Article Index
LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
ODLB 02
ODLB 03
ODLB 04
ODLB 05
ODLB 06
ODLB 07
ODLB 08
ODLB 08
0DLB 09
ODLB 10
ODLB 11
ODLB 12
ODLB 13
ODLB 14
ODLB 14
ODLB 15
ODLB 16
ODLB 17
All Pages

À rebours à partir du 1er août 2021 - Suivre la Parution quotidienne sur le Facebook de Mario Morisi, l'auteur.

Septembre 1975 – Quand les temps ont changé, quand le petit assistant de français en mission redevient un etcetera...

Passé l’insouciance de l’été et la quinzaine de jours dans ce que Papa appelait « nos montagnes » sonne l’heure du retour à la réalité.

C’est un étudiant médiocre qui s’inscrit en licence d’anglais et en maîtrise de philo ; un garçon comme il y en avait tant, contraint de profiter du statut d’étudiant en terme de sécurité sociale, de responsabilité civile et de tickets de resto U.

Jusqu’à Besançon qui avait changé. Fini l’après-68 et l’impression de vivre une tranche d’histoire, de participer à un grand moment. Que soient maudits ledit choc pétrolier, l’inflation qui passa de 5% à 13% en quatre ans et la musiquette giscardienne qui préfigurait les symphonies austéritaires et les sacrifices induits par la mondialisation et l'intégration européenne.

Pratiquement, je me dégote un deux pièces de rez-de-chaussée à mi-chemin de la fac et du pont Battant, à une centaine de mètres du début de la rue Pasteur et de ses quatre bistrots historiques, la fameuse rue Gamma, un rectangle des Bermudes.

Je ne joue plus au foot. N’en ai plus envie après les heures de gloire entre Boro’s et Rover. J'ai des cernes sous les yeux, j'ai pris deux kilos, j'ai un début de ventre mou. J’achète quand même L’Équipe ; quelque fois la Gazzetta dello Sport à la Maison de la Presse.

Le Bar de l’U a changé. Les grands fauves qui se disputaient la couronne du singe dominant ont pour la plupart disparu ; certains se sont rangés des voitures, d’autres sont entamés, à l’hosto ou en zonzon. Plus simplement entrés dans la vie dite active.

Pas mal de mes compères d’agapes vivent en couple en ville ou à la campagne. Certains pensent à faire des enfants et parfois en font. Il faut payer les traites et l'essence des bagnoles, faire des travaux.

Jean-Paul, l’ami fraternel, s’est installé avec Josette à Maîche. Hébergé dans la maison de sa grand-mère, Il exerce comme clerc de notaire. Marie vient de naître. Le destin de la famille semble tracé.

L’air du temps ? Maussade et menaçant. C’est le reflux classique des périodes d’après feu d'artifice. On est passé des musiques pyrotechniques et multicolores au hard qui deviendra heavy ; au ska et au punk. Les filles portent des pantalons troués mais des dessous sexy. Le cuir remplace les étoffes afghanes Apparaissent les Sex Pistols et le garage, issus du fracas électrifié des groupes de Detroit, nourris par l'absolue pourriture du système. No future, mate !

Devenu un epsilon tout gris, je m'accroche à Mongi et à Farid, qui n’est plus le patriarche fleuri du début des années 70. Pas facile pour lui, Ghedafi a lancé une chasse aux opposants en Europe. Maigre consolation, la Juventus remportera sa première coupe de l’UEFA contre Bilbao. Pour finir il quitte le centre-ville, rencontre une gentille prof et s'installe place Leclerc, non loin de chez Jim, qui convole en juste noce avec une belle brune bisontine : quelle nouba entre méthodistes du nord-est de l’Angleterre et Séquanes de l'endroit, des fêtards retentissants.

L’automne de mon retour dans la Boucle est égayé par la venue de Kevin S., un des boys du Solihull Sixth Form. Séduit par la ville lors de notre séjour footballistique du mois d'avril, il s’est inscrit à la fac et m’a demandé de l’aider pour les démarches. Mon appartement disposant de deux pièces séparées, d'un grand lit et d'un petit, je propose de l'héberger et lui sert de guide.

Pas vraiment le moral. Je n’ai plus de statut, plus de salaire, pas vraiment de projet. Feignant d’écouter ce que les profs racontent, je passe plus de temps à noircir mes carnets qu'à bosser Heidegger et Spinoza.

Ombilic de la Balle, Ombilic de la Botte, Ombilic de Babel, Ombilic d’Aphrodite, Ombilic de Hamsun et de Lagerqvist, Ombilic de Karl Marx et de Lao Tseu, je m'accroche à celui de Bacchus, car, selon Dupneu, l’éternel interne en médecine du bar de l’U, j'ai été baptisé "avec une queue de morue".

Côté parties de va-et-vient à la sauvage, comme disait McDowell dans Orange Mécanique, on glissait dans le pré-sordide. Des filles seules et un peu saoules, d’anciennes camarades de jeu un peu perdues ; des acharnements athlétiques, la soeur d'un copain qui veut que je la frappe : ce n'était pas Barfly de Bukovski mais pas loin : où étaient les étreintes émues des débuts, la douceur de Joëlle, ma fascination d’Isabelle, l'émotion de Jane...

C’est bien simple, je suivais à peine l’actualité du foot et les péroraisons de mes anciens coéquipoers sur l'OM ou le FC Nantes. Quelques soirées au Tonneau du Jura néanmoins, avec Roger, Jim, Martinella, à suivre l'épopée de Verts et c'est tout.

Morne retour, c’est sûr. L'impression de relire le même chapitre, de manger la même tambouille. L'envie de tout foutre en l'air. D'humilier et d'âtre humilié.

Avant la découverte d’un lieu étonnant !

Une cure achetée par des amis sur le premier plateau. Des amis de la famille de Gillou, sa tante Sophie, son compagnon le Gaulois - un sosie de Gainsbourg - et Raymond dit Féfé qui allait jouer un rôle prépondérant sur le chemin de mon rêve d’écrire...

Bon sang, la Cure...

Le chantier au pair ! La ruche solidaire ! Les parties de bêtes à deux dos avec les stoppeuses de passage sous la charpente nue du grenier. Les repas à vingt autour de la très longue table de la cuisine. La cheminée géante. L’odeur du bois qui crépite, visage brûlant et dos glacé, le gôut de gnôle au fond du golliwok...

Les soirées I Ching et astrologie ! La traduction de l’anglais d’un livre sur la cérémonie du thé ! La connivence entre Raymond et le Gaulois, qui s’étaient rencontrés à Fès. Les arrivées de visages plus ou moins connus, les bras débordant de victuailles. L’odeur des pétards. Les courants d’air glacés. Les voisins qui venaient voir si l’on avait besoin de rien. Cette Nibelung endormie toute une journée dans la baignoire du premier. Les randonnées assistée par cannabis la nuit dans la campagne. Le voisinage de Monsieur Pergaud...

Ce drôle de type arrivé un soir qui prétend être lieutenant-colonel... Enfin le Dieu Farfu, ma divinité tutélaire..

Portrait du Casanova des Midlands en Louis-Philippe: un dur retour au bercail. Ou les désarrois cachés de Mario le Mariole, avant qu’il ne rencontre le capitaine aux yeux bleus...

Juin 1975. 11 heures du matin. Maison des Morisi, 14, rue de Dole à Sampans, Jura. Le Dr Jacob pousse la porte de ma chambre quand j'étais ado. Il s’approche, palpe mes ganglions, pose le dos de sa main sur mon front. :« Mario, il n'y a aucun doute : vous avez les oreillons. »

Les oreillons ? Mais comment cela se peut-ce à mon âge ? Où ai-je pu attraper ça ?

Le thermomètre du bon docteur et son stéthoscope valident le diagnostic, voilà ce qui arrive quand on tire trop sur la corde : des vitamines, boire beaucoup... d’eau, des antibio pour prévenir la surinfection bactérienne, et du repos, beaucoup de repos... Combien de temps ? De deux à trois semaines, ça dépend. Ca dépend de quoi, docteur.

Le docteur Jacob – grand, le port encore jeune, les tempes rasées court, une mèche grise dressée au-dessus d’un front haut quadrillé de rides : Je vous dirai dans une semaine. Espérons que cela ne tourne pas en orchite. - L’orchite ? - Une inflammation du testicule qui peut rendre stérile... - Stérile docteur, mais du point de vue fonctionnel, je veux dire...

Le doc sourit. Il a dit stérile pas impuissant.

C’est connu, l’homme est puni par où il a péché. Dans mon cas, une affaire de testicules et de lèse-majesté. Sans doute une vengeance de la Princesse Alexandra dont je constate la réalité en me regardant dans la glace : j'ai le visage taillé en poire, je ressemble à Louis-Philippe dans les dessins de Daumier, avec un collier de ganglions grelotants.

Dire que la chose m’humilie est un understatement (une litote, je veux dire). J’avais prévu de faire un tour des lacs avec Christian A (le guitariste de la Pierre penchée devenu infirmier psy) et Roger B. (mon partenaire de stop en Norvège l’été précédent), de renouer avec ma boucle chérie et de rendre visite à ma tante et à mon oncle dans notre maisonnette en Italie.

C’est un gros défaut et un atout : j’ai l’esprit de contraction et ce que les Italiens appellent « la voglia di stupire » (la volonté d'étonner). Trois semaines, un mois, pour un virus dit ourlien de quelques nano-mm ? Inadmissible ! Je demande à ma mère de n’ouvrir la porte de ma chambre que pour m’apporter de l’eau ou à manger, et j’entame un face-à-face intérieur impitoyable avec la nano bestiole. Autrement dit je mentalise notre affrontement à tous les étages, j’inspire, je respire, je pratique l'apnée guerrière, je déclenche des tsunamis mentaux, des bombardements lumineux ; j'imagine que des millions de globules blancs dévorent des dizaines de millions de nao-ourliens : ça marche. Dix jours plus tard je saute sur mon vélo, je fais l'aller-retour Sampans-Saint Seine en Bâche, 18 km, et je m’immerge dans les flots rédempteurs (et boueux) de la Saône, que je n’ose toutefois pas traverser.

La maladie vaincue, c'est le temps des retrouvailles et de la réflexion. Les conscrits de ma commune, Jean-Paul G., sa sœur, Gilda, Françoise, Lenzi sont tous plus ou moins casés, certains fiancés, d’autres mariés. Considéré comme un original, ils m’invitent à leur parler d’Angleterre et de Norvège et ils s’étonnent de me voir faire du stop à la sortie du village alors que je suis licencié ès lettres.

Je renoue avec mes acolytes de la communauté de Bacchus : les deux Max, la bande de Chaussin : Gillou et Francine, Jo et Loulou, Didier, Marie Rose, Duduche, un ancien champion d’Algérie cycliste coupeur de joints, et d’autres habitués des zincs et des terrasses bisontines.

Je suis remis de ma parodontite louis-philipparde quand Christian et Roger débarquent chez moi à vélo. Un cyclo de course pour Christian, un biclou brinquebalant pour Roger.

C’est papa, Peppone pour mes amis, qui s’est occupé de préparer mon vélo, ce qui se faisait de mieux quand il l’avait acheté chez Appino à Nanterre, vous savez, celui avec la selle Brooks qui avait fait le tour 1937.

C'est Christian qui a étudié l'itinéraire : Sampans-Lure (128 km). Lure-Maîche (100 km). Maîche-Malbuisson (77 km), Malbuisson-Vouglans (80 km). Et Vouglans-Sampans (plus de 120 km) avec quelques variantes. Départ des étapes aux environs de 11 heures. Mise en route de deux heures. Casse-croute rafraîchissement. Sieste. Après-midi à bon train. Accélération dans les bosses. Le dernier arrivé au lac paie l'apéro. Rendez-vous avec les filles qui conduisaient les voitures et s'occupaient de nos habits. Martini Pontarlier tambour battant. Fiesta. Bain de minuit et partie de bête à deux dos pour ceux qui avaient leur copine (ce qui n’était pas mon cas).

Celles et ceux d’entre vous qui ont vécu ce genre d’expédition le savent. On est tout feu tout flamme le premier jour, perclus de crampes le deuxième et le troisième jour, puis la forme vient et on se prend pour un coureur du tour de France.

Un soir où nous faisions la fête sur les rives du lac de Malbuisson où Christian B, mon futur compère en Finlande, était moniteur de voile, je m’écarte de la nouba et je m’assois au bord de l’eau, l’œil à peine distrait par une farandole de canards sauvages..

J’en suis où, là, de ma vie ? Âgé de 24 ans et demi : grand joueur de foot raté, plumitif balbutiant, enseignant par défaut, 50 % français, 60% Italien, 25% anglais, 10% norvégien... bon à tout, bon à a rien...Sans copine. Sans suite dans les idées. Sans boulot et bientôt sans le sou...

Bon, j’ai des économies, mon oncle et parrain est généreux quand je vais le voir à Saint-Nom-la-Bretêche... Il y a les copains qu’on peut visiter. A Lons, à Dijon, à Paris, en Allemagne, en Italie, en Suisse.

J’en suis là de mes désarrois à la Musil (je lis beaucoup de romans made in Mitte-Europa) quand, chez les Max, à Besac, je croise Jean-Paul, sa femme Josette et sa belle-soeur qui me présente la capitaine aux yeux bleus...

(A suivre)

By appointment to her Majesty the Queen (4) : Bronzer sous la pluie anglaise, la légendaire bataille de Sue-Ann au lit, des hooligans à Besac et fin de partie en Mercedes 200 SL


Brosser une chronique mémorielle 46 ans après les faits vous expose à privilégier les pics du graphe au détriment de la lente, très lente vérité quotidienne. En effet, des dix mois passés en territoire ennemi, par-delà les passes d’arme et les temps forts, me restent surtout l’odeur de l’herbe humide au moment où le milkman laisse tourner son moteur pour déposer le lait et le journal au 51, le bruit des énormes gouttes de pluie qui martelaient le toit trois jours sur quatre, les Velux et les gouttières, les yeux chassieux et les mini-gueules de bois de la semaine ; la gueule de raie du Tintin informaticien qui encombrait le corridor avec ses clubs de golf, et bien sûr le prof de math, un garçon aussi joyeux qu’une porte de prison, qui me priait de ranger mes couverts avant que je les ai sortis du lave-vaisselle.

Il y a les couleurs aussi. Méduse géante noyée dans la brume d’une océan de grisaille, l’Angleterre peut être un ravissement quand le soleil daigne sortir (en douce quand tu cuves ta bière, ou le soir quand tu rentres fourbu à la maison) : legos de brique rouge, d’auberges à colombage, de flaques gazonnées vert émeraude où des rombières jeunes et vieilles, devisent une ombrelle ou un parapluie à la main. Ou font rouler de grosses boules sur le turf fraîchement tondu et arrosé.

Le recours aux balades des scarabées de Liverpool ou des Kinks s’impose : « In Penny Lane, there is a barber with a motocar (Beatles, Penny Lane). » - « Sitting in an english garden waiting for the sun »... Si le soleil ne vient pas, tu sauras ce que ça fait de bronzer sous la pluie anglaise (I’m the Walrus). » Ou « Drinking an ice cool beer, lazing on a sunny aftternoon.. » - The Kinks).

A propos d’herbe tendre et de brume violette flottant dans la campagne, Barry Corless aura réussi l’exploit de me faire jouer au cricket un jour où il manque deux joueurs à l’équipe des profs en partance pour le nord du Comté. Si je sais jouer ? Pas du tout, je me suis ridiculisé devant les frères de mon ami Jim en manquant une vingtaine de frappes à Burnhope, dans le county Durham : cela dit, je suis un des seuls Français de l’histoire à connaître les règles de ce jeu lunaire.

Mais je fais vite. La nuit tombe, c’est notre tour de battre, ne nous manque que quelques runs pour l'emporter quand l’ultime batteur avant moi se blesse au coude. Ce qui signifie que nous avons perdu. Suspense tout de même. On m’encourage (même les faux-jetons qui font courir le bruit que je fricote avec Jane, la bombe du lycée).

Arrêt sur l’image. Musique de Sergio Leone. Moi en gilet de laine blanc écru, un pantalon bouffant, des baskets ridicules et le gars en face de moi qui ressemble à Malcolm McDowell dans Orange Mécanique (le bouquin de Burgess est aussi bon que le film...).

Merde, le soleil sort d’un bosquet quand le gars s’élance décidé à me décapiter. La balle de cuir couturée ricoche trois mètres devant moi mais je l’évite.

Même chose au deuxième lancé. Barry court vers moi et me souffle à l’oreille de prier qui je veux mais de tenter quelque chose.

Je tente quelque chose à la troisième puis à la quatrième balle : en pure perte.

Lorsque le soleil disparaît à l’horizon et que l’on se retrouve entre chien et loup, je joue le tout pour le tout et je dévie la cinquième balle ; formidable, elle échappe au garde qui renifle comme un goret derrière moi, Barry et les autres me hurlent de courir à la rencontre de mon coéquipier à vingt mètres fe là. merci J'obéis, je suis un héros, on gagne le mtach d’un point !.

L’english breakfast, l’habitude de parler du temps pour ne rien dire et l’art de la dissimulation ironique me deviennent plus naturels... pas l’habitude de gambader dans les pubs et de me retrouver au lit avec des inconnues.

Il y a Zoé (ça ne s’invente pas, je suis une sorte d’Andy Capp), qui prend de court ses copines, m’allume pendant un mois et me promène de party en party comme on promène un berger belge ou un boxer, laissant entendre que ces animaux-là sont des forces de la nature, ce qu’elle aurait bien été en peine d’argumenter, puisque nous ne couchions pas ensemble !

Zoé avait une copine prénommée Robin, la fille d’un industriel de Northampton, à une heure de route au nord de Birmingham. - Robin, son front très haut, ses mèches auburn de chaque côté du visage, ses yeux célestes, presque blancs, et son air de ravie de la crèche, la pauvre, tremblante, sursautante, rétive. - Avait-elle cru Zoé ? Priait-elle avant de subir les assauts du boxer italofrançais ?

Ce qui devait arriver arriva lors d’une party donnée par des gens que je ne connaissais pas : on investit une chambre à tâtons, elle n'est pas tranquille, elle a peur qu'on soit surpris. Quand elle s'est calmée, je fais de mon mieux pour que mon doigt de dieu soit tendrement à sa taille. En eau, en huile, Robin me supplie de ne pas la faire jouir, ce serait trop bête, on pourrait tomber amoureux, non pas en levrette, non pas en ciseau, pas debout, ça non, pas debout ! En Amazone alors ? Alors surtout pas, il faut respecter l’ordre naturel, l’homme dominant, la femme dominée, et puis le risque de faire un enfant. - Mon Dieu priez pour moi, aaaahh, aaaah, ouiiii, nooon, nouiiii (ndla : Tu sais Robin, je pense souvent à toi. Je me rappelle cette heure passée sur un banc dans un parc, à entendre tes confidences. Tu vas bien, tu as trouvé ce que tu cherchais ?)

Plus de Robin, ça me faisait honte de lui faire traverser Birmingham sans l’aimer.

Même si cela ne représente qu’une vingtaine de nuits sur trois cents passées dans le Warwickshire, il y eut le président de Solihull Boro, qui, impressionné par ma manière de parler du Tale of Two Cities de Dickens et de Down and Out in Paris and London, téléphone à sa fille et la jette dans mes bras sous les yeux de mes coéquipiers, que ça ne surprend pas.

Elle est jeune, lateuse et excitée comme une puce. Aarrivé le matin, elle ne peut plus se passer de mon doudou, un doudou qui danse, qui monte et qui descend.

Un samedi midi, je fais la connaissance de Jean-Paul Morellle, un sculpteur né à Cassis qui pratiquait les compressions comme César. À la troisième pinte de Stout, il veut me faire connaitre son ami Fatzakerley, un plasticien réputé. Je téléphone au siège des Boro’s pour leur dire que j’ai un imprévu, que je ne pourrai pas jouer ce jour-là.

Arrivés dans une auberge transformée en atelier géant, on refait l’histoire des arts depuis Lascaux et les dés à coudre de gin deviennent des Duralex d’irish whiskey. Heureux d’avoir rencontré un futur grand écrivain, Fatza me présente une grande fille à l’air perdu qui me suivra comme mon ombre, me prendra la main, par le cou, me serrera la taille, tout cela toute la journée sans dire un mot. Jusqu'à se glisser dans mon lit le soir. Qu’est ce que tu aimes ? Un peu tout, on verra en route... C'est Tintin le golfeur qui fat la gueule : ma porte est entrouverte et on teste la position 53 du Kama Sutra que je garde à portée de main sur une étagère.

Un soir où l’on fête l’anniversaire de mon copain rugbyman, une gaillarde à l’air pervers, mini-jupe, téton dardé, bas filé, me repère dans un coin. Sans voiture, je suis coincé et je n’ai pas le moral.

La fille s’appelle Sue Ann. Elle a un petit copain mais il s’en fout. Pas le temps de m’organiser, Sue Ann me boit la bouche dans un coin sombre, vérifiant manu militari que je suis en état de marche. Faussement admirative, elle m’arrache la moitié d’un bras et me conduit à l’étage. La suite est dantesque. Je frise vite Trafalgar mais refuse que la catin de Nelson ne m’entraîne par le fond, Bref, je transforme sa morne plaine en soleil d’Austerlitz, la hampe de mon drapeau tricolore plantée au zénith le temps qu'il faut. Je brise là, car en dépit d’influences lunaires embarrassantes, nos frictions et succions suivantes ressuscitent l’assaut des zoulous à Rorke’s Drift, la charge de Reichhoffen et même la prise de Fort Alamo.

La suite est cocasse.

Alertée par le fracas, une demi douzaine de curieux accourent entre admiratifs et affolés.

Ce genre d'embellie vous assure une réputation. Ma violeuse en série parle de moi à une collègue divorcée, qu’on appellerait de nos jours une Milf ou un cougar. Eh bien elle eut beau me peloter et me supplier sur le lit de Tintin, j'eus la force de lui prouver que je n'étais pas une fille facile et la renvoyai frustrée dans ses foyers.

Il y eut surtout cette nuit avec Kate Blanchet, que je suis le seul à draguer dans une boite minable un dimanche soir.

Elle est sublime, la silhouette la plus explosive qu’il m’ait été donné de câliner, une fille trop belle pour moi mais que personne n’osait approcher ce soir là.

On ne fait que danser. Elle aime ma façon de bouger, se décide : ce sera chez moi. Elle paie le taxi, nous investissons la chambre de l'économiste et c’est la nuit la plus énivrante qu’il m’ait été donné de vivre. Kate ? Elle tremble, elle a soif de moi, elle s'agrippe à notre communion, chuchote des mots que je ne comptends pas

Je comprends lorsque je prépare son petit-dèj et que je la vois garder une main devant sa pommette.

Je me lève et je prends doucement sa main Ce que je découvre me coupe le soufle : une brulure ou une maladie de peau, je l’ignore, mais sa blessure est ignoble.

Comme elle fond en larmes et me demande de lui appeler taxi, je la garde longuement entre mes bras et je pleure aussi. Le taxi de Kate s’éloignera bientôt. La vie peut être un sport violent, souvent...

Côté foot, nos petits gars s’illustrent. Dave, Brian, Kevin, sont souvent dominés mais nous triomphons en quart-de-finale contre des gars de Liverpool. La demi finale aura lieu à Londres, nos ennemis les réacs toussent mais on est des héros.

J'ai oublié pour quelle raison mais je n’assiste pas à la demi finale. Sans doute pour mieux accueillir Maryse, la sœur de mon copain Alain d’Arbois accompagnée par Anouchka, la princesse de la fripe à Paris. Ca ne se passe pas bien. Je téléphone aux parents de Maryse et je leur annonce que leur fille et à son infernale copine ne sont puis sous ma responsabilité ;

Le quasi scandale de la Princesse Alexandra n’a pas amélioré ma cote auprès du Board du collège. On me laisse toutefois organiser une tournée à Besançon où nos boys joueront contre une sélection cadet de Franche-Comté, contre les juniors du RCFC et contre la fac de Lettres.

Pour cette expédition je suis accompagné d’un malheureux prof de physique, Gerry étant occupé à faire passer des examens.

Les gamins s’en rappelleraient. Hébergés dans les locaux de l’École normale en haut de la rue des Frères Mercier, ils goutent aux joies d’une ville universitaire et fêtent chaque défaite avec leurs adversaires. Résultat de l’opération, l’Est Républicain relate les exploits d’une bande de hooligans âgés d’à peIne dix-sept ans et de l’inconscience de leur encadrement.

Lorsque le mois de mai arrive, il est clair que mon intention de candidater pour un demi-poste de chargé de cours ne tient pas debout. Je passe saluer les gars des Rovers, les copains de bringue du Mason’s, Gerry à qui je donne rendez-vous chez mon oncle à Paris mais pas mes colocs à qui je laisse une enveloppe et un chèque correspondant un mois de loyer.

Sur ce radine Peter, l’assistant d’allemand de Lons le Saunier qui remplit le coffre de sa Mercedes jaune bouton d’or de mes livres, parmi lesquels des ouvrages de Lawrence Durrell, John Cowper Powys, Anthony Burgess, Silitoe, Norman Mailer et un coffret des ouvres complètes de Herman Hesse en anglais. On arrose ça au Mason’s. - Un bref coup d’oeil sur le clocher pointu et pâle, sur Hight Street, son alignement de colombages vernis au noir et l’appointement de sa Majesté la Reine tourne court Que voulez-vou, . "Le Monde est une scène et nous sommes de pauvres acteurs"... La suite au prochain numéro.



Last Updated ( DATE_FORMAT_LC2 )