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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
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Lord Jim, Carnaby Street, le département d’anglais, Toi Jane, Moi Mario...

James Walters, dit Jim ou Jimmy, n’avait pas été anobli par la reine mais il avait le port d’un Lord avec son casque de cheveux frisés, ses blazers impeccables, ses cols pelle à tarte et ses Church torpilles à boucles. C’est lors d’une fête donnée par le département d’anglais de la fac que je l’avais rencontré par l’intermédiaire d’amis communs. Mordu de langue anglaise par la grâce des Beatles, de Bob Dylan, Dylan Thomas, Joyce et Patrick Lehmann, mon prof de lycée devenu maître de conférence, je lui pose beaucoup de questions sur la thèse qu’il écrit autour de l’argent dans l’oeuvre de Balzac et sur les musiques qu’on apprécie là-haut au début des 70's. Outre bien sûr que le football, puisque Jimmy a joué avant-centre dans son université et à Burnhope, tout là haut à l’est de l’Angleterre, dans le County Durham, un pays de mines et de mineurs.

Nous nous entendons si bien que je le convaincs de se joindre à notre équipe de la fac de Lettres, dont il devient l’inamovible numéro 9 ; qu’en numéro 10 consciencieux j’essaie d’alimenter en bons ballons.

Notre amitié grandit et prospère. Tandis qu’il prépare avec un soin maniaque ses interventions en tant qu’assistant, je vais et je viens entre Besançon et Lons-le-Saunier où l’Académie m’a transféré et où j’exerce la fonction imbécile de surveillant, tâchant de meubler les heures d’inactivité du matin et de l’après-midi en noircissant mes premiers carnets de portraits, d’essais et de poésies en prose parfois en anglais.

Le samedi soir ou le dimanche matin, après être (parfois) passé chez mes parents, je filais à Champagnole, m’arrêtant à Poligny où habitait Alain S., un fan de mes dribbles et de mes transversales, dont Maryse, la sœur, avait échoué d'un rien au concours de Miss France, et dont le papa, le légendaire Titii, tenait un café.

Début 1973 : je ne suis allé qu’une fois en Angleterre. Bref séjour où j’ai vu de mes yeux vu les hauts-lieux du Swinging London de la décennie précédente : Carnaby Street, Portobello Road, le Marquee, Soho.... Souvenir persistant du parfum entêtant du patchouli, des teeshirts frappés du drapeau britannique, des gamines qui s’égosillaient à la télé en applaudissant les groupes à la mode. Peu de musée, beaucoup de Pubs et de marchés aux puces… Un match d'Arsenal à Highbury et un Chelsea-Manchester City en coupe d’Europe des coupes.

J'avais vu juste. Lord Jim allait m’aider à approfondir la question en m’invitant à visiter sa famille pendant les vacances. Je gagne la gare du Nord en stop. Je saute dans un Express destination Calais. Je traverse la Manche en hovercraft, change de train à Londres (Waterloo ? Saint-Pancras ? Victoria ?) ; puis à Leeds, puis je ne sais où, finissant par arriver tout au nord à la tombée de la nuit.

Le paysage tient du chronochrome cru, le ciel est délavé comme dans les toiles de Gainsborough, le vent frisquet, les abords de la gare routière déserts alors qu’il est à peine 20 heures. Coup de panique : pas d'hôtel en vue, une voiture de police qui ralentit devant moi, l’impression d’avoir mis le pied dans un cul de sac.

C’est un chauffeur de bus aux yeux bleu agate, injectés, couperosé, qui prend la mesure de ma détresse. Je lui explique que je rends visite à mon ami Jim qui habite un village nommé Burnhope. Le gars crache son mégot tout mâchouillé, ôte sa casquette, se gratte le menton et me dit qu’il conduit le dernier bus de la dernière ligne opérationnelle ce jour-là. Seulement, sorry old chap !il ne passe pas devant chez les Walters - Don’t worry soun, lâche-t-il tout d'un soudain : Dhe man widh the bloo boos will droïve ya hoome ! : le gars au bus bleu va te conduire à la maison ! Stupéfaction chez les Walters quand ils voient un bus s’arrêter devant chez eux pour livrer un colis brun comme un pruneau arrivé du continent. Un coach devant la maison, on n’avait jamais vu ça !

Le séjour chez les parents de Jim est surréel. Ses frères sont charmants, ils jouent au foot, au rugby, au cricket, son neveu est une merveille de gamin qui m'a à la bonne.

Je coupe à l’office auquel m’invite le papa, un pasteur méthodiste qui ne transige pas avec les valeurs morales, mais pas aux ragoûts archi bouillis et à la sauce à la menthe, au cedar cheeese et à la bière tiède.

Je ne m'en aperçois pas vraiment mais l'Angleterre me tient.

Quelques mois plus tard, je me laisse entraîner dans une movida alcoolisée où, encouragé par une États-unienne d’un mètre quatre-vingt-dix je fais la connaissance de deux loustics pas tristes : Rob l’Irlandais et Brian l’Ecossais er de Jane W, à qui Jim me présente car il est sûr que nous allons nous entendre... S'entendre for sure. Nos mains se sont à peine jouites pour un slow (A Whiter shade of Pale de Procol Harum, Night in White Satin des Moody Blues) que nos doubles ectoplasmiques se décollent de nos corps et s’épousent intimement, nous convertrissant en une flaque lumineuse et humide qui fuit le ballroom, détale devant le théâtre, traverse un pont et reprend son souffle en haut du glacis qui conduit en direction de la voie de chemin de fer, du stade et de la cité U où se trouve la chambrette de cette Sweet Jane sortie d'un album rock....

Ce qui suit est étrange, nous sommes collés l’un à l’autre comme des ventouses, des aimants, des moules luttant contre le ressac qui cherche à les arracher l’une de l’autre. A mi chemin du campus, rue de l'Observatoire, il se met à pleuvoir des seaux, de cette pluie à grosses gouttes de l’automne. Ca tombe mal et ça tombe bien. Car si Jane est équipée waterproof, je suis en veste et en pantalon de toile ce qui, notre proximité aidant, lui révèle toute l'intensité de mon impatience. Bref, nous nous arrêtons tous les cent mètres pour mieux se boire à pleine bouche,.

La suite se passe dans la chambre de 2 m X 3 de la native de Shrewsbury dans le County Salop, et je n'invente rien. Lovés l’un dans l’autre comme un boisseau de couleuvres, nous luttons jusqu’au point du jour pour devenir femme et homme et fusionner. - Les lèvres closes, sans laisser sortir un son. - Pour ne pas déranger les voisins. -Jane me dit qu'elle ne comprend pas, c’était la première fois et... il faudra qu’elle en parle à son mec resté à Exeter.

A part Jane, à part les matchs dans le Jura et mes cours d'anglais, je soutiens les Lip à fond ; je me rends dans le quartier de Palente ; je me fais gazer rue de Belfort et j’assiste au siège du Bar de l’U par les CRS. Quelle formidable vision que la Boucle envahie par 100 000 manifestants venus de toute l’Europe, de Russie et de Chine ; des ponts Canot, Battant, de la République et de Bregille noirs de militants chantant Bella Ciao ou no paseran, tandis que les flics tournaient et viraient dépassés par le nombre et des consignes contradictoires. Puis il y a l’énorme rassemblement de Châteaufarine sur l’emplacement de ce qui allait devenir une épouvantable aire commerciale. Où j’avais entraîné Jane dans l'espoir d’entendre chanter Graeme Allwright, complètement bourré et incapable de monter sur scène, et Béranger, l'auteur de Tranche de Vie... : "J’en suis encore à me demander après tant et tant d’années, à quoi ça sert de vivre de vivre et tout, à quoi ça sert en bref d’êt’né..."

Vivre ? Cela sert, si on est verni, si on a été élevé par des parents pas bêtes, si l’on a un capital santé, si l’on n'a pas la poisse, si l’on a le nombre suffisant de neurones et de connexions entre eux. Si l’on rencontre les bonnes personnes, si on se méfie des moins bonnes...

C’est mon cas. Le temps des bringues à prétexte culturel est arrivé à son terme. Je fuis la confusion du centre-ville et j'emménage chezJim que l’ai convaincu signer à Champagnole pour la saison 73/74. A l'écart de la communauté de Bacchus, des bars parallèles et de la Bohème pétaradante, je me passionne pour les séances de version anglaise dirigée par Patrick 'Sherlock Lehmann' qui m’encourage à devenir assistant de français en Angleterre l'année suivante.

Ah ! Jane et moi, on est toujours tout troublés. Elle me dit qu'elle doit retourner à Exeter. A propos, elle a parlé de moi à son papa qui est le président du club professionnel de 4e division le Shrewsbury Town. Pas pour le moment, Jane... il faut que je finalise ma maîtrise de philo, qu je finisse la saison de foot. Que j'aille en Italie voir ma tante. Que je rassure mes parents qui - je m'en maudis avec le recul - se font un sang d'encre pour leur unique rejeton.

PS - Je viens de relire les lettres de Jane, Six au total. Pétard qu'est-ce qu'elle était malheureuse et qu'est-ce qu'elle écrivait bien..



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