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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (IV)
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Comme promis, la quatrième fournée des Chroniques Sexagénaires. Pour les précédentes fouillez ci-dessous dans la home page...


1975-76 – ‘Éthylisme compulsif avec appoints toxicomanogènes’ : Morisi Mario ne sautera pas sur Kolwezi et cela passe par Heathrow Airport, Paris 14e, Oslo, Stockholm, Turku, Helsinki... (1)

C’est la chemise où j’ai conservé mes premiers écrits qui me rappelle ce que j’ai vécu entre mon retour d’Angleterre et ma future traversée des Mariemontagnes.À l’époque, entre le deux-pièces de la rue Mégevand à Besançon (malédiction d’Alexandra, la propriétaire s’appelait Reine ), la rue Gamma et la Cure, j’avais pris l’habitude de m’asseoir à l’écart dans un bar discret ou sur un banc et de griffonner des idées ou des intuitions, sans doute pour me donner des allures d’artistes, pour ne pas passer pour un de ces étudiants à la dérive arrivés de chez Papa Maman mais incapables de passer leur diplôme.

La disparité, le caractère hétéroclite de ces supports (des carnets de notes quadrillés, des agendas, des cahiers de format A-4, des feuilles volantes...) documente à quel point ma vie était décousue, mais où voulais-je aller bon dieu ? Sur les traces du Mister Jones de Robert Zimmermann ? "Something is happening here but I don't know what it is" ?

Un midi Madame Max, joyeuse comme un pinçon, me dit : "Mario, votre maman a téléphoné, l’aéroport de Londres a appelé, la dame a dit que c’était pour votre travail d’interprète..."

Pour un coup de théâtre, c’était un coup de théâtre, je me rappelais avoir répondu à une annonce parue dans Le Monde. Heathrow cherchait des stewards polyglottes anglais, allemand et français a minima. Ma double nationalité franco-italienne et ma maîtrise de l’anglais parlé et écrit pouvaient faire la différence, de là à décrocher le pompon...

C’était tiré par les cheveux mais inespéré, il fallait que je gagne ma vie. Pour le reste je me fierai à ma bonne étoile. Bien sûr ça me contrariait un peu, A ce moment-là il y avait Elle M, le capitaine aux yeux bleus que je voyais chez Max, quelque fois au restau U.

La suite est abracadabrante. Je bourre mon sac de sport d’habits et de livres et je salue Besac, ignorant dans combien de temps j’allais revoir la Boucle, ses rues en pleins et en déliés, ses alentours moussus.

Pour gagner Londres, je passe par Paris où résident Max et Bibi - une infirmière qui travaille à Marmottan, le fief de Claude Olievenstein, un grand spécialiste de l’accompagnement des toxicomanes.

A Paris, il y a Gillou et sa douce qui vivent de petits boulots et habitent le quartier en pleine révolution urbaine du 14e, non loin d’un restaurant libertaire où l’on paie selon ses moyens en sortant.

A cette époque, Paname est un capharnaüm qui sonne le glas du célèbre quartier des Halles. Qui se rendait ‘´à la capitalé ne pouvait échapper au fameux Trou autour duquel Marco Ferreri tournait un western avec Mastroianni, Noiret, Tognazzi et Catherine Deneuve.

Le séjour fut bref mais intense. Nous sommes une bande de garnements sympathiques. Nous buvons beaucoup et nous dormons vite. Au petit matin les mains sont baladeuses mais les esprits son larges.

Je m'apprête à prendre un billet de train+ ferry à la gare du Nord, quand survient Christian B en partance pour les Indes. Je n'invente rien.

Christian B, notre pote l'infirmier psy et le moniteur de voile, a pris une année sabbatique pour réaliser son rêve hindou un sac sur le dos. Il a la trouille mais il est confiant.

Christian B, Gillou, Francine, Max, des amis de passage, c’est toute une bande, des connivences et des béguins croisés. Il n'empêche : Barbe qui fait de l’Optimiste dans le Gange et joue au tarot avec Rama la guerre et Vishnu la Paix, ça fait beaucoup rire dans la nuit.

De petite taille, menu et sec mais buriné, Barbichou, qui bute du front et élocute en saccade quand on le chambre, finit par se demander si ce fut une bonne idée de quémander des visas pendant six mois pour mourir de dysenterie entre Bombay et Calicut

Vers deux heures du matin, Gillou, Bibi et Joël Max, qui bossent aux aurores, se coulent dans les toiles. Pour ne pas les déranger, Christian et moi partons à la recherche d’un rade où finir la soirée.

Ce qui se passe cette nuit-là est picaresque. Après m’avoir parlé de son voyage, un trip en solitaire plein d’incertitudes, le Barbe a un grand moment de solitude : il doit traverser des zones de guerre, il est plus fort en 4X70 qu'en jiujitsu et il parle mal l'anglais...

J’ignore pourquoi, je me mets à parler de Norvège et pas d’Angleterre. J'évoque mes voyages là-haut, le premier en 2 pattes 4X4, le deuxième chez Anette à Oslo, les suivants avec Roger puis avec Hans. Je mets en avant mon attirance pour les Finno-ougriens de l’Arctique. Les écrivains que j’avais lus grâce à des amis scandinaves : Hamsun, Lageqvist, Strindberg, Ibsen, Tarjei Vesaas. 'Le Merveilleux Voyage de Niels Holgersson' surtout, de la magicienne Selma Lagerlöf. Qu’avait-on mis en douce dans nos verres dans ce clandé, pour que je file mentalement du coté de chez Thor ? Survient le moment fatidique. Christian B. pend son drôle d’air de quand il est rôti, me regarde et fait soudain : "Qu’est-ce que tu vas faire en Angleterre, en fait ?" - Je pourrais dire : gagner ma vie, déclarer ma flamme à un Juge des Midlands ; approfondir ma connaissance de la langue de Benny Hill, concurrencer Donleavy dont j’ai adoré The Ginger Man, mais rien ne sort.

Plus sérieusement, l’urgence pour moi en décembre 1975, c’est la fin de mon sursis et un second passage devant le Conseil de Révision. Or c'était juré craché : jamais de la vie je n'aurais porté un uniforme et un fusil. Surtout pas français après ce qui s'était passé en Indochine et en Algérie.

L’idée me vint dans la cuisine de Gillou. Pourquoi ne filerais-je pas voir Anette à Oslo, un ami de l’U à Stockholm et les deux copines que j’avais connues en faisant du camping sur la route d’Helsinki ? Après tout, Ils étaient nombreux, les soldats US qui avaient fui la guerre du Vietnam et s'étaient installés au nord de l’Europe, pourquoi pas moi ?

Tout se décide avant que nos hôtes se réveillent. Barbe laisse tomber les Indes et j’envoie paître les aéroports anglais avec une idée fixe : trouver un point de chute éloigné, une copine accueillante et un boulot au cas où je serai jugé bon pour le service.

Les copains d’astreinte au boulot ce matin-là rigolent beaucoup quand ils prennent connaissance de notre nouveau road-book.

La copine de Max, Bibi, une lutine pétillante, veut m'aider pour le conseil de révision. Je vais l'accompagner à Marmottan et demander rendez-vous à son boss, connu pour son engagement pacifiste et antimilitariste. Étienne Max, qui passe par là et doit lui aussi repasser ses trois jours, nous rejoint rue d’Armaille dans le 17e.

Ce qui suit est inattendu et misérable. Je ne blague pas, je suis fermement décidé à m’insoumettre et même à déserter, ce qui ime vaudrait une interdiction de séjour sur le territoire national et l’impossibilité de revoir mes parents ad vitam aeternam. Dur dur, mais porter un uniforme, monter et démonter un fusil, obéir aux ordres quels qu’ils soient est pour moi de l’ordre de l’inconcevable.

Le Pr. Olievenstain, instruit de la situation par Bibi, me demande de le suivre. Ce n’est pas un homme complaisant, il n'est pas un distributeur de diagnostics pour petits malins et gros feignants en quête de la mention Psy-4. Il me cuisine. Veut savoir si je suis sincèrement antimilitariste. Convaincu par mes réponses (et par ma fureur anticipée), il me demande si je picole, si je fume, si je mange des champignons, si je me suis déjà piqué. - Je lui réponds que je suis un exagéré, que j’ai la faculté de saouler des rues entières et qu’il m’est arrivé de jouer deux matchs de foot de suite après avoir passé une nuit blanche. Je l'admets, je tire sur un pétard de temps en temps mais mes poumons n’aiment pas ça. J’ai essayé un demi buvard d’acide en Allemagne, un comprimé de mesca à Chaussin ; goûté à un space cake, tiré deux fois dans une pipe d’opium. Celui que la presse appelle 'Olive l’accueillant’ me fait signe d’arrêter mon cinéma sous ses lunettes. Il prend un stylo et griffonne une dizaine de lignes sur une feuille à en-tête qu’ll me tend en tirant la tête. Cela dit : 'Éthylisme compulsif avec appoints toxicomanogènes....' ; c'est suivi de quelque chose comme 'névrose avancée" , "ne supporte pas le cadre autoritaire" et "peut devenir violent".

Bibi est contente pour moi, elle m'assure que le Patron ne fait pas de cadeau et qu'il assume ses diagnostics.

Je devrais être heureux mais ce n'est pas le cas.. Cette histoire de violence, de névrose et d’allergie à la discipline peut se retourner contre moi, car pour la Grande Muette, le Prof est un judéo-franc-maçon apatride, un anarchiste, un agent de l'Anti-France.

Quelques jours passent en bouffes et en ‘mumba meu boi’ (j’ai piqué le mot à Jorge Amado, un de mes auteurs latinos favoris). Du vin, des rires et des provocations. Une nuit où nous sommes une demi douzaine à dormir par terre, une main me travaille à la hampe, soyeuse et raffinée. Quand le pylône cher à Giansbard explose, une autre main se pose sur ma bouche en bâillon mais tout le monde dort et c’était bon,

La carte que je poste depuis la gare de l’Est est désolante : 'Maman, Papa, je ne pars plus à Londres mais en Finlande où je compte trouver une solution pour éviter de faire mon service. Ne vous inquiétez pas, je vous donne rapidement des nouvelles. Je vous aime, votre fils Mario.' - Punaise ! À présent que j’ai une fille et que j’ai dû la voir partir en Angleterre, aux Canaries, à Malte, à New York, à la Barbade, en Grèce et en Californie pour un road-trip dans le désert de la mort, je comprends le salaud que j’ai été à une époque où il n’y avait ni réseaux sociaux, ni Smartphone, ni téléphone du tout. - Maman, pardonne-moi, s’il te plaît. Mais bon, impossible d'arrêter le petit con qui se prenait pour Blaise Cendras, Jack London et Marco Polo et qui lisait le Traité de Zen et d'entretien de motocyclettes ; il ne sentait rien, ne voyait rien ; poursuivait sa route en aveugle. - Trop tard de toute manière : Christian B et moi traversons l’Allemagne, prenons le ferry au Danemark, un autre en Suède, nous retrouvons chez Anette à Oslo.

Christian dit Barbe est rassuré, on ne va pas camper en Norvège, la belle m’a remplacé par un viking roux et barbu du nom d’Hendrick.

Ca me pince un peu beaucoup mais je mets en avant mes projets d’écriture...

La vérité tout au fond c’est que j’étais un pauvre nase. Qu'Anette était une super nana. Et qu'ils m’allaient bien, elle et ses parents. ; n’avais-je pas engagé une correspondance avec Harald, le papa courtier maritime, et des cartes postales avec la maman peintre qui m'envoyait des aquarellles et des poèmes.

Quand nous quittons le chalet qu’Anette partage avec une sorte de communauté, je me demande ce que je fais, cocu perdu dans l’immensité neigeuse à la frontière de la Norvège et de la Suède.

Par chance les automobilistes nous trouvent sympas et gonflés. Faire du Stop au niveau du 55e parallèle en hiver, ça ne vient pas à l'idée du premier étranger venu.

Laissons de côté les détails, le séjour à Stockholm, la visite de Drottnigsholm, le château de la Reine ; la découverte de Gamla Stan et les journées passées à flotter entre la nuit et le jour, matés par les autochtones avec nos looks : lui en sherpa himalayen avec ses Ray Ban et moi en k-way sur veste croisée et doubles chaussettes en laine tricotées par ma mémère de Plaisance…

"Where do you go ?" nous demandent les baves gens qui nous véhiculent ou nous hébergent : "Droit devant vers l'est, monsieur, on écrit un livre."...

(A Suivre)



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