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Septembre 1968 ou quand le fils de Peppone débarque chez les Maristes

La première fois que j’entendis parler de Besançon c’était sous le nom de Vesontio dans la guerre des Gaules du temps où j’étais accro à l’Antiquité gréco-romaine. La première fois que je mis les pieds à Besançon (ça ne s’invente pas) c’était dans la bétaillère d’un boucher dont le fils jouait avec moi au FC Dole. La troisième fois c’était avec le Patro SNCF pour une rencontre d’athlétisme. La quatrième accompagné de ma mère avec l’objectif de convaincre un lycée de m’accueillir en dépit de ma mauvaise réputation. La suivante pour rencontrer le Père Supérieur et le Père Préfet de l’institution Saint-Jean dirigée par les pères maristes - 4, Square Castan -, un fleuron de l’éducation privée avec son taux de réussite au BAC frôlant les 100% et un corps professoral laïque et religieux de très haut niveau. Jetant un œil sur mon dossier et sur mes carnets de notes, le conseil de classe tique mais s’appuie sur ce que mes performances ont de positif en lettres, en langues... et en sport. M. Ragonnet, le professeur de math, est alerté par le commissaire Bonnet, le président du RCFC. Ragonnet est une sorte de prototype de Michel Vautrot, le futur quintuple Sifflet d’Or bisontin. Il me connaît, il a arbitré des matchs de sélection où je m’étais illustré. Il se lance le défi de faire de moi un matheux convenable. Je me rappelle clairement le jour de mes débuts chez les maristes. Les vacances terminées je m’étais levé à l’aube et après m’être mis sur mon 31 et avoir considéré d’un air perplexe ma coiffure en brosse et ma chemise impeccablement repassée, j’avais prêté une oreille distraite à « Bonjour M. le Maire », la chronique de Pierre Bonte à la radio. Aux alentours de sept heures du matin,, mon père m’avait conduit à la gare de Dole au volant de sa 4-L de chantier. « Fais pas le con cette fois, je ne vais pas te payer des études jusqu’à ta retraite. » L’aventure m’excitait. J’allais briser le train-train, dormir loin de la maison toute la semaine et découvrir Besançon, une ville qui, j’ignore pourquoi, m’intriguait. Une ville qui n’était pas aussi grande que Paris mais qui était une capitale régionale et dont l’équipe de foot était professionnelle ; où il y avait eu de grandes grèves, a fortiori la ville natale de l'auteur des Misérables, des Frères Lumières et de deux philosophes dont j’avais découvert l’existence pendant les événements de mai, Proudhon et Fourier, baptisés « socialistes utopiques » par les manuels que j’avais parcourus. Arrivé à la gare Viotte, ce fut tout de suite le coup de cœur. Quelle drôle d’intuition la descente dans la Boucle par les Glacis : la vue sur les sept collines à la romaine, la glissée le long de l’ombilic de Battant, une réplique des quartiers populaires représentés par les gravures XIXe siècle ; le franchissement du pont Battant, ces collines dans le prolongement de toutes les artères, l’accélération du pas comme un vertige : la place Saint Pierre, un tour par Granvelle, le théâtre, le café de l’université, virage à gauche par la rue Chifflet, une statue de Neptune, et merveille : la Porte Noire et des ruines romaines ! Mon arrivée au 4 du Square Castan fut discrète. J’avais en tête les recommandations de mon père qui se détruisait au boulot et qui n’aurait pas mérité que je le déçoive. S’il acceptait que je sois livré à ces ennemis absolu les curés, c’est qu’il m’aimait, n’est-ce pas ? Alors j’allais cesser de jouer les Bakounine en herbe, faire tout ce qu’on me recommandait (sauf aller à la messe et au catéchisme) et profiter de la protection du commissaire Bonnet pour devenir un super joueur de foot sous les couleurs du RCFC. Je me présente à l’accueil, on appelle le Père Préfet, qui me briefe dans son bureau. A pas l’air de rigoler le Stéphanois, un type ossu et carré avec son accent rocailleux. Les locaux sont ceux de l’actuel Conseil Régional. Bastion de l’éducation comme il se doit, Sant-Jean éduque la fine fleur de la bourgeoisie doubienne de la 9e à la Terminale, les petits en aval de la cour centrale, les grands dans le bâtiment qui jouxte une chapelle et les locaux de la maîtrise voisine, à deux pas de la cathédrale Saint Jean, édifice gracieux en équilibre-déséquilibre au pied de la Citadelle et en amont du vieux quartier ecclésiastique et de la boucle presque parfaite du Doubs. Mal à l’aise au milieu des croix et des autels, je suis néanmoins conquis. Je vais tout faire pour intégrer l’histoire de Besançon, que je baptise « la ville femme » tant je suis envoûté par ses lignes courbes, ses formes arrondies et les collines avoisinantes comme autant de féminines mamelles. D’où la récurrence dans mes écrits de cette topographie imaginaire. Jean Marie Pierret, plasticien reconnu, auteur du Géant du barrage de Tignes,, n’a-t-il pas écrit dans "Crysopolis, la Ville d’Or", que Besançon est un oreille où "l’or-y-est", un vagin au fond duquel se trouve un trésor : où tous les sons du monde arrivent mais d’où presque rien ne sort : un piège moelleux en somme, un sexe de femme protégé dans ses replis : un univers de trajes où la ligne droite est bannie, où tout est courbe : sous la maistrie de Saturne, le grand maître horloger, et de Neptune, le dieu de l’ivresse, comme le révèlent les nymphes de pierre et les fontaines qui l’égaient, et avec ses parcs et ses squares, la rendent moins minérale. Bref, je tombe raide dingue de la prétendue vieille ville espagnole qui devient en un clin d'œil la femme de ma vie. Un satori à Besac en somme, un coup de foudre qui ne devint jamais routine, par le biais de nos innombrables séparations et retrouvailles.... (A Suivre)



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