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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
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La faute aux Grecs, à Nietzsche et à ces foutus Tropiques...

Tous ceux qui ont entraîné des footballeurs débutants ont constaté ce phénomène. Prenez un gamin, faites lui enfiler un maillot numéroté, un flottant, des bas et des crampons et laissez le libre de se déplacer ou il veut au milieu de ses copains. Observez le bien quand l’arbitre siffle le commencement de la partie. Qua fait-il, où se place-t-il ; court-il dans tous les sens à la recherche du ballon ou fait-il barrage aux autres ? File-t-il vers l’avant ou attend-il sur les côtés que le ballon lui arrive ? Tape-t-il de toutes ses forces en direction du but adverse (ou en touche) ou s’efforce-t-il de passer la balle à un de ses partenaires ? Percute-t-il ses adversaires ou entreprend-il de les feinter, de les ruser, de les dribbler ?

Pour l’œil exercé tout se passe en quelques minutes. Les casse-cous choisissent le poste de gardien de but ou d’avant-centre, postes en vue qui nécessitent un grand courage physique, où l’on se jette la tête la première au risque de se blesser gravement. Les prudents forment une digue chargée de bloquer et de repousser les insolents qui essaient d’approcher le but et de faire trembler les filets. Les plus habiles, souvent lestes et adroits, « manient » la balle, slaloment et ne vivent que pour inscrire leur nom sur la feuille de score et dans le journal. Reste les organisateurs, les maîtres à jouer, ceux qu’on appelle les milieux de terrain, et parmi eux, jusqu’au début du XXe siècle, l’illustre numéro 10, le premier que l’on cherchait du regard quand les équipes rentraient sur le terrain, la faute à Pelé, à Puskas, à Piantoni, à Rivera, par la suite à Platini, Maradona, Zico, Baggio...

Ce que l’on apprend du gamin le jour de son premier entraînement, on peut probablement l’étendre à la position qu’il adoptera dans la vie sociale. Il y a ceux qui se défendent, ceux qui veulent organiser, ceux qui veulent mettre leur grain de sel partout, ceux qui veulent avoir le dernier mot et/ou se distinguer ; et puis les gagnants, les perdants, les etcetera et bien entendu ceux qui refusent d’entrer sur le terrain ou alors d’en sortir.

Ceux qui mettraient en doute cette hypothèse n’ont qu’à puiser dans leurs souvenirs personnels. Les places en classe sont souvent (pas toujours) le reflet des positions instinctives sur le terrain.

Et il n’est pas rare que le chef de classe soit le capitaine de l’équipe de foot, de hand ou de rugby.

Les sports collectifs sont une métaphore de la guerre et de la vie en société. Pour gagner, ou tout simplement pour jouer, on a besoin de leaders, de petits soldats, de travailleurs spécialisés et de héros potentiels. Tous aux ordres d’un général, l’entraîneur, qui applique l’art de la guerre selon Clausevitz, Sun Tsé ; la doctrine de West Point ou celle d’ Ho Chi Minh

Pour devenir un 'vrai' joueur de football, ce sport d’équipe, il faut se fondre dans un groupe, travailler ses automatismes, obéir aux consignes de l’entraîneur, éprouver toutes sortes de situations, perdre et gagner, se blesser, subir des injustices, être béni par la fortune : ah, ces poteaux sortants ou rentrants, ces déviations incongrues, le vent qui sort ton tir de la lucarne ou au contraire la rabat dans les filets. Héros ou Pipo pour quelques centimètres...

Si le football est un sport d’équipe et un investissement sédentaire, quelque chose a échappé au fils Morisi qui, jouet de ses démons intérieurs, de sa curiosité, de son enthousiasme, quitte Tavaux pour le RCFC Besançon en première, revient à Tavaux en terminale, part au PS Besançon quand il entre en fac, s'en retourne à Dole, et finit par être transféré à Champagnole moyennant une place de surveillant dans un collège du lieu.

Parallèlement, il y a les sélections en équipe universitaire et l’éclate d’une équipe composée de vrais artistes du ballon rond qui font des misères à Dijon, Metz et Strasbourg. Bref, sans qu’il s’en rende compte, et en dépit des propositions étonnantes de deux entraîneurs pro lors de ces matchs universitaires, Morisi a laissé passer sa chance. Ce n’est pas à 20 ans qu’on apprend à se plier à la discipline que nécessite une carrière professionnelle. Pas au restau U qu’on peut suivre la diète adéquate. Pas en lisant 'la Naissance de la Tragédie' qu’on apprend le recul frein et les transitions attaque-défense lorsqu'on jouie en 4-4-2.

Sur le terrain j’étais intenable, impossible à cadrer. A droite, à gauche, au milieu, un « tuttocampista », comme on dit en Italien. Doté d’un gros volume de jeu, je marquais une douzaine de buts par saison (sur une trentaine de matchs) et j’offrais pas mal de balles de but à mes partenaires. J’avais ce qu’on appelle « la vision du jeu », fruit des heures que mon père m’avait fait passer à "conduire la balle la tête haute". Comme Di Stefano et tous les grands.

Intenable, impossible à contrôler sur le terrain, en classe mais surtout dans la vraie vie : tout me passionnait. Les statistiques, la théorie des ensembles en maths, l’histoire de la Grande Révolution française outre que celle de 1917, celles de 1830, 48, la Commune de Paris, le front populaire et le soulèvement de tous les peuples colonisés.

Côté littérature, je plongeai à corps perdu dans Gogol, Tourgueniev et naturellement Dostoïevski, notant sur un carnet tous les mots que je ne connaissais pas et qui me serviraient au moment d’écrire ‘l’Immortelle’, roman mis au crédit d’une star globale du showbiz et de l’entertaînment.

Les Grecs aussi bien sûr : Eschyle (ah ce souvenir des 'Perses' à la télévision au milieu des années 60), Euripide, Sophocle, Aristophane... Au point de me fendre d’un ‘Beuverie à Pythos’, dithyrambe mettant la pagaille dans les relations entre le chœur, le coryphée et le peuple : nous sortions de 68 !

Ce sont les Grecs qui ont eu ma peau lorsque ce cher M. Pastré glissa entre mes mains ‘La Naissance de la Tragédie’ de Nietzsche, et un PUF de Gilles Deleuze éclaircissant les vues du philosophe de Sils Maria, ce qui me catapulta dans le tourbillon causé par les liaisons dangereuses entre Dionysos et Apollon, la beauté déchirée et la lumière triomphante. Bon Dieu ! Le découverte du ‘Gai Savoir’, de ‘Zarathoustra’, de ‘Par-delà le Bien et la Mal’ !

Beurre-œufs-fromage, chambre mansardée, Françoise P. Levy et la mort du Général...

Fin septembre 1970. N’en déplaise au salopard de proviseur qui osa prétendre que j’étais « incapable de suivre des études supérieures », je m’inscris en première année de philo à la fac de Lettres en ville et en sciences économiques à celle de Droit qui se trouve à l’extérieur de la ville, du côté de l’Observatoire.

J’ai passé un été animé. Retour de Suède où les grandes blondes avaient été sympas sans plus, j’avais filé à Caorlé avec Denis et le fils d’un chef d’entreprise lédonien ; prolongé mes vacances pour les baux yeux d’Ise, une walkyrie en fleurs native de Essen dans la Ruhr ; et gagné quelques sous en jouant le serveur multilingue pour le compte du patron de l’Ideal Camping.

Au retour, il y avait eu ce match avec Tavaux contre les professionnels de Lyon où évoluaient les internationaux André Guy et Fleury Di Nallo, outre que mon adversaire direct, Jan Popluhar, le demi centre tchèque finaliste de la coupe du monde en 1962 ans. Eh bien, disons que je lui ai fait des misères pendant une mi-temps.

Entrer à l’université m’assura un certain prestige dans la famille en France mais également chez les cousins en Italie. Papa ne m’en disait rien mais il le fit savoir au chantier et le long des mains-courantes quand il venait me voir jouer au stade Paul-Martin de Tavaux, à Lons ou à Besançon.

Maman était fière (en répondant à mes innombrables questions depuis l’âge de 3 ans, elle y était pour beaucoup), mais inquiète. Elle avait échoué à convaincre mon père de me faire une petite sœur et elle allait se retrouver seule dans la grande maison de Sampans, un esseulement qui n’allait pas tarder à devenir de l’inquiétude : son fils seul dans une ville turbulente, les tentations, les mauvaises fréquentations, la nuit...

La rentrée universitaire était alors tardive, peut-être prévue début octobre. Dépendant financièrement de mes parents qui payaient mon loyer et assurait mon argent de poche pour un budget qui devait représenter un cinquième ou plus du salaire de mon chef de chantier de père, j’étais bien décidé à travailler pour montrer que je n’étais pas un ingrat, je trouve donc un petit boulot au SUMA de Saint-Claude où je suis affecté au rayon BOF (beurre-f-fromage) ce qui, en lecteur assidu de ‘Hara-Kiri Hebdo’ et en ennemi de la grande distribution me fait à peine sourire.

Je banalise mais je vis un moment exceptionnel. Installé dans une boite à chaussures mansardée de la rue Ronchaux, je passe mes premières soirées à explorer la Boucle, à arpenter la promenade Granvelle, la Grande-Rue, la rue des Granges et à faire halte sur un banc place de la Révolution où régnait un beau tumulte eu égard à la présence de l’École des Beaux-Arts et du Conservatoire de Musique ; me risquant de temps à autre outre-pont, zone occupée par une population laborieuse ou pas qu’un sociologue avait qualifiée de ‘classe dangereuse’.

Ce fut le temps des premiers bistrots. En attendant que l’année universitaire débute, je pris le risque de m’accouder chez Gugu, chez Manu, de franchir la porte des bois-debout de la rue Renan. J’osais finalement le bar de l’U, que je connaissais pour y avoir bu quelques bières avant les spectacles proposés par l’AFFC. Tentai le café du théâtre voisin, où tonitruaient les géographes et toutes sortes d’assez belles personnes.

De l’autre côté de la ville, il y avait l’Eden, une brasserie placée sous le signe des 4-Zarts. Je découvris la rue Bersot, côté rue des Granges, où se trouvait Chez Pitt, la pizzeria préférée des étudiants peu argentés, l’équivalent de 3 euros, pour une pizza de belle taille, un demi de rosé, un café (grappa), et nous étions aux anges ! Prêts à filer voir un Kubrik ou un Fellini au CG, au Paris ou au Building.

Je faisais le malin mais à la veille de suivre mon premier cours de socio urbaine, 8 h-10 heures, j’étais dans mes petits souliers. J’étais enthousiaste à l’idée de gouter à la vraie liberté mais gêné à l’idée que mes parents m’entretenaient, ce qui impliquait que je remplisse ma part du contrat et que je réussisse mes études, raisons pour lesquelles je m’étais inscris en science éco, la philosophie n’offrant guère que l’horizon de l’enseignement comme perspective.

Le matin de mon premier ‘cours à la fac’, je n’attends pas que le gros réveil que ma mère a glissé dans mon sac sonne, les premiers rayons de soleil filtrés par l’œil de bœuf mansardé en face de mon lit le devancent. A six heures et demie je suis sur le pied de guerre. À sept heures dans la rue à la recherche d’un café ouvert. Heureusement la fac de Lettres de Besançon est encerclée par les débits de boisson. Outre qu’elle dispose d’une cave voutée gérée par le CROUS et par les étudiants qui l’avaient transformée en bouillon de culture et en salle de lecture.

Un matin du mois d’octobre 1970, je pousse la porte d’une salle située à l’arrière de la fac et je fais la connaissance d’une dame qui allait jouer un rôle important dans mes orientations-désorientations, Françoise P. Levy, la sœur de Therriy Lévy, qui avait été avec Badinter un des avocats de Buffet et Bontems dont l’exécution capitale aurait lieu deux années plus tard. François Lévy, mais également le criminologue Jean-Michel Bessette et d’autres, étaient de ces profs TGV qui faisaient la navette entre le Paris de l’après-68, Nanterre, Vincennes, et, comme leurs prédécesseurs les Mao Spontex, perfusaient toutes sortes de transgressions dans la place, au grand dam des mandarins locaux, qui ne pouvaient pas les voir en peinture et qui aujourd’hui les auraient qualifiés de judéo-gauchistes.

Agité par toutes sortes de transgressions dirigées contre les formes et images d’un pouvoir quand il est indu, je pris le parti des premiers contre les seconds, qui ne tardèrent pas à me repérer.

Bref, me voici tous les lundis matins un stylo à la main pendant que Françoise nous initie à toutes sortes de déconstructions et de remises en cause de l’espace urbain et de son organisation, partant de l’actualité pour nous aider à ne pas en être dupes et à la décrypter.

Ca ne s’arrêtait pas là. Françoise ne tarda pas à être suivie d’une cour d’admirateurs qui l’accompagnait en ville, partageait ses repas, l’invitait à des concerts ou à des fêtes. Et bien entendu la logeait. Ce qui déplaisait à pas mal de monde dans le département des sciences humaines. Le fait est que les leçons de Françoise ne s’arrêtaient pas au seuil des salles de cours et des amphis, ils s’éternisaient le jour et la nuit... Des leçons où elle nous amenait à questionner les fondements de notre consentement sexuel, sur le financement des agapes selon le principe du « qui gagne le plus, paie e plus » ainsi que sur la kyrielle de fausses évidences qui freinaient l’émancipation humaine. Si j’ajoute que je fis ami ami avec les deux tiers de mes condisciples philosophes et psychologues et que nous étions en pleine révolution permanente, on peut dire que j’étais tombé comme une mouche dans le lait pour le meilleur et pour le pire.

Tout cela jusqu’à ce qu’une bombe ne tombe sur le poil des Français le 9 novembre 1970 : Le Général de Gaulle, dit le Grand Charles, venait de lâcher la rampe à Colombey-les-Deux-Eglises. C’était la fin symbolique d’une ère. Celle du Conseil national de la Résistance, de la droite sociale et de la politique ´qui ne se faisait pas à la corbeille ´- Bien entendu nous n’en savions rien et j’avais match à Tavaux. Ou rendez-vous avec Annie, une future adjointe au Maire socialiste.

ll y eut surtout un 'Diable au pied de l’échelle', alias l’auteur du ‘Tropique du Cancer’ et de celui du Capricorne ; de la Crucifixion en rose, du ‘Colosse de Marouissi’ : Sacré nom de nom ; au diable Piantoni et Rivera, le Milan AC et l’Olympique de Marseille ! Ce que je voulais à présent, c’est écrire, sortir de moi des torrents de doute, de boue et de lumière, bref, troquer Eupalla, la muse du football pour les Italiens, contre du vécu, de la passion et du sexe, mince à la fin, je venais d’avoir le bac et j’étais puceau ; on allait voir ce qu’on allait voir...

De fait. Denis Buffard, Noël Vermot et moi sautons dans une 2CV-4X4 et remontons l’Allemagne pour gagner la Suède, le Paradis des grands blondes et des galipettes sous le soleil de minuit ; du moins le disait-on à l’époque. »



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