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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
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ÉR& 1968 - Lorsque les corps exultent entre amis fraternels et baisers brûlants

J’ai le souvenir d’une force intérieure immense, d’un geyser d’énergie irradiant jusqu’à la dernière de mes molécules. Sur la lancée de 68 et de ses insolences, il n’allait plus s’agir de passer des examens, de réaliser des prouesses, de jouer au plus haut niveau mais de s’immerger dans un monde formidable et illimité, de le domestiquer, de la conquérir, de s’y fondre tout en laissant une trace et, pour cela, s’affranchir de toutes sortes de conditionnements, à commencer par la sphère familiale.

« Drop out », recommandaient Ginsberg, Cummings, Corso, Ferlinghetti, les poètes de la beat-generation que je venais de découvrir à la librairie Cart, rue Moncey ; auxquels se joindraient Timothy Leary, William Burroughs et les maîtres à dé-penser de la contreculture, dont les incitations antisociales se mêlaient aux provocations d’Hara-Kiri qui deviendrait Charlie Hebdo à la mort du Général, pour faire de moi un carnaval de désirs et de vaticinations à mille lieues du projet de faire carrière sur les terrains de foot et dans la société.

A bien y repenser tout prit un tour décisif au mois d’août 1969 quand j’entraînai avec moi Roland (Verjus), Denis (Buffard), Alain (Chapiteau) et Roger (Borey) à Caorlé, la cité balnéaire où mes parents avaient l’habitude de passer l’été, dans le but de participer à un tournoi de plage auquel je nous avais inscrits par l’intermédiaire d’une connaissance.

Les Italiens et les Allemands qui se déplaçaient en nombre sur la Riviera Adriatique n’avaient qu’à bien se tenir.

Sous le nom de la Savine (un col situé entre Sant Laurent en Grandvaux et Morez) n’avions-nous pas nous remporté une demi-douzaine de tournois, éliminant les pros de Strasbourg et échouant en demi-finale contre ceux de Lyon, dont certains venaient de jouer la finale de la coupe de France ?

Ce fut une épopée. Nous nous étions donné rendez-vous sur les quais de la gare de Dole pour prendre le train de nuit qui nous conduirait à Venise. Cinq garçons dans le vent partis à l’aventure pour leurs premières vacances sans leurs parents...

Le débarquement du train au petit matin donna le ton des trois semaines à venir. Profitant que je salue les gens avec qui nous avons fait le voyage, Roger et Alain entreprennent de débarquer une partie de nos bagages sur le quai, avant que le train ne reparte, manquant expédier Roland au fossé...

Arrivés à la gare de Caorlé, nous avons une mauvaise surprise : la tente 6-places que nous avons achetée pour le voyage s’est perdue du côté de Milan. Qu'importe ! Lumière, musique, le pape sur le tableau de bord du taxi, super-nanas en bikini, des maillots et des fanions de foot partout : en route pour l’émancipation tous azimuts !

Nous avons l’air très idiot quand le gardien du camping nous indique notre emplacement, juste derrière les douches et les toilettes, et qu'il nous demande où êst notre caravane... La très belle Allemande qui bronze à dix mètres de là rigole quand Alain dresse sa ´tenté’ une place et qu’on essaie de glisser nos bagages à l'intérieur.

Il en faudrait plus pour nous saper le moral. Nous formons un groupe de jeunes mâles aux apparences avantageuses : Roland le blond qui venait de porter la flamme olympique pour les jeux d’hivers 68. Denis le brun frisé dont le père était un lunetier fameux. Alain le Lédonien aux allures de Charles Bronson, Roger le Bisontin à la bonhommie inaltérable et moi-même, noir comme un pruneau, doré comme une brioche.

Nous sommes vite repérés. Les matinées, nous les passons à siroter des cappuccino au bar du Camping où se bousculent toute sorte de jeunes Européens : par exemple Tina l’Autrichienne, une bimbo aux yeux pailletés d’or à faire fondre un impuissant , Hans Spang de Schwâbisch Hall près de Stuttgart, Danilo le Belge et sa sœur Marie France, bref tout une smalâ de garnements et de gourgandines prêts à exulter. Maintenant si vous me demandez de vous dire qui a eu l’idée du « Casanova de la Plage » (un point pour un baiser, trois points pour un flirt bouillant, dix points pour la totale), je ne saurais vous répondre.

Jeu sexiste ? Pas du tout, une copine du Tina nous en donnera la preuve au moment des adieux, les filles avaient leur propre concours et même des annotations personnalisées... qu’elle n’a pas voulu nous communiquer…

Nous dormions vraiment peu. Debout à six sept heures du matin nous prenions un café sur le pouce et ceux qui n’avaient pas trouvé chausson à leur pied la veille partaient pour un footing d’une dizaine de kilomètres sur la plage. De retour, c’était petit-déjeuner, pastèque et lecture de la Gazzetta et de L’Equipe qui arrivait avec un ou deux jours de retard. Vers 10 heures, plage, baignade, pédalo et bronzage l’œil aux aguets car il y avait plus de bombes au mètre carré que nous n’en avions vu de toute notre vie.

Pour ma part j’étais mal. Toujours puceau, je dissimulais à plat ventre dans le sable les émotions que produisaient sur moi le spectacle en attendant que ça se passe..

Nous avions une santé incroyable. A midi on se goinfrait de pasta, de poënta e pesce, de grillades, de sardines. Après la sieste (il faisait vite plus de 40e C), baignade, concours international de plongeon sur le môle et drague autour du jukebox du bar le plus proche de la mer.

Nouvel embarras pour moi quand Gloria, une Turinoise de vingt ans et quelque, fit exprès de passer « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg en me dévisageant.

Devenus culs et chemises aves les Allemands de Hans (il deviendra mon grand ami pour de très longues années), avec les Belges de Danilo , et avec une bande de locaux, j’ai l’idée d’organiser un tournoi international à la fraîche. Le combat est inégal, nous sommes une espèce d’équipe de pros et nous mettons des piles invraisemblables à nos adversaires.

Vexés, les Italiens appellent de vrais joueurs à la rescousse. En vain, on les pulvérise ! Lorsqu’ils nous opposent une équipe de semi-pros il y a plusieurs centaines de spectateurs autour du terrain criant Allez la France mais surtout Forza Italia... Supporter de la Squadra, je suis le plus acharné des Français sur le terrain...

La douche qui suit ces parties est un moment hautement érotique. En nage, couvert de sable (el le sable ça se faufile partout), j’ai encore dans la peau le bonheur de l’eau glacée qui ruisselle, la fièvre d’habiter un corps chaud et fort, émotions troublantes conduisant à toutes sortes d’impatiences.

Roland, Denis, Alain, Roger et moi étions à l’Ideal Camping depuis trois jours et déjà les coqueluches de la place. Surtout du bar et de la terrasse où nous tenions cénacle la moitié de la journée, passant du café et des panini eau minérale gazeuse au moscato et à l’asti spumante, une hécatombe de bouteilles qui ravissait le patron, les apéros du soir se transformant deux fois sur trois en fiesta débridée avant que nous partions faire un mini-golf ou une partie de foot artistique au Pirate, une disco cabane bambou, inventant sans le savoir le foot freestyle.

Versant concours du Casanova de la plage, j’étais salement à la traine, mes frelots ayant pris de l’avance au lit pendant que je glosais sur les films de Pasolini et Finnegan’s Weke de Joyce.

C’est Klaus, un pote de Hans, qui me sauva la mise, il y avait sur le môle une Allemande qui acceptait de rouler des pelles pour un point, parfois d’aller plus loin pour les trois points avec mains baladeuses.

Je ne voudrais pas me vanter, mais je passais les deux tiers de la journée à lutter contre mes crises de satyriasis, au point que je devais courir plusieurs fois par jour me jeter du côté du môle où l’eau était la pus froide.

Timide et inexpérimenté, je pris l’habitude de fréquenter les discos en plein air où mes compères n’allaient pas. Assis seul, je prenais un air inspiré et j’attendais que la deuxième ou la troisième coupette d’Asti fasse son effet pour tenter le coup avec les danseuses disponibles, pas forcément les plus jolies.

Gloria remédia bien vite à ma timidité. Je l’avais repérée au camping mais je la trouvais trop belle pour moi, trop sûre d’elle même, impossible qu’elle soit libre, qu’elle n’ait pas l’embarras du choix.

C’est Gloria qui m’invite à danser. L’orchestre joue « blu, il cielo è blu » puis « Lisa dagli occhi blu », un des tubes de l’’été avec « Je t’aime moi non plus ». Je n’ai le temps de rien, elle m’attire à elle, glisse sa langue dans ma bouche et me boit d’un coup la moelle épinière au point qu’elle doit me soutenir pour que je ne m’effondre pas d'un coup. Amusée ou touchée, elle me ménage ; elle est étudiante à Turin, qui suis je, je joue au foot ? je suis lycéen, j’étudie quoi ?

Gloria, qui m'a fait l'effet d’une croqueuse de puceau, n’est en fait qu’une fille à son papa qui doit rentrer à la pension. Si je veux l’accompagner ? Le souffle me manque.., Nous voilà bras dessus dessous, nous arrêtant tous les cent mètres pour nous palper, nous frotter, nous boire à pleine bouche.

Gloria n’a pas froid aux yeux. Elle me force à m’assoir sur un banc et passe à la vitesse supérieure. Ce que j’ai de plus dur à ce moment là ne résiste pas longtemps à ses assauts et elle me laisse d’un coup, m’embrassant dans le cou et me recommandant, les yeux pleib d’étincelles, de "bien rentrer".

Ce soir là, aux alentours de minuit, les vacanciers que je croise voient bien que j’ai une démarche empruntée.

Je finis le trajet qui mène au camping en dissimulant une partie de mon jean en toile. Passe devant le bar où Hans et ses Souabes font la fête. Et me jette tout habité sous la douche. Quand j’en sors une Autrichienne que ses parents surveillent comme le lait sur le feu la journée, lance un de ses bras autour de ma taille et s’aperçoit que je suis un homme en très bonne santé. Rassurée, elle cligne fait huuuuum et me dit "à demain même heure" en parler germanique.




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