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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
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Morisi, t'as intérêt à avoir le Bac, deux millénaires d'histoire te contemplent !

L’enfant unique apprend très tôt à combler le manque d’enfants à la maison. Ou il s’ennuie et il cherche à quitter son nid pour trouver des amis avec qui jouer ou il invente ses propres jeux, ses propres recettes.

Une des miennes, enfant niché entre un père et une mère très unis, fut le dessin. J’ignore quand ce vice me prit mais aussi loin que je me rappelle, au Pornichet, à Saint-André de l’Eure mais surtout chez ma grand-mère maternelle qui était concierge 6, rue Choron, 75006, on m’installait avec mes illustrés et une armée de crayons de couleur et je ne pipais mot pendant des heures au milieu des Bibi Fricotin, des Pieds Nickelés et des gravures de mode que me prêtait celle que mon oncle et parrain appelait « Mémère la cousette », par opposition à « Mémère la chaussette », la mère de Papa, eu égard à sa manie de tricoter pour toute la tribu.

Recopier devint une de mes activités principales. Je recopais des Mickey, des Donald, des Picsou, mais également des hommes des cavernes, des Égyptiens, des Grecs et des Romains, surtout des « Assyriens belliqueux » et des « Aztèques », que j’opposais les uns aux autres au mépris de toute chronologie, à l’instar des batailles que j’organisais entre soldats de plomb de la guerre 14-18 et chiricahuas de Cochise à qui prêtaient main forte des grognards de l’armée de Napoléon et des centurions romains.

Le dessin m’a accompagné toute ma vie. Prendre un crayon, un feutre, un Bic et représenter les perspectives qui s’offrent à mon regard depuis une terrasse est un bonheur infini, une expérience grandeur nature de notre être au monde ; à une extrémité nous, notre main, et à partir d’elle le vaste univers qui s’étend tous azimuts selon des lignes de fuite, s’étrécissant à mesure de son expansion, alchimie de ce que l’on voit et de ce que l’on ne voit pas. Main qui court égarée entre le tout et le détail, affolement de l’intention qui se perd dans la largeur et dans la hauteur, gageure de représenter l’épaisseur, les superpositions, l’ombre et la lumière.

C’est à Madame Coron que je dois d’y avoir vu plus clair. Nous étions une demi douzaine dans une salle blottie dans les très vieux bâtiments de la rue du Collège à Dole. Autour de natures mortes, de bustes en plâtre, à nous frotter aux dimensions secrètes de l’univers. Ca me passionnait. Au lieu de travailler mes maths, je me jetais sur les magazines de sport de mon père et sur les revues de ma mère pour reproduire tout ce qui me tombait sous la main. Et lorsque mon père nous fit découvrir Venise, Florence, Rome, ce fut un éblouissement, du dessin et de la peinture faits vie..

Mon oncle joua un rôle capital dans ce domaine. Compagnon chaudronnier de haute-volée, chef d’atelier dans l’aéronautique, il s’était mis à la peinture en commençant par une « marine » du lac Majeur que j’ai gardée à la maison. De fil en aiguille, il s’était mis à la peinture non figurative et avait remporté des prix, dont le prestigieux prix de la ville de Marly, localité fréquentée par pas mal de cadres supérieurs et de riches propriétaires.

Ca se passa lors d’une réunion de fin d’année à Nanterre. Alors que le reste de la famille jouait au rami après un repas pantagruélique arrosé d'Asti spumante, Pierrot, mon oncle, mit une feuille blanche entre nous et traça un rectangle au milieu de la page. Là il me dit : - prends ton crayon et laisse ta main te guider, fais des zigzags très courts, comme un sismographe, si tu veux. Je ne comprenais pas trop mais c’était génial. Puis il me dit, regarde ce visage sur le journal, essaie de le copier en laissant ta main courir, n’aie pas peur, vas-y... »

Une force incroyable venait de naître en moi. Le courage de penser dessin.

Mon oncle était un maître en traçage, son équipe réalisait les épures des ingénieurs ; en faisait des maquettes à partir desquels on allait façonner les pièces destinées au mythique F-1. Perspective, géométrie dans l’espace, mariage des points de vue et des lignes de fuite, je tombai sous le charme de la perspective et donc de l’architecture.

Or le destin (la prédestination, la Providence, Dieu, les dieux ?) venait de me concéder une offrande en m’installant à Besançon square Castan au pied de la Citadelle.

Ce ne sont pas des rues et des places anonymes, que je traversais soir et matin de Saint Jean au Séminaire, rue Mégevand, mais deux millénaires de grande histoire : la Porte Noire, les ruines romaines, le Séminaire de Julien Sorel en sus de la place où Victor Hugo naquit en 1802 ; où les Frères Lumière virent le jour et où Courbet eut un temps un atelier : patrimoine immatériel qu'égayait la présence des locaux de l’Association franc-comtoise de Culture, qui scandalisait le bourgeois en programmant toutes sortes de trublions dont le Living, Léo Ferré et bientôt le Grand Magic Circus de l’ineffable Jérôme Savary, avec qui je faillis partir en tournée deux ans plus tard, au lieu de passer mon DEUG de Philo.

Hugo, les frères Lumière, l'Archevêché, la cathédrale Saint-Jean en équilibre instable, son horloge, mais surtout mon premier « local pub », 'L’Ermitage' de chez les Max, un petit café brasserie où se coudoyaient les petits vieux du matin (l’un d’entre eux était surnommé Six-Citernes !), les commerçants de la place dont mon premier coiffeur, un supporter du RCFC ; les fonctionnaires du Rectorat voisin et surtout Jean-Louis Simon et Daniel Hessas, qui allaient m’initier au monde du théâtre.

Passer le Bac dans un tel environnement fut une bénédiction. Les Max étaient un couple adorable. Presque des oncle et tante pour les lycéens vivaces que nous étions. Dès que c’était possible, en filant chercher des bouquins chez Cart ou en revenant des matchs de foot scolaire, je m’y arrêtais et goûtais aux premiers délices de mon autonomie. Ah avec Dominique, Patrick, Jean Paul, Jean Magny et quelques autres, qu’elles étaient joyeuses nos controverses sur tout et sur n'importe quoi. Pour ne pas évoquer les parties de flipper à 4 contre 4 !

J'allais oublier. C'est chex les Max que je vidai mes premières bières brunes et que je m'essayai à la pipe. Pour faire intello sans doute. Le fils Morisi se cherchait, il ne fallait pas lui en vouloir...



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