EN GUISE D’INTRODUCTION

(INCIPIT DE SOLDATA SANA, UN ALGOROMAN DE MARIO MORISI)

« Soldata, les mille et une vies de Marosa Jones » est un ouvrage très particulier. Avec la complicité de l’éditeur, nous avons rencontré un membre fondateur de l’École de l’Aire de Sampans, collectif auquel l’auteur appartient depuis de longues années. Il nous a donné rendez-vous au lieu-dit Le Tournant des Deux Pierres, en plein massif des Apennins nord-occidental, entre Plaisance, Gênes et Parme.

BONJOUR MONSIEUR. LA SAGA DE MARIA ROSA JONES VA ET VIENT ENTRE TROIS LIEUX PRINCIPAUX : LES APENNINS DE PLAISANCE, BROOKLYN A NEW YORK ET LA FRANCE. POUR QUELLE RAISON ?

« Curieuse question. Parce que l’héroïne est née dans la haute vallée de la Nure, parce qu’elle s’est enfuie à New York en 1922 et parce que les cousins qui ont découvert son existence en 2010 vivent en France… Mais vous oubliez Chypre, Nanterre et le Calvados… »

DEUXIEME QUESTION : QUELLE EST LA PART DE VERITE DES FAITS ET CELLE DE LA LITTERATURE. SE DEGAGE DE VOTRE OUVRAGE L’IMPRESSION QUE LES FAITS SONT AUTHENTIQUES, QU’UNE GRANDE PARTIE D’ENTRE EUX ONT ETE VECUE. ET QUE CE QUI RESTE EST... DISONS. DU DOMAINE DU DOMAINE LITTERAIRE.

« Tout ce qui est dans « Soldata, les mille et une vies » a été vécu. Nous avons écumé les archives, les bibliothèques, les universités ; nous avons étudié des centaines d’ouvrages concernant la région de Plaisance, le fascisme, l’émigration italienne en Amérique, la prohibition, le racisme anti-italien, le krach de 1929, la Grande Dépression jusqu’à l’entrée en guerre des Etats-Unis, les relations entre les immigrants et la criminalité organisée… »

PARDONNEZ LA BRUTALITE DE LA QUESTION : MARIA ROSA JONES A-T-ELLE EXISTE EN PERSONNE ?

« C’est à vous de voir, si le million et trois-cent mille signes qui composent son histoire n’ont pas suffi à vous en convaincre, il existe une technologie qu’on appelle l’Internet, on y trouve tout ce qu’on veut quand on sait chercher, prenez le temps de le faire et vous aurez votre réponse… »

ESSAYONS D’Y VOIR PLUS CLAIR. TERRORISEE PAR LA MONTEE DU FASCISME, UNE GAMINE FUIT SA REGION NATALE A L’AGE DE 17 ANS, EMBARQUE A GENES ET ARRIVE A NEW YORK FIN 1922…

« Où elle vivra jusqu’en octobre 1989. »


JUSQUE LA, LE LIVRE SE PENCHE SUR LE DESTIN DE CETTE JEUNE FEMME SEMBLABLE A TANT D’AUTRES GAMINES OBLIGEES DE QUITTER LEUR TERRE NATALE POUR VIVRE AU BOUT DU MONDE. LA OU IL SURPREND, C’EST DANS SA STRUCTURE ; COMMENT VOUS EST VENUE L’IDEE DE CE TRAIN QUI EMPORTE LE LECTEUR ET LE CATAPULTE AUX QUATRE COINS D’UNE DESTINEE HALLUCINANTE RACONTEE PAR CEUX QUI L’ONT CROISEE OU ONT ENTENDU PARLER D’ELLE ?

« Soldata » n’est pas un livre ordinaire, c’est un algo-roman qui s’appuie sur une ontologie de plusieurs centaines de scènes visant à devenir une œuvre virtuellement infinie. Ce qui compte dans « Soldata « ce ne sont pas les vies de Maria Rosa, mais la manière dont un nombre croissant de personnes s’en emparent et en font un corpus contradictoire mystérieux… »

L’INCIPIT DE « SOLDATA » INCLUT UNE SERIE DE TUTORIELS, ON A L’IMPRESSION D’ENTRER DANS UN DVD, PRESQUE DANS UN VIDEO GAME…

« Commençons par le commencement. L’histoire est racontée par une éditrice de biographies installée à Brooklyn. La petite fille de l’héroïne débarque chez elle avec une histoire de sa grand-mère, elle est en relation avec deux cousins français qui viennent d’apprendre son existence — l’aîné a de l’argent, le cadet du temps libre, ils veulent savoir qui était leur tante et publier son histoire. L’éditrice prend les choses en main et embarque le lecteur voyageur dans un train high-tech qui va lui permettre d’assister à une chasse à la tata menée par un nombre croissant d’enquêteurs… »

PEUT-ON DIRE QUE VOUS VOUS ETES INSPIRES DE LA STRUCTURE DES EVANGILES POUR RACONTER LES VIES DE MA’ : DES APOTRES, DES LETTRES, DES PROPHETIES ET DES APOCRYPHES ?

« Pourquoi pas. Pris par une sorte de fièvre, les petits-enfants du père supposée de Ma’ – le Professeur et Absentès - se lancent sur les traces de cette tante dont l’existence leur est révélée lors des obsèques de leur mère... Le cadet des frères, un écrivain de polars, entraîne un éditeur italien dans l’aventure. Sollicitée et rémunérée par ses cousins, la petite-fille de l’héroïne, Amy Jones, s’y colle également. Si l’on ajoute les témoignages plus ou moins crédibles des uns et des autres, les recherches de Biobook, la maison d’édition de la narratrice, et les chacals attirés par l’argent qu’on distribue aux témoins… »

MA’, MORTE DANS L’ANONYMAT LE JOUR DE LA CHUTE DU MUR DE BERLIN, DEVIENT UNE OBSESSION POUR UN NOMBRE CROISSANT DE PERSONNES ET FINIT PAR ETRE L’OBJET D’INVESTIGATIONS… DE LA PART DU FBI, DU NYPD, MAIS EGALEMENT PAR LE FISC, QUI LA SUSPECTE D’AVOIR EXFILTRE LE PACTOLE D’UN MAFIEUX DANS LES ANNEES 70…

« On accuse Ma’ d’avoir détourné de grosses sommes d’argent dans les années 70. Fantasme ou réalité, on le découvre lorsque la narratrice prend la place de Ma’ et devient l’héroïne de l’histoire à sa place… »

« SOLDATA, LES MILLE ET UNE VIES » SE DIVISE EN DEUX PERIODES : LA PREMIERE EST UN « ALGO-ROMAN », L’ELABORATION DU LIVRE SOUS FORME DE SERIE TELEVISEE, DE DOCUFICTION, PUIS DE DVD MULTIMEDIA... CETTE MISE EN ABYME SE TRANSFORME EN ROMAN PUR ET SIMPLE DANS LA DEUXIEME PARTIE… UN ROMAN OU LE TEMPS EST CELUI, CONTINU, D’UN ROMAN CLASSIQUE. POURQUOI ?

« Je crains que cette interview ne nuise à la compréhension de l’opus. Les mille et une vies n’ont rien de bien sorcier. On ouvre le livre, sa liseuse ou son dvd, on fait la connaissance de Lana Sektor, l’éditrice, et on l’accompagne dans une chasse à l’homme, ou plutôt à la femme, tout à fait classique. Migrante exemplaire – syndicaliste, socialiste et féministe – opportuniste en odeur de mafia - bohème irresponsable – mauvaise mère – malade mentale : chacun fait de Ma’ un personnage à sa mesure. C’est dans ce château des destins croisés que le lecteur-voyageur est appelé à se frayer un chemin… »

EST-CE QUE LA VERSION PAPIER EST ETUDIEE POUR DEVENIR UN ROMAN AUGMENTE EN LIGNE ? EST-CE QUE CELA FAIT PARTIE DU PROJET COMME CELA EST SUGGERE DANS LE LIVRE ?

« Soldata, les mille et une vies « sont » un algo-roman, probablement le premier littéro-film de l’histoire. On peut y pénétrer par n’importe lequel de ses « wagons-chapitre ». Il est recommandé de « circuler » dans le train, d’aller et de venir comme on le ferait dans l’Orient Express ou dans le Transsibérien. J’ajouterai que c’est également un hommage à « L’Homme à la Caméra », un film de Dziga Vertov datant de 1931. »

CE QUI SURPREND, C’EST LE STYLE « SCENARIO », LES INDICATIONS VISUELLES ET SONORES, LES CONSIGNES DE TOURNAGE, LES PASSAGES « AUDIO » ET LES REFERENCES AUX SERIES TELEVISEES… PLUS SURPRENANT ENCORE : LES RECLAMES ENTRE LES PARAGRAPHES…

« L’explication est double. On a voulu rendre hommage au John Dos Passos de « Manhattan Transfer » et de la « Grosse Galette », à Walt Whitman et aux géants du nouveau journalisme. Afin de mettre en évidence la folie des informations telles qu’elles nous parviennent au XXIe siècle : le cadavre d’un bébé péri en mer en sandwich entre un match de foot et le cours du baril de Brent à Wall Street, les images d’attentats en boucle, le sexe, d’horribles créatures publicitaires, une interview du pape… »

LES PUBLICITES QUE VOUS AVEZ INSEREES SERONT-ELLES PAYANTES ?

« Faites « Baskets d’Euripide » puis « Morisi-Franquet » sur votre moteur de recherche, vous aurez votre réponse. »

DES TUTORIELS, LA POSSIBILITE D’ENTRER DANS LE LIVRE PAR TOUS LES CHAPITRES, UNE CONSTRUCTION CHORALE, DES RUPTURES DE TON ET DE STYLE, UN ORDRE DIFFERENT DANS LES VERSIONS ITALIENNE, AMERICAINE OU RUSSE… UN TRAVAIL D’ARCHIVES CONSIDERABLE AU SERVICE D’UNE BIOGRAPHIE ECLATEE… NE CRAIGNEZ-VOUS PAS DE PERDRE DU MONDE EN ROUTE ?

« Cette histoire de « lectorat » ne nous intéresse pas. Une grosse moitié des gens vivent au XXe et même au XIXe siècle… Pourtant quand on leur propose de revoir la même info en boucle, lorsque les rediffusions de leurs séries télévisées mêlent l’Épisode 3 de la Saison 11 avec l’Épisode 11 de la Saison 3, ils ne se plaignent pas. Et la pub, et les pubs, , encore et encore, au milieu de Top Chef avant les infos et la météo, ça les gêne, ça leur pose un problème particulier ? »

QUELQUE CHOSE SAUTE AUX YEUX A LA SECONDE LECTURE…

« Vous avez lu Soldata deux fois ? »

CE QUI SAUTE AUX YEUX C’EST L’APPROFONDISSEMENT PSYCHOLOGIQUE DANS LA DEUXIEME EPOQUE, LA DECOUVERTE D’UNE MA’ INVISIBLE JUSQU’ALORS, ET FINALEMENT LA REFLEXION QU’ON NE PEUT PAS CONNAITRE UNE PERSONNE EN ENUMERANT CE QU’ELLE A FAIT… N’AURIEZ-VOUS PAS PU NOUS PARLER DE MA’ PLUS TOT DANS LE LIVRE ?

« Vous avez mal compris, « Soldata » est un entonnoir. Du multiple et de l’indéchiffrable se rapportant à une anonyme jeune femme morte dans la marge de l’Histoire avec un grand « h » vers sa nature profonde… Mais surtout… »

SURTOUT ?

« L’histoire d’un enchantement, Comme le facteur de Pier Paolo Pasolini dans « Théorème », Ma’ marque et bouleverse l’existence de ceux qui veulent en découvrir le mystère… Les Morisi sont ridiculisés… L’éditeur Stroppa perd son statut… Tombs disparaît sans qu’on sache ce qu’il est devenu… La narratrice est traquée par toutes sortes de flics et de sales types… »

TOMBS, DIT THE BOASS… ON LE VOIT PASSER, RODER, DISPARAITRE, REAPPARAITRE COMME S’IL APPARTENAIT A UN AUTRE MONDE, CELUI DES FILMS DES ANNEES 50…

« Tim est l’ex de Lana et son associé, un cador du rock Indie des années 90, un bad-boy qui fréquente les salles de jeux de Brighton Beach… »

LA MANIERE DONT VOUS LE METTEZ EN SCENE EST CINEMATOGRAPHIQUE, EST-CE UNE CONCESSION FAITE A L’ESTHETIQUE NOIRE US ?

« Tim est l’enfant de New York, son incarnation. Il nous entraîne dans les hangars, les décharges, sous les ponts et dans les casinos clandestins. C’est autour de lui que s’échafaude le dénouement de « Soldata »… Je n’en dirais pas plus. »

LA NARRATRICE OMNISCIENTE, L’EDITRICE DE BROOKLYN, ETABLIT UN CONTACT INTIME AVEC LE LECTEUR AU FUR ET A MESURE DES PAGES. ELLE VA JUSQU’A…

« Le baiser. Nous avons hésité mais quelques scènes sont chaudes, très chaudes. Que celui qui ne mouille jamais nous jette la première pierre… Et puis… c’est vendeur, n’est-ce pas ? »

CETTE CONCESSION… APPORTE QUOI A L’OUVRAGE ?

« Soldata, les mille et une nuits » sera commercialisé en ligne. Des bornages et des interdictions sont prévus… On pourra éviter les scènes violentes et le contenu sexuel explicite si on le désire. »

DANS LE ROMAN PAPIER, LE FONDS D’INVESTISSEMENT QUI ENTRE DANS LE CAPITAL DE BIOBOOK DECIDE D’EN FAIRE UNE USINE A SCENARIOS DESTINES AU RESEAU OLIFLIX ET A UNE COLLECTION DE SCRIPTS POUR GAMERS…

« Si les mille et une vies ont du succès, nous avons prévu de lancer « Soldata for ever », un univers multimédia impliquant une communauté des contributeurs. »

CA MARCHERAIT COMMENT ?

« Un questionnaire de compétence sur le livre donnera droit à un Pass. De là naîtra à une communauté experte. »

LES CONTRIBUTIONS SERAIENT DE QUEL TYPE ?

« Admis à intervenir, les membres de la communauté Soldata se verront proposer une cinquantaine de fourches où accrocher leurs productions : Textes. Nouvelles. Photos. Chansons. Vidéos… Si vous voulez un exemple, nous avons préparé un parcours des dangers auxquels Ma’ échappe dans le roman. Douze scènes de crime qui auraient changé son destin si elle les avaient traversées… Que serait-il arrivé si Ma’ avait été serveuse dans le restaurant de Coney Island où Joe Masseria a été assassiné par Meyer Lansky et Anastasia... Si elle avait été sur les docks du West Side quand le Normandie a pris feu... Dans l’équipe du juge Giacalone lorsque Teflon John Gotti a été blanchi de ses crimes. »

LE BUT DE TOUT CELA ?

« Faire de la bio d’une inconnue une saga universelle et virtuellement infinie. Passer du concept d’auteur individu à celui d’auteur communauté et de peuple créateur. Stimuler la fantaisie jusqu’à mettre le réel en danger. Echapper au libéral-fascisme matérialiste. »

UNE VERSION 2.5 DU LIVRE INTERACTIF DONT ON PEUT ETRE LE HEROS…

« Le projet Soldata n’a rien d’un divertissement... Le corpus de notre algo-roman est l’œuvre d’un auteur, puis le fruit d’une démarche coopérative… Les éléments rapportés : nouvelles, photos, musiques… seront des œuvres de l’esprit qui passeront par un comité de validation… Les mille et une vies ne deviendront pas un Dazibao géant de type Wiki… »

POUR EN REVENIR A MA QUESTION : LES GENS, LES LIEUX, LES FAITS QU’ON TROUVE DANS VOTRE ROMAN EXISTENT-ILS DANS LA VRAIE VIE ?

« Qu’est-ce que la vraie vie ? »

 

 

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