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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
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Le manifeste des 331, le pétrole qui flambe, Billancourt et les Lip qui ruent dans les brancards, les trente glorieuses agonisent pendant que Morisi fait le Jacques...

Rétro. Fin mai 1973. Jean Luc Mélenchon, inscrit en philo lui aussi, agite le rez-de-chaussée de la fac de la rue Mégevand. Lui et ses trublions trotskistes ont organisé une journée portes-ouvertes suite au projet d’abrogation de la loi Debré qui permettait aux étudiants d’obtenir un sursis pour effectuer leur service militaire. Pas seulement, le PC se livre à un bras de fer électoral avec le PS pendant que la droite gouverne et que le prix du pétrole flambe. Tandis qu’on assiste à une révolte des ouvriers spécialisés, les pions du salariat, à Renault-Flins et un peu partout ailleurs…

Morisi et Mélenchon, se diront ceux qui m’ont suivi entre 2009 et 2012, ça devait coller.

Pas le moins du monde. Je me défiais des trotzkards, des maos, des cocos et de tout ce qui voulait mener la danse autour de moi, n’appartenant à aucune bande si ce n’est à celle de mes copains devenus infirmiers psychiatriques, de Joël et d’Etienne : mes Max Brothers, et de ce qui deviendra la communauté de Bacchus, bande de joyeux drilles qui se réunissaient et dormaient dans mes nouvelles pénates de la rue Péclet. (ndla : sous l'atelier de gravue d'Alain Ménéghon, et en face de l'appartement de Christian Fridelance, le saxophoniste de jazz bien connu).

Mais revenons-en à Méluche et à l’occupation de la fac de Lettres.

Je profite de la pause au bar de l’U pour me régaler des impros rhétoriques de François H., un érudit radicalement ironique, quand il nous vient l’idée d’aller taquiner du gaucho. Lui, l’ancien pensionnaire de la Maîtrise, moi l’anarcho-footballeur, rhizomique et folklo : pas sûr qu'on nous accueille avec des fleurs.

Comme je suis intoxiqué par les stratégies décalées des yippies de Jerry Rubin (Do it) et d’Abbie Hofmann (Steal That Book), j’ai l’idée de demander un stand aux organisateurs de ces Portes-ouvertes, prétextant représenter un groupe de parole dolois. Je ne sais plus comment on s’y prend François et moi mais on met la main sur un pauvre chien fourbu que l'on l’installe sur une chaise. Jamais en retard quand il s’agit de faire le crétin, je me procure un drap, un feutre et j’écris : « Confiez-vous au Maharachou Gourri, la révolution est au bout du toutou ». Bref, nous commençons à psychanalyser la pauvre bête qui était une copie conforme du Droopy de Tex Avery quand il dit « you know what, I’m happy ». Conséquence immédiate de cette forme d’humour non homologuée par le vieux Léon et le fougueux Jean-Luc, on nous expulse manu militari et on se retrouve au café du théâtre où les gauchos étaient mal vus

Devenu fusionnel avec Didier, Marie Rose, les Max, Gillou et quelques autres, nouis préférons l’école de la vie à nos cursus universitaires et nous organisions des bacchanales chez moi, où il n’était pas rare que nous soyons une douzaine à passer la nuit dans une pièce unique au très haut plafond qui comprenait un lit trois-places à l’ancienne et quelques mètres carrés de parquet... Et oui à l’époque, la timide, le moche, le malodorant, la bègue, le ou la cyclothymique, l’exilé chilien ou le déserteur marocain, n’avaient qu’à se joindre à une bande au sortir d’une fiesta, boire et fumer gratis, et attendre le petit matin sur le parquet qu’une main secourable se positionne au bon endroit et n’en profite pendant que le meuble stéréo de marque Grundig diffusait en boucle Deep Purple in rock, Black Sabbath, Canned Heat, Creedence Clearwater, Iron Butterfly,...

Mais également le Vieux de la Montage d’Ange et Can’t you see me Agostini de Gong.

A moins que cela soit Le Chien de Ferré ou le Don Juan de Brassens qui rendait hommage à la main qui dégela le pénis du manchot... (Ce mec est trop vilain, il me le faut...)

Une semaine de saturnales, libres comme l'ir, cons comme la lune, nous décidons d’aller voir Hans en Allemagne pour les fêtes de fin d'année.. Didier, un magnifique bonhomme à la barbe fleurie, mécanicien et pilote émérite, fils de pasteur dans le Belfortain, a la chic idée de donner un coup d’épaule dans une porte condamnée donnant sur mon cabinet à robinets. Merveilleuse surprise, il y trouve une capote de cocher, des livrées de laquais et des invitations à une réception datant de la fin du XIXe. Sitôt pensé, sitôt fait, il endosse la capote qui lui donne les allures d’un abbé paillard ; nous enfilons les livrées (la mienne est à rayures jaune et noir qui me donne l’allure d’une abeille) et nous voilà partis au débotté à Heilbronn où mon Hans, avec qui, quelques mois plus tôt, nous sommes tombés en panne de VW devant chez Anette à Oslo - est devenu procureur !

Raconter notre expédition à Venise nécessiterait un volume entier. Nous nous échauffons au formidable de bière pimentée au schnaps dans une Gasthaus bondée, nous prenons la route de l’Italie à trois voitures dont la vieille 2CV de Didier. Nous déclenchons une guerre chimique au méthane sur une aire d’autoroute en Autriche provoquant la fuitee à toutes jambes des pauvres clients, avant de débarquer à l'aube à Venise sous la neige, la veille de Noël ; au milieu des chats errants...

Ce fut une féérie tendre digne des Freaks Brothers de Crumb et des marionnettes à tringle de la Compagnie Scola de la Scala...

Max qui joue les funambules sur les gouttières d’un troisième étage escarpé - Didier, Hans et moi qui nous glissons par un couloir condamné pour profiter de la messe de minuit à Saint-Marc. - et cet aubergiste miraculeux préparant aux sept fadas que nous étions un repas de Noël en famille, qu’il refuse de nous faire payer avant d’organiser une fausse tombola dont les seules femmes présentes vont être les bénéficiaires : — ‘Per Bacco’, cher Ettore Scola, nous aussi nous nous sommes tant aimés...

J'éprouve à présent un peu de honte, quand je pense qu'au même moment les Lip se faisaient dérober leur outil de travail ; que les prolos de Boulogne-Billancourt, en dépit des saintes objurgations de Jean Sol Partre (Vian dixit) allaient servir de chair à pâté sur l'autel de l’ultra-ibéralisme ressuscité ; et que des femmes de tous âges et de toutes origines, avec pas mal de médecins, se battaient pour la légalisation de ce qu’on appelait sans pudeur l’avortement et qui deviendrait l’interruption volontaire de grossesse.

Ok, je me tenais au courant, j’achetais ce tout nouveau journal quotidien nommé Libération, à qui l'on pouvait envoyer des signalements et des chroniques. L’Afrique était en lambeaux et j'étais mis au courant par mes amis africains.. On voyait arriver des déracinés latino-américains fuyant la dictature, des Marocains chassés par le Roi suite aux affrontements algéro-marocains, du Front Polisario et du Sahara occidental. Je me tenais au courant, mais comme ça, façon étudiant au parfum, gars de gauche conscient des enjeux...

A dire le vrai, je le sais maintenant, j’en étais au stade du gamin qu’on a enfermé la nuit dans un magasin de jouets. Je saisissais toutes les occasions (et elles ne manquaient pas) pour jouer les faunes dans les fourrés et bourriquer toutes sortes de nymphes trop heureuses de vivre dans le Doubs ou le Jura ce que l’on voyait faire à LA ou à Frisco. Que pouvait-on attendre de filles de bonne famille à qui l’on venait d’accorder la pilule, qui avaient recours à la pose d’un stérilet par une génération de médecins qui ne confondaient plus sexualité et procréation, et qui pour certaines étaient allés voir « Gorge Profonde » avec Linda Lovelace et feuilletaient au lit, avec leur(s) copain-pine(s). le kama sutra ou les best sellers de la littérature érotique venues de Suède…

Morisi en couple ? Jamais ! 'Quand je vois un couple dans la rue je change de trottoir ! Je me voulais électron libre, un courant d'air souriant, miché rassurant de passage...

Pour me faire pardonner peut-être, ami amant d’Anette, de Jane, de Marga, de Christine, de Véro et de pas mal d’autres, je mis à écrire des lettres à celles qui m’avaient émues et que je n’avais pas touchées. Je devins par le fait un amant épistolaire, pris de sincérités successives, touchant, apprécié, une fontaine à réflexions et à sentiments en allemand, en anglais ou en italien, mis hors d'état de nuire par la distance.

Il était d'ailleurs rare que j’écrive aux Françaises qui avaient percé ma cuirasse. J'ai relu certaines lettres qu'elles m'envoyaient… Promis, juré, ça fait drôle...

C’est dans ce contexte de confusion sentimentale que j'obtins ma licence de philo avec mention passable.

Pour fêter ça je téléphone à mon père, je saute dans un jean et je pars je ne sais où à la fermeture du bar de l’U.

Revenu d’un exploration européenne de ce qu’un auteur chinois du XVIIIe aurait appelé 'le tapis de prière de chair', je m’inscris en licence d’anglais et je m’installe dans un T-2 excentré que je partage avec Jim Walters, mon coéquipier de l’attaque à la fac et bientôt à Champagnole : ´Un sacré tandem' comme l’écrivait le journaliste du Progrès, un ami...

Ce mois de septembre là éclate l’Affaire Lip et des dizaines de milliers de manifestants défilent sous nos fenêtres pour ce qui ressemble à une révolution. Ma quatrième et dernière année de fac à Besac commence fort.

On en reparlera demain...



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