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Quand le fils Morisi se prend pour Juien Sorel et apprend que le rouge et le noir ne parle pas du Milan AC

Ce n’est pas Julien Sorel arrivé du village de Verrières, à la frontière suisse, qui franchit le porche du Grand Séminaire de Besançon de la rue Mégevand un lundi soir du mois de septembre 1968. Il n’est pas le protégé du curé de son village, il ne flirte pas avec la fille du châtelain et il n’a pas l’intention de jouer les Rastignac en montant à Paris. Pourtant, avec le recul, c’est à ce moment précis qu’il entre dans l’histoire de la ville qui le marquera à jamais et par une porte parfaitement inimaginable pour un gosse né dans la zone à Nanterre, celle de l’édifice et de l’institution fondée par Antoine Pierre de Grammont, archevêque de Besançon à la fin du XVIIe siècle ; un haut lieu rendu célèbre par les théologiens thomistes Bergier et Nonotte, les contradicteurs d’excellence de Voltaire et de J.-J.Rousseau. En attendant de découvrir tout cela, au terme de ma première journée chez les maristes, je me demande si je ne rêve pas. Des profs dont certains ont étudié à la Sorbonne, un abbé voltairien et caustique en latin et en français, un prof d’histoire-géo d’une humanité émouvante, un prof d’anglais en chapka qui glissait des camemberts dans son cartable, bref une brochette de phénomènes constituant une galerie de caractères proprement ahurissante. Pour ne pas parler des classes d’une petite trentaine d’élèves, de l'animateur socio-culturel, du ciné club, d'un aumônier illuminé... et des études auto-surveillées ! Ma parole, on m’avait téléporté chez les "Libers enfants de Summerhill". — En bonus, cet arbitre de foot prof de math qui habitait sur place et me convoque pour m’expliquer qu’on ne peut pas être meneur de jeu au foot et nul en géométrie dans l’espace. Je l’avoue volontiers, ces premières journées « chez les curés » me cueillent au plexus. Au lieu de me traiter comme un corps étranger, un suppôt du malin qui refuse le catéchisme et les messes dans la chapelle, les enseignants, le responsable des activités culturelles, le prof de gym (Jaques Andrieu, qui a joué en pro au FC Sochaux) me traitent avec respect et chaleur. Idéologiquement du côté de l’école publique, laïque et gratuite, je remise mes certitudes. Je vais tout faire pour tirer bénéfice de l'opportunité qui m'échoit.. Me tenir à carreau. Ouvrir grand mes oreilles. Apprendre tout ce que je serai en mesure d’apprendre. Sans me renier, cela va de soi... Je n’ai pas appelé ces chroniques sexagénaires « l’ombilic de la balle » par hasard, car ma réputation d'espoir du foot m’a devancé, au point qu’un élève de terminale, blond, chaleureux, s’avance vers moi à la récréation et m’invite à sa table quand l’heure du réfectoire arrive. Il s’appelle Jean-Paul et son père, une figure sur le Plateau, exploite une grosse scierie. Il m’a vu joueur plusieurs fois et il me trouve formidable ; son admiration, pour exagérée qu’elle soit, me touche et me gêne à la fois. Je suis en première, mais ça ne fait rien, on aura tout le temps de se voir lors des matchs dans la cour et les jeudis en championnat scolaire où l'annonce de mon arrivée à Sant Jean avait fait quelques vagues....du côté de Saint-Joseph... Mon statut de footeux recommandé ne fait pas que des heureux mais je m’en moque. Lorsque Jean Barrand, le surveillant des premières, passe dans l’étude auto-surveillée des B (je n’en revenais pas qu’on fasse confiance aux internes et qu’on les laisse s’organiser librement) et qu’il nous met en rang dans la cour, je demande à mon voisin ce qu'il se passe et où l’on va. "Au Séminaire, me répond-il comme si j’étais un demeuré". Au séminaire ! Je manque défaillir. Dans ma vie, il se passait déjà n’importe quoi. Je doute de ma mémoire mais il me semble que ma cellule du deuxième niveau, 3 mètres sur 2 avec un lavabo et une fenêtre donnant sur la cour du séminaire, était placée sous la protection de sainte Anne (qui jusque là était pour moi le nom d'un asile psychiatrique parisien !). Après que les portes des cellules de mes voisins se ferment, Barrand passe me voir. C’est un grand jeune homme blond à l’air sévère, que certains qualifient de gardien de camp ou de mirador. Il me souhaite la bienvenue et me propose de venir le voir si j’ai un problème. C’est plus fort que moi, après avoir rangé mes affaires, accroché mes habits dans ma minuscule armoire et après la patère, je fais un tour aux toilettes en me méfiant de tout et de tous (qui sait si ces crétins d’internes n’ont pas décidé de me bizuter ?), je poursuis à droite et à gauche dans les couloirs encaustiqués et j’aperçois la silhouette du Bison, un prêtre résidant digne du 'Nom de la Rose' d'Umberto Eco (pas encore écrit). Étudiant la topographie des lieux, je repère l’escalier qui conduit à la salle des Pas Perdus avant que mon voisin de chambre ne m’explique qu’on peut faire le mur en prenant un chemin dont il me parlera plus tard si ça m'intéresse.. Allongé sur mon lit dans le pyjama fraîchement repassé dans la matinée, je passe les mains derrière ma tête et je fais le point lorsqu’on frappe à ma porte. C’est Jean-Paul qui a envie de causer football et de tout savoir sur moi. C’est vrai que j’ai quitté Tavaux pour jouer au RCFC et que je vais m’entraîner avec les pros ? C’est vrai que Sochaux veut me recruter. Qu’on parle de moi en sélection nationale scolaire ? Ce fut le début d’une grande amitié, car Jean Paul fut pendant quatre décennies le frère que je n’ai pas eu. Tous les dimanches soir, quand il revenait de Maîche où il jouait en Promotion d’honneur, nous nous retrouvions dans sa chambre ou dans la mienne, et nous commentions les résultats du FC Sochaux et de l’Olympique de Marseille car j'étais tombé raide dingue de Skoblar, Magnusson et consorts, dont un certain Jules Zvunka qui se matérialiserait pus tard dans ma vie. Foot, émerveillements post-adolescents, camaraderie à tout crin, rêves de foot : rien ne présageait que j’allais finir dans le 'Besançon des Écrivains' entre Stendhal, Balzac, Stevenson et... Jules César ! Quand je vous dis que le monde a été créé par le Grand N'importe Quoi... (A suivre)



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