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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
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1974-75 - "Écrire est au mieux une sale affaire." Peut-être, Henry Valentine Miller. Mais comment s’en empêcher ?

Les premières lignes que j’ai tracées avec des lettres et des mots sur un rectangle de papier étaient destinées à mes grands-mères et à ma tante restées à Paris. Encouragé par ma mère qui ne voulait pas qu’on lui reproche d’avoir enlevé mon père et l’unique héritier de la toute petite tribu, elle me laissait jeter quelques mots sur le papier et m’aidait à corriger. Pour être honnête, c’était un pensum.

A l’école primaire, j’étais dans les bons, dans les très bons même. Au Collège, un peu moins tant la surpopulation des enseignants me dérangeait : certains étant formidables, la plupart médiocres à mes yeux.

J’eu très vite des rapports tendus avec mes profs de français. Mme Grether, volumineuse épouse du proviseur, donnait dans le latin-grec-français classique, appréciant ma vivacité à l’oral, moins mes fantaisies à l’écrit. Cela n’alla guère mieux avec celui que les collégiens appelaient la Gazelle, qui me fit champion toutes catégories de récitation mais me trouvait passable à l’écrit ou bien alors fantasque, irrégulier, difficile à suivre.

Avec le recul, la cause de mes sautes d’humeur était socio-politique sur fond de lutte des classes.. On m’avait intégré dans une classe composée d’une majorité d'enfants de notables, médecins, notaires, commerçants et petits patrons, au milieu de qui je me sentais mal, moi le fils de prolo italien ayant roulé sa bosse.

Ce sont mes copains de B-2, les roturiers du collège, qui avaient mes faveurs. Dans la cour de récré, au babyfoot en ville et sur les terrains de sport.

Je me souviens de ma première tentative écrite. C’était en cours de maths. Au lieu de me faire suer avec une paire d’équations, je glisse une feuille de papier sous mon cahier de calcul et j’imagine une tour perdue dans la lande. Une tour aux pierres disjointes et un adjectif à placer : « pouacre ».

Au lycée, je finis par percevoir le français académique comme une langue étrangère, un parler d’invasion militaire. J’avais appris tous les mots de mon Petit Larousse jusqu’au C, je composais des phrases complexes mais la langue qu’on m’imposait comme supérieure entrait en conflit avec celles que j’avais entendu pratiquer à Marseille, Boulogne, Pornichet, Saint André de l’Eure et par les ouvriers de mon père.

Ce hiatus joua un grand rôle dans l’élaboration de mon univers. Je pris en grippe les auteurs intouchables (bon sang, comment les profs faisaient-ils pour écœurer leurs élèves avec les chansons de geste, la Pléiade, Racine, Corneile et même Molière ?) et je les remplaçai par un monde d’illustrés, de bandes dessinées, d’écrits divers, mais surtout et avant tout par des mots de toutes sortes qui se mirent à constituer « ma ville intérieure », un univers tout à moi, résonnant de vocables arabes, persans, italiens, allemands et anglais bien sûr, mais également issus du vocabulaire géologique, botanique, floréal ou zoologique. Une manière de mettre en avant ce qui était rare, de faire primer l’exogène sur l’endogène, de revendiquer ma différence et ma résistance aux normes établies.

Ce fracas intérieur entre le bon français et le florilège étincelant des mots venus d’ailleurs (y compris de l’argot, du javanais, du louchebem, du sabir, du slang, du parler souabe et du ladino) me fit sortir des programmes. Et pour ne pas les oublier, je me mis à couvrir mes carnets de mots fascinants comme 'satrape', 'capitaine ispravnik', 'stupa' ou 'ombudsman' glânés dans l’histoire de la Perse, les romans de Gogol, les précis de bouddhisme et les essais consacrés à l’organisation citoyenne au Danemark.

Ce fut le temps glorieux des hors-sujet, que je revendiquais comme citoyen du tout ailleurs contre les bourgeois du bien ici.

Ma mère adorée (merci ma maman) a conservé tout ce que j'ai griffonné, avant de partir en octobre 2010. Lorsque je feuillette les textes que j’ai gribouillés ado, je suis rebuté par mon écriture : trop grosse, irrégulière, mal liée, avec un mélange de cursives et de scriptes. Par les approximations surtout. Les impropriétés.

C’est à partir de Saint-Jean que je m'y colle. Des dissertations de bonne qualité sans plus. Surtout des ébauches de nouvelles. De belles phrases prêtes à devenir des apophtegmes (quel bonheur que ce mot !).

Ce qui doit arriver arrive, les filles qui s’occupent du journal du lycée me demandent un texte. Une provocation probablement. Pour tester la censure du Père Supérieur et du Père Préfet.

Il faut que je l’admette. Je fonctionne dans le français comme s'il était une langue étrangère... Car si Patrice Delbourg (Ex L’Événement du jeudi, Marianne, les Papous dans la tête et l’Obs...) écrira plus tard que ma ‘saga minitélienne est une sanguine au bazooka et que je vole aux mots ce qu’ions ont de plus urgent », ce grand ami que fut Claude Condé me lance un jour qu’il aurait fallu 'traduire mes livres en français' pour les apprécier pleinement.

Sous mes anamorphoses verbales, dans le tintamarre de mon écriture naissante, il y a l’influence de Rimbaud, de Mallarmé, de Lautréamont, de Brassens et du grand Léo pour le français. Des Beatles de la période psychédélique, de Bob Dylan, de Burroughs et de Ginsberg pour l’anglais. Plus tard de Carol Emilio Gadda et de son 'Affreux pastis de la rue des Merles' écrit en plusieurs parlers italiques.

C'est certain, au fil de mes expériences, je suis devenu un écrivain des sons plutôt qu’un écrivain du sens, pour reprendre la distinction proposée par Umberto Eco... Un poète, un chasseur de musiques interstitielles plus qu’un compositeur de prose. La faute à : « Sitting on a cornlfake, waiting for the van to come’ (Assis sur un flocon de blé en attendant que le van arrive) – Corportation tee-shirt, stupid bloody Tuesday (le t-shirt de la corporation, maudit stupide mardi) – Man, you been a naughty boy, you let your face grow long (Mecn tu as été un mauvais garçon, tu tires la gueule » - I am the eggman , they arre the eggman, I’m the walrus... me mettait davantage en transe que St-John Perse et les Goucourt ; n’est-ce pas Léo, toi qui dans la Mémoire et la Mer, la chanson que j’ai choisie pour l’enterrement de ma maman, écrit et profère ; « Rappelle-toi ce chien de mer que nous libérions sur parole Et qui gueule dans le désert des goémons de nécropole... » - N’est-ce pas Ribert Zimmermann qui revisite l’Autoroute 61 et nous gratifie de : « And Ezra Pound and T. S. Eliot - Fighting in the captain's tower - Se battent dans la tour de commandement du capitaine - While calypso singers laugh at them - Pendant que des chanteurs de calypso se moquent d'eux - And fishermen hold flowers - Et que des pêcheurs tiennent des fleurs.. »

Les poètes maudits mais aussi les lettres. C’est grâce à Ise, Renate, Jennifer, Marga et Arya que j’entreprends de fondre min excitation dans ce qui allait devenir un monde littéraire.. Au moyen de longues et d’interminables lettes. Des exercices de style aloureux. D’improbables odes automatiques à d’impossibles muses. Qui me le font remarquer ; ce n’est pas à elles que j’écris, n’est-ce pas ?

Humain trop humain, n’osant pas poser que je veux devenir écrivain (dans leur langue, je n’ai aucune chance, les Français de France sont chez eux, les mots leur appartiennent), j’écris et je réécris en secret La Boucle infernale, où j’invente le Sida (je vous dirai plus tard) ; je raconte mes voyages en stop (‘On the road vers nulle part’) et, obnubilé par les récits autobiographiques de Miller, de London, d’Orwell ou de Kerouac, je contracte le virus du bloc-notes et du récit de voyage. Problème : que vais-je faire de mes dix doigts dans un avenir proche et comment vais-je gagner ma vie ?

On verrait plus tard. Enrôlé comme assistant de français au Solihull Sixth Form College de Solihull, Warwickshire, je débarque su un quai désert au début du mois d’août 1974, et suis accueilli par Mrs Nesta James, la directrice du département de langues étrangères. Comme elle est soulagée de me voir arriver, je la laisse me conduire chez une ´landlady’ qui m’apprend qu’elle ne me confiera pas de clés et que je devrai être rentré, le vendredi soir compris, avant 21 heures. Nesta n’ose pas me regarder, le thé est bon, la conversation banale à souhait ; je suis en passe de devenir un 'Man of the Midlands' comme tant d'autres, et le temps qu’il faudra.



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