Un livre mystère rédigé au fil des jours, comme le fut "Le Peuple S.A" fin 2016.

En route, donc, pour la Ville totale et oubliée, la Cité-Puits qui meurt au fond de vous...

LIVRAISON DU 28/02/2020

 

11 - CAPITOLO DEXIMO

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire. Mis en confiance, le Voïggiator poursuit le récit de ses travaux d'approche...

 

"Schwartz-Belqacem, le Voïgiattor Cinq-Etoiles envoyé par le Vecio à Cittadonna, une cité satellite de Kalevalo Mabelle, ne s'aperçoit pas du remplacement de son extractrice par une autre rigoureusement identique, une projection clonique, probablement. Pris d'une soif soudaine, il trempe ses lèvres dans son verre d'eau et il reprend.

— Vous l'aurez compris, je n'attends pas que ce crétin mette sa menace à exécution ; je me glisse dans l'anfractuosité d'un mur et je disparais dans un dédale de ruelles malodorantes. Quand je fus certain que personne ne s'était attaché à mes basques, je m'arrêtai sur une placette qui me faisait penser à la Giudecca de Venise, effet accentué par la plainte lointaine de ce qui pouvait être un bouzouki ou une mandoline...

Là je pris la décision qui s'imposait et j'actionnai la sphère d'isolement de mon Ubikit, car il fallait que je visualise le chemin que j'avais parcouru depuis le Ponte Seviglion. En peu de temps, j'avais appris pas mal de choses. In primis que l'Evêché Laïque interdisait que les artistes s'éloignent d'une sorte de Catalogue des œuvres et ouvrages autorisés. Qu'il y avait des experts qu'on nommait "de Fax et de Géofax" chargé d'étudier les territoires méconnus ; qu'il n'y avait plus d'auberge, de pension ou de pubs ouverts dans la zone que je venais de traverser... Enfin qu'on expédiait les "Prolmen", des manuels, dans ce que le sale type qui voulait m'envoyer les S.S du coin avait baptisé "W.Z", c'est-à-dire "working zones" - qu'il appelait aussi "Ultra Donna" et "Méta Donna", appellations au clair parfum de femme et de substances illicites.

Le clone de l'extratrice relança celui qu'elle appelait également "Monsieur S."

— Je venais de lancer le procès d'isolement sensoriel et l'effet Block de Planck lorsque les volets de la place s'ouvrirent d'un coup et que des dizaines de toutes petites têtes dorées se mirent à balancer des seaux d'eau fétides dans ma direction et à me canarder avec des galets ! Mon processus d'escamotage visuel n'étant pas arrivé à terme, il fallut que je ramasse mon rücksack et que je déguerpisse en m'éloignant "De-l'endedans" d'où je venais. Comme je craignais qu'on me prît en chasse, je suivis les panneaux qui indiquaient la Calle Klug et l'Hinterbande Curva, zones semi-désertes probablement situées entre l'Hinterbande Luna et l'Hinterbande Asseumche, par le Ponte Dorix qui débouchait dans la 23e Contrade Mescolan, dite "Ruffian", que dominait la "Vertical Lombrix Tower", gratte-ciel en ruines, dont mes collègues Findus de Moraes, Toto Cuccuzza et Heraldo Flynn, envoyés ici par le Vecio, avaient révélé l'existence avant de disparaître sans laisser de traces.

(A Suivre)

KAKEVALO MABELLE

(intégrale)

 

01 CAPITOLO INTROIBO GERAL

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire..

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" Monsieur, vous ne croyez pas qu'il est temps pour vous d'avouer où se trouve cette ville ?

— Non, Madame, je garderai tout ça pour moi jusqu'à la fin.

Ce n'est pas raisonnable, nous avons les moyens de vous faire parler...  Pourquoi "Kalevalo" ?

— A vous de chercher...

Vous nous avez dit que c'était une ville. Existe-t-elle seulement, comment fait-on pour s'y rendre ?

— L'expression se rendre est la bonne, je vous parle d'un monde où le temps et l'espace ont des rapports que vous ne pouvez pas concevoir.

Kalevalop Mabelle, pourquoi Mabelle ?

— Le mot dit la chose,  Kalevalo est un sanctuaire hyperboréen consacré par la Grâce, une Mecque inaccessible à ceux que la Machine a dévoré.

Sans entrer dans les détails, aidez-nous... Si cette cité existe, il faut qu'on puisse en parler.

— Ca ne vous mènera nulle part mais parlons-en, puisque vous me retenez...

A quoi ressemble l'endroit ? Quelle est sa morphologie, sa superficie, son altitude... La cité dont vous nous parlez se trouve en bord de mer, au cœur d'un désert, c'est une mégalopole ?

— Vox questions ne font pas sens. Kalevalo est implantée sur un mille-feuilles de plateaux, adossée à une ligne de crêtes et de falaises, écartelée de part et d'autre d'une faille.

Vous ne me parlez ni de fleuve ni de berges...

— La dentelle n'a pas de berges.

Pour atteindre cette ville si seulement elle existe, il faut prendre par le sud ou par le nord, en direction du levant ou par le couchant ?

— Ces notions cardinales n'ont pas de sens là où je vous conduis. Mabelle échappe aux cartographies ordinaires, je vous parle d'un autre monde, avec un système de coordonnées inouï.

Quel genre de monde ?

— Le monde du multiple-indéchiffrable, le monde de Gautama Farfu..."

(A suivre)...

 

02 - CAPITOLO PRIMERO : PREMIERS PAS


 

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire.

" Monsieur S., nous sommes là depuis trois jours et vous comprenez bien que vous ne vous en tirerez pas longtemps sans manger ni boire, que pouvez-vous nous dire sur Kalevalo ?

— Je vois que vous avez de la suite dans les idées. Alors vous l'aurez voulu, vous êtes partie pour un voyage sans retour...

Kalevalo ne s'est pas toujours appelée Kalevalo, elle a su changer de nom, de place, de physionomie au fil des époques auxquelles  elle a dû échapper. Lorsque j'ai été envoyé par le Vieux pour la répertorier, aux temps héroïques, elle s'appelait Cittadonna, "la ville-femme" dans les langues italiques. La première chose qui m'avait frappé à l'époque, c'est que Cittadonna était privée de zones industrielles, qu'elle se présentait comme un grouillement de ruelles sans faubourgs ni banlieue. Il y avait à cela une explication. L'Administration générale n'admettait pas le principe d'une occupation spécialisée de l'espace et du territoire, considérant que cela était une source de tensions entre les classes sociales et les populations. Si ce principe du "tous avec tout" sans ordre préétabli gênait quelqu'un, qu'il aille s'installer ailleurs ou qu'il érige soi même, à distance respectable, un autre type de ville

On vous comprend mal, Monsieur S., pouvez-vous préciser...

— A Cittadonna l'Architecte Général avait mis la ligne droite et les figures géométriques simples à l'index : carrés, rectangles, triangles : de sorte qu'il fallait un certain temps pour aller d'un point à un autre, les courbes et les spirales étant la règle et l'alignement l'exception. Il y avait une raison structurelle à cela, le sol sur lequel Cittadonna avait été fondée était un gruyère de carrières et de fissures, de passages souterrains et de labyrinthes qui rendaient les tracés en ligne droite problématiques.

Poursuivez...

— Mis à part ce problème géo- et topologique, Cittadonna avait tout ce qu'une belle ville peut proposer : de l'eau à volonté, le voisinage de collines florissantes et un ensemble monumental provenant de l'antiquité et de l'ancien temps moderne... Ses dimensions ? Peut-être dix ou douze fois votre Rome Antique...

D'autres comparaisons ?

— Comparaison n'est pas raison, surtout dans le cas de Kalevalo Mabelle et des cités qui la composent, décomposent... Disons qu'elles se déploient dans un espace qui ressemble au centre de votre Stockholm en dix fois plus grand, avec des aires que l'on trouve aux abords de la Piazza del Campo de Sienne, des zones insalubres dignes du Paris du XVIIe siècle, des enclaves du type Navigli milanais, des quartiers en tache de léopard qui rappelleraient Tübingen ou Colmar, et une série de Dam de type néerlandais que contourne un réseau serré de canaux fluorescents.. Tout autour de ces labyrinthes imbriqués les uns dans les autres, un hyper Fleuve que je n'ai jamais pu atteindre et que les Cittadonniens appelaient, je veux dire "appellent" : Ogyneïn, ou Menstro, ou encore Ajattara, du nom de la déesse de l'Amour des Anciens Finnois qui avaient, selon la légende, fondé la ville juste après le Cataclysme.

 

03 - CAPITOLO SEGONDIN : PREMIERS PAS (II)



 

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire.

 

L'extractrice déléguée pour tirer les vers du nez de Schwartz-Belqaçem reprend son interrogatoire...

"Fort bien, Monsieur S., mettons un peu d'ordre dans vos dires...

— C'est bien cela le problème, mettre de l'ordre ! En tant qu'inspecteur général, j'ai vite compris que l'ordre qui s'impose à Cittadonna et dans les villes satellites de Kalevalo Mabelle n'a rien à voir avec le vôtre...

Vous pouvez me faire porter de l'eau ? Merci...

Je vous l'ai dit, il est impossible pour un voyageur de se procurer une carte ou un plan fiable de cette ville-femme, toute représentation de l'espace et des territoires ayant été prohibée par la Sénature, la Gouvernature et le Péblature, suivant le principe que les représentations topographiques bénéficiaient aux ennemis de la cité, utilisables qu'elles étaient par les ligues, les guildes, les cliques, les clans, les corporations, en bref par tous les ennemis du peuple. il en résultait que la diffusion des statistiques certifiées était bannie et que les derniers chiffres fiables, en l'absence de tout recensement récent, remontaient à l'ère Mozzafiato-IV.

J'ignore si vous le faites exprès, mais vous êtes dur à suivre. Sénature, Mozzafiato...

— Je comprends. Eh bien prenons l'ère des Mozzafiato. On me l'a dit et on me l'a répété, les Cittadonniennes et Cittadonniens ne se souciaient point de chronologie et c'est à peine s'il connaissait leur propre histoire. Je me souviens avoir lu une rapport établi par un chercheur de l'Académie de Saint-John, expliquant que les mêmes événements, les mêmes enchaînements de causes et de conséquences produisaient et reproduisaient les mêmes effets, et que si "seuls les noms de lieus et de personnes changeaient, à quoi cela servait-il d'en garder le souvenir et de les classer s'il était impossible d'en altérer le cours."

Eh les gens avalaient ça ?

— La plus grande partie, oui. L'idée reçue est que le passé nuisait et que rien ne sert de tourner en rond. J'ai enquêté là dessus. A Gamla Stan, qui veut dire vieille ville, ou dans les hinterbandes (les bandes arrière), c'était la Doxa.

Poursuivez...

— La question qui faisait le plus discuter à Cittadonna était la question du centre et des périphéries. Si l'on prend les cinq Contradas dites Mesculanes, on constatait qu'elles étaient reliées par une succession de galeries, de tunnels, de couloirs qui partaient de la pointe supérieure du Fleuve Menstro et - en tirant à main gauche - rejoignait les quartiers Seviglion, Sienon, Carcasson, Porton et Sumaton, parcours que l'on pouvait effecteur en  trois heures si l'on était en bonne santé. En partant dans l'autre direction, c'est-à-dire à main droite, ces mêmes trois heures de course permettaient de traverser la Contrade dite "Suis Generis", qui comprenait les quartiers Nobis, Vobis, Ibis, Isis, Aris, Sulpis, Nibis et Elvis. Sous-tendu par ces "huit plus cinq" quartiers s'étendait l'Hinterbande de la Luna, une des soixante-sept hinterbandes répertoriées par les scolastes de la Cathédrale Majeure, l'entité qui garantissait une équanimité de traitement et de laïcité dans toutes les sections de l'Urbs Cittadonna, comme on nommait les vieux quartiers à Saint-John, l'Academos de Cittadonna... A noter que les premières hintebandes qu'un étranger était autorisé à visiter en partant de Seviglion, Sumaton ou Sulpis s'appelaient Curva, Corda, Arcqua, Minarca et Majorca.

Schwartz Belqacem, combien de temps allez vous continuer de vous payer notre tête ?"

(A Suivre)

 

04 - CAPITOLO TERTIOR - SCHWARTZ SE CONFIE

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"Monsieur S., puis-je vous suggérer de ne pas jouer la montre...

— Je ne joue pas la montre, je suis au rapport, je vous répète ce que j'ai déclaré au Vecio, mon patron, quand je suis rentré de Cittadonna... Je tiens à le faire intégralement... Pour que vous vous fassiez un avis.

Allons-y, alors...

Je vous ai signalé les cinq gros quartiers qu'on appelait Contrades et qui se trouvait au niveau supérieur de l'anneau formé par les hinterbandes. On trouvait donc cinq plus plus huit Contrades avant le premier Vastistan, répertorié comme Vasti-1. Les Vasistans avaient été des Contrades par le passé, mais ayant provoqué pas mal de torts à leurs voisins, ils avaient été "pacifiés" et "banalisées", selon le jargon des Squadres Laïques. Ils avaient donc perdu leur statut, leur blason et se sont vus retirer leur droit de cité à durée indéterminée vu que les bannir pour une période donnée aurait posé le problème du décompte du temps, qui, à Cittadonna, se mesurait de dix-neufs façons selon que l'on utilisait un calendrier usuel ou un autre.

Faisons une pause. Je fais venir un scribe, on n'y arrivera jamais sinon...

— C'est une bonne idée parce que j'ai l'impression que vous vous imaginez que les choses sont aussi simples que je vous les ai décrites... Récapitulons. La boucle d'un petite fleuve, cinq plus huit Contrades à main gauche et autant à main droite, des hinterbandes tout autour puis des Vastistans ayant été des Contrades mais dorénavant livrées au chaos... On est d'accord ?... Eh bien... ça n'est pas tout à fait ça, car le chaos en question n'était pas uniquement le fruit des déséquilibres de l'histoire et le résultats des conflits ayant opposé les Citadonniens... Il avait été voulu, organisé, désorganisé pour rendre l'espace commun illisible ! D'une manière ou d'une autre, tous les satellites de Kalevalo Mabelle se protègent et se défendent, craignent l'anéantissement par les forces de l'Ailleurs.

Ah bon ? Le désordre génère une infinité de nuisance, on ne pacifie pas un peuple en rendant sa destinée obscure, en lui compliquant la vie... Et mieux vaut ouvrir les yeux que de les fermer, explorer l'espace et le temps pour anticiper les agissements, de ce que vous appelez, les forces de l'Ailleurs...

— Je n'émets pas de jugement de valuer, chère Extractrice... Encore une fois, je suis au rapport, je décris... Vous comprenez, ce qui surprend le plus quand on doit affronter ce genre d'univers, je parle en tant qu'explorateur d'imaginaires, c'est l'impossibilité fondamentale de produire des lois génériques vérifiables au-delà de chaque entité locale. Il en résulte que traverser certaines parties de ce satellite de Kalevalo est risqué. A Sienon, on peut boire du vin de palmes. A Sumaton et à Shitannya, c'est formellement interdit. Du côté d'Urbis et de Sulpis, les trouvères ont le droit d'improviser, ce n'est pas le cas à Gamla Stan ou à Ezbeth...

Vous m'avez dit que vous étiez un explorateur, que vous aviez des comptes à rendre au Vecio...

— On va simplifier les choses. Je m'appelle Schwartz-Belqacem et je suis un Voïggiator, ça signifie que je suis chargé d'explorer les romans, les nouvelles, des scénarios, toutes sortes de fictions... Je suis un espion littéraire, si vous voulez. Je plonge dans toutes sortes de monde imaginaires et j'inspecte, je découpe, j'analyse, j'expérimente... avant d'établir un rapport et de le remettre au Conseil du Vecio...

Vous faites ça depuis combien de temps ?

— Je vous l'ai dit tout à l'heure, il y a d'innombrables façon de compter le temps qui passe. En temps humains sur terre, je dirais une bonne trentaine d'années.

Nous n'avions jamais entendu parler du Vecio, de cette profession et de tout ça... Combien êtes-vous, à exercer cet espionnage pour le moins étrange ?

— Dans ma conscription, nous étions cent et un. Nous ne sommes plus que vingt-sept. Pas plus tard que l'autre jour, mon collègue Bertti Küngüs a été avalé par le trou noir d'un videogame. Aspiré. Sucé, oupf ! Repose en paix ! Amen...  "

 

05 - CAPITOLO QUATER

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire...


— Madame, puis-je vous prier de m'appeler Schwartz, comme le font mes collègues ?

Ce n'est pas réglementaire, poursuivez, Monsieur S...

— Je vois, alors nous allons en revenir aux notions corrélées entre centres et périphéries... Figurez-vous Madame, que cette opposition/complémentarité universelle n'est désignée par aucun vocable précis dans l'écrasante majorité des Quartiers, des Contrades, des Hinterbandes et des Vastistans. En lieu et place de "'centre" et de "périphérie", les Cittadonniens utilisent "à l'intérieur", "dedans" ou "plus loin dedans" à l'opposé "de l'extérieur", "du dehors", "du plus près dehors" ou du "très très loin dehors". Pour que vous me compreniez mieux, les gens des Contrades avec qui je suis entré en contact désignaient la Contrade Gamla-Stan (la vieille ville en scando-franciq) comme la Contrade "Tout à l'intérieur", ce que les gens ordinaires traduisaient par "Gamlintérieure". Les Vastistans situés au-delà des Hinterbandes et des Contradas étaient connus sous le nom de "Zones du presque-dehors, du dehors et de l'extrême-dehors"... Mais je vois à la tête que fait votre scribe que je n'ai pas été clair...

Ne vous inquiétez pas pour nous et tâchez de mettre un peu d'ordre... ordinaire dans votre compte-rendu.

— Je vais essayer... Décrire une ville aussi monstrueuse que "Gynople", un autre de ses noms - une conurbation vingt fois plus étendue que votre Mexico City — et encore je mets de côté l'habitat souterrain — est une gageure quand on ne dispose ni de carte, ni de plan, ni bien sûr d'un GPS. Il va de soi que j'ai creusé dans les archives que les chercheurs de leur Académie m'ont indiquées. D'après Magellan Graf, le dernier cartographe homologué par les Laïques (il vivait dans l'Ere de Dilution VII), ce qu'il appelle "l'urbs carina" était composée de 327 Contrades, 109 Quartiers, 77 hinterbandes, 13 Vasistans ordinaires, et de plusieurs centaines de Vastistans dits "ultérieurs". Auxquels il fallait ajouter des "zones tampons, des zones mescolanes et des aires-trou" dont on ne savait pas grand-chose. J'en arrivai vite à la conclusion que tout ce qu'on me racontait sur les zones du "plus loin dehors" était approximatif. D'autant que l'archiviste retraité qu'on avait mis à ma disposition m'a confié avant de disparaître que les déviants et les criminels préféraient se faire trancher la tête plutôt que d'être expédiés dans la zone des "colonies sans retour" que l'on situait par-delà "le plus loin encore dehors". Imaginez-vous l'angoisse qui fut la mienne quand je reçus l'ordre du Vecio d'explorer des zones dont personne n'était jamais revenu..."

(A suivre)

06 - CAPITOLO QUINQUA

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire...

" L'extractrice, impavide sous son voile, invite Schwartz, qu'elle persiste à appeler "M. S", à poursuivre, ce qu'il fait pour le moment sans rechigner.

— Le premier Cittadonnien qu'il m'est donné de rencontrer est un membre de la Contrade Carcasson qui se trouve après la passerelle Seviglion. Je dois être sincère. Ce personnage ne se distingue pas de ceux que l'on trouve à Plaisance ou à Modène en Itailie, en Avignon, en Catalgone ou à Setubal au Portugal. C'est la première chose que j'apprends à mes dépens ; à Carcasson on ne pose pas de questions à quelqu'un qu'on ne connaît pas. "Sor' Forestier, me fit ce garçon. Nous les gens de Carcasson, ne portons ni nom ni prénom et quand il advient que nous devons nous appeler les uns les autres, nous utilisons les interjections : "Hey" ! "Oy" ! ou encore "Tsi" . Alors, circulez, et allez voir à Sienon si j'y suis. Atchao, Minus !"

Poursuivez...

— Le ton sur lequel s'était adressé à moi ce garçon  ne m'impressionna pas : après trente ans d'expéditions littéraires, j'en avais vu des vertes et des pas mures... Non, ce qui m'agaça en revanche, c'est de ne pas pouvoir visiter un voisinage qui était d'une beauté remarquable avec ses pierres de taille rose et azur, son réseau de venelles en tirebouchon, tout en labyrinthe et en dédales. Surmontant ma déception, je décidai de m'asseoir sur un banc afin d'étudier les onomatopées que la gent Carcassons prononçait pour se héler, je veux dire ces "Ey", ces "Oy" et ces "Tsiiiii" ; tâche que seul un Voïggiator expérimenté et équipé du matériel nécessaire pouvait mener à bien... Cittadonna, la ville-femme, Gynople, ventre populeux livré aux fleuves Menstro et Ogynein, les collines environnantes comme autant de mamelles, ces fontaines de vapeur musquée, les fragrances qui s'échappaient des atriums et des patios... Ce parfum de chocolat à la myrtille qui flottait dans les allées... Je le confesse, j'eus du mal à échapper à la tentation d'en rester là.

 

Désaltérez-vous et reprenez vos esprits, Monsieur S., vous avez échappé à cette tentation puisque vous êtes devant moi.  "

(A suivre)

 

07 - CAPITOLO SEXTO

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire

...

" L'excavatrice sortit de sa torpeur et pria Schwartz de lui en dire plus sur son métier de "Voïggiator", autrement dit d'explorateur imaginaire...

— Bien volontiers, Madame. Le métier de Voïggiator — certains de mes collègues utlisent les mots de "explorator" ou de "voyadger" - est délicat. Imaginez qu'on vous expédie dans un monde dont vous ne savez rien et qu'on vous demande d'en parler un mois plus tard. Est-ce que vous privilégierez les structures ou le détail ? Vous laisserez vous emporter par vos découvertes au jour le jour ou chercherez-vous à en dégager de grandes lignes, les lignes de force, la pyramide des peuples et des classes ?

Venons-en aux faits, Monsieur S...

— Je vois. Alors vous allez devoir subir mon récit, je me suis toujours défié des études dans les grande lignes et des machines à réduire.

C'est vous qui voyez...

— Ce jour-là, le premier de mon séjour à Cittadonna, assis dans l'herbe entre Sienon et Seviglion, je pris la décision de me rendre dans une bodega et je désignai la boisson que mon voisin sirotait dans un bocal de 50 cl et qu'il avait désigné sous le nom de "legmi-birra". Je dos le dire, ça n'était pas mauvais, aigrelet mais un peu fade. Le serveur, un chauve à la peau mate portant noeud-papillon m'indique aussitôt la fiole de crème verte que mon voisin vient à peine de remettre à sa place. C'est fort, mais alors très fort... J'ai très vite l'impression que la salda verde piquante a de l'effet sur ma perception de ce qui m'entoure. Je ne m'en étais pas rendu compte en débarquant mais le ciel était d'un azur presque effrayant, l'herbe du parc où j'ai fait halte d'un vert hallucinant, donnant l'impression que l'air est d'une pureté anormale. Du balcon où je m'installe après avoir escaladé un perron de marbre beige, je peux distinguer le Ponte Penis, un édifice large d'une ligue et demi de votre pays et long d'une dizaine. Bleu clair et or, il est composé d'une centaine d'arches et les gens qui déambulaient sur  les quais, de l'autre côté du fleuve Menstro, étaient réduits à la dimension d'autant d'insectes. Sous la chape du pont, les flots étaient lourds et bourbeux, tourbillonnants, magnétiques... Un pont qui, je l'appris plus tard, servait de confin avec les Contradas en "is". Son âge ? Impossible d'être précis. Encore une fois, il existait des dizaines de manières de mesurer le temps dans la ville-femme. Quatre ou cinq cents années de chez vous, je dirais...

Qu'avez-vous décidé de faire, avez-vous franchi ce pont ?

— Pas tout de suite. Un Voïggiator doit se défier de tout. J'ai quant à moi une stratégie particulière. Lorsque le monde dans lequel on m'envoie est, disons, atypique, je sors mon dé d'orientation et je le lance : "1." c'est à gauche, "2." c'est à droite, "3." vers le bas. "4." vers le bas. "5", je vais tout droit devant moi. "6." je rebrousse chemin. Si je tombe sur un "6.", je relance les dés : un double "6." signifiant que je dois passer une nuit à l'endroit où je me trouve.

Ce jour-là ?

— J'ai estimé qu'il était trop tôt pour jouer mon destin aux dés. Etait-ce l'effet du legmi-birra ou de la salsa verde, tout ce qui tombait sous mon regard était de l'ordre du sublime. Essaimées dans la campagne des Vastistans, je découvris une myriade de tours phosphorescentes équipées d'un phare qui pivotait comme l'oeil d'un cyclope en alerte rouge. Tout au fond à main droite, je repérai la silhouette d'un volcan aux dimensions redoutables, à la fois lointain et proche..."

(A suivre)

0! - CAPITOLO SEPTIMO

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire

...

L'excavatrice s'exprimait de manière automatique, comme si elle avait été programmée par la Machine. Schwartz Belqacem, un explorateur d'imaginaire, n'attendait pas qu'elle lui pose des questions, il revivait un passé lointain...

" — Le legmi-birra que j'avais consommé dans cette taverne me mit dans un état singulier. Au moment de franchir le Ponte Sienon, plusieurs centaines de vos mètres, mon attention fut attirée par une chaloupe qui dansait, bondissait et rebondissait sur le flot bourbeux du Fleuve intérieur. Les malheureux qui s'étaient aventurés entre les tourbillons étaient au nombre de trois,  peut-être quatre. Ils ramaient comme des forcenés pour que leur embarcation ne soit pas avalé par les vortex qui apparaissaient et disparaissaient devant eux.  Mais rien à faire, ils disparurent dans l'abysse sans que personne sur le quai ne fasse le moindre geste pour leur venir en aide. Se moquant de mon expression de lémurien pris par surprise, une passante s'arrêta devant moi, indiqua l'endroit où la chaloupe avait disparu et fit un "chlourp" obscène dans ma direction. Je  la laissai à ses prouesses palatales et accélérai le pas...

Ce que je vis une fois parvenu à Sienon était spectaculaire. Les murs, les parois, les palissades étaient couvertes de dessins multicolores qui faisaient penser au Français Combas ou à l'Etats-unien Basquiat. A quoi il fallait ajouter des murales inspirés de ceux qu'on voit à Mexico, où le Vécio m'avait envoyé à mes débuts.

Ne vous croyez pas obligé de tirer à la ligne, M. S., notre Machine est sans limite, à durée indéterminée...

— J'ai bien compris et ça me va. Où en étais-je ? Oui... Je divaguais dans les ruelles quand je me rendis compte que la lumière baissait et que je n'avais plus croisé grand-monde depuis un moment. Voyant arriver un homme de belle taille en chapeau crème, je lui demande de m'indiquer la direction du Ponte Penis,  "vers le dedans" ou "vers le dehors ?", lui fais-je, pour ne pas être suspect. Arrivé à ma hauteur, il se pince les narines et tend son bras vers ma gauche.

En vérité, je n'ai aucune envie de perdre mon temps à Carcasson, Seviglion, Sienon et autres Contrade en "on" - qui n'étaient ni plus ni moins que des variations sur le modèle euro-méridional... Ce que mon instinct m'indiquait comme une piste fructueuse, en revanche, c'étaient les Contrades : Nobis, Vobis, Ibis, Isis, Kipis, qui prononcées bout à bout formaient une sorte de cantilène religieuse.

Je n'avais pas le choix, je pris la direction que le monsieur au chapeau m'avait indiqué et je tombai sur une muraille de pierre grise qui interdisait l'accès du cœur de la Contrade proprement dit. Les hauts-murs, une quinzaine de mètres de chez vous, et ses minuscules fenêtres, donnaient à l'endroit une allure austère : le noir des volets, le caca d'oie des bordures et l'enfilade de bâtiment à l'air administratif ne donnait guère envie de la franchir. Il est clair qu'on avait à faire à un fortin, à une citadelle, à un endroit que ses habitants avaient voulu protéger. Vous l'aurez compris, à cet instant je n'avais aucune envie de m'enfiler sous un des portiques que l'on ne pouvait traverser sans baisser la tête.

Parlez-nous de ce que vous appelez les Contrades "suis generis", en quoi se distinguaient-elles de Contrada en "on".

— A ce qu'on m'en dira plus tard, les Contrades "sui-Generis", c'est-à-dire, Penis, Vobis, Ibis, Isis, Nobis, Sulpis et Kipis s'étaient liguées pour renverser l'Evéché Laïque et s'étaient mises à réécrire leur histoire, des poésies, des chansons que les Oligarques avaient précédemment censurées.  La réaction de l'Evéché fut terrible. Des Squadres de normalisation prirent le haut-mur d'assaut, exécutèrent tant et plus et recouvrirent les "murales" de laque blanche inoxydable. En vain. Car l'affrontement entre les bicolores de l'Evéché Laïque et les populations sui-generis s'éternisa. Jusqu'à l'Armistice. Vobis, Nobis, Penis, Kipis et Sulpis continueraient de siéger au Conseil Géral, mais on leur permettrait de décorer leurs Contrades selon leurs souhaits et goûts. De fait... Les maisonnettes que je découvris après avoir franchi la muraille étaient barbouillées de peinture pourpre, jaune bouton d'or, rouge vif et bleu de France. Des banderoles et des guirlandes claquaient au vent tout autour des placettes qui commençèrent à se vider à mon arrivée. Que cette disparition de toute vie soit dû à quelque forme de couvre-feu, j'étais dans l'incapacité de le savoir. Je pris la décision de me glisser sous un porche en ruine et je mis mon Ubikit en fonction...

Votre Ubikit ? Qu'entendez-vous par là ?

— Oui, pardonnez-moi... Chaque Voïgiattor dispose d'un équipement adapté à ses missions. L'Ubikit est une sphère invisible, une bulle inviolable qui permet aux explorateurs d'imaginaires de passer inaperçu et d'échapper à d'éventuels prédateurs.

C'est la chose qu'on a trouvé dans votre rücksack ? Ok, nous en parlerons plus tard. Ensuite ?

— Je repris mes explorations verso Ibis, dans la mesure où - il ne fallait s'étonner de rien dans ce métier - le jour qui venait de se coucher se releva aussitôt et que les placettes se repeuplèrent comme si de rien n'était. Une bonne chose car je puis découvrir  et prendre des notes sur des quartiers de toute beauté : les mas en terre cuite rouge d'Ibis, Isis et ses ruelles verre teint et acier, Aris, ces toits vernis et ses murs luisants, Sulpis, la germanique et ses colombages, consultez mes notes, vous saurez tout.

Que s'est-il passé ensuite ?

Mon horloge optique indiquait que onze heures et douze de vos minutes s'étaient écoulées depuis mon arrivée. Je décidai d'obéir à mes sensations, je repérai une cabane de jardin et m'y installai discrètement. Personne ne se rendit compte de ma présence, pas même la vieille dame aux cheveux argentés qui arrosa des orchidées entre deux couchers de soleil, à croire que Cittadonna et donc Kalevalo Mabelle, disposaient de plusieurs soleils... J'effectuais quelque mesure à partir de mon Ubikit et me concédai un sommeil proche du coma."

(A suivre)

09 - CAPITOLO OCTAVO

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire. Mis en confiance, le Voïggiator poursuit son récit.


" Je n'ai plus tout en tête mais ce qu'il y a de certain c'est que, profitant de deux couchers et de deux levers de soleil, je me suis retrouvé à Nibis et à Elvis. Nibis - je ne comprends toujours pas pourquoi - était enveloppé d'un manteau de brouillard qui m'empêcha longtemps de réaliser que je cheminais le long d'un fleuve qui avait l'aspect lourd et puissant du Danube dans les plaines de votre Europe centrale. Elvis, la Contrada suivante quand on se dirigeait à l'opposé "des zones du dedans", avait elle des allures britanniques avec ces alignements de bâtiments en brique rouge, brune ou jaune, ses perrons et ses bow-windows : ses squares et ses crescents taillés au cordeau. Je me serais même attendu à tomber d'un moment à l'autre sur un "Mason's Arms" ou un "Blind Goose" bondés de buveurs de cervoise tiède et de joueurs de fléchettes. "Une pinte de bière pâle, aurais-je commandé au bar si tel avait été le cas, avec des oignons marinés !" Cela ne se produisit pas, comme toutes les maisons de briques alignés face et dos tourné à cet autre fleuve que je venais de découvrir dans la brume, les Pubs d'Elvis étaient vides, poussiéreux et désolés. Et les ardoises accrochées sur les parois donnaient le résultat de parties de ballon dont tous les acteurs étaient morts et enterrés.

Continuez, Monsieur S. Avec moins de détails, peut-être...

— La vraie grosse trouille, je ne tardai pas à l'éprouver quand il fallut que je franchisse les lignes vert fluorescent qui matérialisaient les passages de la Contrade Elvis à la Contrade Nibis. Il y eut tout d'abord ce tremblement de terre qui dura cinq ou six secondes à peine, puis le hurlement simultané de centaines de sirènes tout alentour. J'eus beau repérer un espace abrité au cas où je devrais actionner mon Ubikit, mais le spectacle de ces dizaines de malheureux sautant par les portes et par les fenêtres et se mettant à courir dans tous les sens excita ma curiosité. Me saisissant de mes Ubi-jumelles, je me rendis compte que rien de tout cela se produisait de l'autre côté du fleuve où l'on voyait un carnaval de dérouler, des jeunes gens chanter et danser, toute une foule les applaudir. Les sens en alerte, j'allais prendre la poudre d'escampette quand une litanie des plus étranges, à la fois grave et suraiguë, gicla des haut-parleurs, mélopée esotérique qui eut pour effet de calmer ceux des indigènes qui s'étaient mis à tourner sur eux-mêmes comme s'ils couraient après leur queue. Rassérénés d'un coup, la majorité d'entre eux se jetèrent à plat ventre pour prier, d'autres pleuraient de conserve puis exécutaient un genre de danse les yeux braqués vers le ciel. Quand le calme fut revenu et que ces malheureux furent rentrés chez eux couverts de cendre, de plaies et de bosses, je pris la décision de poursuivre mon exploration de Cittadonna "vers l'extérieur à droite". Ayant fait le point à l'abri d'un baraque de chantier, je compris que je n'avais aucune indication sur ce que j'allais trouver après la dernière Contrade sui-generis, et que je devrais redoubler d'attention dans ce monde satellite de Kalevalo Mabelle... J'en étais à me gratter la tête à l'abri des regards,  quand une main se posa sur mon épaule...

(A suivre)

10 - CAPITOLO NONNO

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire. Mis en confiance, le Voïggiator poursuit le récit de ses travaux d'approche...

 

 

" — IL Y A DONC CETTE MAIN qui se pose sur mon épaule et là, je vous préviens tout de suite, s'il vous arrive de visiter une ville que vous ne connaissez pas, sur laquelle vous ne savez rien, méfiez-vous du premier bonhomme qui se présente à vous, je vous le dis d'expérience : le premier habitant que cette ville vous envoie ne peut être venu par hasard à votre rencontre...

Que voulez-vous dire par là, relança l'extractrice qui manifesta pour la première fois une sorte d'inquiétude...

— J'ai tellement de choses à vous raconter que je ne vais pas m'attarder. Disons que le propriétaire de la main avait une drôle de tête et de drôles de mimiques. 'So' Forestier, me dit-il en baissant la tête pour ne pas croiser mon regard, on voit que vous êtes perdu ; un conseil alors ; le couvre-feu principal est pour dans une demi-heure et les Squadres Laïques vont se mettre à traquer les sans-abris, les sans-papiers et les sans-foi-n-loi de votre genre. Je n'ai rien contre vous, tout ce que je vous dis c'est que vous feriez mieux  de disparaître, d'allez chez un ami si vous en avez un, de trouvez une pension dans une autre Contrade. Je vous dis ça, je ne vous dis rien... D'où venez-vous, d'ailleurs  ? De Rax ? Abrode ? Abraxi ? Medior l'Originelle ? Rondo ? Kalevalo du Dehors ? - Aucune de ces villes, très cher Sor' d'Ici... Je viens de Dudehors, lde Dudehors Extrême, une zone X que votre Accademia Grande n'a pas étudiée.... Mais vous me parliez d'une pension où me mettre à l'abri, vous pouvez m'en indiquer une, peut-être ? Il y a bien dans le coin un Minimotel, une Gasthouse, un cantinelle... ?

Mon cicerone, un garçon aux jambes interminables et aux membres supérieurs tentaculaires, finit par me répondre...

Je vais y réfléchir, fit-il dans une sorte de gargouillis. Mais avant vous m'avez parlé d'un endroit que notre Accademia ne connaissait pas... Je n'arrive pas à vous croire. Nos spécialistes de Géo-Fax passent leur temps à se chamailler sur telle ou telle Contrade, sur l'existence ou non d'un 28e Vastistan, sur la réalité des locus-creux, mais des endroits qu'ils ne connaîtraient pas du tout, ça me paraît impossible... Cittadonna n'est qu'une infime partie de Kalevalo, mais quand même, étudier ce qui est et ce qui n'est pas, les gars de Géo-Fox n'ont que ça à faire...

Quand mon interlocuteur comprit que j'essayais de lui tirer les vers du nez au sujet de Géo-Fax et de l'Accademia, il me rappella sèchement que les  Squadres allaient débarquer d'un moment à l'autre et qu'elles n'hésiteraient pas à me mettre au ballon et à me fairie disparaître si j'étais incapable de leur dire d'où je venais. A part ça, il n'y avait ni auberge, ni pension, ni où manger ni où dormir sur zone, suite à un décret qui remontait à l'Ere Farnientesque, quand les chantiers furent fermés et que les workmen de l'extérieur furent expédiés en wagons plombés dans les mines d'Ultra et de Métadonna... Il en aurait fallu davantage pour paniquer un Voïggiator de mon expérience, je le questionnai ultérieurement sur ce qu'il appelait les "working-zones" d'Ulta et de Méta Donna.

Quel fut sa réaction ?

— Un pet, un pet épouvantable ! Une trombe de cul dantesque suivie de ces mots hurlés : "Vous me dites que vous vous êtes perdu et vous voulez tout savoir  les Colonies plus-que-lointaine ? Je sais qui vous êtes, vous êtes un Prévarictor, un de ces monstres forestiers qui apprennent les parlers cittadonniens pour corrompre et faire douter les pauvres hères comme moi ! Si vous ne disparaissez pas immédiatement, j'appelle  la Waffenguardia !"

(A suivre)

11 - CAPITOLO DEXIMO

Schwartz-Belqaçem, un explorateur imaginaire, vient d'être capturé par la Machine. Une extractrice essaie de lui tirer les vers du nez au sujet de Kalevalo Mabelle, la ville dont il prétend être originaire. Mis en confiance, le Voïggiator poursuit le récit de ses travaux d'approche...

 

"Schwartz-Belqacem, le Voïgiattor Cinq-Etoiles envoyé par le Vecio à Cittadonna, une cité satellite de Kalevalo Mabelle, ne s'aperçoit pas du remplacement de son extractrice par une autre rigoureusement identique, une projection clonique, probablement. Pris d'une soif soudaine, il trempe ses lèvres dans son verre d'eau et il reprend.

— Vous l'aurez compris, je n'attends pas que ce crétin mette sa menace à exécution ; je me glisse dans l'anfractuosité d'un mur et je disparais dans un dédale de ruelles malodorantes. Quand je fus certain que personne ne s'était attaché à mes basques, je m'arrêtai sur une placette qui me faisait penser à la Giudecca de Venise, effet accentué par la plainte lointaine de ce qui pouvait être un bouzouki ou une mandoline...

Là je pris la décision qui s'imposait et j'actionnai la sphère d'isolement de mon Ubikit, car il fallait que je visualise le chemin que j'avais parcouru depuis le Ponte Seviglion. En peu de temps, j'avais appris pas mal de choses. In primis que l'Evêché Laïque interdisait que les artistes s'éloignent d'une sorte de Catalogue des œuvres et ouvrages autorisés. Qu'il y avait des experts qu'on nommait "de Fax et de Géofax" chargé d'étudier les territoires méconnus ; qu'il n'y avait plus d'auberge, de pension ou de pubs ouverts dans la zone que je venais de traverser... Enfin qu'on expédiait les "Prolmen", des manuels, dans ce que le sale type qui voulait m'envoyer les S.S du coin avait baptisé "W.Z", c'est-à-dire "working zones" - qu'il appelait aussi "Ultra Donna" et "Méta Donna", appellations au clair parfum de femme et de substances illicites.

Le clone de l'extratrice relança celui qu'elle appelait également "Monsieur S."

— Je venais de lancer le procès d'isolement sensoriel et l'effet Block de Planck lorsque les volets de la place s'ouvrirent d'un coup et que des dizaines de toutes petites têtes dorées se mirent à balancer des seaux d'eau fétides dans ma direction et à me canarder avec des galets ! Mon processus d'escamotage visuel n'étant pas arrivé à terme, il fallut que je ramasse mon rücksack et que je déguerpisse en m'éloignant "De-l'endedans" d'où je venais. Comme je craignais qu'on me prît en chasse, je suivis les panneaux qui indiquaient la Calle Klug et l'Hinterbande Curva, zones semi-désertes probablement situées entre l'Hinterbande Luna et l'Hinterbande Asseumche, par le Ponte Dorix qui débouchait dans la 23e Contrade Mescolan, dite "Ruffian", que dominait la "Vertical Lombrix Tower", gratte-ciel en ruines, dont mes collègues Findus de Moraes, Toto Cuccuzza et Heraldo Flynn, envoyés ici par le Vecio, avaient révélé l'existence avant de disparaître sans laisser de traces.

(A Suivre)

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