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LES CHRONIQUES SEXAGENAIRES (V)
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Hiver 1977 : lorsque le Morisi d'alors s'immerge en Arabie avec délectation ; apprend à écrire de droite à gauche ; perfectionne l'usage de son palais et de sa glotte ; découvre Husayn-ibn-Sinna (fin du Xe siècle), Ibn Rushd, Ibn Arabi (XIIe siècle) et Ibn Khaldoun (XIVe siècle) ; enfin, après une nuit passée au sommet d'une dune, comprend que la voute étoilée ignore son existence, ce qui contribue à son exaltation provisoire d'être vivant.

J'ignore ce qu'en a conclu Meriem quatre décennies plus tard, mais je suis reconnaissant au destin de nous avoir offert deux édifiantes années de désert. Un émerveillement quand on pense aux moments que nous avons vécus chacun à notre manière.

Le fait est que nous étions d'une extrême réceptivité, comme deux enfants dans un magasin d'automates. La première chose que nous décidons, c'est d'apprendre à écrire l'arabe ce qui enthousiasme une de nos premières connaissance, un instituteur engagé dans la construction du socialisme et de l'amitié entre les peuples.

Je nous revois le premier jour dans notre pièce bureau à droite de l'entrée, installés au deux bouts de notre table de fortune, notre maître à la baguette entre nous : alif, ba, ta, tha... et nos stylos plume qui s'échinaient à reproduire les calligraphies de l'alphabet arabe et à lier les lettres elles : attention, pas le ‘del’ ni le ´rà, vous répétez : ´ alif, ba, ta, tha...´Non, Meriem, on ne dit pas 'al chems', le soleil, mais 'assemch', c'est une règle de grammaire avec le 'ch' et le 's'. 'Dhel", Mariou, avec le bout de la langue, pas "del" comme le ´d’ français.

Prêter sa gorge, ses dents, ses lèvres à une langue étrangère émeut les locuteurs natifs, des roumis qui apprennent l'arabe, ça fait plaisir’!

Je dois dire que j'adore la pratique des langues, prononcer la 'jota' à l'espagnole, 'smith's crisps' à l'anglaise, 'Voll Schmarz mein Herz' en allemand et bien sûr chanter 'la donna è mobile' comme un ténor de la Scala ou du théâre Reggio de Parme.

Des sons d'une langue au sens qu'ils véhiculent, il n'y a qu'un pas auquel je m’essaie de bon cœur. Farid, Mongi, Pedro, son ami syrien Faouzi, m'ont parlé des piliers de la pensée arabe, de la manière dont un calife éclairé, peut-être Sal-ed-dinne, a interdit qu’on détruise les trésors des bibliothèques de Constantinople quand les troupes arabes ont mis fin à la suprématie de la Rome d'Orient de manière que les textes fondateurs d'Hippocrate, de Platon, d'Aristote et bien d'autres ont pu féconder la pensée des savants arabo-musulmans de Bagdad, Damas, de l’Andalousie et du nord de l'Afrique.

Il s'appelait Ali, il était prof de littérature arabe au lycée et il avait étudié à Paris. C'est à lui que je m'adresse pendant la pause de 10 heures au lycée. Un jour je m'approche de lui un peu dépité : j'essaie d'inculquer à mes terminales la méthode de Cicéron qui permet d'exposer un problème et de le discuter sur le mode thèse-antithèse-synthèse, mais pas mal font une sorte de rejet que je ne comprends pas.

Ali, un bonhomme imposant avec son visage chocolat et sa moustache noire n'est pas surpris. L'Oriental n'aborde pas les problèmes de cette façon, il constate le réel à un point donné, il en examine les contours, il en développe les aspects, pose le résultat et constate le réel à un autre endroit et à un autre moment. Quand il a exploré l'essentiel du sujet, il relie les spirales et tâche d'en tirer une conclusion provisoire. Qui évolue dans le temps.

Éberlué et un peu perdu, je file dans l'échoppe poussiéreuse qui sert de librairie au milieu de l'avenue marchande et je demande au préposé, un monsieur curieux avec un bonnet à la Geha, ce qu'il me recommande en français parmi les grands penseurs arabes. Il est désolé de ne pas avoir grand-chose mais il m'encourage à fouiller dans le catalogue de la SNED, la société nationale d'édition algérienne. Pour le remercier j'achète un épais bouquin intitulé "Les Ikhwan-as-Safa", les Frères de la Sagesse, un pilier de la cosmogonie des Soufis, ces mystiques venus de la péninsule arabique avec les Yéménites qui auraient fondé l'oasis après avoir été chassés par un Calife.

Subjugué par cette version islamique du Talmud, une description hallucinante de l'univers de ses composantes physiques et spirituelles, je pioche dans la réserve du libraire et je mets la main sur le ´Traité de l'Amour ´ d'Ibn-Arabi et j'en tombe raide tant la trajectoire de vie et de l'esprit de ce penseur fondamental évoque les figures de Saint Augustin, un berbère de naissance, et de Saint François. Pour lui l'homme doit vivre par et pour l'amour, les plaisirs esthétiques, sensuels et sentimentaux étant les balises qui indiquent les chemins qui mènent à Dieu, qui est l’accomplissement de l'Amour pur et absolu.

Ne vous inquiétez pas, Meriem et moi continuons de nous lutiner, le peu d'étoffe que nous portons sur nous facilitant nos effusions.

Je continue d'expérimenter des méthodes en français langue étrangère. Je vais voir un match de foot amical sur un terrain balayé par le vent. Nous invitons une armée de copains à manger de la pasta ; nous lions chaque jour davantage avec Majid, sa femme Zouzou et leurs enfants, dont l'époustouflant Hamza…

Mais le capitaine me le signale un matin : je nous fais une crise mystique ou quoi ? J’en suis où à noircir des montagnes de pages en silence au lieu de l'accompagner chez nos amis, de fréquenter Hadj Karoui et de prendre l’apéro à l'hôtel du Souf…

C'est Ibn Khaldoun que je découvre après quelques autres. Farid m'en avait parlé, l'auteur des "Prolégomènes à l'histoire de l'Humanité" étant un pionnier de l'ethnologie et de la sociologique, une auteur capable de prétendre au XIVe siècle que l'homme et les sociétés humaines sont les enfants des conditions dans lesquelles ils évoluent et la conséquence de leurs vices et vertus.

Si crise mystique il y a eu, elle provenait de notre environnement. Comment faire autrement quand on se lève et que les couples sont couvertes de neige, un événement inouï depuis des décennies.

Quel enchantement, le silence absolu et la voute étoilée lorsque vous tiriez une couverture au sommet de la Grande Dune, posiez votre main sur la poitrine de l'autre pour la sentir vibrer et leviez votre Nouwas, une bière intitulé à un mystique soufi - Bon sang ! Qui l'emporterait du beat palpitant dans nos poitrines ou du silence glacé du firmament au-dessus de nos têtes ? Qui aurait le dernier mot du pas de l'homme dans le sable ou du vent qui méprisant l’efface ?

Me reste de ces intuitions intimes cette vision d’un enfant en bas-âge qui progresse à quatre pattes sur le fil d'une crête dont il ne voit pas le bout sous un ciel bleu noir d'où se sont échappées les étoiles. Il lève la tête et sans que je sache pourquoi se met à fredonner une comptine…

En attendant que je négocie l'existence ou la non-existence d'un Dieu, Majid pousse la porte de notre petite pièce à droite de l'entrée et me dit qu'il va me présenter Ammar, un inspecteur des douanes, ‘Prise-d'air’, le patron de l'auto-école et Ali, un èquipier du temps de l'OEO, la meilleure équipe de foot du désert trois ans plus tôt.

(A Suivre)


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