Mort à la Mère

Ed.Vauvenargues, Paris, 2000

Monique G., 58 ans, est transportée d'urgence à l'hôpital de Besançon (Doubs). Diagnostic : fractures multiples des membres et de la face, traumatisme crânien et autres lésions internes. L'arme présumée : deux poings humains. On soupçonne son fils, Pierre G., 40 ans. Véritable homme-orchestre de l'écriture, Mario Absentes reconstitue avec minutie les 24 heures qui précèdent le crime clans un village de Haute-Saône aux mœurs bien étranges.

"Mort ici : l’action se passe dans le triangle Les Gousses-Lure-Mélisey. De triangle, il en est pas mal question, que celui-ci soit géographique, pubien ou familial. Car Mort à la mère reconstitue minutieusement les heures qui ont précédé la mort de Monique, sexagénaire consommatrice d’hommes, mère castratrice et l’arrestation de son fils, Pierrot, tétanisé sous sa croupe, obsessionnel et asexué. Le parti-pris est celui de l’autopsie sociologique mais la pratique n’est pas clinique ou n’en possède pas en tout cas le caractère froid. La langue de l’auteur prend en flagrant délit le désir des êtres, s’emploie à rendre aimable la petitesse des âmes rivées à leurs rêves de phallus géant. Au bar du coin, il est question de dessous de table et de ballets roses, de haines ataviques et de tendresses tenaces. Entre match de football et bal de majorettes, des lumières de théâtre sont posées autour de ceux qui sont du côté de la vie. La comédie humaine bat son plein et l’édifice finit par s’effondrer. Les étages se télescopent : mort symbolique et réelle ne font qu’un."

"(...) Morisi connaît ses préceptes freudiens. Il rehausse le quotidien banal des victimes de quelques rappels de base. Tout le monde a une histoire et pas seulement les gens heureux. Les pulsions de mort travaillent souvent ceux que le sexe a frustré. Rien d’original, certes, mais le mérite ici est qu’il ne s’agisse pas d’un cours magistral. Ca transpire et c’est saturé d’humanité. On pourrait envisager une traduction en jargon polar des principes névrotiques : la viande dont on ne prend pas soin tourne mal, voilà tout.
“Tout récit est trompeur.Tout récit est mensonge, écrit-il dans Mort à la Mère.C’est bien parce que ça se joue tellement en deçà. Dans cette collection de livres qui propose aux auteurs d’imaginer les événements qui ont conduit à un fait réel et dramatique, il y a, en amont, un regard ou un mot de travers qui a mal ricoché, puis une goutte d’eau (ou un torrent) qui fait déborder le verre. Celui qui est tué n’est certes pas nécessairement celui qui est visé mais l’esprit de l’assassin est suffisamment c…onfus pour éprouver le soulagement d’avoir fait ce qu’il devait faire. Là on est déjà plus près de la littérature, sans distinction de genre. Le polar n’intéresse pas l’auteur. Il n’en a d’ailleurs jamais lu, méfiant depuis toujours à l’égard de ce qui nous vient des Etats-Unis, cinéma et littérature compris. C’est le cadeau que les enfants trouvent parfois avec l’emballage politique de leur éducation."

Christophe Fourvel, dans Verrières n°7, publié par le CRLFC en 2001.

Incipit

" Pierre Grenier n’avait jamais aimé les samedis... Samedi, dimanche, ça signifiait soixante heures de repos forcé et de longues percées d’angoisse. Le seul moment où on lui fichait la paix, c’était à l’imprimerie Dromard où depuis deux ans il saisissait des données incompréhensibles pour le compte d’IBM France. “C’est vraiment chouette, disait-il à Gaby quand la Taverne venait de se vider de son dernier client, quand je tape et je tape et je tape, quand je rentre toutes ces données très importantes, je me sens important aussi et on me laisse en paix.” Alors, Gaby lui servait une dernière menthe à l’eau et le raccompagnait à la porte, qu’elle bouclait en soupirant.

Hélas, le samedi qui précède le drame, quand il sent les prémisses de sa crise, Pierrot ne peut se rendre à la Taverne pour échanger quelques mots avec la bonne Gabrielle, la seule femme qu’il supporte sur cette Terre. Et s’il en est incapable c’est parce qu’il est trois heures du matin. Pierrot se tortille et se retortille dans sa couette. Effrayant. Car si le commun des mortels que guette la maladie ignore ce qu’il va endurer, le fou sait, lui, les phases qui vont le conduire irrésistiblement à une crise.

Au début, Pierrot luttait, il respirait fort, tentait d’appliquer les conseils des adultes, enfin des autres : “Inspire profondément, prend un Aspro, boit un bon coup de blanc, allonge toi immédiatement et bloque ta respiration...” Mais là, au bout de vingt longues années de calvaire et de rémissions, il sait qu’il n’y a pas grand chose à faire. Oh, il y a eu cette doctoresse, enfin, cette psychologue qui l’écoutait pendant des heures et qui n'a rien trouvé de mieux que de déménager avec son mari il y a deux ans, le mois du décès de Paulo Laguerche, le dernier concubin de sa mère, un légionnaire...“Rien à faire, pense-t-il froidement, rien à espérer. Je vais rester là, immobile, en attendant que ça vienne, que ça me ravage et que ça s’en aille.” Ouais, c’est le seul truc. Rester immobile, retenir sa respiration, faire le mort pour que la mort passe sans jeter un coup d’œil et épargne la vie qui persiste à le secouer, là, tout au fond... Mais immobile ou non, on n’arrête pas une locomotive folle quand elle file à toute vapeur la nuit. Et la locomotive des pensées de Pierrot était capable de rouler des semaines entières, bondée de pensées obscènes, honteuses, de visions de sexe épouvantables, avec des odeurs, de ces odeurs venues de la nuit de l’enfance ; avec sa procession de faces hideuses : visages de mères, visages de sorcières, visages de dentellières, visages d’infirmières... Et derrière toutes ces femmes, le double masque d'un bébé nommée Christine et de sa maman, la belle Paulette.Pierre se mettait à trembler de tous ses membres, se vrillait dans ses draps au point de s’étrangler, transpirait tant et mieux, poussait une série de cris et de ahanements silencieux, comme si ses cordes vocales étaient insensibles, comme obstruées.

La paralysie, la paralysie, c’était son obsession. Elle le possédait si fort qu’il était incapable, même la nuit, de demeurer deux ou trois secondes dans la même posture de peur que le mal le pétrifie soudainement. Le  pire, c’est qu’il détestait les gens nerveux, les gens instables, les gens qui gigotent sans cesse. Il en était devenu raciste, ces Italiens, ces Espagnols, ces Arabes, il les haïssait. Surtout que son rêve, tout au fond, c’était de demeurer des heures et des heures au bord d’un lac et ne rien faire qu’inspirer, expirer, inhaler, exhaler, seul, tranquille, serein comme la mort accomplie. C’est pour cela qu’il admirait l’Angleterre et les Anglais. Ils les admiraient mais ils les craignaient. Sa mère, Monique, disait toujours qu’elle avait eu un amant anglais pendant la guerre. Peut-être que Pierrot était le fils de cet Anglais et non de cet alcoolo, le Vigeux qu’on l’appelait, qui était son père officiel et s’en était allé, l’avait abandonné à sa mère, cette femme humide, toujours bavarde, toujours agitée, presque italienne...

Cette nuit-là, le temps passe doucement, très doucement. Personne pour assister Pierrot. Il est seul au fond de son lit et la tempête qui secoue son âme est si violente qu'il n'y a pas de mots pour décrire sa détresse, sa terreur. Mais cela se passe toujours comme ça, non ? Il n’y a personne pour dire notre terreur. Il n’y a personne pour raconter ce qui se passe dans notre tête, dans notre cœur de tueur occasionnel, de pauvre fou qui exécute sans s’en rendre compte. Pour peu, dans les rues de Lure ou de Melisey, on entendrait déjà jaser : “C’est quand même incroyable, les gens deviennent fous, c’est incompréhensible.” “Forcément, fait l’écho, dans cette famille, ils ont toujours eu un grain. Et puis ils boivent tous !” Dans ces villages perdus, si l’on regarde bien, le meurtrier et le fou sont une aubaine, ils tuent l’ennui et libèrent la parole. (...)

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