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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (IV)
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Janvier-Mars 1976 – onze semaines de folie finnoise ou quand Barbe et Morisi défient la fatigue, le froid, la faim et le bon sens, sous le regard incrédule de Finnoises et de Finnois médusés... (1)

Figurez-vous une caméra installée sur une mäki (colline) entre Pori, un port de la côte occidentale de la Baltique, et Hämeenlinna, une ville marchande située sur la route de la capitale Helsinki. Tout au bout de la focale, deux points à peine mobiles englués dans la neige et dans le vent polaire. Tout autour, survolés par un drone, quelques-uns des 100 000 lacs que compte le pays, une infinité boisée, tout un monde de créatures peu fréquentables mais invisibles pour l’instant.

La nuit précédente, la traversée de la Baltique a été impressionnante, c’est en brisant la glace que le ferry emprunté par Barbe et Morisi est parvenu à Turku : capitale finlandaise du temps des Suédois, cité épiscopale et université de renom.

Passé l’enthousiasme de poser le pied sur une terra incognita, les deux insensés que nous sommes montons dans un train, l’idée étant de gagner Pori où j’ai fait la connaissance de gourgandines lors de mes voyages précédents, mais surtout Hameenlinna, où j’ai séjourné avec Hans et avec Roger.

Emmitouflés dans nos nippes, un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, nous ne sommes pas équipés pour une partie de trekking dans le grand nord.

Le train dans lequel nous montons n’aurait pas déparé dans un film d’anticipation, il est paralysé de torsades glacées, morve grise qui n’augure rien de bon.

C’est dans un roman russe du début du siècle passé que nous sommes tombés tandis que le jour qui vient de se lever déjà décline.

Barbe, dont seul le nez pelé par le grand air du Jura pointe, darde son regard bleu, l’air de dire : espèce de couillon, tu as vu dans quels draps tu nous as mis.

Le contrôleur passe, incrédule, il fait basculer son képi sur sa nuque, ne parle pas un mot d’anglais ni d’allemand.

Une mamie laponne, déguisée en poupée russe, sort ses mitaines de ses poches, les ôte et tranche un morceau de pain.

Tout le monde se tait dans le compartiment, les regards sont dirigés vers nous, dehors la neige et les sapins qui filent en noir et blanc, sifflement du vent, cahot des bogeys.

Pétard, il fait déjà noir. Crissements et claquements. Plainte lointaine…

Raconter notre voyage nécessiterait un volume. Nous passons trois jours à Pori, ville animée dont nous fréquentons les pubs, qui ne servent pas de boissons fortes, seulement des Olut, les bières locales, qui sont clasées de I à IV suivant leur degré d’alcool. Pour se remonter le moral, il y a les magasins de la Régie d’Etat, où les natifs font leurs courses avant d’aller en boite, où l'alcool distillé coûte un bras.

Pour de l’aventure, c’est de l’aventure. Barbe veut bien croire que j’ai deux copines quelque part mais il en doute. Bizarre, l’histoire de trouver un boulot et un logis pour éviter le service. Ne plus jamais revenir en France, vraiment ?

La température est basse mais pas insupportable pour les Jurassiens que nous sommes.

Côté fric, ça n'est pas Byzance. Barbe a des francs, des dollars et des chèques de voyage. J’ai du liquide et un chéquier de la Barclay’s. Pas de carte bancaire internationale, que des mandats postaux en cas de pépin.

Arrivé à Hameenlinna, je n’en mène pas large. Les filles à qui j’ai écrit n’ont pas donné signe de vie. J’appelle plusieurs fois le numéro qu’une d’entre elles m’a donné mais pip pip piiip....

Nous avons quitté Paris depuis deux semaines mais ne trouvant pas d'auberge à bon marché, nous optons pour un Emmaüs...

Il faut nous voir traîner la patte sur les trottoirs pris dans une croute de 50 cm de glace anthracite, sous le regard méfiant des autochtones qui nous prennent pour des romanichels.

Chacun dans notre genre, on n’est pas mal, le presque chauve et le brun chevelu. On sourit aux filles dans les bars, comme des crétins.

Dans l’un d’entre eux, nous faisons la connaissance d'Eija et d’Arya. Elles parlent quelques mots d’anglais, d’allemand, mais elles n’aiment pas le parler.. Promis, elles n’ont jamais vu de Français hormis deux frisés venus d’Afrique du Nord.

Chez les compagnons d’Emmaus rôdent de drôles de zigues. Christian est bilieux, il ne bouge plus qu’un muscle de son visage sur deux.

Je me rappelle alors d’un Tanssiravintola (restaurant dansant) où nous sommes allés plusieurs fois avec Roger. Barbe tire la gueule : un restaurant dansant ! Ca va nous coûter combien, il lui reste l’équivalent de 100 francs en finnmarks. Et à moi la moitié...

Barbe n’est pas un mou, il tape du talon au risque de se payer un vol plané sur le trottoir glacé et me dit : 'Tu veux jouer les Kerouac et les Miller, eh bien tapis ! On joue notre dernière chance à quitte ou double ! Si ça foire, on se fait envoyer des mandats."

Je nous revois traverser la rue hérissée de congères : à force de glisser, de riper, de déraper on a l’air complètement beurrés.

C’est un coup de chance mais le géant en costard qui monte la garde devant la porte pointe son doigt au niveau de mon nez et dit me reconnaître. On nous débarrasse de nos nippes (avec circonspection) et o, nous conduit à une table. Une serveuse, gironde et couperosée avec des nattes blond paille à la Heidi, prend notre commande. Je fais le gars qui sait le finnois, deux entrées, deux plats de résistances, deux bières et on verra après. Autant dire qu'on a plus un rond.

Nous sommes là à sourire bêtement et à trinquer à distance avec les gens qui se paient notre tête quand le miracle se produit. On entend un ‘Mario ! Mario ! It’s you ?' Et une crevette prise de boisson se jette à mon cou et m’apprend... qu’elle se marie ! Oh pas un mariage d’amour, un mariage pour permettre à un exilé politique syrien, ou irakien ou iranien d’échapper au dictateur qui en a après lui : 'Venez, venez, nous sommes dans la grande salle derrière."

Christian avait entendu parlé de Farfu, ma divinité tutélaire, un dieu de seconde zone qui aime faire des crocs-en-jambe à ses infidèles mais les sort d’affaires au dernier moment, eh bien il faisait la preuve de son existence !

La soirée est joyeuse, la fête bat sonplein. Le mari se prend d’amitié pour Barbe avec qui ils échangent en anglais pantomimatique. L’épouse m’assoit à côté d’elle et me présente à une Polonaise dont le commerce n'est que trop évident. Nous chantons, nous dansons, nous échangeons de chastes baisers sans se poser la question du qui paiera les pots descendus et les pots cassés.

Donne ’heure de la relève des carrosses par les citrouilles. La Polonaise m’a à la bonne, mais surtout Christian sur qui elle jette son dévolu. J'en profite pour jouer carte sur table : " Nous nous sommes fait dévaliser sur le ferry, nous dormons chez Emmaüs." Cela remplit la coquine d’enthousiasme, elle a une datcha à la limite des faubourgs, une baraque dotée d’un grand lit et d'un gros poêle.

La nuit qui suit tient du burlesque. Ayant retrouvé Eija (une blonde de type scandinave, fille de famille) et Arya, (une brune au visage presque asiatique), nous investissonsvnos derniers deniers en fromage et en vin rouge dans le but évident de nous réchauffer ensemble, vu que le thermomètre extérieur indique moins 25°C.

Couchés à quatre dans un lit à deux places, nous avons du mal à coexister. Disons que la question du placement et du replacement des mains, des cuisses et des bras est problématique.

Les filles sont sympas. Elles nous invitent à prendre un sauna chez leurs parents. Pas du luxe, notre dernière douche remonte à Stockholm.

Pour la grosse commission, il y a une cabinet sur pilotis à trois trous dans la cour.

Uriner est un souci. Il fait si froid que la stalagmite créée par le pissat monte à une vitesse fulgurante et menace derechef le méat du malheureux qui ne le rétracte pas assez vite.

Le jour, nous regardons les JO d'hiver à la télé enseveli sous une montagne de couvertures et de vêtements. Barbe a le nez gelé et de la vapeur monte du lit, on n’ose plus bouger.

C’est la littérature et le sport qui me sauvent. J’ai apporté un Don Quixote en anglais et les Frères Karamazov. Je les déguste alternativement, prenant des notes sur la table de la cuisine quand les filles ont apporté de quoi nous chauffer.

Ma condition physique m'est d'un grand secours, je me rends tous les deux jours à l’office postal à sept ou huit kilomètres de là, pas rien par moins 28°C.

Les mandats tardent mais le moral tient. D'autant qu'arrive la nuit de toutes les rigolades.

Ayant expliqué à notre Polonaise (elle arrivait tous les soirs avec du vin) que je cherchais un endroit où refaire ma vie, elle éclate de rire. Il se trouve qu'elle a un copain pizzaiolo qui cherche toujours du monde. Pour le loyer, si je suis juste, on pourra s’arranger, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas sur moi que la diablesse a des vues mais sur Barbe que sa blonde a laissé en carafe.

Un soir où nous avons bu et fumé, la Polonaise en rut étale Christian et se déshabille. Déjà à l'oeuvre sous les draps, Arya et moi leur faisons une place. Jamais eu l’occasion d’assister à une tentative de viol aux premières loges. Attention ! Notre moniteur de voile (1m65 pour 60 kilos), habitué à faire du trapèze sur un voilier, se défend vaillamment ! Il compte sur l'inertie, il la joue à l’usure, à l’étouffé. La gaillarde a le souffle court, elle ahane, elle pouffe, son ardeur est mise à dure épreuve, alors elle s’effondre, est avalée par le coma.

Arya et moi sommes éveillés. Ayant attendu que passe la tornade, nous échangeons toutes sortes de caresses et puisqu’il ne faut faire ni bruit ni mouvements qui réveilleraient la mangeuse d’hommes, nous nous soufflons à l’oreille un jeu, celui du premier qui jouit à perdu. Un délice, vous devriez essayer. Chaque effleurement est une agonie, chaque spasme naissant un doux supplice. J’ai mes techniques de respiration et mes ruses d’évitement mental (j'essaie de me rappeler le théorème d'Archimède ou la liste des vainqueurs du tour de France) mais rien ne peut contre un certain attouchement. Arya a gégné, Arya est trop forte.

Sauf que... le désir grandissant quand l’effet se recule, elle est emportée à son tour par un orgasme à répétition qui terrorise Barbe… qui l’insulte, qui nous insulte, bordille ! on va réveiller la gorgone, et s'il refuse, elle risque de nous virer !

Nous sommes à la merci de la Polonaise depuis une dizaine de jours quand arrivent nos mandats à l’office postal. J’ai un tête à tête avec notte logeuse qui est une bonne personne. Elle a parlé de moi à son Italien, il sera ravi de m’aider. Pour le dodo, je n’aurais qu’à être gentil quand elle me le demandera, pas de question d’argent entre nous.

La veille de notre départ se produit un épisode gouleyant Occupé à tisonner le poêle de l’entrée, Barbichou voit arriver une dizaine d’indigènes excités cornaqués par un Pasteur blafard. Nu sous son manteau de poil, Barbe se protège des regards mais ne peut rien contre la vague qui se rue contre la porte de la chambre où Arya me grimper joliment . 'Regardez le Mustalainen, il fornique nos filles ! " C'est Arya qui traduit en plongeant sous une montagne de draps et de couvertures. Je m’enveloppe quant à moi dans un plaid sans parvenir à dissimuler ma virilité triomphante au regard de l'envahisseur. Mustalainen, ça veut dire les gens qui ont a peau sombre, les bohémiens, les romanichels...

Sur le coup l’infirmier psy Christian B. est parfait, il sort nos passeports, les fait tourner et explique que nous sommes journalistes et que nous faisons un reportage pour un magazine français.

Les villageois y croient peut-être. Ils quittent les lieux, ce qui permet à Arya de reprendre nos exercices là où ils s’étaient arrêtés"

Helsinki 75 ou quand le roadmovie rabelaisien tourne en eau de boudin glacé et que les héros manquent faire une triste fin avant d’être sauvés par un ballon qui rebondit.

Les spécialistes de la vie quotidienne de Cosa Nostra vous le diront, la routine des soldats de la mafia est un enfer d’attente et d’ennui où les tueurs à gage et les nettoyeurs tuent le temps un clope au bec dans la rue pour dépister les mouchards placés sous le billard par le FBI ou la police d’Etat.

Il en est de même pour les Don Mario et les Sancho Barbe lorsqu’ils quittent un refuge pour prendre la route le pouce tendu. Lorsqu’ils crapahutent sur les rebords glacés de la route qui mène à la capitale. Lorsqu’ils attendent un quart d’heure avant de voir passer un véhicule

Un soir, ça tourne mal. Ils se sont éloignés d’une ville pétrifiée dans la bourrasque sans croiser un chrétien : il fait froid, très froid et Barbe ne se sent pas bien. Je l’encourage, le stimule, l’engueule, le réconforte. On va bien tomber sur un village, sur une maison. Sur une âme charitable.

Thelma et Louise ne trouvent pas de refuge, pas de datcha, pas de Polonaise secourable… Ils font juste un pas après l'autre, en gueulant.

Avancer entre les congères et la chaussée patinoire n’est pas une partie de plaisir. Barbe veut qu’on s’arrête. Je le lui interdis, je le vexe, je fais appel à sa fierté ; il est un rugueux, un Jurassien à moustache.

On n’est pas dans l’hyperbole : j'ai ma tenue de traducteur à Heathrow et l’hypothermie me guette. Le vent descendu du Pôle nous découpe, on ne sent plus nos pieds, nos cuisses se vident, que dire de nos poumons…

La Providence vient à notre secours sous la forme d’une baraque en contrebas d’un vallon. Elle est pleine de planches et de pelles, de piques, de pioches et de râteaux. Nous fermons la porte derrière nous.

On ne va pas passer la meilleure nuit de l’année.

Moniteur pragmatique Barbe m’indique la marche à suivre, on va joindre les fermetures éclair de nos sacs de couchage, et les cafir de vêtements pour interdire aux courants d’air de nous torturer pendant notre sommeil.

La stratagème marche à peu près. Bon, se coltiner l’haleine et les coups de coude d’un mec qui claque des dents n’est pas la panacée. Surtout quand on sent dans son dos le tranchant d’une bêche. Nous avons de la chance, le thérmomètre n’indique que moins 15 aux aurores.

C’est le passage d’une déneigeuse qui nous réveille. On a dormi par séquences d’un quart d’heure à peine. Impossible de traîner au lit.

Dur de se rhabiller. Seule consolation : la symphonie mauve et rose du petit matin et la fumée qui s’élève d’un chalet. Un homme et une femme en sortent, marchent vers nous et nous demandent si nous sommes un peu fous en anglais. Des profs. Nous préparent un petit-déjeuner royal mais ne peuvent pas nous avancer vers Helsinki, ils doivent amener leurs enfants à l’école.

Nous faisons contre mauvaise fortune bon coeur, la vérité c’est que le trip de Sal et Dean tourne au fiasco.

Les expéditions sont comme les grèves, il faut savoir les finir.

Je n’ai plus en tête le détail de notre arrivée à Helsinki, si ce n’est un journal à la gare routière qui parlait des accords prévus entre l’Union Soviétique et les Alliés pour un nouveau statut de la Finlande, nation déchirée entre les deux blocs.

Je me souviens de la joie qui s’empare de nous quand la guichetière de la Grande Poste confirme que deux mandats sont bien arrivés à notre nom. Barbe sort ses papiers d’une bourse en cuir, je mets un quart d’heure pour retrouver les miens.

Helsinki a des allures russes, ses toits de cuivre vert, la grande église orthodoxe, le marché zux poissons donnent l’impression d’être à Venise ou à Istanbul.

La patrie de Sibelius, Alvaar Alto et de Paasilinna, qui publie le Lièvre de Vatanen, n’est pas le pays ultramoderne du Millenium. Nokia n’a pas breveté ses téléphones portables et el le Finlandais s’accroche à ses champions de ski et d’athlétisme pour exister. Mon dieu, les clochards éméchés qui nous tendaient leur thermos de thé à l’aquavit, ce vagabond hérissé tombé raide à cinquante centimètres des rails du tramway ; ce dancing de jour où je prends des notes évoquant les ‘houmalaoutas hurleurs et les alouates trébuchants qui nous encerclent et nous demandent ce que nous cherchons dans leur enfer.’

On nous indique l’existence d’un centre sportif qui propose des hébergements à bas prix, ça se trouve à une quinzaine de kilomètres de la gare centrale.

Affaiblis par les nuits inconfortables et la fringale, nous nous calons dans le bus.

Le chauffeur est sympa, il nous arrête entre deux stations, nous coupons par un sentier, croisons des raquettes qui nous regardent de travers.

On ne nous demande pas de payer et ça tombe bien : heureux de pouvoir manger et boire notre saoul, nous avons craqué la moitié de nos mandats.

Un dame âgée nous montre nos appartements, un dortoir de quatre sommiers militaires. La salle de sport est au rez-de-chaussée au bas de l’escalier. A droite, il y a la cafeteria.

Tout est fade, gris, intensément silencieux. Je laisse Barbe s’installer et je fais le tour du bâtiment. Les nanas que je croise ne me calculent pas, ne me voient pas, ne répondent pas à mes ´Hyvää Huomenta’.

Notre séjour est vide de sens, nous attendons l’arrivée de deux mandats, c’est tout.

Barbe dort la plupart du temps, il a puisé dans le peu de matière grasse dont il dispose.

Je me suis installé dans une salle de réunion et je relis Don Quichotte en anglais, la deuxième partie. celle où la Quête de l’ingénieux hidalgo tourne au désastre.

Impossible de joindre la Poste au téléphone, personne ne nous comprend.

Un matin c’est moi qui prend le bus et revient bredouille.

On vit de café et de morceaux de pain empruntés à la cafeteria. Barbe tient à peine debout.

J’ai une idée, Je pique deux rouleaux de papier hygiénique et je me lance un défi : écrire 24 heures non stop. Qui dort dine, une journée gagnée pour permettre à nos mandats d’arriver.

Je fais ce que je dis. Je remplis une bouteille d’eau.Je déroule un rouleau de PQ et me lance dans un texte à bâton rompu, marabout de ficelle nourri par des souvenirs : Anette, mon père, Jane, Hans, Ginsberg, Rivera, Juge Jennings, les Pieds Nickelés, ad lib.

Je tiens 20 heures.

Ivre de fatigue, tremblant, je regagne ma paillasse. Barbe, qui est pâle comme un linge, me pose une question que je ne décode pas.

Alors que je me débats dans un demi sommeil, le claquement d’un ballon qu’on frappe contre un mur et qui rebondit me force à ouvrir les yeux. Je tends l’oreille : c’est certain, des gars se préparent à taper un foot.

Je ignore d’où me vient la force mais je les rejoins, j’ai envie de leur montrer, de jongler, de dribbler, d’oublier cette fadaise de l’écrivain sur la route, du perdant magnifique en quête de reconnaissance.

Me voyant mendier le droit de taper dans la balle, un rouquin me tend un maillot et le prodige s’avère : je reçois mon amie de toujours, celle que je voulais faire rentrer dans ma peau, je la caresse, je la chateoie, je la rétrote, je la couve : poitrine, flick, contrôle en porte-manteau suivi d’un dribble derrière la jambe d’appui, passe du talon, patate de volée sur le poteau !m Osanna ! : On me tape dans la main, on me congratule, je suis un pro, ma parole, qu’est-ce que je fais en zonard dans cette salle de sport ?

L’extase ne dure pas. La tête me tourne et je tourne de l’oeil. Comment, moi et mon ami ne mangeons pas depuis trois jours ! Mais les Finlandais ne sont pas des sauvages, allons voir à la cuisine... A ne pas y croire : deux gars montent chercher Barbe qui pleure quand on lui apprend qu’il va manger. Moi aussi, mais sans le montree : je suis un hidalgo rital et les Quichotte, même de Besac, ça ne chiale pas.

(A suivre)

Helsinki 76 ou quand le roadmovie rabelaisien tourne en eau de boudin glacé et que les héros manquent faire une triste fin avant d’être sauvés par un ballon qui rebondit.

Les spécialistes de la vie quotidienne de Cosa Nostra vous le diront, la routine des soldats de la mafia est un enfer d’attente et d’ennui où les tueurs à gage et les nettoyeurs tuent le temps un clope au bec dans la rue pour dépister les mouchards placés sous le billard par le FBI ou la police d’Etat.

Il en est de même pour les Don Mario et les Sancho Barbe lorsqu’ils quittent un refuge pour prendre la route le pouce tendu. Lorsqu’ils crapahutent sur les rebords glacés de la route qui mène à la capitale. Lorsqu’ils attendent un quart d’heure avant de voir passer un véhicule

Un soir, ça tourne mal. Ils se sont éloignés d’une ville pétrifiée dans la bourrasque sans croiser un chrétien : il fait froid, très froid et Barbe ne se sent pas bien. Je l’encourage, le stimule, l’engueule, le réconforte. On va bien tomber sur un village, sur une maison. Sur une âme charitable.

Thelma et Louise ne trouvent pas de refuge, pas de datcha, pas de Polonaise secourable… Ils font juste un pas après l'autre, en gueulant.

Avancer entre les congères et la chaussée patinoire n’est pas une partie de plaisir. Barbe veut qu’on s’arrête. Je le lui interdis, je le vexe, je fais appel à sa fierté ; il est un rugueux, un Jurassien à moustache.

On n’est pas dans l’hyperbole : j'ai ma tenue de traducteur à Heathrow et l’hypothermie me guette. Le vent descendu du Pôle nous découpe, on ne sent plus nos pieds, nos cuisses se vident, que dire de nos poumons…

La Providence vient à notre secours sous la forme d’une baraque en contrebas d’un vallon. Elle est pleine de planches et de pelles, de piques, de pioches et de râteaux. Nous fermons la porte derrière nous.

On ne va pas passer la meilleure nuit de l’année.

Moniteur pragmatique Barbe m’indique la marche à suivre, on va joindre les fermetures éclair de nos sacs de couchage, et les cafir de vêtements pour interdire aux courants d’air de nous torturer pendant notre sommeil.

La stratagème marche à peu près. Bon, se coltiner l’haleine et les coups de coude d’un mec qui claque des dents n’est pas la panacée. Surtout quand on sent dans son dos le tranchant d’une bêche. Nous avons de la chance, le thérmomètre n’indique que moins 15 aux aurores.

C’est le passage d’une déneigeuse qui nous réveille. On a dormi par séquences d’un quart d’heure à peine. Impossible de traîner au lit.

Dur de se rhabiller. Seule consolation : la symphonie mauve et rose du petit matin et la fumée qui s’élève d’un chalet. Un homme et une femme en sortent, marchent vers nous et nous demandent si nous sommes un peu fous en anglais. Des profs. Nous préparent un petit-déjeuner royal mais ne peuvent pas nous avancer vers Helsinki, ils doivent amener leurs enfants à l’école.

Nous faisons contre mauvaise fortune bon coeur, la vérité c’est que le trip de Sal et Dean tourne au fiasco.

Les expéditions sont comme les grèves, il faut savoir les finir.

Je n’ai plus en tête le détail de notre arrivée à Helsinki, si ce n’est un journal à la gare routière qui parlait des accords prévus entre l’Union Soviétique et les Alliés pour un nouveau statut de la Finlande, nation déchirée entre les deux blocs.

Je me souviens de la joie qui s’empare de nous quand la guichetière de la Grande Poste confirme que deux mandats sont bien arrivés à notre nom. Barbe sort ses papiers d’une bourse en cuir, je mets un quart d’heure pour retrouver les miens.

Helsinki a des allures russes, ses toits de cuivre vert, la grande église orthodoxe, le marché zux poissons donnent l’impression d’être à Venise ou à Istanbul.

La patrie de Sibelius, Alvaar Alto et de Paasilinna, qui publie le Lièvre de Vatanen, n’est pas le pays ultramoderne du Millenium. Nokia n’a pas breveté ses téléphones portables et el le Finlandais s’accroche à ses champions de ski et d’athlétisme pour exister. Mon dieu, les clochards éméchés qui nous tendaient leur thermos de thé à l’aquavit, ce vagabond hérissé tombé raide à cinquante centimètres des rails du tramway ; ce dancing de jour où je prends des notes évoquant les ‘houmalaoutas hurleurs et les alouates trébuchants qui nous encerclent et nous demandent ce que nous cherchons dans leur enfer.’

On nous indique l’existence d’un centre sportif qui propose des hébergements à bas prix, ça se trouve à une quinzaine de kilomètres de la gare centrale.

Affaiblis par les nuits inconfortables et la fringale, nous nous calons dans le bus.

Le chauffeur est sympa, il nous arrête entre deux stations, nous coupons par un sentier, croisons des raquettes qui nous regardent de travers.

On ne nous demande pas de payer et ça tombe bien : heureux de pouvoir manger et boire notre saoul, nous avons craqué la moitié de nos mandats.

Un dame âgée nous montre nos appartements, un dortoir de quatre sommiers militaires. La salle de sport est au rez-de-chaussée au bas de l’escalier. A droite, il y a la cafeteria.

Tout est fade, gris, intensément silencieux. Je laisse Barbe s’installer et je fais le tour du bâtiment. Les nanas que je croise ne me calculent pas, ne me voient pas, ne répondent pas à mes ´Hyvää Huomenta’.

Notre séjour est vide de sens, nous attendons l’arrivée de deux mandats, c’est tout.

Barbe dort la plupart du temps, il a puisé dans le peu de matière grasse dont il dispose.

Je me suis installé dans une salle de réunion et je relis Don Quichotte en anglais, la deuxième partie. celle où la Quête de l’ingénieux hidalgo tourne au désastre.

Impossible de joindre la Poste au téléphone, personne ne nous comprend.

Un matin c’est moi qui prend le bus et revient bredouille.

On vit de café et de morceaux de pain empruntés à la cafeteria. Barbe tient à peine debout.

J’ai une idée, Je pique deux rouleaux de papier hygiénique et je me lance un défi : écrire 24 heures non stop. Qui dort dine, une journée gagnée pour permettre à nos mandats d’arriver.

Je fais ce que je dis. Je remplis une bouteille d’eau.Je déroule un rouleau de PQ et me lance dans un texte à bâton rompu, marabout de ficelle nourri par des souvenirs : Anette, mon père, Jane, Hans, Ginsberg, Rivera, Juge Jennings, les Pieds Nickelés, ad lib.

Je tiens 20 heures.

Ivre de fatigue, tremblant, je regagne ma paillasse. Barbe, qui est pâle comme un linge, me pose une question que je ne décode pas.

Alors que je me débats dans un demi sommeil, le claquement d’un ballon qu’on frappe contre un mur et qui rebondit me force à ouvrir les yeux. Je tends l’oreille : c’est certain, des gars se préparent à taper un foot.

Je ignore d’où me vient la force mais je les rejoins, j’ai envie de leur montrer, de jongler, de dribbler, d’oublier cette fadaise de l’écrivain sur la route, du perdant magnifique en quête de reconnaissance.

Me voyant mendier le droit de taper dans la balle, un rouquin me tend un maillot et le prodige s’avère : je reçois mon amie de toujours, celle que je voulais faire rentrer dans ma peau, je la caresse, je la chateoie, je la rétrote, je la couve : poitrine, flick, contrôle en porte-manteau suivi d’un dribble derrière la jambe d’appui, passe du talon, patate de volée sur le poteau !m Osanna ! : On me tape dans la main, on me congratule, je suis un pro, ma parole, qu’est-ce que je fais en zonard dans cette salle de sport ?

L’extase ne dure pas. La tête me tourne et je tourne de l’oeil. Comment, moi et mon ami ne mangeons pas depuis trois jours ! Mais les Finlandais ne sont pas des sauvages, allons voir à la cuisine... A ne pas y croire : deux gars montent chercher Barbe qui pleure quand on lui apprend qu’il va manger. Moi aussi, mais sans le montree : je suis un hidalgo rital et les Quichotte, même de Besac, ça ne chiale pas.

(A suivre)


Mi 1976 : Le syndrome d’Aznavour : Les Parois de la vie sont lisses et je glisse

'Il m’a fallu faire un gros effort de mémoire pour me rappeler ce que le Morisi que j’étais fait après avoir été déclaré Psy-4 et exempté de service militaire actif. La réalité d’alors c’est que j’avais gâché mon principal talent, celui de me distinguer sur un terrain de football, et que j’avais perdu le fil de mes études en partant faire le Jacques en Angleterre en Scandinavie.

Par bonheur j’entrevois un fil de lumière tout au bout de ce couloir médiocre : les journées entières passées rue Pasteur à échanger des généralités contre un demi pression ou à attendre que passe un gars de ma bande et qu’il m’invite à déjeuner, à souper ou à assister à un concert de rock dans un bar.

Le fric a dû être un problème mais j'ai tout oublié de la manière dont je m’en procurais à l’époque : des cours privés, des petits jobs, un coup de main dans un bar, de l’argent emprunté à mes parents (il était beau le Marco Polo on the road !), à ma tante ou aux amis que j’avais dépannés du temps de ma gloire...

Celui qui ne gagne pas assez pour vivre devient une boulet et un parasite, il finit par ne plus voir ses relations que comme une source de bienfaits et de revenus. J’essayai bien de me convaincre que les soirées où je me lançais dans d’interminables démonstrations littéraires ou politiques étaient de la même nature que celles qu’Henry Miller dispensait à ses amis argentés à Paris, je me sentais mal à l’aise, dépendant, un parasite sympathique mais un parasite quand même. Pour que cela ne sot pas trop visible, je sautais d’un réseau de copains à l’autre : l’ombilic de la balle, l’ombilic de Dole, l’ombilic des infirmiers psy, l’ombilic des Ritals, des intellos, des artistes, des anarchistes, des anglophones...

Je me souviens du départ de Kevin, le gamin que j’avais entraîné à Solihull. A mon retour de Finlande, il m’avait raconté ses mésaventures avec une folle aux grosses lunettes habillée de noir qui était rentrée chez nous de force et avait voulu le déshabiller. Il me remerciait de l’avoir hébergé gratuitement, il me souhaitait bonne chance pour mes livres et m’enverrait un mandat à peine arrivé à Birmingham.

L’équivalent de 400 euros pour un deux-pièces balayé par les courants d’air fleurant le moisi, je pris la décision de déménager à la cloche de bois. Me faisant aider par Pedro, un dermato libanais qui donnait des consultations gratuites dans l’arrière-cour de chez Ladreyt, rue Pasteur, nous hissons mon meuble stéréo de marque Grundig, tout ce qui a un peu de valeur, mais surtout trois ou quatre cartons de livre et l’intégrale de mes carnets de notes et de mes Clairefontaine.

Je ne suis pas mécontent de quitter mon pied-à-terre. Quelques semaines avant de déménager, j’avais trouvé une copine de Kevin dans mon lit. Un peu rôti, je l’avais invitée à me faire une place mais, bon, vous comprenez. La fille me réveille deux heures plus tard et me dit qu’elle doit rentrer chez les Sœurs, elle m'embrasse chastement, me remercie, j’ai été doux et rassurant, mais elle n’aurait dix-huit ans qu’au mois de septembre. Que je ne me fasse pas de soucis, merci encore...

Le mois de juin arrivant, nous nous retrouvons Barbe, Christian B., Gillou peut-être, et nous lançons dans un de nos fameux tours des lacs à vélo. Six jours plus tard j’en reviens bronzé et optimiste.

Au lieu d’achever la boucle prévue et de rentrer à Sampans à la nuit tombante (60 km de route nationale au milieu des camions), je glisse mon biclou sous le porche des Max, je pousse la porte de l’Ermitage et j’aperçois les yeux bleus et la touffe blonde et frisée d’Elle M, celle pour qui j’allais accomplir la traversée des Mariemontagnes.

Ses yeux dans les miens, son expression en me voyant m’asseoir, je me dis que j’ai mes chances. Enfin, pas ce soir là. La sœur de Josette nous marque à la culotte, elle n’a pas perdu l’espoir de m’introduire dans la famille de mon meilleur ami ; nous formerions une si belle tribu...

Nouveau trou de mémoire. Nous avons pu nous connaître bibliquement chez Pedro, à la Cure après une séance de I Ching, ou chez elle au-dessus du garage Carnot, de l’autre côté du pont de la République, au carrefour de l’avenue Fontaine-Argent.

Ce dont je me rappelle, c’est qu’Elle a survécu par miracle à une TS et qu’elle est tourmentée par le sort que ses parents ont fait subir à sa sœur aînée, qu’ils ont contrainte à interrompre ses études d’anglais pour qu’elle donne la main à la ferme. Elle-M mourra s’il le faut mais elle ne laissera pas sa mère détruire l’avenir de ses petites sœurs, elles les prendra avec elle s’il le faut. Je l’écoute avec attention, j’apprends que les siens habitent à deux pas de la Planche des Belles Filles, au cœur d’une région riche en étangs, dans ce que mon père baptise aussitôt la Vallée des Loups.

Je le comprends de suite, le capitaine aux yeux bleus passe un sale quart d’heure. Titulaire d'un BTS de secrétariat de direction bilingue, elle est impressionnée par les intellos atypiques que je fréquente. Elle se tient à l’écart, ne crachant pas sur les verres qu’on lui offre ou sur les pétards qu’on lui tend. Certains de mes copains la draguent mais ils font la connaissance d’un Mario qu’ils n’ont jamais vu. Pour la première fois de ma fichue vie, je suis jaloux, vraiment jaloux..."

(A Suivre)

Automne 1976 : les mois de tous les dangers, portrait du footballeur manqué en Saint Bernard éperdu...


Les mois qui précèdent mon vingt-sixième anniversaire ont de quoi inquiéter. Sans le sou, je jongle avec les dettes et j’habite à droite à gauche. Mauvais signe pour moi, je ne joue plus au foot, ce qui surprend ceux qui me suivaient. Plus grave encore, je me désintéresse des résultats de mes équipes préférées, l’Olympique de Marseille, Milan AC, la Fiorentina.

J’ai pris du poids, 76 kg pour 176 cm au lieu de 68, 70 km deux ans plus tôt.

Mais je marche beaucoup, je sillonne la Boucle, Battant, Rivotte et Velotte, d’un pas rapide, pour faire croire que je suis occupé, que je suis attendu quelque part.

J’ai le souvenir d’une sale période. J’ai perdu mon innocente suractivité, mon enthousiasme, l'assurance que je suis né sous une bonne étoile.

Elle M en est la cause, on est proches, très proches, nous nous emboitons bien, elle la blonde aux yeux bleus issue d’une famille nombreuse de la France profonde, et moi le brun aux yeux sombres, enfant unique d’une famille italio-parisienne... Moi le tonitruant, le vivace, le joyeux, elle la tourmentée, la bipolaire, l'ombrageuse.

C’est une interprétation a posteriori, le capitaine est surpris qu’un mec puisse à ce point prendre soin d’elle, une partie d’elle en est émue, l’autre horrifiée. Qu’on la laisse vivre, qu’on la laisse mourir : pas besoin d’un ange gardien à la moralité parfaite, un geôlier qui ne pense qu’à elle, qui ne jure que par elle, qui ne boit plus, qui la marque à la culotte, même si c’est à distance.

Elle M. a un appartement au-dessus de la station service de l'avenue Carnot, en dehors de la Boucle. Un placard à balais au troisième étage où je passe beaucoup de temps à l’attendre puisqu'elle fait des pieds et des mains pour me tourmenter, comme cette période où elle fréquente des hôtesses qui l’encourageaient à faire carrière, leur mac embauchait.

Une autre fois, c’est un bon copain que je charge de l’avoir à l’œil. Une tâche ardue, le capitaine bougeait, buvait et fumait beaucoup.

A bout de nerfs dans son lit, je finissais par me lancer à sa recherche rue Krug, chez Babasse, rue Battant dans les rades de la Madeleine, rue Claude-Pouillet et rue Pasteur, que l’on s'était mis à appeler le triangle des Bermudes, devinez pourquoi.

Certaines soirées étaient sordides. Nous étions pessurisé par une bande de toxicos, de pochards sans le sou, de fous presque furieux. Un côté 'Barfly’ qu’accentuera la ressemblance entre la femme que j’aime et Faye Dunaway (1987, film de Barbret Schröder, avec Mickey Rourke).

Je n’exagère pas. Ce furent des semaines noires dont nous sortions en passant donner un coup de main au chantier de la Cure.

Elle M, était férue de sciences occultes, peut-être par réaction (ou en complément) à l’éducation chrétienne de son enfance.

Pedro se moquait d’elle en lui lisant les lignes de la main et, soudainement consterné, constatant qu’elle n’avait pas... de ligne de tête.

Pour tromper l'angoisse, nous nous mîmes à étudier le Grand Livre des Transformations chinois, le I Ching, manuel de sagesse et de divination.

À la Cure, Etienne Max dit Caillon, Féfé, Elle M et moi nous épluchons une douzaine d’ouvrages spécialisés et les passons au crible de nos thèmes de naissance. Des soirées studieuses, buveuses, fumantes, orgastiques et sympathiques.

De retour à Besançon, le manège des cuites au rouge reprenait chez la Denise (un pandemonium hallucinant rue du Petit-Charmont), chez Gugu, chez Manu, chez Hassen, rue Battant Beuveries auxquelles je participais pour surveiller ma belle et empêcher qu’un butor ne l’entraîne dans une cave ou sous les toits.

Concentré sur ma mission, je me mets au régime sec, il est clair qu’une partie d’Elle lutte bec et ongles pour ne pas tomber sous ma coupe. Quand nous nous en sommes sortis, elle est câline et reconnaissante ; nos ébats sont émouvants, car avant moi, elle n’a pas fait que de belles rencontres et nous apprenons à nous connaître.

La période noire n’est pas finie. La malheureuse est obsédée par le sort de ses sœurs (5 et 11 ans peut-être), d’autant que sa famille aurait commandité une enquête de police sur moi et ma famille, selon les informateurs du village, je serais un dealer, un gitan impliqué dans la traite des blanches.

Un soir – la campagne est couverte de givre, la bise souffle, on est en Finlande – nous prenons notre 4-L et filons chez un ami suédois qui habite à trente kilomètres de Besançon . Nous mangeons et buvons beaucoup. Son institutrice de femme part se coucher et le gaillard – 195 cm, un collier taillé à la serpe, des lunettes en écaille - se met en tête de saouler mon capitaine et, on le comprend, de la trousser dans un coin. Ravie de me voir dans l’embarras, Elle ne recule devant aucun verre d’aquavit, de kirsch et d’alcool de prune. Électrique, les yeux mortels, elle me provoque Et là, qu’est-ce que tu fais, et là on va faire quoi ?

Ce que je fais est totalement inhabituel. Lorsque le Viking vacillant essaie d’embrasser le capitaine de force et qu’il déclare que je la retiens contre son gré et qu’il va la reconduire chez ses parents - à 80 km de là, en pleine nuit - je lui vole dans les plumes, l’immobilise au sol grâce à ma pratique précoce du judo, et lui serre si fort le cou et pendant si longtemps, lui tapant la tête sur le parquet, qu’il tousse sa gnôle en ahanant, tandis qu’Elle jouit de voir deux mecs se battre pour elle.

La suite n’est pas anecdotique. La femme du Suédois s’est levée. Le Suédois lui explique que je séquestre leur invitée. Profitant de la dispute, le capitaine s’enfuiit en titubant : elle est en t-shirt et en chaussures de ville. Je saute dans la 4-L, sans permis et je la rattrape, la bourre à l’intérieur, prends un virage sur l’aile, rejoins la nationale. Nous sommes à Besançon une heure plus tard. Elle pleure, elle est malheureuse, ça ne peut pas durer comme ça.

De fait. Dormant à droite à gauche, nous nous retrouvons chez Etienne Max rue des Granges, sans salle de bain, sans chauffage et sans électricité.. Comme elle devient hystérique, je rassemble mes affaires et c'est décidé : je me tire. Elle reste allongée sur notre matelas en bataille. A an-aérobie, je tire la porte derrière moi mais elle court pied-nu sur les dalles du couloir et me rattrape avant que je débouche dans la rue.

C’est au bar de l’U que je croise Patrick Hugo, devenu éducateur au foyer des Géraniums. Il sort avec Christiane, une prof de français qui exerce dans le sud algérien. D’après elle, une licence ès Lettres peut suffire pour enseigner là-bas où l’on manque de personnel. Les contes et fables de Mongi et la culture arabo-musulmane éclairée par Farid, notre ami libyen, font le reste. — Et si nous parions au pays des mille et une nuit et des mille coupoles ?"

Ca ne se fait pas tout de suite. Conscient qu’il faut que nous quittions Besac et sa boucle infernale, j’imagine un voyage en Angleterre et en Irlande où nous pourrions trouver des petits bolots. Un BTS de secrétariat de direction bilingue pour Elle, une licence et une année en tant qu’assistant à Solihull, c’était jouable. Un projet qui ne tient plus debout lorsqu’Etienne Max se joint à nous ; sans doute pour fuir quelques ennuis d'ordre légal mais je ne veux pas m’avancer.

Je passerai sur les deux mois que nous passons en vadrouille entre le Royaume Uni et la Verte Erin. L’idée est d’avancer par sauts de puce et de profiter de l’hospitalité de nos connaissances ; une bonne amie d’Elle M dans la banlieue de Londres, une connaissance à Solihull, Rob Flynn à Birmingham et une série de gîtes en Irlande. Je profite de ce voyage pour lire et pour écrire beaucoup. Nous faisons pas mal de bêtises, naturellement. Installés dans un village du County Mullingar parce qu’il s’appelle Coole, nous saoulons une vache en faisant des ronds autour d’elle en 4-L. On fait ami ami avec un policier en congé que nous reconduisons chez lui sans permis. Etienne et moi rentrons d’une fête paroissiale en courant, douze kilomètres sous la pluie en sabot ; un dimanche où l'on fait la manche à Dublin, sommes repérés par la femme du consul qui prévient son mari, ces pauvres étudiants s’étaient fait dévaliser ; on nous secourt, un chèque du capitaine, un chèque de la Barclay’s contre une belle somme en liquide ; bref, nous buvons pas mal de Guinness, nous chantons du Brassens et du Bobby Lapinte, nous jouons aux fléchettes, je raconte ma vie dans les pubs et nous rentrons de là-haut en désordre, manquant échanger le 4-L du capitaine contre une cinquantaine de pounds pour payer le ferry du retour.

Je sais, je bâcle, ces deux mois sont une odyssée qui s'achève à Guérande chez Féfé et le Gaulois, qui font la saison de pêche, ce dernier étant mécanicien dans la marine marchande.

Resuçé par la Boucle, j’anticipe la détresse de ma bien aimée et je creuse la piste maghrébine : on ne peut pas tenir longtemps dans la débine.

Coup de pot : de retour en France pour la trêve des confiseurs, Christiane me confirme qu’il y aurait de la pace au Lycée Mixte d’El Oued, elle en parlera à Si Mesbahi, le Proviseur, un homme sympathique et tolérant. Évidemment pour cela, il faudrait qu’on puisse se déplacer et le voir, le Sud est un monde où le face-à-face est essentiel, la bureaucratie ne servant qu’à justifier les refus et les arrangements déjà pris."

(A Suivre)

Février 1977 – De chez la Denise aux mille coupoles en passant par Carthage et le Djurdjura : feu vert pour la traversée des Mariemontagnes...


"J’avais pris les choses en main. Fini Barfly et les Contes de la Folie ordinaire, ce n’est pas notre santé mentale qu’Elle et moi mettions en péril, mais notre avenir ensemble. Nous en avions des exemples sous les yeux ; passé la chance d’obtenir un diplôme et de gagner sa vie convenablement, les étudiants émoulus de chez papa-maman faisaient de tristes fins, se faisaient entretenir, se terraient sous les toits et, alcoolisés et camés, terminaient dans le caniveau, pour ne pas dire en hôpital psychiatrique ou au fond du Doubs.

Cela ne serait jamais notre cas, je me l'étais juré. Nous avions un atout : nos maigres diplômes. Elle avait obtenu un BTS de secrétariat de direction, j’étais détenteur d’une licence ès Lettres, alors considérée comme un diplôme d’enseignement.

Avec la création de son Centre de Linguistique à la fin des années 50, Besançon était pour ainsi dire la capitale de l’enseignement du Français langue étrangère. D’ores et déjà elle expédiait ses enseignants partout dans le monde.

Il fallait que nous quittions Besançon, ville oreille, ville vulve qui vous aimantait et risquait de vous engloutir.

Si je voulais faire un bout de chemin avec Elle, il fallait que je la persuade de fuir le champ de bataille, de rompre avec sa famille, de s’éloigner de ses sœurs pour mieux les protéger plus tard.

J’ai un plan que je lui expose chez les Max, rue Renan chez une copine, ou à la Cure après une journée de chantier rétribuée au pair : Près de Tunis, le père de Mongi est responsable de la mosquée, il est OK pour nous recevoir autant de temps que nous le désirerons. - A Alger, il y a Hersy, un prof de sciences éco somalien qui va enseigner à l’université d’Alger. - En Haute-Kabylie, Jean-Luc Robbe est médecin dans la cadre de la coopération. - Mieux : À 600 km au sud d’Alger, nous attend Christiane, qui propose de nous aider à trouver une place au lycée mixte. - Plus loin, s’il est besoin, il y aura Jo, l’oncle de Gillou, le frère de la Sophie de la Cure, qui a épousé une Fatima de bonne famille et travaille dans le bâtiment à Casablanca. - Alors voilà, on bosse, on économise, on vend nos frusques, nos bouquins et nos vinyles et on part en quête de deux postes de prof pour l’année scolaire 1977-78.

Je n’ai plus en tête la réaction du capitaine en congé libérable, mais elle est mitigée. Partir à la godille de l’autre côté de la Méditerranée n’est pas une broutille... Et puis avec son BTS bilingue, prof…

Chemin faisant, après en avoir parlé avec Mongi, Farid, Pedro, Mohamed et Mustapha, les duettistes de chez les Max, le projet se niche dans la tête de celle qui est devenue ma moitié et plus...

Bref on se débarrasse de tout ce qu'on a d'inutile, on emprunte

Et on saute dans un train de nuit qui nous conduit à Rome et par Naples au Détroit de Messine, fameux pour ceux qui vont tomber de Charybde en Scylla.

Arrivés à Palerme fin février tandis qu’il fait moins 20 degrés sur le pont Battant, nous dormons à deux pas de l'Hôtel des Palmes où l’American Mafia de Lucky Luciano et la Cupola sicilienne se sont rencontrés 20 ans plus tôt pour organiser le trafic d’héroïne entre le moyen orient et le Nouveau Monde.

De Palerme, où nous passons pas mal de temps au lit et allons voir La Panthère rose dans un cinéma en ruine, nous prenons le train pour Trapani, à la pointe de la Sicile : - Aaaaah, le parfum entêtant des fleurs, les plantations de citron, ces vallons jonchés de palmes et d'essances exotiques...

Je fais grâce au lecteur des pensées qui nous assaillent quand le ferry file en vue de Tunis. Bordille ! Une vie radicalement nouvelle s'offrait à nous : l’Afrique, l’Islam, l’Orient : vous vous rendez compte ?

La Goulette. Tunis. Carthage : le papa de Mongi veille à la salubrité et à la beauté de sa minuscule mosquée, il nous accueille comme ses enfants.

C’est une smala de gosses qui se rue sur Elle pour toucher ses cheveux blonds. Les garçons m'entourent quand leur père et tonton invente que j’ai joué en équipe de France et que je vais avoir le Ballon d'Or.

On nous conduit en bord de mer sur l’emplacement des fondations rasées de Carthage, qui fut la grande rivale de Rome, une civilisation de première grandeur dont Mongi m’a vanté les monts et les merveilles.

Nous ne sommes pas à Tunis en villégiature. Guidé par les cousins de l’imam, je vais à la rencontre d’un fonctionnaire qui dit travailler en relation 'avec l’Académie'. Il tempère mon enthousiasme. Tout passe par le ministère de la Coopération français et par celui de l’Instruction tunisienne, de la coopération officielle, très peu de contrats locaux.

Il y a beaucoup de larmes quand nous prenons le train pour Alger : les filles ne veulent pas laisser partir le capitaine qui les fascine avec ses yeux bleu de France et ses cheveux poussière d’or.

Le voyage dans le tracassin qui relie Tunis à Alger est une aventure en soi. Seuls 'roumis' en vue, on nous offre le thé, des pâtisseries et toutes sortes de grigris.

On nous questionne, surtout. Nous jouons carte sur table. Nos pays ont assez fait de mal dans leurs colonies, il faut que ça change, on veut donner un coup de main. Les Algériens appelaient les gens comme nous des Pieds-rouges, par opposition à leurs frères ennemis les Pieds-noirs.

Arrivés sur le Front de Mer à Alger, un immense chantier, Elle M se réfugie dans la salle d’attente de la gare routière, il fait chaud, elle est exténuée.

Aventurier prudent, j’escalade les marches qui portent à la Corniche (le nez bouché, l’urine a la même odeur des deux côtés de la Grande Bleue..) et je commande un thé en vue de la mer, au-dessus de la Pêcherie. Où mon voisin, un vieux Sidi habillé à l’européenne, me montre une carte d’identité française et me jure les mains jointes que jamais les Français n’auraient dû partir, que sans les politiciens et les affairistes, nous serions unis comme des frères.

Je dis merci et je pars faire un tour dans la poussière en suspension, dans la touffeur montante, les oreilles prises d'assaut par un tintamarre dantesque. Au pied de la Kasbah, je prends l'escalier abrupt sur une centaine de mètres, ce qui me rappelle Pépé le Moko avec Gabin, qui va mourir quelques mois plus tard.

Je rebrousse chemin : ne pas trop s’éloigner du capitane qui peut avoir des hauts et des bas, que quelqu'un peut vouloir aborder.

Vers midi, nous prenons le bus pour Tizi Ouzou, la ville de Rahmouni, l’Algérien qui travaillait avec mon père et nous envoyait des colis.

La sortie d’Alger est épisue : des voitures mises sur cale sur les avenues de bord de mer, des gosses qui jouent au ballon au milieu des camions.

La traversée des contreforts du Djurdjura est un éblouissement : les sommets de la Haute-Kabylie au loin dans la brume, les robes chatoyantes des femmes dans les champs...

Arrivés à Azazga (dire Azougen en langue tamazirt), le Dr Robbe nous saute au cou et nous présente le Dr Piffeteau, son collègue de Toulouse, outres sue son épouse, une brunette pimpante.

Après qu’il nous a installés dans notre chambrette toute parfumée, nous prenons l’apéro en terrasse. Le panorama est formidable, la maison des toubibs se dresse sur un promontoire d’où l’on peut profiter de cette partie du Djurdjura à 360 degrés.

Le soleil se couche, le ciel rougeoie, nous rions beaucoup : aurions-nous échappé aux maléfices de la ville-femme et à ses sables mouvants ?

Trop tôt pour le dire mais nos amis nous présentent Youssef, qui est boucher à Tizi et qui connaît tout le monde.

L’instit’ que Youssef nous présente devant un plateau de thé au marché est formel : pour être nommé prof dans le coin, il faut se rendre Avenue de Pékin à Alger... Prier son dieu... Et espérer que la fonctionnaire d’astreinte vous trouvera sympathique.

Tentés par les partied de cuvée du Président, le farniente et les excursions que nous propose la femme de Piffeteau, nous sautons dans un bus et filons avenue de Pékin : le fric file et l’expédition ne fait que commencer.....

(À suivre)



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