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Quand ficelles, cordes, liens et scoubidous conduisent Barkounine Junior chez les curés...

Cobayes de la destinée - de la Providence ou du Mektoub pour les croyants -, nous encaissons les gratifications et les revers en tâchant d’en tirer des leçons dont on devine qu’elles sont la plupart du temps négociables et de mauvaise foi, mais il faut bien avancer, tenter, se faufiler entre les obstacles. Je ne m’en rends pas compte mais je suis entortillé entre les pelotes de significations qui se sont faufilées en moi depuis ma naissance : les origines modestes mais fières, une culture populaire de gauche, enfin une sacrée foutue joie de vivre exaltée par une curiosité parfaitement anormale qui me poussera à lire tout et n’importe quoi pourvu que cela soit rare et stupéfiant. Pour moi comme pour beaucoup de gamins du baby boom, tout se joua à la fin des 60’s. Viré comme un malpropre du lycée technique de Dole, inscrit dans la liste noire des fauteurs de troubles par ce cher M. J., ma mère et moi nous demandons comment nous en tirer, papa ayant perdu patience et menaçant de m’envoyer jouer les parasites ailleurs que chez lui et de me couper les vivres. L’après 68 est plutôt tendu à la maison. Avant de partir passer deux semaines de congé près de Venise comme chaque année depuis trois ans, il fallut trouver une solution et un établissement disposé à accepter un rebelle patenté pas sot mais ingérable... Je ne suis pas près d’oublier l’après-midi où je me présente avec ma mère au lycée Victor Hugo, en plein centre de Besançon. Un prof parcourt mon cahier de notes, remarque que j’alterne d’excellentes notes en lettres, en langues, en histoire géo, en sport et en dessin, mais que je suis lamentable dans les matières scientifiques. Chose incroyable, il rejoint le proviseur dans son bureau et en ressort après avoir téléphoné on ne sait où... Quand, le prof revient il nous annonce que c’est impossible, que je n'ai pas le profil pour poursuivre mes études.... C’est le ballon qui me sauve. Considéré comme un espoir du foot de la région, le président du RCFC Besançon, commissaire de police et administrateur de l’institution Saint Jean de Besançon, 95% de réussite au Bac, apprend que j’ai des difficultés, il appelle ma mère chez le boulangère (nous n’avons pas de téléphone) et me prie de venir le voir à Besançon. Si je suis ok pour quitter Tavaux où André Strappe compte m’intégrer dans l’équipe Sénior, il s’occupera de mon inscription à Saint-Jean. Mon père manque tomber sec : son fils chez les curés ! en payant une belle somme par mois en plus ! La question de la poursuite de mes études étant (provisoirement) réglée, je manque être exclu du voyage estival en Italie mais mon père revient sur sa décision, il n’a pas l’intention de me laisser seul avec mes potes à la maison. Nous voici à Carole, à proximité de Venise, avec le copain de papa Gino D’Odorico, une star du foot quand il avait 20 ans. Ayant eu le temps de m’illustrer dans une série de tournois de plage, Gino me présente un dirigeant d'un club évoluant en Série C italienne. Mon père est flatté. Ma mère fait les gros yeux : le commissaire Bonnet et les pères maristes m’attendent de pied ferme. J’ai souvent pensé à ma vie comme à un scoubidou : les origines de gauche, l’immigration, l’Italie, le ballon rond et la ronde des questionnements qui te portent davantage vers une vie de Bohème que vers une carrière de prof ou de petit patron ; ce me poussera à sortir mon pouce le long des routes et des autoroutes et à jouer les Jack Kerouac que je viens de découvrir dans Best, Rock n’ Folk et en collant mon oreille sur mon transistor la nuit. Tout cela (les études, le foot, les voyages, la folie encyclopédique autodidacte, la rage de vivre) s’emmêlant dans mon scoubidou intérieur et font de moi un Drôle de Zèbre comme on le verra bientôt. Ah, en 1963, c’est Milan qui gagne la Coupe d’Europe. En 1964 et 65, c’est l’Inter, l’équipe de papa (on était en guerre sur tout !). Mais perd en 1966 contre le Celtic Glasgow. En 1962 et en 1966, la Squadra Azzurra est ridicule, elle se fait éliminer par le Chili puis par la Corée du Nord. La France, c’est pire. Infectée par le jeu petit bras à la Nantaise, une partition monocorde et répétitive qui marche dans l’hexagone mais pas à l’export, elle échoue en Angleterre avec ses tripoteurs de balle sans nerf, les Suaudeau, Michel, Gondet et compagnie molle. Forcément plus on me traite comme un Rital (je suis différent par le look, dans le jeu, par les lectures et dans mes opinions), plus mon cœur se teint d'azur.. Ah les tours de cour les bras levés après les victoires transalpines ! Ah les chaussures à crampons moulés de marque Paola ou Sivori et les maillots rouge-et-noir ou violet made in Italy à l’entraînement ! Et les polémiques : les Italiens jouent défensif, ils sont brutaux, ils trichent, ils jouent la comédie, ils sont dopés, ils achètent les arbitres. En attendant, lors de l'Euro 1968 la Squadra bat la Russie (à la pièce) en demi-finale et la Yougoslavie 2 à 0 dans le remake de la première finale qui s’est achevée sur un score nul 0 à 0. La bave du crapaud n’atteignait pas la colombe azzurra et le wagon des calomnies roulaient sur les rails de mon indifférence : nous étions champions d’Europe et c’est tout. Chicaïas ridicules au vu de ce qui menaçait le monde et des millions de morts emportés par les guerres, les catastrophes naturelles, les épidémies et la famine, mais que voulez-vous, j’étais entortillé dans mon scoubidou, l’azur de l’Italie et le rouge passion du Calcio. Par bonheur, les curés allaient transformer le cancre erratique que j’étais en une sorte d’intellectuel galopant dans les marges... (A Suivre)



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