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L'OMBILIC DE LA BALLE, DAILY...

LES CHRONIQUES SEXAGÉNAIRES, pour profiter du texte dans sa totalité, interagisssez dans le cadre ci-dessous... SIX NOUVELLES CHRONIQUES en date du jeudi 8 juillet 2021....


PARRIS-HOLLYWOOD, LES ESPIONNES RUSSES ET LES ROIS MAUDITS

"Et les filles direz-vous, où était-elle dans mon monde et qu’est-ce que j’en faisais entre la balle qui chante, les cours au lycée et les escapades à vélo avec les copains ? C’est vrai à la fin, bien fait, les cheveux noirs et l’œil marron, généreux et chaleureux, il paraît impossible que je ne sois pas tombé sous le charme d’une gourgandine à l’époque où apparaissaient la mini-jupe et le twist, bientôt le stérilet et la pilule...

Eh bien non, il y avait avant tout cette satanée balle que j’avais domestiquée au point d’en faire une extension de mon corps ; ma nouvelle vie de lycéen inscrit en Science Eco et le monde qu’avait ouvert devant moi un saint pédagogue, M. Girard, qui me fit découvrir la grande littérature française (La Condition humaine de Malreux), mais également les grands du patrimoine mondial : Kazantzaki (Le Christ recrucifié), Georghiu (La 25e Heure), Pasternak (Le Docteur Jivago) ; outre que mes cours d’économie politique où je me mis à mettre de l’ordre dans les notions marxistes-léninistes embrouillées que papa cuisinait à sa manière.

Je dois revenir sur mon passage du Collège de l’Arc, pré carré de la bourgeoisie doloise, au Lycée Technique dit de la Susse, installé dans une série de préfabriqués voisins de mon ancien domicile rue des Arênes ; puis aux Mesnils Pasteurs, quartier de barres qui allait devenir un nid de frelons au XXIe siècle.

« Votre fils a du bagout, avait dit le prof principal après que j’ai décroché mon brevet pour faire plaisir à mon père... et récupéré mon vélo de course. - On va l’envoyer en science-économique... Puisque vous le dites, répond ma mère : en route pour la section B qui venait d’être créée. Adieu l’École normale supérieure donc, à moi HEC, dont le nom volait dans les conseils de classe. Ou Science Po, dont je ne savais rien, étant persuadé de passer professionnel de foot avant la fac...

Je dois remercier le gros lourd de prof principal qui croyait que les sciences éco exigeaient du bagout. Car dans les pré-fas, l’ambiance était géniale, mes camarades sans façon... et la section mixte, une révolution pour les gamins de ma génération où l’on pratiquait l’apartheid genré depuis la crêche, où l’on pouvait passer la totalité de sa scolarité sans voir une seule gamine de son âge.

Attention, je vous vois venir, je ne suis pas tombé gaga d’une belle Monique, d’une Martine ou d’une Maryse. Je me demande d’ailleurs comment j’aurais pu m’y prendre. Pas de femme à la maison hormis ma mère. Des silhouettes féminines aperçues du côté du lavoir depuis la fenêtre de ma chambre : (Ah, Colette, la blonde platine aux formes généreuses, et sa cousine Françoise, belle grande brune pour qui j’avais un faible...). Pas de sortie au bal le samedi soir pour cause de matchs le lendemain. Pas de baiser volés en douce aux Bains à l’exception de celui que m’administra Fanette, une bombe à la bouche moelleuse qui faillit faire fondre l’intégralité de ma moelle épinière avant de disparaître comme par enchantement.

Le point d’orgue de mon apprentissage sensuel ? La Sainte-Anne, jour de la fête paroissiale de Sampans, mon village. Je me mis même à danser le twist, le rock et découvris le slow, qui me mettait dans tous mes états dans la mesure où la proximité des corps provoquait chez moi un réflexe physiologique de belle taille que les filles qui acceptaient de danser à moi repéraient forcément, ce qui m’incitait à les repousser de mes bras tendus et à danser comme un canad boiteux....

On ne peut pas grand-chose contre la montée de la sève. J’étais très physique, les heures passées en exercices divers et variés servaient de leurre à l'épanchement de toute une série d’hormones qu’on a du mal à canaliser à cet âge là. Solution trouvée pour ne pas perdre de vue mes rêves de San Siro et de Parc des Princes : les petits livres illustrés pour adultes et les magazines coquins, dont l’inoubliable 'Paris-Hollywood' dont l’esthétique Folie Bergères et Pin-up palliait très partiellement l’absence de contacts physiques homologués Les OSS 1107 aussi, qui montraient comment Hubert Bonisseur de la Bath réduisait la résistance des espionnes russes et chinoises qu’on semait sur son chemin pour l’empêcher de sauver le monde occidental...

Dans la foulée je ne dus pas l’essor de ma vie sexuelle intérieure à Paris Hollywood ou a Jean Bruce mais à Jean... Dutourd ! Si si, le futur Académicien, un homme de droite dont les positions conservatrices étaient connues mais qui avait eu la bonne idée d’écrire 'Les Rois Maudits' dont mon père, un féru d’histoire, avait acheté les six volumes aux tranches de couleur différente : Le Roi de fer, la Reine étranglée, les Poisons de la couronne, la Loi des âmes, Louve de France et le Lis et le Lion ! Ah, la scène où, à la lumière du bûcher où grille de Molay, le dernier des Templiers, deux sœurs se donnent à leur amant debout devant une cheminée dans la Tour de Nesle... Ah, le charme lascif de Mahaut, l’âme lige de Robert d’Artois, qui me prenait la nuit pendant mon sommeil ! Ah, la grande littérature, celle qui marie le verbe et le sexe, l’histoire avec un grand H et les secrets d’alcôve... Comme les Petites Histoires de l'Histoire de France, par exemple..

(A suivre)


De Gaulle, Vietnam, Pop et fossé des générations....

"J’étais donc en première B, c’est-à-dire en sciences économiques, une section où l’on devait faire bonne figure en lettres comme en maths. Curiosité dans mon cas, l’apprentissage de la dactylographie, notre section donnant accès à tous les métiers de services plutôt qu’aux hautes études commerciales et économiques. Je me revois dans notre préfabriqué, sorti en nage d’une partie de ballon, glissant mes doigts sous un morceau de tissu et tapant des phrases en aveugle sur un clavier antédiluvien de marque Japy : une bénédiction si l’on pense que déplacer mes pensées sur le clavier AZERTYUIOP m’a permis de transmettre des dizaines de manuscrits mis en page selon les règles et de me lancer dans le monde des personal computers sans problème. La dactylo, les cours d'économie politique les bonnes leçons de M. Girard, le prof de français, les sourires échangés avec Maryse, Monique ou Françoise, les articles dans la presse régionale parlant de mes prestations sur les terrains de foot... Mais également une propension à blaguer et à organiser toutes sortes de frondes contre les profs qui en étaient restés à la période du "père-patron" et à la pyramide du pouvoir dressée du haut vers le bas. Ces derniers n’avaient pas toujours tort. Lorsque nous considérons le comportement des « jeunes de maintenant », nous devrions la pondérer par nos souvenirs. Pour ma part je ne suis pas trop fier des sévices psychologiques que nous infligions à ce pauvre M. Mekherta, le prof d’anglais : lancer une balle de tennis sur son tableau quand il avait le dos tournée, la rattraper au vol et faire comme si de rien n’était n’était pas de la plus grande finesse. Idem pour les rébellions contre le prof de math, un certain M. Voisin qui me prit en grippe parce qu’on me voyait pas mal sur le journal et qui m’appelait au tableau pour me coller des chapelets de zéros devant mes camarades, ce qui me força à lui dire qu’il pouvait m’en mettre une dizaine de plus sans que cela mette en valeur son génie pédagogique ; ce qui me valut d’être puni un dimanche où notre sélection jouait en coupe de France des mons de 17 ans. Allées et venues en Solex (ah, mon Solex et les côtes qu’il fallait franchir en pédalant plus vite que le moteur ! ), double ration d’entraînement après une blessure à un genou. Litiges avec le paternel, arrivées tardives au sacro-saint souper pour cause de Colette et de Françoise sur le muret du lavoir... les rapports père-fils se firent tendus, d’autant que la politique s’en est mêlée. Car si nous étions papa et moi pour les Vietnamiens contre les impérialiste US, pour Castro contre les Etats Unis d’Amérique, en faveur du FLN contre l’Algérie française, Staline ne faisait pas partie de mon Panthéon personnel et je me mis à contester la thèse selon laquelle l’alliance germano-soviétique avait été une ruse de Staline pour se préparer à repousser les Nazis plus tard. A cette époque, la radio télévision française était la seule source d’informations disponible ave Radio Luxembourg, Europe n°1 et Monte Carlo ; des radios situées hors du territoire national. C’est sur ces radios, en direct, que ma génération eut vent de la révolte des étudiants de Nanterre à la fin du mois de mars 1968. L’autre source d’information sur Cuba ou sur le Vietnam venait de la presse musicale qui se faisait l’écho de la révolution rock et pop, servant de porte-voix à Johnny Cash, Woody Guthrie, dans le domaine du fokk et de la pop US anti guerre au Vietnam, en compensant par l’immense Bob Dylan, Joan Baez, Ritchie Havens, marée jeune qui prendrait le pouvoir à Woodstock pour trois jours de paix, de musique et d’amour. Tout cela frémissait, bouillonnait et nous étions de plus nombreux à nous rendre compte que la génération des combattants pour la liberté (et des collabos qui l'avaient outragée) bloquaient la société plutôt qu’il n’en libérait les énergies dans le sens de l'égalité et de la fraternité. Ce fut le début d’une partition réactionnaires/révolutionnaires, conservateurs/progressistes qui déchira le tissu social renvoyant à demi mot aux déchirures de 1905 et de la séparation de l’Église et de l’État. Cœur de ce schisme générationnel, culturel et politique : l’émancipation individuelle dans le domaine du sexe, l’apparition et la défense des minorités de tout poil, engagement que les conservateurs qualifiaient de décadence au nom d’un ordre naturel qui ferait du 'pater familias', du libéralisme économique et de la famille chrétienne les piliers indépassables de la société civilisée. Dans la cour nous passions plus de temps à rigoler qu’à commenter la guerre du Vietnam ou les controverses entre les gaullistes et la gauche représentée par François Mitterrand et par l’inénarrable George Marchais, porte drapeau d’un communisme qui tomba dans le piège du futur président en acceptant de rejoindre une union de la gauche qui perdit 45% des voix à 55% contre le général, enfin élu président de la République par les urnes. Les femmes avaient à présent le droit de voter. Pas d’accepter un emploi sans demander l’autorisation à leur mari, ni d’avoir un carnet de chèques personnel. L’affrontement droite-gauche, gaullisme-socialisme, générations de la guerre et enfants du babyboom prit vite de l’ampleur et les satiristes issus de la tradition anar se mirent à souffler sur les braises. Passant par le centre ville avant de filer en Solex au lycée, en plus de 'France Foot' et de 'l’Équipe,' j’achetais 'Rock et Folk', 'Best'... et un nouveau truc que mes copains branchés d’alors m’avaIent fait découvrir : Hara Kiri, dont la seule présence dans un cartable, équivalait à un renvoi immédiat à une époque où écouter la radio, lire un journal, et s’endormir les mains sous son drap pouvait vous attirer de graves ennuis. Occupé à soigner mon genou (trois mois d’arrêt complet entre novembre 1967 et avril 1968) et à profiter des cours les plus intéressants, ceux d’économie politique, d’anglais, d’histoire-géo, je me pris de passion pour la politique internationale. C’est à l’époque que les Terminales du lycée se mirent à organiser des ateliers sur la révolution culturelle chinoise, le maoïsme et bien entendu la guerre du Vietnam qui s’éternisait depuis plus de vingt ans et dont les images terrifiantes retournaient la jeunesse occidentale contre son propre camp et creusait le fossé des générations en stigmatisant les enfant des classes dominées impatients de monter dans l’ascenseur social et de révoquer la vision du monde des maîtres capitalistes du monde... En avril 1968, même au Lycée technique de Dole, tout était en place pour un épisode qui allait marquer le temps à venir et pas seulement dans l'hexagone... (A Suivre)


Lorsque le fils de macaroni est bon pour le service

"Je n’ose pas imaginer ce que cela doit impliquer d’être un métis ; à savoir un ou-ou et/ou un ni-ni. Un ni noir ni blanc par exemple.. Ou un pas très noir et plutôt blanc. Combien de nuances de gris, de marron, de beige, de jaune, de rose proposées par les métissages... Culturellement sont-ils plutôt des sauvages ou nos semblables... Quel pourcentage de culture, de quelle culture, de quelles cultures ? Pour qui sont-ils en fait, pour nous ou pour les autres ? Combien sommes nous sur terre à être des Nèg-marrons ?

Mon métissage est plus banal.Je suis né d’un père italien et d’une mère française fière d’être devenue italienne par le mariage, pas d’un marchand juif installé à Formose et d’une esclave haïtienne arrivée avec les Gi’s de Los Angeles. Pourtant, pourtant, je trimballe certaines blessures. Les macaronis, les spaghettis, les ritals... Les « à la baïonnette » qui se transforment en « à la camionnette », ce genre de choses subies jusqu’au milieu des années 60 lorsque les Spingoins, les Portosses, les ratons, les bicots et les crouillats prendront le relais et que les Boches, les Chleus, les casques à pointe seront réadmis dans le concert des nations, par exemple en se voyant attribuer la coupe du monde 1954, par tricherie, aux dépens de la Hongrie de Puskas, le Major Galopant, et de Kocsic, dit Tête d’Or.

Ca vous reste sur l’estomac. Chaque fois que nous arrivions avec papa sur un chantier, je changeais de tortionnaires verbaux. Je ne l’ai pas vu de mes yeux vus, mais les mineurs italiens de Marcinelle ou du Bois du Casier passaient devant des vitrines où l’on pouvait lire « interdit aux chiens et aux Ritals ». Car ceux que Brassens appelait « les imbéciles nés quelque part » ne détellent pas : qui n’est pas 'de souche', n’a pas le bon sang, doit rentrer chez lui, même s’il a sué sans et eau pour bâtir des maisons, creuser des puits et ériger des ponts et des autoroutes.

Il est de bon ton de stigmatiser la présence sur le territoire d’un trop grand nombre d’étrangers, même quand ils sont légalement des Français comme les autres. Les musulmans surtout, qu’on accuse de tous les maux avec leurs familles nombreuses, leurs femmes portant foulard, leur présence malodorante, le bruit et les odeurs, comme a osé le dire un certain président...

Eh bien nous les Italiens avons subi les mêmes avanies. Des femmes clouées derrière leurs fourneaux pondant des petits Ritals à la chaîne, des assemblées bruyantes, une tendance à l’extrémisme de droite (le Duce) ou de gauche (les anarchistes) et derrière tout ça la mafia, mot qui revenait comme un leitmotiv avec pizza et macaroni quand on parlait de nous.

Être français et italien, italien et français, hormis les chicaïas tournant autour du sport lors des coupes du Monde ou le tour de France, ne posait plus de problème quand sonna l’heure de mes dix-huit ans. Selon le droit international, j’étais français par le droit du sol, étant né à Neuilly-sur-Seine, et italien par le droit du sang, ayant mes origines paternelles dans la Province de Piacenza, en Émilie-Romagne. Théoriquement. Car un beau jour ma mère me tendit une lettre du ministère de l’Intérieur arrivée en mairie où l’on me demandait ... de choisir enter la nationalité française et la nationalité italienne, alternative vide de sens à un moment où j’épousais les causes humanitaires planétaires, considérant les nationalismes comme la cause principale, avec l’exploitation de l’homme par l’homme, des massacres qui se succédaient depuis la fin du XIXe siècle. Alors trancher dans le vif pour donner la priorité à une partie de moi sur l’autre, c’était choisir entre mon père et ma mère, question à laquelle papa m’avait appris très tôt à répondre « je préfère le lard »..

Je retourne à mes terrains de football, à mes rêves de gloire (bien partis), aux prémisses de « la révolution de 68 » et au contrôle plus ou moins réussi de mes énergies adolescentes, jusqu’au jour où m’arrive la fameuse convocation pour « les trois jours » qui préfigurait le service militaire qui était obligatoire. Alors comme ça, Mario Morisi, le rebelle, le pacifiste, le cosmopolite passionné de Zola, de Dostoïevski, d’existentialisme, de Dylan, engagé dans une correspondance suivie avec une Finlandaise, pas mauvais en anglais et en allemand, de plus en plus amoureux de l’Italie paternelle, émerveillé par une série de voyages à Venise, à Florence, à Rome, à Bologne... aurait dû porter l’uniforme pour servir « sa » patrie, une ‘matrie’ dans mon cas, qui sortait de 140 années de guerres et de colonialisme et avait touché le fond de l’horreur à Dien Bien Phu et dans les ruelles de la Casbah.

A cette époque là on ne discute pas.Je me rends à Mâcon pour effectuer ces fameux trois jours. On m’offre un paquet de troupes (les Gauloises vénéneuses de l’armée), je passe une série de tests physiques et psychologiques perdu au milieu d’une troupe de jeunes gens de mon âge et je rentre à la maison.

D’après l’officier recruteur vu avant de fuir la caserne pour prendre le train du retour, étant étudiant, je peux demander un sursis jusqu’à l’âge de 26 ans. Je vois le regard effaré de ma mère lorsqu’elle parcourt la lettre que le ministère des Armées m’adresse au printemps. J’ai eu 20 sur 20 aux tests d’aptitude physique et tout autant aux tests de QI... Je suis donc apte au service dans les forces aéroportées !.. Apprenant que je suis un futur parachutiste appelé à sauter sur Kolwezi ou dans le djebel, maman manque tourner de l’œil ; je la rassure, il s’agit d’une proposition pas d’une convocation.

La double irruption du discours sur ma nationalité, choisir entre la France et l’Italie, porter l’uniforme et tirer sur des inconnus par devoir accélère ma prise en compte du monde des adultes et du monde de fous dans lequel j'allais devoir avancer. J’en fais le serment, je ne porterai jamais ni arme ni uniforme, car comme l’écrivit l’excellent Albert Einstein, tout homme qui accepte de défiler au pas derrière un drapeau perd une partie de sa qualité d’être humain. Par extension j’ajoute à mon serment deux paragraphes. Je ne me marierai jamais ni devant un prêtre ni devant le maire, refusant d’interposer quoi que ce soit entre moi et mon amour... Et sottise née de mes lectures d'Allen Watts et de David Thoreau cuisiné à la sauce Hara Kiri, je me promets de ne jamais avoir de voiture, ce qui va faire de moi un autostoppeur émérite et transcontinental.

Il va de soi que tout cela n’apporte aucune réponse à la question de ma double appartenance. Je décidai finalement d’être français pour la Grande Révolution de 1789, la laïcité et la République sociale... Et italien pour les beaux-arts, le cinéma, la gastronomie,et tout ce qui portait casaque azur dans le domaine du sport.

« Italie, peuple de poètes, de saints et de voyageurs », le slogan m’allait comme un gant...Comme disait Papa qui avait déserté l'armée de Mussolini : "tous ceux que j'ai tués courent encore..."

(A suivre)


68, la révolte contre le père et ces sacrées AG...

« Mai, mai, Paris mai, mai » chantera Claude Nougaro ; Léo Ferré lui répondra « il y en a un sur cent et pourtant ils existent, les anarchistes ». Pas contents, Sardou et Philippe Clay répliqueront à leur manière. A Nanterre, à la Sorbonne, à Saint Germain des Prés et bientôt dans les usines montent une vague totalement imprévue, Dépassé, le présentateur vedette de l’époque se fait l’écho d’une opinion qui fera date : "Avril 1968, la France s’ennuie..." Pas vraiment, car au même moment, 142 étudiants de l’université de Nanterre se soulèvent contre l’apartheid imposé aux filles et aux garçons dans la cité universitaire. Un fait-divers qui ne fait pas la une des journaux télévisés mais qui embrase le monde étuidiant et le communauté éducative. A l’époque le monde est un poudrière pré-nucléaire. L’affrontement est total entre le monde capitaliste dit libre et le bloc communiste, mais également chez les ex-colonisés en Afrique, au moyen-orient et en Orient ; en Amérique latine, au cœur même de l’Europe avec Berlin et l’Allemagne de l’Est occupés... Par dessus tout la guerre du Vietnam qui n’en finit plus d’unir la jeunesse planétaire dans une indignation légitime mais irénique. Mario Morisi ? Je m’informe, je lis la presse régionale, Libé, parfois le Nouvel Obs ou l’Huma que papa achète sur le marché, mais c’est par la radio qu’on en apprend le plus. Ah ces reportages d’émeutes à Paris où le son disait l’image, les explosions, les reporters et les manifestants hors d’haleine. Le problème, c’est qu’il y a le ballon. A peine remis de ma blessure aux croisés du genou droit, on me convoque à Besançon pour une série de matchs de sélection, puis au château de Mirande près de Dijon pour un stage pascal de deux semaines. Bonheur des bonheurs, je fais partie des 16 cadets qui représenteront la Région lors de la coupe nationale des moins de 17 ans. Faire tenir en équilibre un révolutionnaire un peu naïf e exagéré, un lycéen qui s’apprête à passer son bac de Français et un impétrant footballeur professionnel n’est pas un jeu d’enfant. D'autant que je passe de fils à son papa chef de chantier à Spartacus amateur, statut qui se prêtait bien à mes inclinations libertaires, encouragées par la notion de meurtre du père dont parlaient Freud, Jung, Groddek, une partie de mes nouvelles lectures avec Schopenhauer, Nietzsche, les existentialistes allemands et celui que Boris Vian, un influenceur de l’époque, appelait Jean Sol Partre. C’est aux figures du père et à toutes sortes de lemmes paternels que la jeunesse de cette époque (enfin une petite partie, les autres soutenant l’ordre établi ou jouant les veaux mis en vacances par les événements) s’en prend. C'est le temps des slogans : CRS SS, US Go Home, Charlot à Colombey. Du coup les minorités se rebiffent et assimilent le patriarcat au capitalisme, à l’impérialisme et à toutes sortes de discriminations, donnant naissance à des mouvements de libération des femmes et des homos, dont le fameux SCUM dont l’acronyme signifie "Société pour les couper aux hommes". Inutile de dire qu’à Dole, au lycée technique, dans le public comme dans le privé, c’est alerte rouge et tentative de reprise en main avec mesures disciplinaires.. Grosse erreur. Car au lieu de réunir et de débattre, de profiter de la fronde pour jouer cartes sur table dans un monde dépassé qui s’effondre devant la mondialisation, les proviseurs, les surveillants généraux ou les pères préfets tapent dur. Colles, privations, exclusions temporaires, c’est une guerre des générations et des idéologies qui s’enracine dans l’éducation nationale. J’ai beau ne pas boire, ne pas fumer, faire du sport à haute dose et avoir les cheveux courts, je me jette dans la bataille. Étant en première, je n’ai pas de fonction élective mais on finit par me charger de l’ordre du jour et de la hiérarchie des prises de paroles. En Assemblée générale, des dizaines d’élèves, de profs, de membres des personnels... et d’adultes en charge se chamaillent sur toutes sortes de sujets, de la fin du capitalisme au manque de papier hygiénique dans les toilettes, du remaniement des programmes d’histoire à la création de comités d’action lycéenne visant à obtenir une représentation lycéenne lors des conseils de classe. Ca tourne vite très mal. Le proviseur, le surveillant général et leurs équipes veulent mettre un terme à ces assemblées dites constituantes. Le proviseur, un certain M. Jeunot — qu’il lui pousse des poils sous les paupières ! — a le front de couper la parole de la copine qui est 18e sur la liste alors qu'il n'était lui mêmet qu'en 54e position. Je lui claque le bec en lui reprochant son indiscipline et son attitude anti-démocratique. Comme il proteste, il se fait exfiltrer par les gars qui gardent la porte. Pendant plusieurs semaines, ma vie est un millefeuilles d’allées et venues entre les terrains de sport et les assemblées générales, dont certaines se passaient en ville, de nombreux établissements s'étant mis en grève. Papa ne sait quoi en penser. Il me rappelle que les forces de l’ordre, appelés flics, condés ou schmitts, sont appointées par la société pour taper sur les manifestants, il n’y avait qu’é regarder l’ORTF ou écouter la radio. Et puis il ne bossait pas "comme un nègre" pour que j’occupe mon lieu de travail au prétexte que "l’outil de production appartient à ceux qui produisent"... A Paris, à Milan, en Allemagne, en Tchécoslovaquie, dans le monde entier, les événements de 68 remettent en cause la nature des sociétés "capitalistiques" : propriété privée à l’Ouest, propriété collectivisée à l’Est. "Les murs de la cité tremblent, écrivit Marx. Quand le rythme de la musique change".. Et il changeait sacrément ! Woodie Guthrie se fait photographier avec sa guitare et sa guitare "tue les fascistes"...Les protest-songs courent sans se soucier des frontières... Les plus grosses tempêtes ont une fin. Papa De Gaulle file à Baden Baden, comme il était parti à Londres, il briefe le big boss des Armées et laisse entendre que la gabegie doit cesser. Elle cesse petit à petit après que 10 millions de Français et plus aient bloqué le pays et obtenu des augmentations. Auu grand étonnement des naïls, débordé par l’ondée insurrectionnelle, le PC, 30% de voix à l’époque, rejoint le camps de l’ordre et stigmatise les lubies hédonistes de la jeunesse bourgeoise. Des élections sont finalement organisées après que plusieurs millions de Français aient défilé pour soutenir le Général contre l’anarchie et le gauchisme. Victoire à plate couture de la droite : la jeunesse, désormais en vacances, est tenue de rentrer chez papa maman. Bilan quant à moi ? Un désastre ! Alors que je frôle la moyenne (le prof de math m’a mis 0 et quelques autres se sont plaints de mon comportement), je reçois une lettre du Proviseur déclarant, sans conseil de classe préalable, que j’étais "incapable de suivre des études supérieures" et que je ne peux "ni passer en terminale ni redoubler". Constatant que certains de mes camarades, dont un futur inspecteur de police, étaient passés avec une moyenne inférieure à la mienne, je demande à ma mère de prendre rendez-vous. Ca tourne vinaigre. Osant dire pis que pendre de moi devant Mamioou, je me jette sur ledit proviseur et lui claque plusieurs fois l'arrière de la tête contre le tableau noir, ne le lâchant que pour faire plaisir à ma maman horrifiée... Je reverrai le dit proviseur, socialiste paraît-il, un samedi midi de 1971 devant les Nouvelles Galeries de Besançon. Le prenant par le col j'en profitai pour lui apprendre que j’avais eu mon Bac avec mention et que le 17 que j’avais obtenu en philo était la meilleure de l’Académie. Tremblant, transpirant, il faillit faire sur lui. Sâleté qui, sans l’insistance de ma mère, aurait convaincu mon père de me trouver un boulot dans la pétrochimie, l’amiante et la laine de verre. (A suivre)


Quand ficelles, cordes, liens et scoubidous conduisent Barkounine Junior chez les curés...

Cobayes de la destinée - de la Providence ou du Mektoub pour les croyants -, nous encaissons les gratifications et les revers en tâchant d’en tirer des leçons dont on devine qu’elles sont la plupart du temps négociables et de mauvaise foi, mais il faut bien avancer, tenter, se faufiler entre les obstacles. Je ne m’en rends pas compte mais je suis entortillé entre les pelotes de significations qui se sont faufilées en moi depuis ma naissance : les origines modestes mais fières, une culture populaire de gauche, enfin une sacrée foutue joie de vivre exaltée par une curiosité parfaitement anormale qui me poussera à lire tout et n’importe quoi pourvu que cela soit rare et stupéfiant. Pour moi comme pour beaucoup de gamins du baby boom, tout se joua à la fin des 60’s. Viré comme un malpropre du lycée technique de Dole, inscrit dans la liste noire des fauteurs de troubles par ce cher M. J., ma mère et moi nous demandons comment nous en tirer, papa ayant perdu patience et menaçant de m’envoyer jouer les parasites ailleurs que chez lui et de me couper les vivres. L’après 68 est plutôt tendu à la maison. Avant de partir passer deux semaines de congé près de Venise comme chaque année depuis trois ans, il fallut trouver une solution et un établissement disposé à accepter un rebelle patenté pas sot mais ingérable... Je ne suis pas près d’oublier l’après-midi où je me présente avec ma mère au lycée Victor Hugo, en plein centre de Besançon. Un prof parcourt mon cahier de notes, remarque que j’alterne d’excellentes notes en lettres, en langues, en histoire géo, en sport et en dessin, mais que je suis lamentable dans les matières scientifiques. Chose incroyable, il rejoint le proviseur dans son bureau et en ressort après avoir téléphoné on ne sait où... Quand, le prof revient il nous annonce que c’est impossible, que je n'ai pas le profil pour poursuivre mes études.... C’est le ballon qui me sauve. Considéré comme un espoir du foot de la région, le président du RCFC Besançon, commissaire de police et administrateur de l’institution Saint Jean de Besançon, 95% de réussite au Bac, apprend que j’ai des difficultés, il appelle ma mère chez le boulangère (nous n’avons pas de téléphone) et me prie de venir le voir à Besançon. Si je suis ok pour quitter Tavaux où André Strappe compte m’intégrer dans l’équipe Sénior, il s’occupera de mon inscription à Saint-Jean. Mon père manque tomber sec : son fils chez les curés ! en payant une belle somme par mois en plus ! La question de la poursuite de mes études étant (provisoirement) réglée, je manque être exclu du voyage estival en Italie mais mon père revient sur sa décision, il n’a pas l’intention de me laisser seul avec mes potes à la maison. Nous voici à Carole, à proximité de Venise, avec le copain de papa Gino D’Odorico, une star du foot quand il avait 20 ans. Ayant eu le temps de m’illustrer dans une série de tournois de plage, Gino me présente un dirigeant d'un club évoluant en Série C italienne. Mon père est flatté. Ma mère fait les gros yeux : le commissaire Bonnet et les pères maristes m’attendent de pied ferme. J’ai souvent pensé à ma vie comme à un scoubidou : les origines de gauche, l’immigration, l’Italie, le ballon rond et la ronde des questionnements qui te portent davantage vers une vie de Bohème que vers une carrière de prof ou de petit patron ; ce me poussera à sortir mon pouce le long des routes et des autoroutes et à jouer les Jack Kerouac que je viens de découvrir dans Best, Rock n’ Folk et en collant mon oreille sur mon transistor la nuit. Tout cela (les études, le foot, les voyages, la folie encyclopédique autodidacte, la rage de vivre) s’emmêlant dans mon scoubidou intérieur et font de moi un Drôle de Zèbre comme on le verra bientôt. Ah, en 1963, c’est Milan qui gagne la Coupe d’Europe. En 1964 et 65, c’est l’Inter, l’équipe de papa (on était en guerre sur tout !). Mais perd en 1966 contre le Celtic Glasgow. En 1962 et en 1966, la Squadra Azzurra est ridicule, elle se fait éliminer par le Chili puis par la Corée du Nord. La France, c’est pire. Infectée par le jeu petit bras à la Nantaise, une partition monocorde et répétitive qui marche dans l’hexagone mais pas à l’export, elle échoue en Angleterre avec ses tripoteurs de balle sans nerf, les Suaudeau, Michel, Gondet et compagnie molle. Forcément plus on me traite comme un Rital (je suis différent par le look, dans le jeu, par les lectures et dans mes opinions), plus mon cœur se teint d'azur.. Ah les tours de cour les bras levés après les victoires transalpines ! Ah les chaussures à crampons moulés de marque Paola ou Sivori et les maillots rouge-et-noir ou violet made in Italy à l’entraînement ! Et les polémiques : les Italiens jouent défensif, ils sont brutaux, ils trichent, ils jouent la comédie, ils sont dopés, ils achètent les arbitres. En attendant, lors de l'Euro 1968 la Squadra bat la Russie (à la pièce) en demi-finale et la Yougoslavie 2 à 0 dans le remake de la première finale qui s’est achevée sur un score nul 0 à 0. La bave du crapaud n’atteignait pas la colombe azzurra et le wagon des calomnies roulaient sur les rails de mon indifférence : nous étions champions d’Europe et c’est tout. Chicaïas ridicules au vu de ce qui menaçait le monde et des millions de morts emportés par les guerres, les catastrophes naturelles, les épidémies et la famine, mais que voulez-vous, j’étais entortillé dans mon scoubidou, l’azur de l’Italie et le rouge passion du Calcio. Par bonheur, les curés allaient transformer le cancre erratique que j’étais en une sorte d’intellectuel galopant dans les marges... (A Suivre)


Septembre 1968 ou quand le fils de Peppone débarque chez les Maristes

La première fois que j’entendis parler de Besançon c’était sous le nom de Vesontio dans la guerre des Gaules du temps où j’étais accro à l’Antiquité gréco-romaine. La première fois que je mis les pieds à Besançon (ça ne s’invente pas) c’était dans la bétaillère d’un boucher dont le fils jouait avec moi au FC Dole. La troisième fois c’était avec le Patro SNCF pour une rencontre d’athlétisme. La quatrième accompagné de ma mère avec l’objectif de convaincre un lycée de m’accueillir en dépit de ma mauvaise réputation. La suivante pour rencontrer le Père Supérieur et le Père Préfet de l’institution Saint-Jean dirigée par les pères maristes - 4, Square Castan -, un fleuron de l’éducation privée avec son taux de réussite au BAC frôlant les 100% et un corps professoral laïque et religieux de très haut niveau. Jetant un œil sur mon dossier et sur mes carnets de notes, le conseil de classe tique mais s’appuie sur ce que mes performances ont de positif en lettres, en langues... et en sport. M. Ragonnet, le professeur de math, est alerté par le commissaire Bonnet, le président du RCFC. Ragonnet est une sorte de prototype de Michel Vautrot, le futur quintuple Sifflet d’Or bisontin. Il me connaît, il a arbitré des matchs de sélection où je m’étais illustré. Il se lance le défi de faire de moi un matheux convenable. Je me rappelle clairement le jour de mes débuts chez les maristes. Les vacances terminées je m’étais levé à l’aube et après m’être mis sur mon 31 et avoir considéré d’un air perplexe ma coiffure en brosse et ma chemise impeccablement repassée, j’avais prêté une oreille distraite à « Bonjour M. le Maire », la chronique de Pierre Bonte à la radio. Aux alentours de sept heures du matin,, mon père m’avait conduit à la gare de Dole au volant de sa 4-L de chantier. « Fais pas le con cette fois, je ne vais pas te payer des études jusqu’à ta retraite. » L’aventure m’excitait. J’allais briser le train-train, dormir loin de la maison toute la semaine et découvrir Besançon, une ville qui, j’ignore pourquoi, m’intriguait. Une ville qui n’était pas aussi grande que Paris mais qui était une capitale régionale et dont l’équipe de foot était professionnelle ; où il y avait eu de grandes grèves, a fortiori la ville natale de l'auteur des Misérables, des Frères Lumières et de deux philosophes dont j’avais découvert l’existence pendant les événements de mai, Proudhon et Fourier, baptisés « socialistes utopiques » par les manuels que j’avais parcourus. Arrivé à la gare Viotte, ce fut tout de suite le coup de cœur. Quelle drôle d’intuition la descente dans la Boucle par les Glacis : la vue sur les sept collines à la romaine, la glissée le long de l’ombilic de Battant, une réplique des quartiers populaires représentés par les gravures XIXe siècle ; le franchissement du pont Battant, ces collines dans le prolongement de toutes les artères, l’accélération du pas comme un vertige : la place Saint Pierre, un tour par Granvelle, le théâtre, le café de l’université, virage à gauche par la rue Chifflet, une statue de Neptune, et merveille : la Porte Noire et des ruines romaines ! Mon arrivée au 4 du Square Castan fut discrète. J’avais en tête les recommandations de mon père qui se détruisait au boulot et qui n’aurait pas mérité que je le déçoive. S’il acceptait que je sois livré à ces ennemis absolu les curés, c’est qu’il m’aimait, n’est-ce pas ? Alors j’allais cesser de jouer les Bakounine en herbe, faire tout ce qu’on me recommandait (sauf aller à la messe et au catéchisme) et profiter de la protection du commissaire Bonnet pour devenir un super joueur de foot sous les couleurs du RCFC. Je me présente à l’accueil, on appelle le Père Préfet, qui me briefe dans son bureau. A pas l’air de rigoler le Stéphanois, un type ossu et carré avec son accent rocailleux. Les locaux sont ceux de l’actuel Conseil Régional. Bastion de l’éducation comme il se doit, Sant-Jean éduque la fine fleur de la bourgeoisie doubienne de la 9e à la Terminale, les petits en aval de la cour centrale, les grands dans le bâtiment qui jouxte une chapelle et les locaux de la maîtrise voisine, à deux pas de la cathédrale Saint Jean, édifice gracieux en équilibre-déséquilibre au pied de la Citadelle et en amont du vieux quartier ecclésiastique et de la boucle presque parfaite du Doubs. Mal à l’aise au milieu des croix et des autels, je suis néanmoins conquis. Je vais tout faire pour intégrer l’histoire de Besançon, que je baptise « la ville femme » tant je suis envoûté par ses lignes courbes, ses formes arrondies et les collines avoisinantes comme autant de féminines mamelles. D’où la récurrence dans mes écrits de cette topographie imaginaire. Jean Marie Pierret, plasticien reconnu, auteur du Géant du barrage de Tignes,, n’a-t-il pas écrit dans "Crysopolis, la Ville d’Or", que Besançon est un oreille où "l’or-y-est", un vagin au fond duquel se trouve un trésor : où tous les sons du monde arrivent mais d’où presque rien ne sort : un piège moelleux en somme, un sexe de femme protégé dans ses replis : un univers de trajes où la ligne droite est bannie, où tout est courbe : sous la maistrie de Saturne, le grand maître horloger, et de Neptune, le dieu de l’ivresse, comme le révèlent les nymphes de pierre et les fontaines qui l’égaient, et avec ses parcs et ses squares, la rendent moins minérale. Bref, je tombe raide dingue de la prétendue vieille ville espagnole qui devient en un clin d'œil la femme de ma vie. Un satori à Besac en somme, un coup de foudre qui ne devint jamais routine, par le biais de nos innombrables séparations et retrouvailles.... (A Suivre)


Quand le fils Morisi se prend pour Juien Sorel et apprend que le rouge et le noir ne parle pas du Milan AC

Ce n’est pas Julien Sorel arrivé du village de Verrières, à la frontière suisse, qui franchit le porche du Grand Séminaire de Besançon de la rue Mégevand un lundi soir du mois de septembre 1968. Il n’est pas le protégé du curé de son village, il ne flirte pas avec la fille du châtelain et il n’a pas l’intention de jouer les Rastignac en montant à Paris. Pourtant, avec le recul, c’est à ce moment précis qu’il entre dans l’histoire de la ville qui le marquera à jamais et par une porte parfaitement inimaginable pour un gosse né dans la zone à Nanterre, celle de l’édifice et de l’institution fondée par Antoine Pierre de Grammont, archevêque de Besançon à la fin du XVIIe siècle ; un haut lieu rendu célèbre par les théologiens thomistes Bergier et Nonotte, les contradicteurs d’excellence de Voltaire et de J.-J.Rousseau. En attendant de découvrir tout cela, au terme de ma première journée chez les maristes, je me demande si je ne rêve pas. Des profs dont certains ont étudié à la Sorbonne, un abbé voltairien et caustique en latin et en français, un prof d’histoire-géo d’une humanité émouvante, un prof d’anglais en chapka qui glissait des camemberts dans son cartable, bref une brochette de phénomènes constituant une galerie de caractères proprement ahurissante. Pour ne pas parler des classes d’une petite trentaine d’élèves, de l'animateur socio-culturel, du ciné club, d'un aumônier illuminé... et des études auto-surveillées ! Ma parole, on m’avait téléporté chez les "Libers enfants de Summerhill". — En bonus, cet arbitre de foot prof de math qui habitait sur place et me convoque pour m’expliquer qu’on ne peut pas être meneur de jeu au foot et nul en géométrie dans l’espace. Je l’avoue volontiers, ces premières journées « chez les curés » me cueillent au plexus. Au lieu de me traiter comme un corps étranger, un suppôt du malin qui refuse le catéchisme et les messes dans la chapelle, les enseignants, le responsable des activités culturelles, le prof de gym (Jaques Andrieu, qui a joué en pro au FC Sochaux) me traitent avec respect et chaleur. Idéologiquement du côté de l’école publique, laïque et gratuite, je remise mes certitudes. Je vais tout faire pour tirer bénéfice de l'opportunité qui m'échoit.. Me tenir à carreau. Ouvrir grand mes oreilles. Apprendre tout ce que je serai en mesure d’apprendre. Sans me renier, cela va de soi... Je n’ai pas appelé ces chroniques sexagénaires « l’ombilic de la balle » par hasard, car ma réputation d'espoir du foot m’a devancé, au point qu’un élève de terminale, blond, chaleureux, s’avance vers moi à la récréation et m’invite à sa table quand l’heure du réfectoire arrive. Il s’appelle Jean-Paul et son père, une figure sur le Plateau, exploite une grosse scierie. Il m’a vu joueur plusieurs fois et il me trouve formidable ; son admiration, pour exagérée qu’elle soit, me touche et me gêne à la fois. Je suis en première, mais ça ne fait rien, on aura tout le temps de se voir lors des matchs dans la cour et les jeudis en championnat scolaire où l'annonce de mon arrivée à Sant Jean avait fait quelques vagues....du côté de Saint-Joseph... Mon statut de footeux recommandé ne fait pas que des heureux mais je m’en moque. Lorsque Jean Barrand, le surveillant des premières, passe dans l’étude auto-surveillée des B (je n’en revenais pas qu’on fasse confiance aux internes et qu’on les laisse s’organiser librement) et qu’il nous met en rang dans la cour, je demande à mon voisin ce qu'il se passe et où l’on va. "Au Séminaire, me répond-il comme si j’étais un demeuré". Au séminaire ! Je manque défaillir. Dans ma vie, il se passait déjà n’importe quoi. Je doute de ma mémoire mais il me semble que ma cellule du deuxième niveau, 3 mètres sur 2 avec un lavabo et une fenêtre donnant sur la cour du séminaire, était placée sous la protection de sainte Anne (qui jusque là était pour moi le nom d'un asile psychiatrique parisien !). Après que les portes des cellules de mes voisins se ferment, Barrand passe me voir. C’est un grand jeune homme blond à l’air sévère, que certains qualifient de gardien de camp ou de mirador. Il me souhaite la bienvenue et me propose de venir le voir si j’ai un problème. C’est plus fort que moi, après avoir rangé mes affaires, accroché mes habits dans ma minuscule armoire et après la patère, je fais un tour aux toilettes en me méfiant de tout et de tous (qui sait si ces crétins d’internes n’ont pas décidé de me bizuter ?), je poursuis à droite et à gauche dans les couloirs encaustiqués et j’aperçois la silhouette du Bison, un prêtre résidant digne du 'Nom de la Rose' d'Umberto Eco (pas encore écrit). Étudiant la topographie des lieux, je repère l’escalier qui conduit à la salle des Pas Perdus avant que mon voisin de chambre ne m’explique qu’on peut faire le mur en prenant un chemin dont il me parlera plus tard si ça m'intéresse.. Allongé sur mon lit dans le pyjama fraîchement repassé dans la matinée, je passe les mains derrière ma tête et je fais le point lorsqu’on frappe à ma porte. C’est Jean-Paul qui a envie de causer football et de tout savoir sur moi. C’est vrai que j’ai quitté Tavaux pour jouer au RCFC et que je vais m’entraîner avec les pros ? C’est vrai que Sochaux veut me recruter. Qu’on parle de moi en sélection nationale scolaire ? Ce fut le début d’une grande amitié, car Jean Paul fut pendant quatre décennies le frère que je n’ai pas eu. Tous les dimanches soir, quand il revenait de Maîche où il jouait en Promotion d’honneur, nous nous retrouvions dans sa chambre ou dans la mienne, et nous commentions les résultats du FC Sochaux et de l’Olympique de Marseille car j'étais tombé raide dingue de Skoblar, Magnusson et consorts, dont un certain Jules Zvunka qui se matérialiserait pus tard dans ma vie. Foot, émerveillements post-adolescents, camaraderie à tout crin, rêves de foot : rien ne présageait que j’allais finir dans le 'Besançon des Écrivains' entre Stendhal, Balzac, Stevenson et... Jules César ! Quand je vous dis que le monde a été créé par le Grand N'importe Quoi... (A suivre)


1969, Boris Kaloff meurt, le Concorde vole, De Gaulle file à l’anglaise et je deviens un intello...

Gainsbourg et son égérie Jane exhalent leur haleine sulfureuse sur la francophonie mais ça ne suffit pas à qualifier la période, comme toutes les périodes troublée car pendant que je me confronte à la pédagogie virile de l’abbé Bigeard en français (« ce n’est pas avec des idées qu’on fait de la littérature, Morisi, je vous mets 8/20), calagenda.fr nous rappelle que l’étudiant tchèque Jan Palas s’est immolé par le feu pour protester contre l’invasion de Prague par les chars soviétiques, que l’Afrique est aux prisex avec les affres de la décolonisation, que Richard Nixon, la bête noire de la contre-culture, est élu président des États-Unis ; précédant de peu Yasser Arafat à la tête de l’OLP avant que Boris Karloff, l’effroyable incarnation de Frankenstein ne lâche la rampe et que le Concorde ne devienne le deuxième avion civil supersonique après le Tupolev. En mars, Golda Meir est élue premier ministre de l’État d’Israël et 30 000 personnes participent au déménagement à Rungis des célèbres Halles de Paris. Lorsque mes camarades et moi sommes en train de préparer notre Bac de Français avant que le Général ne perde le référendum sur la régionalisation et, trahi par les milieux financiers alignés derrière son dauphin Pompidou, ne se retire à Colombey comme le peuple romain l’avait fait jadis sur l’Aventin. Plus modestement les stratégies éducatives des pères maristes, ô combien plus avancées que les diktats de l’Education nationale, me conviennent. Le petit nombre d’élèves et le niveau d’ensemble permettent à nos profs de donner à leurs cours un caractère pré-universitaire. Impossible de se cacher, on participe beaucoup. Il y a surtout les à-côtés culturels et sportifs. Je me rappelle ces matins où l’abbé Neyret, l’aumônier, jet celui qu’on surnommait « La Bête », l’animateur socio-culturelle, nous conduisaient dans un cinéma au fond d’une cour du quartier Battant pour voir « L’Evangile selon Matthieu » de Pasolini par exemple. Après chaque film, il y avait une séance de ciné-club où il fallait apprendre à débattre et à argumenter. On pouvait également faire du théâtre et cela me réserverait de bien belles surprises, je vous en parlerai peut-être. Je me fis vite des très bons camarades. Jean Magny, une magnifique personne à la culture classique impressionnante, Patrice Martin, un dandy fils de médecin qui me fit découvrir Led Zeppelin, Soft Machine, le Velvet Underground... Et Dominique Périlloux, un admirateur sincère d’Albert Camus qui par l’intermédiaire de sa douce, une fille de commerçants de la rue Battant, m’aida à découvrir d’autres gens, d’autres milieux jusqu’à me demander d’être son témoin lors de son mariage à Fontain quelques années plus tard. Le foot ? Encore junior premier année, on me téléphonait à Sampans où je rentrais le vendredi soir pour me convoquer avec l’équipe qui disputait le titre de champion de France Comté à Sochaux, à Baume les Dames et au Patro Sportif Bisontin, l’ennemi intime. Ou en équipe première, la réserve des professionnels. Cela me permit de disputer une quinzaine de matchs comme titulaire et de mériter une convocation à l’IREPS de Paris pour une journée de présélection nationale en vue d’un tournoi à jouer au Québec pendant l’été. Il y avait les entraînements du mardi et du jeudi, les matchs du weekend, mais également le championnat scolaire qu’Andrieu, l’ancien du FC Sochaux, voulait que je dispute pour terrasser Saint Joseph et les autres écoles privées Je le faisais volontiers, même si le niveau était - disons - inégal. Les entraînements, les matchs du mercredi et du dimanche, mais également les parties dans la cour d'honneur entre les terminales et les premières, Saint-Jean et la Maîtrise, les élèves conter les profs. Une vraie corrida avec une centaine d’élèves assis sur les marches qui surplombaient l’asphalte du terrain de hand. Ah cette salve d’applaudissements quand j’avais décroché la lucarne d’un coup de talon du droit le dos tourné au but... (on se rappelle de détails comme ça, parfois...) "Mens sana in corpore sano", on peut dire que nous, que je ne chômais pas car il y avait les compétitions de cross, les matchs de hand, les heures passées à faire des roulades, sauter aux arçons ou faire des barres parallèles. Inutile de dire que je rentrais en cours en nage, et que j’avais parfois du mal à faire redescendre mon.. enthousiasme. Bref, m’étant fait accepter par mes camarades et le corps enseignant, je profitai de mes succès scolaires (le bac de français et 13 de moyenne) pour organiser mes vacances. Assuré de la participation de mes potes les Jurassiens de la sélection de Franche Comté ou du RCFC (Alain de Lons, Roland de Saint-Laurent, Roger de Besançon), je mets sur pied une expédition sur une plage vénitienne et pour me la payer... passe un mois à repeindre les barrières de la cité Solvay, période pendant laquelle, à la mi juillet, l’homme marche pour la première fois sur la lune. (A suivre)


1970-71 : Extension du domaine de la réflexion et extinction d’un rêve, du foot à l’encyclopédisme libertaire...

L'année de mon entrée en Terminale, les fils de mon scoubidou intérieur croissent et s'emmêlent rendant mon avenir problématique et renvoyant mes rêves de Stade Vélodrome et de San Siro aux calendes grecques.

Il y avait le football, la joie de vivre une époque épique (le flower-power et la mode de l’autostop avaient conquis l’Europe) mais en plus une passion naissante pour l’écriture, stimulée par le prof d’histoire-géo, un humaniste sincère qui deviendrait adjoint au maire ; par Patrick Lehmann, le prof d’anglais qui me fit découvrir l’"Ulysse" de Joyce et m’encouragea à écrire en anglais, et en français,.Sans oublier un étonnant prof de philo, le Père Pastré, abbé marxiste-léniniste qui défroquera et épousera une femme divorcée, d’après ce que je pus en savoir plus tard.

J’ai le souvenir d’une année formidable. L’impression d’avoir poussé une porte et d’entrer dans une caverne d’Ali Baba aux richesses inépuisables.

Ah les cours de philo où Pastré noircissait le tableau de nos idées avant de nous aider à les ordonner et à en faire les prémisses d’un discours ou d’un argumentaire... Ah les exposés qu’il distribuait à partir de nos questionnements et qu’il s’agissait de soutenir en classe la semaine suivante— Qu’est-ce que le fascisme, le gaullisme, le communisme, l’anarchisme : sujet sur lequel je me jetai avec délectation grâce aux petits livres Maspero et aux essais de Daniel Guérin, Proudhon, Bakounine, Kropotkine : bases pour une compréhension de la pensée politique et sociale ; mais également des notions de psychologie et développement de l’intelligence, qui me valurent d’être pris comme cobaye pour une compréhension du fonctionnement des tests de QI !

En français, ç’avait été la guerre, Bigeard avait produit une méthode de dissertation inspirée des discours de Cicéron. Grand bien me fit, il ne suffisait pas d’être un geyser d’idées, il fallait y mettre de l’ordre.

Côté économie, histoire et géo, il fallut que je fasse le malin. Je plaidai auprès de mes profs la répétition idiote dans les programmes et la perte de temps lorsqu’on étudiait le XXe siècle des points de vue géographique, historique, économique et sociale, de l’Europe à l’Asie en passant par les États-Unis.

Aligné sans le savoir sur les positions de l’École des Annales de Marcel Bloch et de l'historien comtois Lucien Febvre, j’eus la surprise d'apprendre que le conseil de classe me permettait de réorganiser une partie du programme et m'autorisait à sécher une petite partie des cours afférents à ces sujets… Cette fantaisie me força à travailler deux fois plus en études, les maristes étaient des marioles !

Cette fin des années 60 était pyrotechnique coté musique populaire et cinéma. Je ne vais pas dresser ici la liste des merveilles rock, soul et pop qui arrivèrent à mes oreilles et firent de moi un angliciste quasiment émérite, partant du principe que c’est la pochette du « Sergent Pepper’s » des Beatles (un cadeau de mon tonton) qui avait filé un coup de booster à mon lexique british et que le « Abbey Road » des Quatre de Liverpool devint un des tubes qui accompagnait l’étude auto-surveillée des B, au grand dam des matheux de la salle d'étude voisine qui n’arrivaient pas à se concentrer et toussaient, victime de la fumée des cigarillos que nous tétions pour jouer les Affranchis.

A cette vague pop et rock on peut ajouter la cascade de chefs-d’œuvre du cinéma mondial (Fellini, Pasolini, Godard, Bergman, Buñuel, Kubrik, Sam Peckinpah...) que nous filons déguster avec le Père Neyret, avec qui nous débattions de l’existence de Dieu, de la prédestination ou des origines du mal.

Je l’ignorais encore mais il y avait trop de fils à mon scoubidou, les forces centrifuges et centripètes, celles qui déterminent le champ de forces de notre destin, se livrant une terrible bagarre dans mon for intérieur entre expansion-déperdition-concentration, éparpillement et implosion...

En effet, vorace, goulu, d’une curiosité de furet, je m'était mis à dévorer tout ce qui me tombait sous la dent, sorte d’aimant qui attirait à soi toutes sortes d’opportunités, l’exemple le plus éloquent ayant à voir avec Daniel Hessas, un très cher ami, qui animait l’atelier théâtre et monterait « Le Goûter des Généraux », le brulot anticlérical et antimilitariste de Boris Vian, dont je devins plus trd le co-metteur en scène. — Bon Dien ! Ils avaient quand même la classe les Maristes : faire jouer le premier acte de cette pièce en ouverture de la fête de fin d’années en présence de l’archevêque et d'un quarteron de très gros réactionnaires était sublime, vous ne trouvez pas ?.

Passion pour la politique, rage de vivre, faim de rencontres et de voyages, pop, cinéma, théâtre, débat sur la révolution culturelle, controverses entre les gaullistes et les gauchistes, Aron contre Sartre, Sartre contre Camus : je m’éloignais du foot sans m’en rendre compte. Même si la direction de Saint Jean reçoit une convocation à mon nom pour un stage de sélection nationale scolaire à Paris. Même si le commissaire Bonnet, déçu de me voir repartir à Tavaux, oublie de me transmettre une autre lettre : celle que m’a envoyée le FC Sochaux pour disputer un tournoi international en Italie, tour de cochon dont je n’entendrai parler que deux ans plus tard de la bouche d’un professionnel sochalien arrivé à Besançon, André Malouema... Un tournoi en Italie, organisé par l'Inter de Milan : Ah le salaud !

Pendant ce temps-là, Castro et Che Guevara provoquaient l’administration états-unienne, l’idéologie ultra-libérale de Hayek et de Milton Friedman sapait la théorie de l’État Providence ; et la Chine jetait les bases d’un nouveau type de société, le communiste capitalistique...

Mon père et ma mère ? Ils se demandaient ce que j’avais derrière la tête...

( A suivre


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