ENTRETIEN AVEC LES AUTEURS

« Soldata, les mille et une vies de Marosa Jones » est un ouvrage collectif. Avec la complicité de l’éditeur, nous avons rencontré Pierre Launay, un des membres fondateurs de l’École de l’Aire de Sampans, collectif de création auquel l’auteur appartient depuis de très longues années. Il nous a donné rendez-vous au lieu-dit Le Tournant des Deux Pierres, en plein massif des Apennins nord-occidental, entre Plaisance, Gênes et Parme.


Bonjour, une question préliminaire. La saga de Maria Rosa Jones va et vient entre trois lieux principaux : les Apennins du nord-ouest, Brooklyn et la France. Pourquoi ?

Pierre Launay : « Curieuse question. Parce que l’héroïne est née dans la haute vallée de la Nure, parce qu’elle s’est enfuie à New York en 1922 et parce que les cousins qui ont découvert son existence en 2010 vivent en France… Mais vous oubliez Chypre et le Calvados… »

Quelle est la part de la vérité des faits et celle de la littérature. Se dégage de votre ouvrage l’impression que les faits sont authentiques, qu’une grande partie a été vécue, et que l’autre est, disons, du domaine de l’artifice littéraire…

« En vous invitant au cœur du pays de Marosa, j’espérais que vous me poseriez des questions un peu moins… ordinaires. Mais soit… Tout ce qui est dans « Soldata, les mille et une vies » a été vécu. Nous avons écumé les archives, les bibliothèques, les universités, nous avons étudié des centaines d’ouvrages concernant la région de Plaisance, le fascisme, l’émigration italienne en Amérique, la prohibition, le racisme anti-italien, le krach de 1939, la Grande Dépression jusqu’à l’entrée en guerre des Etats-Unis, les relations entre les immigrants et la criminalité organisée… »

Essayons d’y voir plus clair. Terrorisée par la montée du fascisme, une gamine fuit sa région natale à l’âge de 17 ans, embarque à Gênes et arrive à New York fin 1922…

« Où elle vivra jusqu’en octobre 1989. »

Jusque là, pas de problème, le livre se penche sur le destin de cette jeune femme semblable à tant d’autres gamines obligées de quitter leur terre natale pour vivre à l'autre bout du monde. Là où il surprend, c’est dans sa structure, comment vous est-venue l’idée de ce train qui emporte le lecteur et l'expédie aux quatre coins d’une destinée hallucinante, racontée par ceux qui l’ont croisée ou ont entendu parler d’elle ?

« Ne vous vexez pas mais je trouve que nous sommes mal partis… "Soldata" n’est pas un livre ordinaire, c’est un vidéo-roman 3.0 qui s’appuie sur une ontologie de plusieurs centaines de scènes visant à devenir une œuvre virtuellement infinie. Ce qui compte dans "Soldata", ce ne sont pas les vies de Maria Rosa, c’est la manière dont un nombre croissant de personnes s’en emparent et la transforment… »

Les mille et une vies commencent par une série de tutoriels, on a l’impression d’entrer dans dvd…

« Vous avez tout compris mais commençons par le commencement. L’histoire est racontée par Lana Sektor, une éditrice de biographies multimédia installée à Brooklyn. La petite fille de l’héroïne débarque dans son bureau avec une histoire de sa grand-mère, elle est en relation avec deux cousins français qui viennent d’apprendre son existence, ils ont de l’argent, ils veulent savoir qui elle était et publier son histoire. L’éditrice prend les choses en main et embarque le lecteur-voyageur dans un train high-tech qui va lui permettre d’assister à la chasse à la Mamie..."

Peut-on dire que vous vous êtes inspirés de la structure des Évangiles pour raconter vos Vies de Ma’ ?

« Ca ne me dérange pas. Pris par une sorte de fièvre, les frères du père supposé de Ma’ se lancent sur les traces de cette tante miraculeusement apparue lors des obsèques de leur mère... Le cadet des frères, un écrivain de polars, entraîne un éditeur italien dans l’aventure. Sollicitée par ses cousins, la petite-fille de l’héroïne, Amy Jones, s’y colle également. Si l’on ajoute les témoignages plus ou moins crédibles des uns et des autres, les recherches de Biobook, la maison d’édition de la narratrice, et les vautours attirés par les primes qu’on distribue aux témoins… »

Ma’, morte dans l’anonymat le jour de la chute du mur de Berlin, devient une obsession pour un nombre croissant de personnes et finit par être  l’objet d’une série d’investigations… de la part du FBI, de la BCCO, du NYPD, mais également du fisc, qui la suspecte d’avoir exfiltré le pactole d’un mafieux dans les années 70…

« Vous avez bien travaillé… On accuse Ma’ d’avoir détourné de grosses sommes d’argent dans les années 70. Fantasme ou réalité, on le découvre à la fin de l’opus, lorsque la narratrice prend la place de Ma’ et devient l’héroïne de l’histoire à sa place… »

« Soldata, les mille et une vies » se divise en deux « périodes » : la première est un vidéo-roman at process, l’élaboration du livre sous forme de série télévisée, de docufiction et de dvd multimédia. Cette mise en abyme se transforme en roman pur et simple dans la deuxième partie… Un roman où le temps est celui, continu, d’un roman classique. Pourquoi ?

« Je crains que cette interview ne nuise à la compréhension de l’opus, comme on dit chez vous… plus qu’ll ne l’élucide... Les mille et une vies n’ont rien de bien sorcier. On ouvre le livre, sa liseuse ou son dvd, et on fait la connaissance de Lana Sektor, l’éditrice, qui nous accompagne dans une chasse à la femme tout à fait banale. Migrante exemplaire – syndicaliste, socialiste et féministe – opportuniste en odeur de mafia - bohème irresponsable – mauvaise mère – malade mentale : chacun fait de Ma’ un personnage sur mesure. C’est dans ce château des destins croisés que le lecteur-voyageur se fraie un chemin… »

Une question technique : est-ce que la version papier de Soldata est étudiée pour devenir un dvd ou un roman augmenté en ligne ? Est-ce que cela fait partie du projet comme cela est suggéré dans le livre  ?

«  Les mille et une vies ‘sont’ un vidéo-roman, probablement le premier littéro-film de l’histoire. On peut y pénétrer par n’importe lequel de ses « wagons-chapitre ». Il est recommandé de « circuler » dans le convoi, d’aller et de venir comme on le ferait dans un Orient Express ou dans le Transsibérien. On peut y manger, y dormir, y faire pas mal de choses. »


Ce qui surprend, c’est le style scénario, les indications visuelles et sonores, les consignes de tournages, les passages « audio » et les connotations télévisuelles, les références aux séries télévisées… Pius surprenant encore : les réclames entre les paragraphes…

« Disons que l’explication est double. On a voulu rendre hommage à John Dos Passos, à « Manhattan Transfer » ou à la « Grosse Galette ». Afin de mettre en évidence la folie des informations telles qu’elles nous arrivent au XXIe siècle : le cadavre d’un bébé péri en mer entre un match de foot et le cours du baril de Brent à Wall Street, ensuite les images d’attentats en boucle, le sexe, d’horribles créatures publicitaires, une interview du pape… »

Les publicités que vous avez insérées seront-elle payantes ?

« Si vous aviez travaillé le sujet, vous auriez votre réponse. Nos « Basket d’Euripide » est le premier livre vendu par actions, dont les actionnaires sont devenus les héros… Ca date de 1987, nihil novi sub sole. »

Des tutoriels, la possibilité d’entrer dans le livre par tous les chapitres, une construction chorale décousue, des ruptures de ton et de style, un ordre différent dans les versions italienne, américaine, russe, neutre… Un travail d’archives considérable au service d’une biographie éclatée… Ne craignez-vous de perdre du monde en route ?

« Écoutez, cette histoire de lectorat ne nous intéresse pas. Une grosse moitié des gens vivent dans leur tête au début du XXe et même au XIXe siècle… Et pourtant, quand on leur propose de revoir pour la dixième fois un film, lorsqu’on leur passe le dernier attentat en boucle, lorsque les rediffusions de leur série télévisée favorite mêlent l’Épisode 3 de la Saison 11 avec l’Épisode 11 de la Saison 3, ils ne s’en rendent pas compte ! Et la pub, et les pubs, toutes à la même minute, encore et encore, avant les infos, encore et encore, en boucle… Ca les gêne ? Ca leur pose un problème particulier ? »

Quelque chose saute aux yeux à la seconde lecture…

« Vous l’avez lu deux fois ? Ne me dites pas que vous n’avez pas sauté quelques pages  d’énumération, quand les paragraphes défilent comme des rushs  ou comme … »

Ce qui surprend dans la seconde partie, c’est l’approfondissement psychologique, la découverte d’une Ma’ inconnue jusqu’alors, et la réflexion qu’on ne peut pas connaître quelqu’un en se contentant d’aligner ses expériences… N’auriez-vous pas pu nous parler de la vraie Ma’ beaucoup plus tôt ?

« Pardonnez-moi jeune homme mais votre question est idiote. « Soldata » est un entonnoir. Du multiple et de l’indéchiffrable se rapportant à une jeune femme morte sans laisser de traces, des mille et une hypothèses concernant ses dicts et ses faits… jusqu'à sa nature profonde. Sans oublier… »

Sans oublier ?

« ... L’influence mortifère attachée à Ma’… Comme le facteur de Pier Paolo Pasolini dans « Théorème », Soldata bouleverse l’existence de ceux qui veulent en découvrir le mystère… Elle est un révélateur… Post Mortem, elle est inexorable…Les Morisi sont ridiculisés… l’éditeur Stroppa vit son chemin de Damas… Tim Tombs, l’associé de la narratrice, disparaît de New York sans qu’on sache ce qu’il est devenu… Lana, la narratrice, est traquée par la moitié des gens qu’elle connaît, le fisc, la police, la mafia russe… »

Tim Tombs, dit The Boass… Parlez-nous de lui… On le voit passer, rôder, disparaître, réapparaître comme s’il appartenait à un autre monde…

« Tim est l’ex de Lana et son associé, un cador du rock Indie des années 90, un bad boy qui fréquente la mafia russe de Brighton Beach… »

La manière dont vous le mettez en scène est cinématographique, est-ce une concession faites à l’esthétique noire made in USA ou un ressort de la saga dans sa composante actuelle ?

« Les deux, mon ami. Tim est l’enfant de New York, son incarnation. Il nous entraîne dans les hangars, les décharges, sous les ponts, dans les discothèques et les tripots. Il est surtout le X-Factor de l’histoire. C’est autour de lui que s’échafaude le dénouement des mille et une vie mais je n’en dirais pas plus. »

Lana Sektor, la narratrice omnisciente, établit un contact amical et intime avec ses hôtes au fil de leur voyage. Sans déflorer le livre, elle va jusqu’à…

« ... les baiser... Nous avons hésité mais deux ou trois scènes sont très, très chaudes. Que celui qui ne bande ni ne mouille jamais nous jette la première pierre… »

Et cette concession apporte quoi à l’ouvrage ?

« Les mille et une nuits sera disponible en ligne. Chacun aura la possibilité de choisir sa langue et sa version. On pourra éviter les scènes de violence ou le contenu sexuel. »

Dans le roman papier, le fonds d’investissement qui entre dans le capital de Biobook décide d’en faire une usine à scénarios destinés au réseau Oliflix et à une collection de scripts pour gamers…

« Tout à fait. Si les mille et une voix tracent leur chemin, nous avons prévu de lancer « Soldata for ever », un jeu vidéo impliquant une communauté des lecteurs. »

Et ça marcherait comment ?

« Comme les communauté vidéo. Un questionnaire de compétence. Qui donne droit à un Pass Word. Qui donne naissance à une communauté experte. »

Les contributions seraient de quel type ?

« Admis à intervenir, les membres de la communauté se verront proposer une cinquantaine de branches où accrocher leur production. Textes. Nouvelles. Photos. Chansons. Vidéos. Si vous voulez un exemple, nous avons préparé un parcours des dangers auxquels Ma’ échappe dans le roman. 12 scènes de crimes qui auraient changé son destin si elle les avaient été présente... Que serait-il arrivé si Ma’ avait été serveuse dans le restaurant de Coney Island où Joe Masseria a été assassiné par les hommes de Meyer Lanski. Sur les docks du West Side quand le Normandie a pris feu. Ou dans l’équipe du juge Annacone lorsque John Gotti a été blanchi de ses crimes. »

Le but de tout cela ?

« Faire de la bio d’une parfaite inconnue ne concernant que sa famille, une saga universelle virtuellement interminable. Passer du concept d’auteur individu à celui d’auteur communauté et de peuple créatif. Stimuler la créativité. S’exprimer sans restriction. »

Une version 3.0 du livre interactif dont on peut être le héros…

« Vous n’avez pas compris… Le corpus du vidéo-roman est l’œuvre d’un auteur coopératif… Les éléments rapportés : nouvelles, photos, musiques… seront des œuvres de l’esprit qui passeront par un comité de validation… Les mille et une nuits ne deviendront pas un Dazibao géant de type Wiki… »

Pour en revenir à ma question idiote : Les gens, les lieux, les faits qu’on trouve dans votre vidéo-roman existent-ils dans la vraie vie ?

« Vous avez dit la vraie vie ? »

Propos recueillis par Andrei Golovin

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