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LES CHRONIQUES SÉXAGÉNAIRES (III)
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1974-75 : By appointment to her Majesty the Queen : Sacrée Princesse Alexandra de Kent. De la quotidienneté à l’insupportation, dix mois qui en valurent vingt (3)


Dimanche 13 heures 30 - 51, Fowgay Drive, Solihull, Warwickshie. L’assistant de français du Sixth Form College a fêté son 24e anniversaire en faisant grand tapage quinze jours plus tôt. Il est vanné, il vient de jouer deux matchs de foot en deux jours entrecoupés par une très courte nuit. Sorti du lit par les gars du Rover, il a galopé dans un parc où se disputent six matchs de Sunday Football. Douché, changé, il s’est joint à la double centaine de joueurs, d’arbitres, de dirigeants et de familiers qui ont pour habitude d’envahir le club-house commun et de fêter les après-matchs.

La coutume en dit long sur l’esprit qui règne dans ses compétitions du dimanche. Pour ne pas stigmatiser les moins aisés des compétiteurs, ceux qui ont les moyens commandent deux, trois, cinq pintes et les vident dans une série de baquets en plastique rangés le long du comptoir qui fait dans les vingt mètres de longueur. - Les cuvettes se remplissent à mesure que les joueurs sortent des vestiaires. Il suffit de plonger sa pinte dans le liquide bistre et de commenter le match qui vient d’avoir lieu, le dernier attentat de l'IRA ou la nomination de Margaret Thatcher à la tête du Parti conservateur, une mauvaise nouvelle pour les syndicalistes.

L’assistant de français du Sixth Form apprécie, c’est en se fondant dans le timing du provincial anglais moyen qu’il socialise et se mimétise. D'ailleurs il petit-déjeune avec des œufs et du bacon, il regarde les Monty Python à la télé, il rêve dans la langue de Shakespeare et de Benny Hill.

Quand il descend de la voiture de son ami Brian (lui et sa femme sont fiers d’avoir un portrait de leur fils peint par le numéro 10 des Rovers), il extrait son sac de sport du coffre et empoche la liasse de journaux qu’il a achetés dans un kiosque à deux pas de là.

Deux matchs dans la boue, une douzaine de pintes de Guinness et quelques alcools forts en 36 heures, l'anar en exil s’est effondré sur le sofa du salon. Ses flatmates (cololcataires) sont comme chaque week-end dans leurs familles. Le Sunday Times, le Sunday Telegraph et l’Observer lui servent de repose-tête, il tombe raide endormi pendant que la télé diffuse un match des World Séries de Cricket en Inde ou au Pakistan.

Il est groggy, l'ex espoir du football franc-comtois, il sort de son coma à l’heure du thé avant que 'les autres' arrivent : des gars avec qui ça colle moyennement, qui trouvent qu’il y a 'trop de circulation' dans sa chambre et que l’odeur de la cuisine au beurre et à l’ail est de mauvais aloi chez Sa Majesty la Queen..

Cela fait partie d’un tout. L’Anglais commun n’a pas la générosité du travailleur de l’industrie automobile, il insiste pour qu’on se conforme aux us et qu’on n’aborde jamais les sujets qui fâchent : la vie privée, la politique et les idées saugrenues. 'Vous êtes bien un continental, Mario Morisi.'

Les choses se gâtent. Les succès remportés par notre équipe en coupe nationale font de Gerry et de moi les coqueluches du collège, et comme l’écho de nos agapes arrive aux oreilles de ces foutus réactionnaires, ils nous imaginent franchir la ligne rouge avec nos élèves, d'où certaines allusions dans la staff-room.

C’est dans ce contexte que le Proviseur Frankland nous annonce la venue d’Alexandra de Kent à l’occasion de l’inauguration du Collège. Cette participation plus que prestigieuse aura un coût. Raison pour laquelle le Board demande au corps enseignant de participer à l’opération en payant ses repas même quand ils sont pris en salle commune avec les élèves, gratuité proposée jusque là pour encourager les efforts éducatifs volontaires.

L’occasion est trop belle de fustiger ces foutus bas-bleus-sang bleu de royalistes, Je prends la parole et je rappelle que, en France, nous avons raccourci les têtes couronnées et que je trouve inadmissible qu’on saigne les enseignants et qu’on s’agenouille devant la représentante d’une clique de consanguins rétrogrades qui ont soumis la moitié de la planète pour la transformer en boutique duty-free ; bref, au grand dam de Gerry qui ne sait plus ou se mettre, je torche une diatribe que j’épingle sur le tableau de liaison sous le titre : 'Que les mains de celle ou de celui qui décrochera ce billet du mur soient celles d’un libéral.'

Gerry essaie de me calmer. La majorité des Anglais 'respectent' la famille royale et trouvent des vertus de modération aux principes de la monarchie constitutionnelle.

'Je n’en ai rien à en ficher. Je touche à peine plus qu’un OS et voir mon salaire amputé de 20 fois 10 euros par mois est inadmissible.'

Mon affichette fait du bruit. La venue d’Alexandra de Kent, un proche parente de la reine, va couter une blinde à l'établissement qui aurait pu mettre à contribution les belles personnes, rentiers et industriels de la région. Le Proviseur me convoque, il suggère que j’outrepasse mes droits puisque je ne suis que de passage ; je lui réponds que les principes universels de la Grande Révolution ne sont jamais 'de passage' et que ladite pintade à crinoline n’a pas intérêt à faire irruption dans ma salle de cours.

Le jour de l’inauguration arrive. Crétin survolté, gamin trop heureux de tenir une occasion de prêcher l’anarchie et la révolution permanente, je parle au groupe que j’ai cet après-midi là : ceux qui ne veulent pas voir la princesse de Kent se faire virer par le cousin éloigné de Robespierre et de Saint-Just, peuvent disposer. Horrifiées, deux filles de notables et l'assistante d'allemand se carapatent. Par bonheur, lorsque la princesse passe devant la salle où je commente Mai 68, le proviseur la déroute après qu'elle a demandé quel genre de cours pouvait donner l'olibrius qui gesticulait devant ses élèves en chapeau melon...

La situation se dégrade entre les autorités et moi. Un midi, importuné lors d'une séance de pickles-bière au Mason’s, je refuse de serrer la main du candidat conservateur qui fait campagne pour l’adhésion du Royayme-Uni à la construction européenne. Espérant me faire baisser les yeux, il vire blême façon linge lorsque je lui did ce que je pense des conservateurs Panique à bord, son directeur de campagne éloigne les caméras d’ITV et de la BBC.

Tout en restant fraternel, Gerry prend ses distances. L’écho de mes frasques (concours de Guinness avec le trois-quart centre de l’équipe locale de rugby, séances de Marseillaise et de Bella Ciao dans les pubs, réputation de Casanova des faubourgs) pourrait nuire à sa carrière naissante, et je le comprends, puisqu’il deviendra professeur en chaire et directeur du département d’histoire contemporaine de l’université de Browning à New York..

Parmi les personnalités qui comptent au Sixth Form, j’ai fait la connaissance d’une femme d’une beauté redoutable : cheveux auburn, port haut, regard vert drapé de marron et d'émeraude et un curriculum hors pair en droit : j’ai nommé Madame le Juge Jennings, une personnalité, un joyau.

Je vous le concède, nos profils ne matcheraient pas sur un site de rencontres, toujours est-il qu’ayant lu ma diatribe anti Alexandra outre que mise au courant de mes cours sur les mouvements révolutionnaires en France, elle m'attire dans son bureau et me demande si je me sens capable d’aborder le sujet en anglais pour ses élèves. Étonné (et dans mes petits souliers) je lui réponds que bien sûr et je troque mes parties de squash et mon apprentissage de l’escrime contre un marathons au centre de documentation du premier étage.

Je n’ai pas une grosse expérience dans le commerce de la Gentry, mais je suis assez futé pour comprendre que la dame apprivoise le jeune mustang en lui tendant un piège.

Ma méfiance est injustifiée. Ses questions et celles de ses collègues sont pointues mais honnêtes. On m'applaudit. J'obtiens les oreilles mais pas la queue, pas mal pour un commencement.

Judge Jennings avait -elle un faible pour moi ? Ca se tient si l’on considère qu’elle nous invite à une soirée privée où elle me choisit (je suis en costard noir, chemise blanche déboutonnée, les reins cambrés...) pour ouvrir le bal, espérant peut-être que je serai impressionné par la dame aveugle qui entreprend une valse au piano. Mauvaise pioche, Jenny ! J’adore danser la valse, c’est ma maman qui m’a appris, et même par la gauche ! Le soir même elle me demande de la raccompagner à sa voiture... Son parfum, sa bouche...

Je plaisante, il n'y eut pas d'orchidée pour Madame Blandish. Que voulez-vous, les juges subissent rarement le sort que leur îflige Brassens dans sa chanson et je n’ai pas grand-chose d’un gorille.



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