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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
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1974-75 : By appointment to her Majesty the Queen : enseignement, sport et amitié, dix mois qui en valurent vingt (1)

Le chemin qui sépare le 51, Fowgay Drive du parc verdoyant où vient d’être bâti le Sixth Form College de Solihull (nom qui vient de Soily Hill, colline fangeuse) est un enchantement rouge brique et vert émeraude, entre ronds-points parfaitement bitumés, villas proprettes : enfin maisons à colombage avec un passage obligé devant l’église toute pointue et mon futur HQG, le Mason’s Arms, un Pub cossu donnant accès à un restaurant français.

Première chose à noter, le Solihull Sixth Form reçoit des étudiants de 15 à 18 ans aspirant à passer leurs A-Levels, des valeurs qui, selon leurs résultats, vont leur donner accès à certaines universités. Celui de Solihull, ville-marché de 100 000 habitants, aire résidentielle huppée au sud-est de Birmingham, vient d’ouvrir. Recevant des ados issus des classes moyennes supérieures : il a été pensé comme une pré-université où exerceront une flotille d’enseignants diplômés d’Oxford, de Cambridge et de quelques autres top universités.

Ce n’est pas pour mes beaux yeux que j’ai été choisi par Nesta James et le Proviseur Frankland, mais parce que j’ai obtenu une licence ès Lettres qui à l’époque est considérée comme un diplôme d’enseignement.

Les bâtiments qui composent l’établissement sont des modules emboités les uns dans les autres avec des dépendances (salles de sport, salle de spectacle, chapelle, entrepôts) plantées dans un espace vert occupé par des terrains de sport, un tennis et des sentiers de promenade.

Le jour où je pousse la porte du College pour la première fois, je me fais l’impression d’un intrus qui se prend pour un autre car j'ai pris soin d’acheter des vestes chic et des chemises : des pantalons à pli, deux paires de chaussures convenables, c’est-à-dire en cuir ; passées un cirage, un miracle quand on me connaît.

Je rencontre d'emblée celui qui va devenir mon compagnon de route, mon compère et un ami, Gerald Protheroe, historien diplômé au Jesus’ College d’Oxford outre que titulaire lors d’un Oxford-Cambridge à Wembley deux ans plus tôt.

Gerry est gallois et très à gauche. Il me parle de son papa mineur et déluré, de sa maman laissée seule dans un quartier dévasté par le chômage. Et rapidement de The Anchor, le premier pub de Grande-Bretagne où fut hissé le drapeau rouge ; que les conservateurs avaient fait raser mais que les travailleurs gallois en lutte avaient défendu en se couchant devant les bulldozers, lieu de pèlerinage où Gerald m'emmènerait plus tard.

Dans la salle des profs, je croisais pas mal de pimbêches parfumées à hauts talons et de collets-montés ayant tendance à snober le petit assistant venu de France ou d’Italie, on ne savait pas très bien. Je fis en revanche la connaissance de David K. Thompson, une pointure en économie, en provenance d’une université australienne. Un personnage qui voulait à tout prix que je lui parle de mai 69 et de Lip, car il suivait les bizarreries sociales de la France avec amusement. Un olibrius en blazer qui finit par me qualifier d' "illettré quadrilingue", ce qu pour lui était un compliment.

L’homme de cette période d’acclimatation fut incontestablement le chef du département des Sports, Barry Corless un trois-quarts centre de l’équipe de la Rose qui disputait le tournoi des Cinq nations. 1 m 85 de muscle et d’os, un visage taillé à la serpe et la passion de servir ses élèves, ses équipes, son collège et bien entendu sa nation : le courant passa tout de suite entre nous.

Comme je donnais mes cours de civilisation française et que Barry avait découvert dans ayant mon dossier que j’étais un bon footballeur, il me proposa de le suivre si je m'ennuyais. Une occasion de lui montrer que je n'étais pas qu'un manchot.

Pour voir ce que j'avais dans le ventre, Barry me défie au tennis. Mauvaise pioche pour moi : il remporte l’unique set que nous jouons 6 à 0, vient au filet me serrer la main et me sourit au nez un : ’awful bad luck, chap’ sacrément ironique.

C’est Barry qui m’enseignera le squash (il eut de plus en plus de mal à me battre car j’étais dur à rincer), échoua à m'apprendre la posture de l’escrimeur en garde, finit par m'entraîner dans une partie de cricket et finit par nous faire une proposition à Gerry et à moi.

Voilà : il avait inscrit une équipe de foot en coupe nationale des Collèges et il avait besoin de deux footeux pour la prendre en main. Gerry pouvait être le Head-Coach et moi son assistant. Gerry et moi nous regardons de travers. Nous avons juste évoqué nos toutes petites carrières au comptoir et échangé quelques ballons pied nu dans le gazon du parc, c'est tout.

Dans les années70, enseigner le football à des lycéens anglais dont quelques-uns jouaient pour les Blues de Birmingham City, Aston Villa ou West Bromwich - quand vous étiez assistant de français - pouvait faire rire. Au creux de la vague, les malheureux coqs français volaient d’élimination en humiliation dans les compétitions de clubs comme lors des joutes internationales. Je dus rappeler à ces jeunes insolents que mon nom se terminait par un i, que j’étais supporter du Milan AC, double champion d’Europe et champion du Monde et que la Squadra avait atteint la finale de la coupe du Monde trois ans plus tôt.

Le jour de la prise en main, Gerry, en tant coach en chef, me confie une moitié de l’effectif pour l’échauffement balle au pied. Courroucé par les réflexions des petits cons de l’effectif, j’ôte le bas et le haut de mon survêtement et je me mêle au match de fin de séance. Les gommeux en sont pour leur frais : ils ont rarement vu un grand pont rétro, une transversale de l’extérieur du pied et un double sombrero suivi d’une passe décisive en aveugle.

Ces premiers mois 'by appointment of her majesty’s' sont offre peu de temps morts. Je me donne à mon enseignement, quatre matinées de deux fois une heure et demie, des ateliers et une mini-conférence. Je galope dans tous les sens avec Barry. Je prépare nos matchs avec Gerry? Je m'entraîne, et pas que pour rire, avec les Boro. Enfin j’approfondis ma connaissance de l'environnement festif à partir du Mason’s Arms, ce qui améliore mon anglais de Birmingham, un parler rugueux où ‘mate’ (compère) devient ‘maïte’ et ‘about’ (au sujet de) ‘ebaoute’.

Gerry et moi supportons mal l’ambiance de la salle des profs truffée de faux-jetons et de foutus réactionnaires. Gerry, le diplômé d’Oxford spécialiste des mouvements sociaux, ne fait aucun effort pour gommer son accent mariné chez les mineurs des environs de Cardiff. Même s’il sait que c’est un gros mot pour la plupart de nos collègues, il se dit socialiste et un admirateur de Aneurin Bevan, le héros de la gauche galloise. Cela m’enchante. N’ayant jamais questionné sérieusement mon positionnement politique, défiant à l’égard des communistes du PCF et des savonnettes du futur PS, je me déclare anarchiste non violent, partisan de l’auto-organisation du peuple et zélateur du concept d’amour anarchie.

Ce que Gerry m’apprend de la politique au Royaume-Uni ne me dissuade guère d’être anar. Le Labour de Wilson est en train de perdre la bataille de la contre-révolution libérale. Le National Front fait feu de tout bois pour empêcher l’intégration britannique en Europe. L’IRA projette une vague d’attentats sur le territoire anglais. D'après Gerry, l’avenir immédiat s’annonce incertain, le pire pouvant arriver aux législatives de l'année à venir.

Dans la vie de tous les jours, on ne note rien de tout ça. Gerry et moi nous inscrivons dans des clubs de foot locaux pour meubler les samedi-dimanche, qui peuvent être mortels pour une paire de jeunes gens à peine arrivés et sans attache.

C’est un témoin de nos matchs au Collège qui m’aborde et insiste pour que je rencontre le président de Solihull Boro, club inscrit en Midland Combination, une Ligue semi-professionnelle d’un niveau équivalent à celui de Tavaux Je lui réponds pourquoi pas, mais je le mets en garde : je viens d’arriver et j’ai à cœur de bien faire ce que je dois faire avant de me donner à fond pour un club qui me rétribuerait.

La prise de contact a lieu le mercredi suivant. Le stade, enceinte de verdure, pelouse moelleuse, club-house et salle de massage incorporés, se trouve à une demi-heure de chez moi à pied. Me présentant au secrétariat, on me conduit chez le président, un colonel de l’Armée des Indes en blazer occupé à siroter un Chivas en gougnotant le bout de son cigare.

Le Monsieur est courtois. Il a lu le dossier que j’ai fait parvenir à son assistant. Pas mal tous ces articles, mais l’Angleterre est l’endroit où l’on a inventé le football, je ne suis plus sur le continent : qu'est-ce que je dirais de faire mes preuves tout de suite ? Tim, accompagne notre ami dans le vestiaire. Je veux le voir contre l’équipe A.

La propositon ne me surprend pas. J’ai gllissé mes crampons made in Italy dans mon sac de sport au cas où.. Cinq minutes plus tard, drapé dans une tenue bleu roi, je foule le turf fraîchement tondu quand le Head Coach, un sosie de James Cagney plus large que haut, m’aboie de le suivre. Je ne sais pas si j’ai le niveau mais on verra bien.

Tout se passe mieux que bien. Installé à droite en faux ailier, je remets, je me démarque, on me trouve, je dévie, je saute les lignes et je tire deux fois au but : une parade du gardien adverse et un lob sur la transversale. Qaund le roquet en chef siffle la fin du match, il se dirige vers moi : 'Well plaid, Ma’s, next time I play you numbe X'. Bien joué Ma(rio)’s, la prochaine fois tu joues numéro X...' — Il ne plaisante pas. Je signe une licence sur le zinc du club-house et je rejoins le Squad des Moins de 23, en attendant de gagner ma place dans l’équipe fanion qui pratique la distribution des enveloppes : 50 livres pour une victoire, 20 pour un nul et 10 pour une défaite, de quo abonfer le compte que je venais d’ouvrir à la Barclay’s Bank.

Bilan des dix premières semaines : nos succès en Coupe nationale des Écoles avec Gerry, les repas que nous prenons avec nos élèves plutôt que dans la salle des Profs, et notre capacité à divertir les clientes et les clients des débits de boisson que nous fréquentons... finissent par nous ouvrir des portes : Ombilic de la Balle, quand tu nous tiens...



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