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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (IV)
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Été 77 ou quand Biquette et Biquet, devenus suisses, se transforment en sommelière et en briquetier. La main aux fesses, le mouvement social de la fête nationale et le naufrage au retour du festival de big bands de Payerne

À l’époque, en direct, je ne mesurais pas l’étendue de ma responsabilité et la famille de M. avait tous les droits de se faire du mauvais sang. Nous prétendions avoir trouvé un travail à El Oued mais nous n’en avions pas toutes les garanties, une lettre de convocation du Proviseur Mesbahi étant supposée nous arriver à la mi-août.

En attendant, nous ne restons pas les bras croisés. M. fait jouer ses connaissances et se fie à une copine de l’IUT je crois, pour trouver un boulot de sommelière (c.a.d de serveuse) en Suisse. Une bonne nouvelle quand on sait qu’elle allait être payée en francs suisse, monnaie forte par rapport au franc français.

C’est près d’Yverdon, sur le lac de Neuchâtel, qu’elle a rendez-vous. Je l’y accompagne en lui promettant de chercher moi aussi un travail ; n’ai-je pas joué les serveurs à l’Ideal Camping de Caorlé six ans plus tôt ?

L’endroit où nous allons rencontrer Paulet, le futur patron de M, s’appelle Sous les Pins, un chalet restaurant installé au bord du lac. L’homme est courtois, il nous invite à déjeuner. Il pose quelques questions à M., lui demande si elle a déjà travaillé dans la restauration : nous lui exposons notre projet, gagner de quoi nous installer en Algérie où nous allons enseigner. Il parle à M. de ses horaires, de son salaire et lui donne l’adresse d’une dame qui pourra nous loger. Mieux, il me recommande au syndic de la commube, qui est propriétaire d’une briqueterie où je pourrais proposer mes services.

Inutile de le cacher, nous appelons souvent nos parents pour savoir si la fameuse lettre du proviseur est arrivée.

M. se fait valoir Sous les Pins, elle est issue d’une famille de gros travailleurs, des gens de la campagne qui se lèvent avec le soleil et n’ont pas d’état d’âme.

Il y a cet incident avec un pécore qui lui passe la main sur les fesses mais la gifle que le gars se ramasse en retour lui remet les idées en place. Paulet est impeccable, il menace de mettre le gars triquard s’il recommence.

M. se fait une amie en la personne d’Angela, une étudiante allemande venue améliorer son français.

J’ai réussi à convaincre le propriétaire de la briquèterie. Je me lève à 6 h 30 du matin, j’embrasse M, qui est rentrée à 2 heures du matin et je file au boulot après avoir pris un café croissant dans l’auberge qui fait face à l’usine. Je longe le bâtiment central, je pointe et je rejoins mes compagnons de chagrin, un vieil Italien et un Hongrois arrivé récemment.

Le travail est répétitif et fastidieux. Il s’agit d’empiler des briques sur des palettes, il y a trois types de briques et trois façons de les empiler. Par masochisme, en plein cagnard, je refuse de mettre des gants. Au point de transformer med mains en culs de babouin.

Juillet s’écoule sans problème. M. bosse de 11 heures à 2 heures du matin, je l’embrasse chastement, me lève à 6 heures et cela 7 jours sur 7 pour elle, 5 jours sur 7 pour moi.

C’est le moment où je fais les quatre ou cinq bistrots de ce bourg-rue et où je bois de la bière en étalant mes carnets de voyage. J’ai relu certains d’entre eux, ils sont illisibles et ridicules. À l’exception de la deuxième version de La Boucle infernale et de l’introduction de L’Arabe blond.

Le 1er août 1977, jour de la fête nationale, marque un tournant dans ma carrière de briquetier. Révolté par la manière dont le contremaître maltraite mon collègue hongrois, j’évoque la possibilité d’une grève d’une heure et d’un entretien avec le patron. L’Italien, en napolitain, me demande de ne pas trop en faire, c’est son gagne-pain, à lui, pas un job d’étudiant.

Je demande à voir le maire. L’épisode signe un tournant dans nos rapports, il me convoque dans son bureau, me paie ce qu’il me doit et me fait signer un registre. La porte c’est par là.

Le mois d’août s’achève, M. se défonce au travail mais elle se sent comme un poisson dans l’eau et les pourboires qu’elle reçoit la récompense de ses efforts-

Parti une semaine à Besançon, je reviens pour soutenir M. qui me manque, et que j’ai en douce à l’oeil.. Nous rencontrons de jeunes naturalistes de l’endroit qui nous emmènent observer les rapaces dans une vieille tour en pierre.

Je bois pas mal en jouant les écrivains. J’évite de traîner sous les Pins pour ne pas mettre M. mal à l’aise.

Arrive la dernière semaine et le moment des séparations. Paulet, ravi du travail de ses sommelières, nous donne rendez-vous à la marina du lac. L’idée est de fêter la fin de la saison au festival de Big Bands à Payerne, de l’autre côté du lac de Neuchâtel.

La musique est bonne, l’ambiance chaleureuse, le couple d’amis de Paulet particulièrement sympathique. Et si nous finissions la nuit au champagne dans leur chalet de bord de lac ?

C’est un poncif : il faut se méfier de l’eau qui dort quand elle se met en mouvement, ipso facto : le vent se lève et le bateau de Paulet tangue quand il manœuvre pour accoster.

Tout arrive trop vite, l’ami de Paulet, au physique de baleine avec son énorme ventre, fait un faux mouvement en essayant de se redresser, l’embarcation prend du balan, il tombe à l’eau et les cinq passagers en train de trinquer dans la cabine sont culbutés cul par dessus tête tandis que l’eau boueuse de l’embarcadère envahit la cabine. Assis près de la rampe qui conduit sur le pont, j’aide l’épouse de la baleine, Angela et M. à émerger avant que le bateau ne s’enfonce dans la vase, ce qui se produit en quelques minutes.

Paulet est un homme d’action. Il demande qu’on se regroupe pendant que la femme du monsieur responsable du naufrage va chercher des serviettes et du linge pour nous sécher. Nous nous comptons, tout le monde est sauf et soulagé. À l’exception de M. qui vient de comprendre que la bourse banane où elle garde son fond de caisse et son argent de poche est passé par le fond, une perte avoisinant l’équivalent de 300-400 euros.

M, pleure beaucoup sur le chemin qui nous conduit chez notre logeuse, qui nous passe un savon et lancerait son chien sur nous pour tapage nocturne. M. pleure parce qu’elle porte la poisse, parce qu’elle me rend la vie impossible, parce que jamais Mesbahi n’embauchera un BTS bilingue pour enseigner à à des Terminales. Elle pleure et elle s’en prend à moi, c’est de ma faute, que ne l’avais-je laissé picoler, fumer et faire la p...

L’épisode se termine mieux qu’il n’a commencé. Paulet, que j’ai revu il y a quatre ans et avec qui j’ai soupé, convoque sa sommelière préférée à l’heure du déjeuner. Après nous avoir appris à tailler des filets de perche d’un seul geste, il tend une enveloppe à M. avec sa paie. Une paie majorée de 300 euros pour service rendu. On se salue sans mot dire. Montons dans notre 4-L et filons vers Vallorbe et la frontière. Hélas,pas de convocation arrivée d’Algérie quand nous rentrons à Mélisey et à Sampans.

(À Suivre)







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