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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (IV)
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Expédition Méditerranée 77 (Suite et fin) : la remontée au nord, Luca et Paolo, Gibraltar, Séville, les taureaux en carton de l’Extremadura, deux ornithologues dans une cantina, mon corps sur elle sous la pluie et le franquiste de Salamanque avant Vitoria et Bayonne...

Les choses traînaient depuis une semaine, fin avril arrivait et nous n’avions plus rien à faire à Casa si ce n’est nous enfoncer dans un ragoût de shit, de bière et de conversations inutiles. J’écrivais, d’accord, pendant que M. alignait les siestes. J’ai relu, ça ne vaut pas un clou, un alignement de mots prétentieux venus tout droit d’un mauvais Léo ou d’un Dylan mal traduit. Au point que je n’en citerai pas une ligne, un erreur d’avoir gardé tout ça, devrai tout ficher perdre, si je veux passer pour un vrai écrivain, si je ne veux pas qu’on me le reproche.

La solution vient de nos potes italiens, deux gars de Sienne, un brun chaleureux et un dégarni plein d’humour. Ils finissent leurs études, ils sont connus autour de la Piazza del Campo, un de leurs copains tient Le Bistro à cent mètres du Palais municipal. Voyant que M. n’est pas au top, ils ne nous laissent pas remonter en stop, ils tassent leurs bagages et les nôtres dans leur Fiat 128 et Luca s’écrie « Capo al mondo », cap sur le monde. Paolo et moi sommes ok, dégageons vite de là.

Nos Siennois sont de super types, simples et généreux, on fait connaissance en route. Nous sommes les bienvenus à Sienne.

Il y a cette halte à Larache, au bord de l’Océan. Luca et Paolo sont accros à la mer et à la natation, ce sont des habitués de la Versilia, de Marina di Carrara, de Castiglione della Pescaia. On se gare au bord d’une plage et ils se jettent à l’eau. M. est fiévreuse, si je me rappelle bien, et moi je suis ascendant Lion, Tigre et Chat en astrologie chinoise.

La soirée à Larache est spéciale. Deux frères nous abordent et nous invitent à partager un joint. Ils sont ravis d’avoir de la visite, ils connaissent mal l’Italie à l’exception de ses footballeurs ; il ont vu Brésil-Italie, la finale de la coupe du monde sept ans plus tôt.

Impossible de repartir, ça tombe bien parce que la nuit tombe et qu’on s’apprêtait à dormir sous la tente.

Nos nouveaux amis ne nous laissent pas le choix, leurs parents sont ok, ils vont dormir par terre dans la cuisine, nous pourrons nous installer sur la terrasse.

On dit non non, on ne peut pas, mais il n’y a rien à faire, la maman nous fait un thé, le papa raconte en mauvais français qu’il n’a jamais été à Paris.

La nuit se passe bêtemeent. Les frères passent leur temps à bourrer leurs sipssi et les nôtres. J’ai en tête le « pop » quand ils topent le culot de leur pipette et nous cherchent du regard, les yeux dans le vide.

Luca, Paolo et M. en profitent. Á l’aîné des frères qui portent un bonnet alors qu’il fait une chaleur de four, il demande pourquoi. L’aîné (j’ai oublié les noms) répond que c’est pour empêcher le cerveau de s’envoler.

Après Larache, il y a la route qui conduit à Ceuta, la ville jumelle, espagnole, de Gibraltar, anglaise.

Pas loin à l’ouest, se trouve Tanger, la ville natale de Mélenchon, d’un coté l’Océan et au loin le Brésil, de l’autre la Grande Bleue, l’Italie, la Grèce, la Crête, Chypre, la Turquie, l’Égypte, le moyen orient...

Les Italiens et nous nous quittons devant l’alignement des navires marchands. Paolo et Luca vont rentrer par l’intérieur, Oran, Alger, Tunis, le ferry jusqu’en Sicile. On s’embrasse beaucoup, on s’aime bien, il faut qu’on se revoie et soyez prudents.

Sur le ferry j’ai le spleen, M. ne parle pas beaucoup, elle est pensive, peut-être rassurée de se retrouver en Europe ou triste que notre périple touche à son terme.

Je m’en tire en griffonnant des notes, d’improbables croquis purulents de mots qui ne vont pas ensemble.

C’est avant Cadix, ou peut-être après, que nous passons notre première nuit en Europe. Les routes sont envahies par les stoppeurs et les Bus VW, la campagne pue le shit, on voit des chiens fouinards partout: des files de voitures que la les douanes perquisitionnent.

La nuit est sereine. Nous nous installons sur une plage isolée et nous dormons comme des loirs, inconscients du danger. Pas de galipettes passionnées comme au camping ou à Palerme. Des câlins, le bonheur d’être là pour l’autre, de le réchauffer, de murmurer à son oreille.

Impossible de passer à une cinquantaine de kilomètres sans de Séville dans s’arrêter. Je trépigne. Je dessine un bâtiment où une plaque indique que Cervantès a écrit ses fables merveilleuses. Dans les ruelles de la vieille ville, nous assistons à la sérénade donnée par un duo de guitaristes aux pensionnaires d’un établissement de jeunes filles, M. adore ça, elle aimerait être sur le balcon avec ces gamines toutes excitées.

Nous avons bu quelques verres de rouge accompagnés de tapas. Le patron nous confirme que nous pouvons installer nos sacs de couchage sur le terre-plein arboré en face de chez lui.

C’est un duo d’ornithologistes qui nous embarque au niveau de Badarjoz. Deux barbus républicains et donc antifranquistes qui partent pour un séjour d’étude des aigles dans les Pyrénées. Je leur dis que j’ai fait philo et nous parlons des choses de la vie. À leur demande, nous nous arrêtons dans une cantina perdue dans un paysage qui rappelle la Mancha de mon chouchou Quichotte.

Les « platas de lomo », le fromage de brebis et le rioja sont excellents. Au mur de vieilles affiches annonçant des courses de taureaux et des photos du Bétis Séville et de l’équipe d’Espagne.

M. me souffle quelque chose à l’oreille. Pourquoi ne les accompagnerions nous pas dans les Pyrénées, après tout, nous avions la presque assurance d’un boulot en septembre et rien à faire tout de suite à Besançon. Pourquoi pas, je m’exécute en italo-castillan.

Un de nos amis demande où est le téléphone, il s’entretient avec le latifundiaire à qui appartient le domaine que lui et son collègue doivent étudier. Il n’en est pas question, pas de forestiers chevelus dans mon domaine, on ne sait jamais.

Nous voici au sud de Salamanque, à 1260 km de Paris. Il se met à pleuvoir, le paysage est semi désertique, au loin, dans la plaine d’Extremadura, les silhouettes d’immenses taureaux de combat en carton, vont-ils nous charger ?

Après avoir traversé à pied je ne sais quelle ville où la movida faisait rage, nous marchons, marchons à la recherche d’un endroit sûr où dormir. Nous étalons notre toile de tente, faisons barrage de nos bagages et nous blotissons l’un contre l’autre. Comme M, tousse, j’ai peur qu’elle ne tombe malade.

C’est une pluie obstinée qui me tire de mon demi-sommeil. Fidèle à ma mission de chevalier servant, je m’allonge sur M, en prenant garde de ne pas l’étouffer et je fais rempart de mon corps contre a pluie glacée…

Je me lève les membres ankylosés, je fais des mouvements de gym et je pique une dizaine de sprints. M.

ne se lève pas en grande forme. Il y a plus de mille bornes entre ici et chez nous : va falloir tenir avec une poignée de pesetas.

Nous frôlons le pire dans la matinée. Un jeune gars en chemise blanche pile quand il nous voit. C’est un dimanche matin de bringue et ça se voit. Il sort de son auto et veut charger nos bagages dans son coffre, je lui dis doucement, doucement !

Le pas.beau change son fusil d’épaule : il ouvre la porte du passager pour faire monter le capitaine qui est transi de froid. Pas folle la guêpe, je bloque la porte avec mon pied. Si quelqu’un monte le premier ce sera moi.

Le gars comprend qu’il n’y arrivera pas. Il met les gaz, passe une vitesse et m’arrache la moitié de la jambe. La portière se referme, il dérape dans le gravier et disparaît en mode aquaplaning sur la chaussée luisante.

C’est un vétéran franquiste, des photos plein sa voiture, qui nous ramasse avant Salamanque, université dont il nous dit qu’elle surpassait Bologne et la Sorbonne. Il est intarissable et véhément, j’arrive à peine à suivre son espagnol d’assaut, mais avec le latin et l’italien, je me débrouille. Qu’est-ce que nous fabriquons dans son pays comme des clochards, il faudrait coller les jeunes comme nous au travail forcé.

Je ne sais pas comment, mais j’arrive à l’amadouer. Il nous dépose à l’entrée de Salamanque, à moins que cela n’ait été à Valladolid.

Par sauts de puces, nous arrivons à Burgos, puis à Vitoria, au pays basque. Nous convertissons nos dernières pesetas en petits pains au chorizo et au fromage. Agrémentés par une bouteille d’eau plate et une demi litre de vin rouge.

Tout est confus, l’odyssée se termine. Un étudiant en économie converti en voyageur de commerce international nous embarque après Bayonne. Il rentre à Paris, puis il ira à Dunkerque. Fidèle à l’étiquette du stoppeur éthique, je lui fais la conversation pendant que M en écrase sur la banquette arrière. Ah, les lignes droites interminable du département des Landes...

J’ignore comment ça se peut, mais nous nous arsouillons au pineau des Charentes avant de remonter au nord. Je suis heureux pour mon capitaine et pour ses yeux bleus, elle émerge porte de Bagnolet.

La suite est sans intérêt. On dort chez Gillou, Max ou Féfé à Paris et on se retrouve à la gare de Dole où mon père vient nous chercher.

Maman a les larmes aux yeux, elle prend M. dans ses bras, elle aurait tant voulu avoir une fille mais Peppone n’a pas voulu : - Et s’il avait perdu son boulot, et s’il lui était arrivé quelque chose ?

(À Suivre)



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