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Lorsque le fils de macaroni est bon pour le service

"Je n’ose pas imaginer ce que cela doit impliquer d’être un métis ; à savoir un ou-ou et/ou un ni-ni. Un ni noir ni blanc par exemple.. Ou un pas très noir et plutôt blanc. Combien de nuances de gris, de marron, de beige, de jaune, de rose proposées par les métissages... Culturellement sont-ils plutôt des sauvages ou nos semblables... Quel pourcentage de culture, de quelle culture, de quelles cultures ? Pour qui sont-ils en fait, pour nous ou pour les autres ? Combien sommes nous sur terre à être des Nèg-marrons ?

Mon métissage est plus banal.Je suis né d’un père italien et d’une mère française fière d’être devenue italienne par le mariage, pas d’un marchand juif installé à Formose et d’une esclave haïtienne arrivée avec les Gi’s de Los Angeles. Pourtant, pourtant, je trimballe certaines blessures. Les macaronis, les spaghettis, les ritals... Les « à la baïonnette » qui se transforment en « à la camionnette », ce genre de choses subies jusqu’au milieu des années 60 lorsque les Spingoins, les Portosses, les ratons, les bicots et les crouillats prendront le relais et que les Boches, les Chleus, les casques à pointe seront réadmis dans le concert des nations, par exemple en se voyant attribuer la coupe du monde 1954, par tricherie, aux dépens de la Hongrie de Puskas, le Major Galopant, et de Kocsic, dit Tête d’Or.

Ca vous reste sur l’estomac. Chaque fois que nous arrivions avec papa sur un chantier, je changeais de tortionnaires verbaux. Je ne l’ai pas vu de mes yeux vus, mais les mineurs italiens de Marcinelle ou du Bois du Casier passaient devant des vitrines où l’on pouvait lire « interdit aux chiens et aux Ritals ». Car ceux que Brassens appelait « les imbéciles nés quelque part » ne détellent pas : qui n’est pas 'de souche', n’a pas le bon sang, doit rentrer chez lui, même s’il a sué sans et eau pour bâtir des maisons, creuser des puits et ériger des ponts et des autoroutes.

Il est de bon ton de stigmatiser la présence sur le territoire d’un trop grand nombre d’étrangers, même quand ils sont légalement des Français comme les autres. Les musulmans surtout, qu’on accuse de tous les maux avec leurs familles nombreuses, leurs femmes portant foulard, leur présence malodorante, le bruit et les odeurs, comme a osé le dire un certain président...

Eh bien nous les Italiens avons subi les mêmes avanies. Des femmes clouées derrière leurs fourneaux pondant des petits Ritals à la chaîne, des assemblées bruyantes, une tendance à l’extrémisme de droite (le Duce) ou de gauche (les anarchistes) et derrière tout ça la mafia, mot qui revenait comme un leitmotiv avec pizza et macaroni quand on parlait de nous.

Être français et italien, italien et français, hormis les chicaïas tournant autour du sport lors des coupes du Monde ou le tour de France, ne posait plus de problème quand sonna l’heure de mes dix-huit ans. Selon le droit international, j’étais français par le droit du sol, étant né à Neuilly-sur-Seine, et italien par le droit du sang, ayant mes origines paternelles dans la Province de Piacenza, en Émilie-Romagne. Théoriquement. Car un beau jour ma mère me tendit une lettre du ministère de l’Intérieur arrivée en mairie où l’on me demandait ... de choisir enter la nationalité française et la nationalité italienne, alternative vide de sens à un moment où j’épousais les causes humanitaires planétaires, considérant les nationalismes comme la cause principale, avec l’exploitation de l’homme par l’homme, des massacres qui se succédaient depuis la fin du XIXe siècle. Alors trancher dans le vif pour donner la priorité à une partie de moi sur l’autre, c’était choisir entre mon père et ma mère, question à laquelle papa m’avait appris très tôt à répondre « je préfère le lard »..

Je retourne à mes terrains de football, à mes rêves de gloire (bien partis), aux prémisses de « la révolution de 68 » et au contrôle plus ou moins réussi de mes énergies adolescentes, jusqu’au jour où m’arrive la fameuse convocation pour « les trois jours » qui préfigurait le service militaire qui était obligatoire. Alors comme ça, Mario Morisi, le rebelle, le pacifiste, le cosmopolite passionné de Zola, de Dostoïevski, d’existentialisme, de Dylan, engagé dans une correspondance suivie avec une Finlandaise, pas mauvais en anglais et en allemand, de plus en plus amoureux de l’Italie paternelle, émerveillé par une série de voyages à Venise, à Florence, à Rome, à Bologne... aurait dû porter l’uniforme pour servir « sa » patrie, une ‘matrie’ dans mon cas, qui sortait de 140 années de guerres et de colonialisme et avait touché le fond de l’horreur à Dien Bien Phu et dans les ruelles de la Casbah.

A cette époque là on ne discute pas.Je me rends à Mâcon pour effectuer ces fameux trois jours. On m’offre un paquet de troupes (les Gauloises vénéneuses de l’armée), je passe une série de tests physiques et psychologiques perdu au milieu d’une troupe de jeunes gens de mon âge et je rentre à la maison.

D’après l’officier recruteur vu avant de fuir la caserne pour prendre le train du retour, étant étudiant, je peux demander un sursis jusqu’à l’âge de 26 ans. Je vois le regard effaré de ma mère lorsqu’elle parcourt la lettre que le ministère des Armées m’adresse au printemps. J’ai eu 20 sur 20 aux tests d’aptitude physique et tout autant aux tests de QI... Je suis donc apte au service dans les forces aéroportées !.. Apprenant que je suis un futur parachutiste appelé à sauter sur Kolwezi ou dans le djebel, maman manque tourner de l’œil ; je la rassure, il s’agit d’une proposition pas d’une convocation.

La double irruption du discours sur ma nationalité, choisir entre la France et l’Italie, porter l’uniforme et tirer sur des inconnus par devoir accélère ma prise en compte du monde des adultes et du monde de fous dans lequel j'allais devoir avancer. J’en fais le serment, je ne porterai jamais ni arme ni uniforme, car comme l’écrivit l’excellent Albert Einstein, tout homme qui accepte de défiler au pas derrière un drapeau perd une partie de sa qualité d’être humain. Par extension j’ajoute à mon serment deux paragraphes. Je ne me marierai jamais ni devant un prêtre ni devant le maire, refusant d’interposer quoi que ce soit entre moi et mon amour... Et sottise née de mes lectures d'Allen Watts et de David Thoreau cuisiné à la sauce Hara Kiri, je me promets de ne jamais avoir de voiture, ce qui va faire de moi un autostoppeur émérite et transcontinental.

Il va de soi que tout cela n’apporte aucune réponse à la question de ma double appartenance. Je décidai finalement d’être français pour la Grande Révolution de 1789, la laïcité et la République sociale... Et italien pour les beaux-arts, le cinéma, la gastronomie,et tout ce qui portait casaque azur dans le domaine du sport.

« Italie, peuple de poètes, de saints et de voyageurs », le slogan m’allait comme un gant...Comme disait Papa qui avait déserté l'armée de Mussolini : "tous ceux que j'ai tués courent encore..."

(A suivre)



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