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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
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Flower Power contre Orange Mécanique : quand les corps bouillent sous le tissu du côté de la Pierre penchée

Les années que le fils Morisi devenu Mario passe à Besançon d’octobre 1970 à juillet 1974 marquent son passage de l’adolescence protégée au temps des expériences, puisque nous sommes dans les années de transition entre le rêve un peu bêta de changer le monde aux chocs pétroliers prétextes de la contre-révolution libérale qui se traduit en France par les élections successives de George Pompidou, l’homme de la Corbelle, et de Valéry Giscard d’Estaing, le chantre des réformes dites libérales avancées.

Pendant ce temps-là, les disciples de l’économiste libertarien Hayek, les Chicago Boys et cette chienne enragée (j’assume le mot) de Margaret Thatcher nous expliquaient qu’il fallait en finir avec l’État-Providence et qu’il n’y avait d’autre alternative que de licencier les mineurs, les métallurgistes, les ouvriers de l’automobile, et naturellement un tas de fonctionnaires sauf les flics. C’est comme cela qu’on abroge les accords de Bretton Woods qui conditionnaient le dollar à son équivalent or, bombe à fragmentation qui allait accélérer la mondialisation de la finance et la quasi impossibilité pour les Etats de la contrôler.

Au Bar de l’U, à l’Éden, dans les amphis de la fac de Lettres, on n’en était pas encore là. L’ami Mélenchon organisait des assemblées avec ses storm-troopers trotskistes et se frictionnait avec les 'appariteurs musclés', ersatz de la police interdite de séjour dans l’enceinte de l’université. Les situationnistes fichaient la pagaille au garnd dam des marxistes-léninistes. Et les anars folklo, dont je faisais partie pour rigoler, profitaient des manifs organisées par le CGT pour scander 'outil de travail mon cul', ce qui ne s’osait pas sans une certaine aptitude au sprint et au demi-fond.

Les films de sortie en 1971 donnent une idée de l'atmosphère et des forces en présence. Cette année-là, Sergio Leone sort son Il était une fois la Révolution. Kubrik fait scandale avec un Orange mécanique ultra-violent. Visconti donne à voir Mort à Venise sur fond de décadence. Et entre autre chefs-d’œuvre (Les Chiens de Paille, Johnny s’en va en guerre, Duel de Spielberg ou encore Les Diables de Ken Russell) sort le considérable Family Life de Ken Loach, une grenade lancée dans le pré carré de la psychiatrie et des violences familiales faites aux jeunes femmes.

Côté lecture, nous sommes nombreux à avaler L’Histoire de la Folie de Foucault et les brulots de l’antipsychiatrie, ce qui poussera pas mal d'entre nous à devenir infirmiers psychiatriques et à se mobiliser contre la pratique de l’électrochoc et de la camisole chimique. D’où les fêtes que nous allions organiser dans un hôpital psychiatrique voisin, avec et pour les fous, dont nous revendiquions de faire partie puisque Marcuse le prédisait dans son Homme unidimensionnel.

Époque turbulente, enivrante, contradictoire, on vit arriver de nouveaux modes de se vêtir et de se mouvoir qui ne restèrent pas confinés à Paris, à Lyon ou à Toulouse mais envahirent toutes les villes étudiantes de à commencer par Besançon, qui prenait des airs d’Aix en Provence ou de Vérone aux premiers signes du printemps.

Avec le recul, c’était spectaculaire. Au moment où les étudiants préparaient leurs partiels, les terrasses se remplissaient et sonnait l'heure des galipettes puisque la tendance était - pour les filles - à ne pas porter de soutien-gorge, indice de leur soumission au patriarcat, et - pour les garçons - à porter à droite ou à gauche sans contrainte, tant on pouvait distinguer au fond de leurs jeans le baromètre de leurs désirs du moment.

On se frôlait beaucoup, à l'époque.. Les mecs sentaient fort la sueur (ou le Mennen) et les filles le patchouli. Les cheveux des mecs étaient longs, les nanas se passaient les cheveux au henné et portaient des robes kabyles, des saris et toutes sortes de cotonnades à fleurs glanés dans les friperies et sur les marchés.

Autour de la fac de Lettres, les blousons en cuir étaient rares. Pas les manteaux afghans ou les burnous que les fournisseurs de hash et d’herbe rapportaient du Maroc, du Liban ou du Népal.

Fréquenter des filles et des garçons qui écoutaient le Velvet, Grateful Dead, Jefferson Airplane ou Jethro Tull en tenue légère blottis sur des tapis de haute-laine : cela donnait des idées. Nombreux étaient ceux comme moi qui n’aimaient pas la fumette mais qui tiraient une taf en attendant que la petite voisine ne pose sa tête sur leur cuisse ou cherche à tâtons en fermant les yeux on ne sait quoi. C'était cool, on rêvassait en écoutant les Floyd ou Vanilla Fudge. Peace and Love. US Go Home.

La culture, la révolution, la fin de la guerre du Vietnam, c’était bien beau mais il y avait ce foutu corps dont tu ne sais que faire à vingt ans et le mien, façonné par une dizaine d’années de sport, commença à protester violemment. Peut-être ne le savez-vous pas mais les endorphines produites par une activité sportive extrême sont une drogue puissante, une jouissance intérieure qui rendait accro aux exploits en tout genre : nuits blanches, record de consommation de bière pression et chasse à toutes sortes de performances nocturnes plutôt aveugles et bestiales quand elles étaient joyeusement consenties.

C’est sur la Pierre penchée en mai 1971, que je continuai mes travaux d’approche de la chose. Toujours vierge en dépit de nombreux flirts contrariés, je travaillais la question par les livres. Impatient de développer mon aptitude à produire mon comptant d’orgone, l’énergie orgastique mise en lumière par Wilhelm Reich, j'étudiai le Kama Sutra et outes sortes de bouquins écrits par des femmes qui se plaignaient de l'égoïsme et de l’impatience de leurs amants et qui leur donnaient des conseils.

Sorti de l’U ou de quelque festivité post-footballistique, j’appris que les préliminaires étaient essentiels, qu’il fallait faire à l’autre ce qu’il venait de vous faire. Qu’on pouvait être homme puis femme et qu’on avait tout son temps. Notion capitale à garder en tête : si les zones de l'homme sont quelques-unes, celles de la femme sont innombrables. L’état dans lequel me mettaient ces lectures ne sera pas décrit ici.

La Pierre penchée se trouvait à 800 mètres du bar de l’U, en haut de la rue de la Vielle Monnaie en passant devant les Carmes. Pour accéder à ce plan herbeux qui donnait sur la majestueuse vallée du Doubs au pied de la Citadelle, il fallait escalader un rocher en s’agrippant aux arbustes et en se donnant la main pour hisser sur place les cageots de bière, de mauvais vin, de comté, de saucisson et le traditionnel poulet que nous faisions à la broche une fois que nous avions installé oreillers et couvertures. Lorsque le bois devenait braise, Christian A., futur infirmier psychiatrique et âme des cafés philo de la forêt de Chaux trente ans plus tard, sortait une guitare de sa housse et entonnait de sa belle voix grave des gospels, des 'désespérés sont les chants les plus beaux' et, lorsque les dernières ailes de poulet et les dernières gorgés de Kiravi avaient été engloutis, My sweet Lord de George Harrisson.

C’était le meilleur moment. Deux d’entre nous, dont Christian, avait une copine attitrée avec qui ils se retiraient en ville ou dans les fourrés voisins. Les autres feignaient de s’assoupir à la belle étoile, tiraient à eux une couverture et espéraient que la dernière venue profiterait de la semi obscurité pour faire le premier pas. Inutile de préciser que l’on bandait beaucoup..

C'est ce printemps-là que débarqua un quatuor de montagnonnes arrivées de Saint-Claude, la capitale du diamant et de la pipe.



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