d'appui au niveau du rocher, on l'avait examinée ?

La suturation de ma main accomplie, mon nez se met à pisser et l’infirmier vient l’obturer avec des mèches. Parfait mais ça ne met pas fin à ce que le doc qui me visite deux heures plus tard appelle "épistaxis", le sang se mettant à couler au fond de ma gorge, formant des caillots et me forçant à rester éveillé pour ne pas étouffer.

Il y a le souci de prévenir Biquette et l'ami fraternel qui ignorent que j’ai survécu mais que je suis en train de mourir d'une hémorragie cérébrale non détectée.

L'angoisse n'a pas de fin, alors que j'essaie de convaincre l’infirmier de prévenir chez moi, un brancard surgit poussé par trois blouses vertes affolées : un motard qui hurle à la mort et qu'on emmène au bloc.

Il est des minutes qui comptent pour des journées, les images de l'accident me reviennent comme dans les mauvais films ; ça me lance du côté de ma côte brisée ; j'ai un problème cardiaque, c'est sûr.

Trou noir puis réveil en sursaut quand mon estomac libère une gerbe de glaires et de sang coagulé. L'infirmier de garde se précipite ; on m'entraîne dans une chambre Vip, on me passe sous la douche.

On me recommande surtout de rester tranquille, j'ai perdu pas mal de sang (deux litres, trois litres, on a combien de litres dans le corps, docteur ?).

Je ne veux plus m'endormir, mon nez ne saigne plus mais j'ai mal dans le dos, ma main tient du ballon de hand camphré et mes tendons sont à vif.

Meriem et Jean-Paul ont été prévenus, ils sautent dans une voiture pour voir dans quel état je suis, si je ne suis pas mort, qui sait ?

Je les vois arriver comme Marie et Joseph les rois mages. Le capitaine est en larmes, Jean-Paul est rassuré, je suis entier, il rigoke ; quand ils repartent, j'ai l'impression que je ne les reverrai jamais, qu'une infection à staphylocoques va m'emporter, qu'un anévrisme vient de péter quelque part du côté du lobe frontal..

La nature et mes parents m'ont doté d'une aptitude à la résilience comack. Quand les événements s'en prennent à moi, je me rebiffe : on refuse un des mes manuscrits, j'en entame un autre ; je manque un pénalty, je marque sur coup-franc ; je me blesse, je bats des records de guérison. - Bref, j'accepte de passer 48 heures sous surveillance et je signe une décharge : ne pas mariner longtemps au paradis iatrogène !

Je n'ai plus aucun souvenir de la manière dont on me rapatrie le lendemain de Noël. Tout ce que je sais, lorsque Biquette m'apporte mon petit-déjeuner au lit,, c'est que Boumédienne vient d'expirer, ce qui fait dire à un Soufi passé à mon chevet qu'Allah existe puisqu'il a débarrassé le pays de son dictateur et qu'il m'a gardé en vie.

Parmi les visites que je reçois le jour de l'An, il y a celle d'Ammar qui me recommande de récupérer calmement et tant pis si le match décisif contre Biskra est prévu dans quinze jours.

Piqué au vf, je lui fais le serment que - je ne sais pas comment ni quand - mais je serai sur le terrain contre les infâmes Biskri. Il me tape sur l'épaule avec amusement et me repond Inch'Allah.

Une semaine plus tard, le pays apprend que les manifestations sportives et culturelles sont reportées pour cause de deuil national, ce qui me laisse une chance de me remettre sur pied : qui vivrait verrait…

(A Suivre)

Premier semestre 1979 : les ombres au tableau, la leçon du maître du vent, la résurrection de Hama Mariou et une fuite improviste en Italie

Les amis lectrices et lecteurs qui n'ont aucune fascination pour le désert peuvent être rassurés, il n'y aura eu que six mois et demi entre l'accident de car du CRBEO et le moment où la R-6 beige de Biquette et de Biquet monterait dans un ferry à destination de Livourne.

Six mois bien remplis, six mois équivoques avec de grands beaux moments et des instants à la lisère du dramatique, voyons voir un peu.

Premiers jours de l'année 79 ; Haouri Boumédienne, le libérateur de l'Algérie avec ses compères du FLN, meurt d'un mal étrange contracté lors d'une ambassade au moyen orient. On croise des véhicules et des uniformes militaires un peu partout en ville.

Elle M, Meriem, le capitaine ou Biquette, selon , essaie de de me dissuader de jouer le match qui va décider de la montée du CRBEO, six semaines après mon accident. Va pour le nez cassé et pour la plaie sur le dos de la main qui n'est pas infectée, mais pas pour la côte brisée à cinq centimètres de la colonne vertébrale quand on sait que le supporteur assis à côté de moi a été transféré à Constantine et qu'il risque la paralysie à vie.

Immobilisé le temps que nos amis bisontins rentrent en France, j'ai le temps de cogiter. Doit-on rester une année de plus à El Oued, puisque le proviseur nous a appris que nos contrats seraient prolongés pour l'année 79/80.

Biquette ne semble pas chaude. Passé l'enthousiasme de découvrir un monde radicalement nouveau et de convaincre plusieurs pères de ses élèves de les laisser passer leur bac et de remettre à plus tard leurs mariages, elle se laisse envahir par le genre de blues qui lui a pourri la vie du temps de l'avenue Carnot et de la Madeleinen au point qu'elle profite de la venue du consul de France pour le draguer, se saouler et tomber de la terrasse de chez Christiane pour atterrir un étage plus bas et me faire passer une nuit d’angoisse en attendant qu'elle sorte du coma ; avant de passer deux semaines à déraisonner.

Côté 'ombres au tableau', il y a ce vendredi que nous nous apprêtons à passer de façon crapuleuse lorsqu'un fracas de tôle emboutie sort la route de Touggourt de sa torpeur avant que l'on découvre une coopérante prisonnière de son volant, la hanche et le bassin fracturés.

Dans la catégorie mauvaise limonade, il y avait cette voisine et ses enfants en bas-âge que le capitaine et l'épouse de Jean-Paul essayaient de protéger de son mari. Une solution : demander le divorce. Plus facile dire qu'à faire, une source de tracas probablement.

Les parents de Mariou avaient fait le voyage et aller les chercher à Dar-al-Beidha, l'aéroport d'Alger, avait été une aventure, la suspension de la R-6 achetée un an plus tôt ayant cédé en plein désert.

Je passe sur les péripéties mais nos amis Soufis avaient été émouvants, ils avaient honoré mes parents comme des membres de leur famille, le plus beau moment de la vie de ma maman comme elle me l’avouera 30 ans plus tard avant de mourir.

J'eus personnellement l'occasion de vivre un moment magique. Abd-al-Hafidh, le stoppeur de notre équipe, tint à me faire visiter l'oasis où résidait sa famille, des semi-nomades installés au sud-ouest d'El Oued. Un de mes élèves m'avait accompagné, Abd-el-Hafidh et sa famille ne parlant pas français.

J'aurai ce moment en tête jusqu'à mon dernier jour : un homme menu tout de bleu vêtu approche, chèche imposant, les traits burinés, les yeux comme des olives noires baignant dans l'huile.

Il m'est présenté comme l'oncle, le sage mais surtout comme le "qadi" du vent. C'est lui qui étudie la circulation de l'air et qui décide de l'endroit où l'on doit creuser le sable pour atteindre la nappe phréatique et y planter les pousses des palmiers-dattiers. "Suivez-moi" dit l'oncle et nous le suivons. Stupéfaction. Arrivés devant un cratère de plusieurs centaines de mètres de rayon, il lâche un morceau de papier chiffonné qui - poussé par le vent - suit la ligne de crête hérissée de palmes séchés, effectue le tour presque complet de la palmeraie avant d'être éjecté à notre gauche :. "Lorsqu'on ne peut rien conte les forces de la nature, dit-il alors, il faut s'en servir pour se protéger." Abasourdi par ce tour de magie, je me retiens d'embrasser le monsieur du vent : : quel belle offrande il vient de me faire et les occidentaux qui considéraient les hommes d'autre part comme des animaux ou de grands enfants : savaient-il que les nomades se repèrent à l'odeur des dunes et peuvent dire au quart d'heure près qui a marché dans le sable la veille et l'avant-veille. saapience qui leur a valu d'être traqués par le FLN et par l’occupant français..

Le Morisi que j'étais alors allait-il braver le bon sens et chausser les crampons six semaines après son accident ?

Les avis divergeaient. Les fatalistes, parmi lesquels mes partenaires, pensaient que Dieu m'avait envoyé un avertissement et que je devais en ternir compte ; après tout, je n'étais pas indispensable.

Jean-Paul était moins affirmatif, la main et le nez, ça n'était pas grave ; la côte près de la colonne, une autre chose.

Dans ce genre de cas comme lors de l'épisode des oreillons à mon retour d'Angleterre, je rentre en moi même et ça barde en interne.

J'ai de la chance, la période de deuil déclarée suite à la mort de Boumédienne va durer quinze jours. Si ma main ne s'infecte pas, je peux jouer avec un pansement et une protection.

Reste ma fichue côte. Je la sens chaque fois que je me redresse ou que j'effectue une torsion.. Que se passera-t-il si je reçois un coup : une déchirure de la plèvre, une perforation du poumon ?

Rien de tout cela quinze jours avant le match. J'ai repris mes cours au lycée, je fais nos courses, je marche normalement.

Biquette me voit venir, elle en a marre de mes exploits, on dirait que je ne suis heureux que dans l'exceptionnel.

Elle en a surtout marre de me voir écrire pendant des heures, me reproche de mieux traiter les personnages de mes nouvelles que les êtres vivants autour de moi, à commencer par elle, qui avoue m'avoir trompé avec un autochtone… Le pire c'est que je la comprends, je lui pardonne, mais ce match contre Biskra, je le jouerai.

Je fais des mouvements, ma main a dégonflé, Mon voisin le médecin hindou y jette un œil, je peux jouer avec un pansement. Pour la côte ? Il ne s'agissait pas d'une fracture plus probablement d'une fêlure. Cela dit un choc violent et on ne pouvait pas savoir.

Je ne participe pas au footing dans les dunes du lundi, mais je cours route de Touggourt. Je ressens une gêne mais ça peut aller, je me présente au dernier entraînement d'avant le match.

Quand ils me voient arriver mes partenaires n'en croient pas leurs yeux. Cheikh Samir court vers moi, Ammar et le Prise-d'Air nous rejoignent. Ca n'est pas possible, Mariou, tu ne peux pas jouer dans ton état !

Mon état, quel état ? J'enfile mes cramons, des bas, un short, mon maillot de Chelsea et je vais rejoindre mes coéquipiers. 'Vous voyez que ça va, je n'ai même plus mal.'

Ammar est un ancien de l'ALN, un Kabyle d'une cinquantaine d'années qui s'y entend en courage physique. Il est gêné aux entournures, je suis prof, j'ai une compagne, je dois être raisonnable. — Il tombe mal, je le regarde tout au fond des yeux et je lui jure que je serai sur le terrain deux jours plus tard et que nous allons battre ces Chaouis de Biskra ! Il apprécie mais on décidera le jour même, un coup malheureux est vite arrivé.

Je passe les heures qui nous séparent du "crunch" à m'auto-suggestionner. Je surveille ce que je mange et ce que je bois, pas le moment de choper une dysenterie comme ces benêts de profs de gauche ou nos visiteurs.

Ce vendredi-là, l'Oasis entre en fibrillation, on voit des files de jeunes gens, de bédouins, de fonctionnaires converger vers le cratère délimité par un muret de gypse qui fait office de stade.

Le spectacle est impressionnant, un pèlerinage, l'heure de faire toucher les épaules de l'ennemi à terre, des chiens qui nous traitaient de nègres et de mangeurs de poisson de sable !

Meriem est là, Majid est là, Jean-Paul est là, nos élèves sont là, les bédouins en burnous et les fonctionnaires aux pantalons trop courts, les vieilles-pies, tout le monde est là..

J'entre dans les vestiaires par une porte dérobée. J'ai piqué des sprints dans la matinée, fais des gestes brusques, je ne suis pas au top mais ça va aller.

Il y a plusieurs milliers de spectateurs quand nos juniors perdent de justesse contre leurs homologues biskri. Des huées, des sifflets, des applaudissements et la cadence des darboukas qui s'endiable, accompagnée par le vibrato strident des 'zornas', cette bombarde locale.

Ce qui se passe lorsque nous faisons notre entrée sur le terrain - les orange-et-noir d'El Oued, les vert-et-noir de l'US Biskra - a quelque chose de mystique. Voyant que le numéro 7 est porté par Keegan, le Français qui est mort dans cet accident d'autocar un mois plus tôt, nos supporteurs, ceux qui faisaient dix, quinze kilomètres à pied pour nous voir jouer, croient assister à un miracle et se mettent à scander 'Hama Mariou', 'Hama Mariou' !

C'est Abdel-Krim qui m'explique. Étant le seul de l'équipe à ne pas être rentré après l'accident, le bruit a couru que j'étais mort ; alors me voir prêt à en découdre avec l’ennemi juré, cela paraît surnaturel, un don du tout-puissant.

Je suis dans un état second, un des moments les plus étranges de ma vie. Porté par les ‘Hama Mariou´et le tempo lancinant des darboukas, je vais comme le vent, je cours et je saute dans tous les sens. Ce n'est pas mon match le plus accompli techniquement, mais j'arrache le ballon des pieds de nos adversaires, je gagne la bataille du milieu en catalysant le jeu, je manque de peu le cadre de 25 mètres, je frappe les coups de pied arrêtés, j'adresse une passe décisive pour l'ouverture du score, sauve sur la ligne, bref vole sur les ailes des encouragements qu'on m'adresse. Dépassés par un fougue qui les laisse interdits, nos adversaires baissent pavillon. 2 à 0 pour El Oued ! Nous avons 3 points d'avance au classement, un nul au match retour et nous sommes en D-3...

Match nul que nous arrachons le 3 juin par 47° C à l'ombre. — Trois jours avant que Meriem est moi n'organisions une fête d'adieu, embrassions nos chers et détalions vers le Nord avec en tête l'idée de trouver du travail en Italie.

(A Suivre)

Juin-Septembre 1979 : l'Algérie c'est fini, qu'elle est belle l'Italie - Ou quand le Morisi que j'étais et le capitaine aux yeux bleus s'éloignent de l'empire des sables et rêvent de s'installer dans la Botte...

Meriem est épuisée et léthargique. C'est elle qui a trié les affaires que nous avons laissées à El Oued et celles que nous avons chargées dans notre pauvre Renault-6. C'est elle qui a nettoyé l'essentiel de l'appartement que nous avons cédé à de nouveaux arrivants. C'est elle qui a conduit du Souf à Annaba en passant par les lacets de Sétif, de Constantine et de la Kabylie. Bien entendu je lui ai parlé, je l'ai soutenue, j'ai pris soin qu'elle s'hydrate mais le feeling n'y était pas : la gueule de bois, le vertige du départ, l'impression d'avoir laissé derrière soi quelque chose de vital, les adieux non accomplis, le sentiment d'avoir fui, d’avoir laissé un cadavre dans un placard.

L'attente à Annaba est douloureuse, beaucoup d'agitation, de corps perdus, de propositions louches. Vite, vite, que le ferry nous débarque en Italie, c'est la fin d'une période, passons à l'étape suivante.

L'étape suivante c'est Sienne où nous attendent Luca et Paolo, nos voisins de camping à Casa deux ans plus tôt. De Sienne, si nous ne trouvons pas de travail, nous irons à Bologne, une cité universitaire où ma pratique de l'anglais, de l'italien et du français pouvait être appréciée dans une école pour riches étrangers.

De Bologne, en cas d'échec, nous irions à Padoue, autre ville universitaire, puis qui sait à Venise, à Milan…

L'Italie ! Bon sang quelle métamorphose ! Sortie vacillante d'une nuit de dodo au camping que nous a indiqué Luca, le capitaine ouvre grand les yeux et s'aperçoit qu'elle déguste un cappuccino-brioche à la confiture de framboise ; que la place sous ses yeux est celle où a lieu cette fameuse course de chevaux médiévale ; tandis que défilent de super beaux mecs en pantalon à pince et des nanas dévêtues à faire damner les saints. A ce propos qu’il était bon de voir déambuler ces épaules dénudées, ces belles cuisses de femme, ces cheveux libérés en cascade ou coiffés à la mode ! Libérons la chair et les esprits, bon sang !

Paolo nous présente sa sœur, elle tient un magasin de fripe à la mode, nous prenons le café, elle encourage Meriem mais bon, ça ne sera pas facile.

J'obtiens deux rendez-vous mais ça ne donne pas grand-chose, il s'agirait de temps partiel et de remplacements aléatoires. Quant aux prix des studios à louer, ils sont rédhibitoires, Sienne est une ville de prestige, hors de portée de la bourse de profs itinérants comme nous.

Les recherches cessent, Paolo a loué une maison à Castiglione della Pescaia, une cité balnéaire réputée pour sa movida. On y rencontre Iris, la belle Allemande qui sort avec Luca, et une imitation réussie de Jane Mansfield qui étudie le chant lyrique en Toscane et se sert de ses seins pour naufrager les mecs qu’elle croise. Certains se retournent quand nous allons à la plage, nous formons trois couples bien assortis.

Le séjour à Sienne est un enchantement : les soirées en terrasse à l'Enoteca où nous goûtons des vins dont nous n'avions jamais entendu parler, la musique sur les placettes, les dîners à l'arrière de la Piazza Maggiore, les oriflammes dans les ruelles, le chianti ´gallo nero ´ ; les plateaux de fruits de mer, la ´porchetta´, l'ivresse à minuit quand nous sortions du Bistro, le bar tenu par un ami de nos amis...

Combien de temps avons-nous passé à Sienne, je ne sais plus, mais je me rappelle du changement d'humeur de ma moitié. On recommençait à dépenser de l'argent sans en gagner (encore que nos congés payés et les arriérés de notre solde de tout compte devaient tomber fin août). Nous n'avons pas le choix, nous remercions nos amis et remontons la Botte jusqu'à Bologne, une des plus anciennes université du monde occidental, la ville rouge, le fief du Parti communiste italien et la capitale de la résistance au fascisme.

C'est à nouveau dans un camping que nous nous retrouvons, un camping minable et gris, Bologne n'étant pas un spot balnéaire.

Je me démène à peine arrivé pendant que Meriem se repose : elle a chaud, elle tousse, elle est fatiguée.

Mes allées et venues ne donnent pas grand-chose. Toujours la même histoire, il faudrait que nous acceptions des horaires a minima pour attendre que des places se libèrent. Pour un revenu insuffisant, les appartements à louer sont rares ; ils ne sont pas donnés.

Meriem, redevenue le capitaine aux yeux bleus de mélancolie, sort à peine de notre tente, elle a trouvé de quoi fumer, fini les excursions à Cithère : nous ne nous aimons plus.

Une dizaine de jours après notre arrivée, alors que j'ai failli gagner des millions au Totocalcio (11 résultats sur 13 pour avoir pronostiqué un nul de l'Inter et du Milan qui gagnaient tout le temps !)…je me remets en tête l'Ombilic de la Balle et je file dans la banlieue de Bologne où s'entraîne une bonne équipe de Série C, mon niveau en France et en Angleterre. Je me présente à la lumière des projecteurs, je vais m'installer, je suis prof, je cherche un bon club. ‘Bene, benvenuto ´: allez vous changer au vestiaire. Je me joins à la trentaine de joueurs pour l'échauffement, je participe aux exercises et on m'aligne dans l'équipe des réservistes contre l'équipe type. On est débordés, baladés, bousculés, je vois à peine la balle ; quand je l'attrape enfin, je montre ce que je sais faire mais c'est insuffisant. ´Bene, grazie´, me fait l'assistant du coach, donnez-moi votre téléphone et vos coordonnées, je vous promets qu'on vous appellera...

Fini Bologne et la déprime, Elle M. se remet au volant et nous arrivons sur l'Adriatique, à Sottomarina, près de Chiggia, à proximiité de la lagune de Venise. Nous immobilisons Titine qui couine chaque kilomètre davantage et je file chercher un logement à la semaine ; cela ne devrait pas poser de problème, la saison touche à sa fin et les prix ont baissé.

Début septembre, il se met à faire mauvais, bruine, vent, mauvaise visibilité, établissements balnéaires qui ferment.

Ma pauvre partenaire a attrapé une bronchite, elle passe ses journées au lit et je dois courir les pharmacies. C'est une des premières fois que j'ai peur pour elle, que je me demande où l'on va.

Levé tous les matins à sept heures, j'ai trouvé un bar snack où j'essaie d'attendrir les locaux. Comme ils me voient noircir des pages, je leur raconte que je suis écrivain et que nous rentrons d'Afrique. Tendant l'oreille, mon voisin, un marin égyptien, me paie un café. Il connaît une prof, cela pourrait nous aider.

Un matin, aux alenturd du 10 septembre, je tombe sur une annonce sur mesure : une école de langues par correspondance cherche des profs et des commerciaux, ça se trouve à Padoue…

Je raconte ça à Meriem qui n'en croit pas un mot, on ferait mieux de rentrer tout de suite.

Je fais bon effet sur le boss : belle allure, beau mec genre branché et ouvert. Il a lu mon dossier de candidature, je suis dans les clous, mais aucune poste d'enseignant à distance ne se libèrera de suite. Si je me sens de vendre des méthodes, il y a en revanche de la place : ´Notre proposition est unique sur le marché, les parents paient pour le matériel : livres, audio, vidéo et ils ont droit à une rencontre de bilan en face à face avec un formateur une fois par mois. ‘

On me débarque en pleine campagne, je me motive, je frappe aux portes, j'obtiens que trois d'entre elles s'ouvrent et je reviens avec deux demandes de rendez-vous et un engagement ferme.

Le boss me rappelle à la pension : je suis un mec plein de ressources, j'ai battu le record pour un premier jour. Revenu les pieds sur terre, je lui dis qu'il peut se garder sa proposition, je n'ai pas l'intention d'être le complice d'une escroquerie ; j'ai en tête l'expression des pauvres gens qui ont dit oui pour leur fille et qui espèrent qu'avec ça elle pourra trouver un bon métier...

Le retour n'est pas glorieux, l'Italie est belle mais nous n'avons plus le cœur au tourisme cutlurel. Nous investissons notre liquide en essence et en panini ; nous franchissons les Alpes par le Grand-Saint-Bernarrd, le massif du Jura par Vallorbe et Pontarlier, et nous obliquons sud-sud-ouest vers Salins, Mouchard et Dole.

Lorsque je descends pour ouvrir le portail passé au minium qui dit "14, rue de Dole" et "Attention, Chien", mon père lâche sa pioche et vient vers nous. Ma mère pleure. Ce bon Rex vient se frotter contre nos jambes. Et maintenant, vindieu, qu'est.ce qu’on allait faire ?

(A Suvire)

Automne-Hiver 1979-1980 – Le blues de l'Expat'-Rapat' - le spectre du chômage et de bien pire – La proposition de 'Bouglione' – et ce sale Noël dans la Vallée des Loups...

Début octobre. Morisi ouvre la fenêtre de la chambre qui fut celle de ses parents quand il avait quinze ans et se rend compte que c'est lui et Elle M, devenue elle-même qui jouent le rôle du couple résident dans le lit matrimonial.

Nous avons profité de la cuisine du cordon bleu de la famille, maman, passé une semaine au pays des étangs vosgiens et j'ai filé à Besançon pour renouer avec la ville de mon cœur : - Ah, la descente par Battant depuis la Viotte, le virage à l'équerre au-dessus du Doubs, la pénétrante par la Grande-Rue jusqu'à la place Pasteur, Granvelle par la rue Mégevand après une pause chez Ladreyt devenu Chez René ; enfin le bar d'U, et le théâre, la recherche des anciens amis, l'impression d'un changement indicible...

La France que nous retrouvons est bizarre. L'inflation est un fléau que les puissances qui dominent le monde essaient de juguler en modulant le prix du pétrole. Fini les béatitudes tacites du "welfare state" impulsé par le Conseil national de la Résistance. Au prétexte de la crise économique, les droits et privilèges du citoyen-travailleur subissent les premiers outrages sous l'instigation des lobbyistes des démocraties libérales, le pire exemple étant Thatcher en Grande-Bretagne.

Le grand événement du moment où nous nous lançons à la recherche d'un emploi, c'est l'invasion de l'Aghanistan par les troupes soviétiques, répondant à la destitution du Shah d'Iran et à la proclamation de la République islamique par l'ayatollah Khomeini. En filigrane il y a la découverte du corps inanimé de Jean Seberg dans une voiture, celle du ministre Robert Boulin et l'exécution de l'ennemi numéro 1 Jacques Mesrine : tout cela mis en musique par l’involution disco, la vague punk et la bouffée reggae.

C'est tout juste si on reconnaît le pays qu'on a quitté. Bercés par la queue de comète soixante-huitarde et baba, nous nous immergeons dans un monde où le piercing, les tatouages et les Doc Martens ont remplacé les saris, les cheveux longs et les surplus américains. On ne part plus faire la route, on se réfugie à la campagne, la plupart de nos amis ayant un ou des enfants pour qui il faut faire bouillir la marmite.

Marie et moi inquiétons nos parents : qu'est-ce que vous allez faire ? comment allez-vous gagner votre vie ? Ah c'était bien beau de courir le monde...

En attendant qu'une entreprise réponde à ses demandes d’emploi, Marie, avec le soutien de ma mère, réaménage une moitié de l'ancienne ferme dont nous occupons la partie donnant sur la route. Elle a une âme de décoratrice, elle y met tout son cœur et nous nous remettons à organiser des fêtes autour des petits plats que nous avons appris à cuisiner dans le désert et en Kabylie.

Si Marie a toute ses chances de trouver un job de secrétaire, ce n'est pas mon cas : le train de l'éducation nationale s'est éloigné et la nature atypique de ma carrière m'interdit d'espérer un poste de prof "normal".

De passage à la MJC de plein air du Toullon-Loutelet, Christian B., oui, le Barbe de l'hiver finlandais, nous présente Bouglione, le président d'une association qui s'occupe de l’insertion de prédélinquants de la région parisienne en HauteSaône : une montagne à moustache dont le physique rappelle Blek le Rok. Avec mon expérience de prof, l'avantage d'être sportif, pourquoi est-ce que je n'essayais pas de devenir éducateur, en tout cas éducateur stagiaire ?

Un jour que nous revenons de jouer au tennis dans la banlieue de Dole, Bouglione appelle (nous avons enfin le téléphone à Sampans). Je peux avoir rendez-vous avec Charles Gauthier, le directeur du Centre éducatif des Chennevières, entre Gray et Dampierre-sur-Salon en Haute-Saône.

Je fais bonne impression. Gauthier a besoin d'un gars fiable pour le groupe des grands. Je commencerai en janvier.

Pour ne pas sombrer dans la chaîne fiesta-gueule de bois-déprime, je vais voir l'entraîneur du RC Dole, René Rocco, un ancien pro lyonnais, et je lui explique que je reviens d'un séjour à l'étranger où j'ai joué à un bon niveau. Il m'accueille les bras ouverts mais ne peut rien me promettre, je ne jouerai pas forcément en ésuipe première. Je lui dis que ce sera à moi de montrer ce dont je suis capable. C'est un homme élégant et fraternel, il regrette que je sois une dorte de tsigane ; il me demande ce que je fuis...

Les moments de vide, nombreux, je les emploie à classer mes notes et à taper à la machine. C'est cet automne-là que j'entame la cinquième révision de « la Boucle infernale ». C'est cet automne-là que je jette les bases de "Dans la ville aux mille coupoles", cet automne-là que Marie m'explique qu'elle aimerait avoir un enfant...

Quand Noël arrive, nous chargeons notre pauvre R-6 de présents et nous débarquons au pays des étangs et de la brume. Beau-papa, dit le Vigeux, me reçoit les bras ouverts. Les petites-sœurs de Marie en pleurent de joie.

Si ma mémoire est bonne, le grand-père vient de décéder et sa dépouille est exposée dans sa chambre. À ma plus grande horreur une discussion éclate au sujet de l'héritage, Le frère aîné, qui est marié et n'habite plus la propriété, veut tirer la couverture à lui. Marie lui saute à la gorge soutenue par son jeune frère. La sœur aînée, tient ses jeunes sœurs à l'écart et joue les modératrices. Lorsque le Père arrive, il en vient aux mains avec son fils, tandis que la toute petite grand-mère, ma copine quand elle nourrit les poules, ne sait que faire pour ramener la paix.

Ce qui suit, que je situe avant la messe de Noël, mais il se peut que je confonde deux moments différents, est embarrassant. La grand-mère me tire par la manche et m’entraîne dans une grange dont nous escaladons les marches. Ne sachant à quoi m'attendre, je la vois pousser une botte de paille, épousseter un coffre, l’ouvrir et me dire les larmes aux yeux : "Mario, je vous aime bien, je vous fais confiance, dites à Marie que tous les papiers sont là, elle est la seule qui peut s'en occuper."

Troublé par le secret que la chic vieille dame en larmes vient de me révéler, je m'empresse d'en parler à Marie, on ne savait jamais, cela aurait pu être le premier degré d'un enchaînement dramatique...

Pendant que tout ce beau monde file à la messe de minuit, je me remets de mes èmotions en vidant un flacon de kirsh de Fougerolles..

(À Suivre)


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