LA MA’ D’AMY

Nos hôtesses vont passer prendre vos commandes, un bel assortiment d’apéritifs et de mises en bouche vous attend.

Elargir au mode plein écran. Le Logo animé de Chaliapine-Oligark, le nôtre, le générique, les mentions légales...

Images en noir et blanc essorées dans un tourbillon ayant pour épicentre Times Square puis le pont de Brooklyn : un Piaggio Primavera qui se précipite en accéléré dans la brume d’un matin comme les autres. La silhouette qui se découpe au soleil levant est la mienne, je suis Lana, vous me remettez ?

Rivière de véhicules remontant Bedford à Brooklyn. Du vent et des feuilles qui volent...

Façade façon Yellow Brick Road d’Elton John en 1973. Entrée en verre violet foncé. Porte à battant en mosaïque de verre dépoli : Paola, Ice Q, Samir, Jane, Penny, Samiah...

Le bureau du Boass est vide derrière son paravent....

La cam va chercher mes bottines acajou et mes bas dans le box du fond, j’ai les jambes haut croisées...

 

Le blond au visage boudeur s’appelle Andrei. C’est à lui : ses grands yeux de porcelaine, ses doigts transparents, que j’ai demandé de mettre en forme les notes d’Amy Jones. Ecrivain de théâtre et dialoguiste, il a pour tâche de les mettre en forme pour la recomposition finale.

Indication manuscrite apposée par Andrei sur la page de garde de son rapport : ‘Introduction aux entrevues entre Amy et Indira. Amy a vécu 12 ans avec sa grand-mère, eu égard à la mort de sa mère Janet en couche. Du 19 octobre 1977, jour de sa naissance, au 9 novembre 1989, date de l’infarctus qui la retira à son affection à JFK-Aiport.’

Les mille et une vies sont faites de mille et un fragments. A de vous de vous frayer un chemin...

01. Dans les 30 premières pages du journal qu’Amy nous a remis, elle se rappelle une ‘Mémé’ pudique faisant sa toilette au robinet derrière un paravent. Ne vous offusquez pas du caractère parcellaire et décousu de ses notes, elles n'ont pas été rédigées pour être lues.

02. Au début des années 80, Ma' et sa petite-fille occupent un 3-pièces en railroad entre Kent et et la 1st Sud, un logement où la lumière du jour pénètre à peine avec, quand la pluie s’installe, des odeurs de vieille lessive et de soufre.

03. Amy se rappelle l’odeur du café montant de la cafetière deux-tasses de sa mémé, les galettes de Belcanto qu’elle passait sur son phonographe à grand pavillon quand elle n'avait pas le moral, les cerceaux à broder qui traînaient sur la table du salon, et une photo de Sacco et Vanzetti avec une cocarde vert-blanc-rouge. A noter la peinture à l’huile représentant Santa-Assuntà, l’église de Groupàl dont il y avait une représentation à l’huile chez les Forlini de Baxter Street.

04. Amy a laissé deux pages blanches entre la première et la deuxième partie de son premier carnet. En bas de la deuxième, on note la présence de deux inscription au crayon de papier : un numéro de téléphone et une addition de 14 chiffres.

05. Dans le carnet suivant, Amy parle de 'Moumou Indira' et de Cyndie Clarkson, deux dames dont l'une fête son 94e anniversaire. Elle parle également de la nièce de la seconde, qui est affecté d'un symptôme délirant.

06. Les carnets d’Amy contiennent toutes sortes d'informations. Elle les a remplis au fil de ce qu’elle était en train de vivre, sautant parfois de l'un à l'autre. Andrei explique que ça donne des passages du type suivant : « Le patron du saloon est Irlandais. J’en suis à son quatrième bock. Je dois ma résistance à l’alcool à mon grand-père Lazare, un terrassier. Je me suis fait envoyé une photo de lui par Albine. La moustache en bataille, le regard farouche, c’était un bel homme. »

07. Amy n'en parle pas mais elle y fait allusion, sa mère Janet étant morte en la mettant au monde, c'est ça grand-mère qui l'a remplacée. Comme elle aidait à la comptabilité d'une société de secours mutuel milanaise, travaillait dans un saloon le mercredi, faisait des ménages à Murray-Hill et repassait dans une blanchisserie d'Astoria le weekend, elle ne la voyait pas beaucoup. D'autant qu'il y avait cette relation avec ce peintre russe dont elle n'aimait pas lui parler.

08. Ma' absente, c'est Indira, la nourrice de sa mère, qui s'occupait d'elle. Amy revoyait 'son visage cuivré, le point mystique qu’elle portait au milieu d’un front bombé et doré, et la couleur noisette et or de ses grands yeux humides. ' - 'Amy, lui répétait-elle comme un leitmotiv : tu n’es pas responsable de la mort de ta maman, ta maman cherchait quelque chose qui n’existe pas sur terre... Ce que tu dois comprendre, c’est qu’elle a aimé un homme de tout son cœur, qu’elle s’est donnée à lui avec un abandon total et que ça a mal tourné. C’était peut-être un fou, un assassin, mais ne les juge pas, tu es la fille de son amour… »

09. Amy s’attarde sur l’attitude d’Indira à son égard. Dès qu’elle est prise par un de ses terribles accès de mélancolie, Moumou la prend sur ses genoux et lui parle d’une voix basse et lente ; elle lui raconte des contes et des légendes hindoues. Amy se rappelle la douceur soyeuse de son sari de cérémonie, l'odeur enivrante de ses chandelles, l’écho enjôleur des ragas qu’elle lui faisait écouter.

10. Quand elle a six ou sept ans, Amy se met dans l’idée qu'Indira, Cyndie et les voisines de sa grand-mère lui ont caché la vérité au sujet de sa mère . Elle a aimé un homme à San Diego, bon, elle voulait bien le croire, mais l’homme, est-ce qu’il avait aimé sa mère ? L’homme, est-ce qu’il voulait lui faire un enfant ? Si l'aimait, pourquoi ne l’avait-il pas suivie quand elle avait voulu accoucher chez sa mère à New York ? Ou bien était-il venu et Ma’ l’avait repoussé ?

11. Les paragraphes concernant Indira sont accompagnés de ratures et de surlignages. Amy mentionne une réflexion de sa nounou : ' Je connaissais ta maman comme je te connais. J’ai fait les mêmes gestes pour elle que pour toi, je vous ai nourries et soignées toutes les deux, je vous ai changées, je vous ai talquées, je vous ai pris dans mes bras avec la même tendresse...' - Puis : ' Tout cela, toi, ça te rassurait, ta maman, non... Que veux-tu, les dieux ont troublé l’esprit de ta mère, ils l’ont convaincue qu’elle était une mauvaise fille. Ils l’ont encouragée à endommager son corps et à négliger son âme… Il faut que tu saches, grain de soleil, quand on est une amoureuse, il arrive qu’on confonde la réalité et ses apparences. »

12. Dans un autre carnet Amy cite Indira : ' Ta maman a fugué plusieurs fois. Au début, c’était pour nous appeler au secours, on la retrouvait à Harlem chez ses cousins afro-américain ou dans un café de la 69e avec des chevelus qui récitaient des poèmes... Ne m’en veux pas si je dis du mal de ta grand-mère, mais Ma’ a sous-estimé la situation. Je ne devrais pas te le dire, mais elle passait beaucoup de temps chez prof de littérature juif chez qui elle faisait des travaux de secrétariat... »

13. Si l'on en croit les notes d'Amy, Indira disait pas mal de mal de Mar'. Née fin 1943 pendant que son lieutenant de père est envoyé dans le Pacifique après Pearl Harbor, Janet est hospitalisée pour une intoxication alimentaire. A cette époque, Ma’ travaille de nuit sur le Navy Yard. C’est Indira qui la prend chez elle et l’élève au milieu de ses propres enfants.

14. Enfant, Janet passe des heures à dessiner de très curieux dessins avec des personnages qui ressemblent à des légumes. Il arrive qu’elle en fasse des figurines de pâte à modeler qu’elle détruit à coups de marteau. Elle ne joue pas avec les autres à l'école. Elle s'endort à tout bout de champ.

15. Lors d’un souper de fête pris à son domicile, Amy apprend de la bouche d'Indira que sa mère a rencontré Woody Guthrie quand elle n'avait que quatorze ans. Affolé par la nouvelle, Ma', qui a fréquenté pas mal d'artistes, craint que Janet ne néglige ses cours et aille traîner au Village. Essuyant son refus de lui acheter une guitare pour son anniversaire, Janet découche et on la retrouve du côté de la 7e Avenue et Greenwich où grouillent pas mal de déglingués et de beatniks.

16. C’est une surprise pour sa mère, mais Janet obtient d’entrer en Lettres modernes à l’université de Brooklyn avant de prendre la poudre d’escampette. Ma’ n’a personne auprès de qui prendre conseil, elle s’adresse aux frères et au soeur de son défunt mari mais ils l’accusent d’être responsable de ce qui se passe : elle est une mauvaise femme, elle ne va pas à l’église, elle ne croit en rien : cce qui arrive est logique, Dieu s’est vengé.

17. A partir de 1967, la maman d'Amy traîne dans les cabarets et dans les clubs de jazz, elle lit des poèmes sur Washington Square, elle veut tout laisser tomber. Un Polaroïd trouvé dans son sac à main documente une lecture de Gregory Corso et la quinzaine de jeunes gens crasseux accroupis à ses pieds.

18. L'année suivante, deux policiers se présentent au domicile de Ma’. Sa fille a été arrêtée en possession de LSD et de marijuana du côté San Diego. Ma’ prend enfin conscience du drame qui les guette. Elle demande au plus jeune de ses neveux et à copain cubain qui possède un van de l’aider à ramener Janet à New York. Indira se rappelle leurs retrouvailles : ' C’est ma faute, Indy, fond en larmes Janet. Ne me grondez pas ! Depuis le début je sais je suis folle. '

19. De 1970 à 1975, Indira essaie de faire rentrer Janet dans le droit chemin. La vérité c’est que Ma’ ne l’a pas aidée. ' Pardonne-moi, Amy, mais ta grand-mère était quelqu’un de bizarre, je crois qu'elle n'aimait pas sa fille. '

20. Dans les derniers carnets qu’Amy a mis à notre disposition, Andrei estime qu’elle a du mal à réfréner sa colère. Doit-elle croire Indira lorsqu’elle lui raconte que Ma’, âgée de 70 ans et plus, passait plus de temps à aider les gosses perdus d’East Harlem qu’à s’occuper de sa propre fille. Perdue, Janet rechute, vide un compte en banque de sa mère et retourne mener la vie sur la côte ouest.

21. Ma’ a rencontré un peintre russe de 20 ans son cadet : elle a perdu assez de temps avec sa fille, une enfant qu’elle n’a pas voulue. Triple Jones lui avait forcé la main, elle ne voulait pas en dire plus, elle avait assez souffert, elle voulait sa part de bonheur.

22. En 1977, il y a ce coup de fil de Janet, 34 ans, qui annonce qu’elle est enceinte et que le papa, un Indien à demi fou, refuse qu’elle avorte.Janet supplie sa mère de l’héberger et de la protéger jusqu’à ce qu’elle accouche. Elle est perdue, elle a besoin d'aide.

23. Deux Italiens qu’Indira n’a jamais vus auparavant viennent chercher Ma' à la maison et la font monter dans leur Oldsmobile. Lorsqu'ils la rejoignent dans un taudis de Reno, Janet pèse 40 kg à peine. On l’hospitalise à Las Vegas, mais comme elle n’est pas assurée, on la met à la porte. Ce qui se passe ensuite est enveloppé de mystère. Ma' prétend que les Italiens les conduisent à NY, mais bon...

24. Lorsque Ma’ et les Italiens ne sont plus qu’à quelques kilomètres de Jersey City, Janet a ses premières contractions. Le conducteur prend de la vitesse, frotte de la tôle, se fait prendre en chasse par la police d’Etat. Bloqués sur le bas-côté, Ma’ explique la situation aux policiers qui décident de les escorter.

25. Quand elle revient à elle dans une maternité du Queen’s, Janet veut Moumou à son chevet. C’est une idée fixe : Moumon connaît toutes sortes de divinités qui portent chance. Ma’ promet d’aller la lui chercher.

26. Le témoignage d’Amy corroborera ce qu’Amy consigne sur un carnet. Janet est faible, elle a de la fièvre. Ma' et Indira appellent un taxi qui les conduit à l’Hôpital du Mont Sinai dans l’Upper-East-Side. Comme on leur dit qu'il n’y a pas de disponibilités pour les gens qui ne sont pas assurés, un coup de fil aux 'Italiens' (des cousins de Groppallo ?) débloque la situation. On perfuse Janet qui s’endort.

27. Aux dires d’Indira, Ma’ commet une terrible faute. De peur d’être mise à la porte de la Steak House où elle fait des extras, elle abandonne sa fille. Evitement du drame qui couve ou souci de ne pas perdre un job qui paie bien, la mère est absente quand sa fille agonise.

29. Dans les lignes où elle aborde l’accouchement, l’angoisse d’Amy est palpable. Elle raconte le soir où ‘Mou Indy’ pose sa tête sur son ventre comme lorsqu’elle était enfant et lui dit : ' Quand quand on a découvert ta frimousse, on aurait dit un ange échappé l’enfer. L’accouchement a duré huit heures. J’ai porté à la vie trois filles et un garçon, mais cet accouchement a été l’œuvre de Kali, une boucherie à laquelle ta pauvre maman n'a pas pu survivre. »

Nota Bene : Andrei ayant eu à préparer ses concours d’entrée, les reconstitutions suivante ont été l'oeuvre de Samir et de Samiah. Elles sont afférentes aux carnets numérotés de 6 à 11.

40. 2011 - Amy Jones raconte qu'elle rend visite à Indira pour l'interroger. Arrivée à pied de Division, elle tombe sur Magdalena Rossi, la plus ancienne de ses voisines : 'Par la Madone, comme ta grand-mère nous manque, Amy, c’était une sainte femme, toujours prête à donner la main...' Amy lui demande si elle a vue Indira dans la matinée, Magda la fait répéter. Non, elle ne l'a pas vue.

41. Amy échappe au temps qu’il fait et au bon vieux temps de Magda et fait le tour du quartier pour tuer le temps : de ses pas-de-porte à céder, de ses bâtisses et de leurs escaliers de secours comme autant de râteaux rouillés, de leurs soubassements borgnes, des amas de ferraille dans les arrière-cours et des rats gros comme des chats qui montent la garde dans les terrains vagues.

42. Arrivée au pied de l’immeuble qu’Indy occupe depuis des années, Amy forme un pavillon avec ses mains et crie son nom. Une Nigériane en boubou fait coulisser la guillotine de sa fenêtre et pointe sa bonne bouille : ' Moumou ? Un véhicule médicalisé est venu la prendre dans la matinée, mais elle allait bien, c’était pour un contrôle de routine. »

43. Incommodée par les tourbillons de poussière qui lui mangent les yeux, Amy raconte qu'elle se dirige vers Roebling et pousse la porte du dernier Biergärten ouvert dans le coin : ' Une Lager et des bretzels chaud, s’il vous plaît.'

44. D’après ce qu’elle en dit, Amy file se poudrer le nez. Elle le griffonne dans la marge : ses pommettes amérindiennes, ses lèvres de négresse, sa peau caramel et chocolat, elle ne peut plus se voir en peinture.

45. En attendant le retour d’Indira de sa consulation, Amy confie ses impressions à son journal intime. Les virements du Pr Morisi tombent bien. S’interdisant de toucher aux comptes épargne que Ma’ lui avait laissé en héritage, les 2 000 dollars de Morisi opèrent comme un ballon d’oxygène.

46. Amy nous dit qu'il pleut des cordes. Quelle drôle d’idée elle avait eue de se rendre en France pour parler de Ma’ à ses cousins...

47. Amy noircit des pages de manière compulsive. Qui avait été Maria Rosa De Sanctis Morisi Jones : une gamine comme des millions d’autres gamines immigrées ? Une féministe de la première heure ? Une femme qui avait sacrifié sa vie pour sa fille et pour sa petite-fille ? Une créature qui se moquait de sa progéniture. L’aimait-elle seulement, sa Mémé ? Ne la tenait-elle pas comme responsable de la mort de sa fille Janet ? Qui avait aimé qui, dans cet histoire ? Qui avait-eu de vrais parents ? Qui était redevable de qui ? Et qui devait-on punir ?

48. L’ambulance qui ramène Indira se gare à trois cent mères du Biergärten où Amy tue le temps. Elle règle ses bières, les bretzels le burger-fromage et trotte au bout de la rue sous la pluie. Etonnement, embrassade : Amy aide sa Moumou à monter chez elle.

Nota Bene : La section qui suit se rapporte aux entretiens filmés que nous avons confiées à Penny, notre responsable image. Les questions posées à Amy ont été effacées pour faciliter l’établissement de l’ontologie qui servira à la composition de la version multimédia des mille et une vies. La plupart des informations ayant transité d’Indira à Amy, elle nous les a communiqués dans la série de face à face qui suit.

49. - « Vous avez raison... Ce sont des témoignages de seconde main. La plupart provenant d’Indira, de Cyndie et de ,nos voisines... Comment voudriez-vous que je sache ce qui s’est passée 10, 20, 40 ans avant ma naissance ?

50. - « Soldata ? C’est son amie restée au pays qui l’appelait comme ça dans ses lettres. Comment elle était physiquement ? De taille moyenne mais bien charpentée. Cyndie racontait qu’elle avait fait de la course à pied quand elle travaillait dans un garage sur Varvik

51 : « Sur le tard, oui, elle était coquette. Je me rappelle qu’elle avait des problèmes de vessie. Je me moquais d'elle mais elle n'aimait pas ça : Ma’, qu’est-ce que tu fais à toujours aller aux w.c ? Je me souviens qu’elle soignait sa toilette pour aller voir son ami russe... Si, elle était désespérée par les rhumatismes qui déformaient ses mains et la gênaient quand elle se mettait au piano... Son visage ? On ne voyait sa douceur de trait que lorsqu’elle dormait, je dirais, qu’elle portait comme un masque contrarié, un voile de laideur froide qui enfilait quand elle se sentait en danger. »

52 – « Des photos d’elle jeune ? Je nai retrouvé aucune photo d’elle. Il y avait bien une photo de Grand Père Jay John et de ses collègues en uniforme du NYPD, vous savez, avec ces casquettes plates qu’ils avaient à l’époque, mais pas de photos d'elle... Pas étonnant, pas mal de choses avaient disparu lors du dernier déménagement. »

53 – « Comment pourrais-je vous répondre... Quand on la félicitait d’avoir survécu à la Prohibition, à la Grande Dépression et de s’être sortie de toutes sortes de situations critiques, Ma' disait qu’il n’y avait pas de quoi la féliciter, elle avait survécu comme les animaux survivent, par entêtement, à l'aveuglete. Des femmes comme elle, ajoutait-elle, il y en avait de bien plus admirables, à commencer par celles qui arrivaient de pays dont on ne pouvait même pas prononcer le nom. »

54. – « Si elle buvait ? Elle pouvait être gaie, honorer une fête avec entrain, mais elle détestait perdre la tête. Indy pense qu’elle a fréquenté les saloons à la grande époque de Little Italy, les bas de Broadway, certains clubs de jazz à Harlem... mais je la vois mal se saouler, elle se méfiait de son ombre, vous savez, même à 80 ans. »

55. – « Les gens dont elle parlait avec Indira, Magda et les voisines ? Entre les deux guerres, il y avait eu les copines du Syndicat. Une Sarah lui avait trouvé un boulot dans une tréfilerie de Midtown et lui avait procuré une carte du syndicat du textile... Il y avait Sam, une Irlandaise dont elle n'aimait pas parler... Avant la guerre, elle traînait avec un vendeur de journaux black qui magouillait dans le secteur des loteries clandestines. Il s’appelait Mo’, je crois... Quand elles avaient fini de manger le risotto aux asperges et qu’elles sirotaient une liqueur, Indira laissait entendre que Mo’ et elle faisait de la musique, lui au saxophone et elle au piano... Ah, si ! Elle parlait souvent de Gennarino, de sa soeur Assuntà et de leur frère Carmine. Elle les avait rencontrés sur le bateau, la petite avait de la fièvre et Ma’ l’avait prise dans sa cabine de deuxième classe, un cadeau de son oncle Antoine. Indira disait que Ma’ avait soudoyé un Italien de Plaisance pour que la petite et elle débarquent sans passer par l’officier d’immigration.

56. – «  Des noms revenaient mais je ne saurais vous dire à qui et à quoi ils correspondaient. Je sais que la famille de Jay John Joseph reprochait à Ma de ne pas l’élever leur nièce dans la religion... Parfois, Ma’ nous parlait de son oncle Antoine dont elle avait perdu la trace… Elle regrettait de ne plus avoir de nouvelles des garagistes corses du West End qui l’avaient quasiment adoptée... Elle nous parlait de June, l’épouse d’un écrivain dont elle avait oublié le nom... eet d’un violoniste hongrois de Baltimore qui jouait 'Oci Ciornie' rien que pour elle au coin de Lexington et de la 67e.

Nota Bene : « Samiah ajoute une notule au feutre : 'Lors de la séance du mardi, Amy force sur le Porto. Penny est obligée de tourner plusieurs fois certaines réponses... »

57. « Amy aurait aimé se rappeler sa grand-mère autrement qu’en robe de chambre et en pantoufles. Il y avait une exception quand elle allait retrouver Oleg, ce peintre réputé en Europe que les îlotes de la 11e Nord que prenaient pour un alchlmiste. Il était large d’épaule, avait les yeux trop bleus, de longs cheveux noués à l’arrière de la nuque et des avant-bras de bûcheron. Ma' l'avait invité à manger à la maison. Il m'intriguait beaucoup  Que pouvait-il faire quand il était seul avec Ma' ? De quelle nature était leur relation ? C'était son gourou ou son copain ?

58. - « Vous avez raison,  j’en viens à me demander si ma grand-mère avait été aussi sage qu’elle le laissait dire ? Si elle avait joué du piano à Harlem, servi dans le speakeasy tenu par son amie roumaine... Si elle avait fréquenté des danseuses, des peintres, des poètes à la dérive, comment avait-elle fait pour éviter les pièges qui guettent une femme seule et sans protection ?

Nota bene : La troisième série de comptes rendus provient des entretiens qui eurent lieu chez Indira Singh, en présence d’Amy...

59. — AMY : « Indy, je te présente Jenny et Jane, ils travaillent avec moi...

INDY : « Tu veux qu’on parle de ta grand-mère ? »

AMY : « Non, j’aimerais que tu me parles de maman, cette fois. Pourquoi s’est-elle fait du mal à ce point ? »

INDY : « Tu me demandes de raconter ce qui a eu lieu avant ta naissance… Se rappeler c’est forcément mentir... On se se souvient de ce qui nous arrange... Alors, je t’en prie, mon bébé, ne me crois pas à 100%, je n’ai pas toujours été à la hauteur non plus, tu comprends ? »

AMY : « D’abord, comment as-tu rencontré Ma’, Indy, c’était quand ? »

Amy a posé sa tête en travers des cuisses d’Indira comme elle le faisait quand elle avait trois ou quatre ans. Pour le fond sonore : bruissement de la soie de son sari, sirènes de flics dans la rue, grondement souterrain, cris dans la rue...

INDY : « C’était en 1942. L’Amérique venait d’entrer en guerre et toutes sortes de propagandes mobilisaient les gens pour vaincre les forces de l’Axe. Les immigrants étaient montés en première ligne, désireux de montrer qu’ils étaient eux aussi des patriotes. Il y avait des bureaux d’enrôlement à chaque coin de rue, des bureaux pour recueillir les contributions à la guerre, des manifestations de solidarité aux gars partis en Europe... »

AMY : « Quelle a été l’attitude de Ma' ? »

INDY : « Je ne peux pas te dire, je ne la connaissais pas à l’époque. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’entre 1930 et notre entrée en guerre, elle elle en avait bavé. Je crois qu’elle a fait comme tout le monde, elle s’est rendue au port militaire de Brooklyn et elle a proposé ses services. Si tu avais vu le Navy Yard à l’époque ! Une ruche formidable, des essaims de femmes, de noirs, d’étrangers d’origines, de voyous en mal de rachat, les bateaux et les canons qui sortaient sans discontinuer de ces forges de l’enfer. »

AMY : « Comment se fait-il que Ma’ ne m’en a jamais parlé ? Mais laisse tomber cette époque et dis-moi plutôt comment tu l’as rencontrée. »

INDY : « J’habitais au milieu des juifs d’Europe de l’Est et des Allemands à deux blocs d’Essex et de Delancey. J’avais déjà mon fils Adhik, qui dans notre langue signifie « le plus grand ». J’attendais Akand, qui veut dire « calme », parce que je le sentais à peine bouger et que sa sérénité me comblait par anticipation. Un matin que je les avais confiés à une cousine, je passe sous les fenêtres du 101 Orchard Street. Je n’oublierai jamais le froid qu’il faisait. Une foule incroyable baissait la tête sous le vent glacé de l’hiver. De la neige givrée voletait et mordait nos visages, quand par miracle je lève le nez et que je vois que de la fumée qui se dégage d’une fenêtre entrouverte du premier étage. J’hésite un instant, je m’arrête et je crois entendre un bébé pleurer...  Franchir le seuil d’un tenement au risque de passer pour une voleuse, ça n’était pas une bonne idée pour une jeune hindoue comme moi, mais il y a la voix du bébé, la fumée qui s’épaissit, alors… »

AMY : « Alors ? »

INDY : «  Le couloir est étroit et sombre. Je tends l’oreille pour savoir s’il y a quelqu’un à l’étage mais rien, pas une âme qui vive. Bref, devant moi, les marches du perron sont raides et moisies, les fenêtres des appartements ont été obstruées avec des planches et les vitres sont brisées. La fumée est dense, c’est ce que je pensais, elle vient du deuxième étage. J’essaie de localiser les pleurs et j’inspire... Le parquet du palier est défoncé et ça sent la vieille urine… De la fumée est soufflée sous la porte branlante d’un deux-pièces, je frappe,  personne ne me réponds, le bébé ne pleure plus... Je me dis qu’il faut faire vite, je donne un coup d’épaule dans la porte qui cède et je repère le poêle d’où se dégage une fumée âcre… »

AMY : « Et le bébé ? »

INDY : « J’y viens. Il a les deux mains posées sur son parc et il me regarde avec ses grands yeux. Quand je m’avance pour le sortir de là, le plâtre au-dessus de nous se détache. J’écarte le nuage de fumée et de poussière et je comprends que l’enfant est une petite fille. Elle fait des moulinets avec ses petits bras, tape du pied, s’époumonne. ;. Je me dis qu’il y a peut-être quelqu’un d’autre en détresse, mais non, il n’y a personne, le logement est désaffecté... Par chance, je trouve un un baquet d’eau croupie et j’éteins le poêle juste avant que le papier peint ne s’embrase... Il faut que je sorte et vite. Pour que la gosse ne s’étouffe pas, je l’enveloppe dans mon sari. A ses yeux, je dois être une créature venue de l’espace, une fée envoyée par votre Père Eternel...

AMY : « Qu’est-ce qui se passe ensuite ? »

INDY : « Ta grand-mère arrive en trombe, elle voit la fumée qui sort de sa chambre. Sur le pas de la porte, je lui fais « ce bébé est à vous, madame ». Elle voit sa fille dans les bras d’une Hindou, elle ne comprend rien. »

50 : Cut. Plan fixe. Indira prépare le thé et revient s’asseoir. Amy en revient à ses questions :

AMY : « Comment peut-il avoir abandonné son bébé sans surveillance, c’était quoi son explication ? »

INDY : « Elle dit qu’elle ne savait pas quoi faire avec la  petite… Entre la Dépression et l’effort de guerre, elle était au four et au moulin comme des millions d’entre nous. Tu te rends compte du choc ? Elle est amoureuse d’un superbe lieutenant de police, elle donne naissance à un beau bébé de 4 kilos... Onze mois plus tard, l’horrible nouvelle ! Son époux est mort en Birmanie ! Elle n’a pas le choix. Pour survivre et nourrir Janet, elle fait des ménages à Midtown et des extras dans les saloons… »

AMY : « Je ne comprends pas, tu m’as toujours dis que tu habitais Williamsburg... »

INDY : « A ce moment-là, j’étais sur Orchard dans l’appart' de la crapule qui m’avait mise enceinte. Ta grand-mère, elle, occupait clandestinement ce trou insalubre où il y a eu l’incendie... Après l’histoire de l’incendie, on se voit souvent.

AMY : « Et... ? »

INDY : «  A cette époque-là, je  suis enceinte de mon deuxième et j’ai besoin d’argent. Un dimanche de déprime, je frappe à la porte de Ma’ qui a trouvé un trou meublé près de la 1ère Avenue. Elle écoute ce que j’ai à lui dire, mais je sens que je la dérange. Pour se détendre, on boit un peu de vin. Elle me dit quelque chose de contradictoire. Janet, elle l’a eue tard et contre son gré… Elle parle d’une dette, d’un service que Jay Joseph lui a rendu. Bref, elle s’embrouille dans ses explications... Une femme seule à New York, ça n’était pas facile, à l’époque... Seulement, merde, saloperie de bon dieu, Oncle Sam qui envoie son homme dans le Pacifique et... »

Nota bene : Indira raconte à Amy comment elle s’y est prise pour apprendre à lire à Janet avec des cubes en bois dont elle peignait elle-même les lettres. Elle lui raconte ses réveils en sursaut et ses crises de peur panique. Le nombre de fois où O’Connor, le médecin des pauvres du coin, a dû rappliquer avec sa mallette...

60. Où l’on voit Indira éplucher des haricots...

AMY : « Mais Ma’, au moment où tu l’as rencontrée, elle était où, elle disait quoi ? C’était quelle année ? »

INDY : « Vers la fin de la guerre, entre 1944 et 1946. Elle avait quarante ans mais elle en faisait trente. Elle se faisait aborder quand elle rentrait la nuit de ses ménages dans le Meatpacking District. Elle me le cachait, mais elle se mettait à pleurer sans raison, elle se chamaillait avec tout le monde, fumait comme un homme… Et bien sûr, maudissait Dieu et ses apôtres, vomissait toutes les religions et tous les saints. Me disait regretter de ne pas avoir avorté comme elle en avait eu l’idée… »

AMY : « Tu me dis que maman Janet se réveillait en hurlant quand elle était petite, qu’est-ce qui s’est passé quand vous l’avez envoyée à l’école ? »

INDY : « C’est moi qui l’accompagnait à Green Point, la premier jour, elle s’est débattue comme un démon et elle m’a griffée au visage, on l’a arrachée de mes bras et j’ai lu dans ses yeux qu’elle maudissait la terre entière, que son existence n’allait pas être une partie de plaisir. »

AMY : « Et Ma’, qu’est-ce qu’elle en disait ? »

INDY : « Rien. Elle était comme paralysée.

AMY : « Ensuite ? »

INDLY : « Au bout d’une semaine d’école, Janet n’a plus dit un mot et je me suis senti coupable. Cet automne-là, j’attendais mon troisième que j’ai appelé Abhniav, qui veut dire « Tout Nouveau ». Quand Janet a vu mon ventre grossir, elle s’est accrochée à moi comme un naufragé à sa planche, elle ne parlait qu’à moi, n’écoutait que moi, me demandait si elle pouvait poser sa tête sur mon ventre, au point que mes deux garçons ont commencé à … »

AMY : « Comment a réagi Grand-Mère ? »

INDY : « Elle s’est mise à dire pis que pendre de John Jay Joseph. Elle me répétait les mêmes choses en boucle… En quittant l’Italie, elle s’était jurée de ne jamais avoir d’enfant, elle ne voulait pas de la semence d’un homme en elle, elle ne voulait pas pondre de gosse, c’étaient ses mots... Ce qu’elle voulait c’était lire, étudier, jouer du piano, rencontrer de grands artistes... Jamais elle ne ferait la fin de ces pintades - pintades, ce sont ces mots -, ces pintades ritales de ses amies que leur mari mettaient enceintes, déformaient à force de grossesses, battaient comme plâtre, enchaînaient à leurs marmites avant de les abandonner pour une plus jeune. »

AMY : « La pauvre, disons qu’elle n’avait pas tous les torts... »

INDY : « Ca c’est ton avis mais pas le mien mais bon…  Ce qu’il faut quand même dire c’est que ta grand-mère était une combattante. Janet était là et elle a tout fait pour la nourrir et pour la faire soigner… De fil en aiguille, elle a accepté des boulots louches mais bien payés... Elle ne me l’a jamais avoué, mais cette situation extrême lui a permis d’accepter des boulots louches mais bien payés. Des trucs qui avait à voir avec une famille rencontrée sur le bateau, des Napolitains… »

AMY : « Maman était bonne à l’école ou elle avait des difficultés ? Elle était intelligente, à ton avis ? »

INDY : « Elle n’était pas sotte si l’on excepte ses problèmes d’attention et de discipline. Elle collectionnait des prix en dessin, en récitation et pour tout ce qui était artistique. Elle n’était pas mauvaise en calcul, mais elle détestait ses profs.

AMY : « Je n’ai jamais vu Mémé jouer du piano, et pourtant son ami russe a dit devant moi qu’elle aurait pu être concertiste…

INDY : « Je l’ai entendue jouer pour nos anniversaires… Certains samedi soir, elle se mettait au clavier au Left Social Club de Withe Street, pas loin de l’Embarcadère… C’est ça qui est incompréhensible...

AMY : « Qu’est-ce qui est incompréhensible ? »

INDY : « Ma’ m’a raconté qu’elle avait appris le piano et le chant chez les Soeurs. Le seul moment où sa fille et elle faisaient la paix avec elle, c’est quand ellse rendaient visite à Elke, une native de Leipzig qui jouait de la harpe. Ma’ se mettait au piano et elles jouaient du Liszt ou du Chopin. Janet adorait ces moments-là. Elle adorait les claviers, les orgues, les clavecins et les chants liturgiques. Je ne compte plus les fois où j’ai dû la récupérer dans l’église polonaise de Green Point… Cela rendait Ma furieuse… Au point qu’elle a refusé de lui offrir une guitare quand elle avait dix ans. »

AMY : « Est-ce tu lui parlais de Vishnu, de Rama, de Krishna, comme tu l’as fait avec moi ? »

INDY : « Parfois en l’absence de Ma qui m’avait interdit de lui parler de religion… Pour elle les églises n’étaient jamais du côté des victimes, elles étaient toutes plus ou moins vendues à ceux qui gouvernent. Chargées de développer la soumission et les inégalités.

AMY : « Tu en parlais quand même ? »

INDY : «  Sous forme de contes et de légendes. Nos coutumes intriguaient Janet. La pauvre chérie nous aidait à préparer la maison quand on célébrait Dashahara, la date anniversaire de la victoire de Rama sur le démon Ravana. »

AMY : « Tu m’as dit un jour que Ma’ t’avait parlé des grandes grèves des années 20 et 30. Il paraît qu’elle a été ramassée plusieurs fois... Est-ce qu’elle a voté par la suite ? Elle était démocrate ou républicaine, à ton avis ? »

INDY : « Je ne sais pas. Elle changeait souvent d’avis. Une fois elle était pour Roosevelt, une fois contre lui. Elle aimait bien La Guardia, mais elle détestait les Républicains du Congrès. La vérité, c’est qu’elle était dévorée par la colère et qu’elle disait tout et le contraire de tout…

Ce qu’il y a de sûr, ajoute Indira, c’est qu’elle haïssait les fascistes qu’elle avait vus à l’oeuvre en Italie... En fait, elle prenait toujours partie pour le pot de terre contre le pot de fer, elle avait un côté Robin Hood et en même temps elle adorait les romans de Horatio Alger, où le tout petit devient très grand. »

61 – Amy s’est installée près de la fenêtre à guillotine, la Steadycam de Jenny la montre qui épie une bande de désoeuvrés qui jouent aux dés sur les marches d’un tenement en brique brune.

AMY : « Qu’est-ce qui se passe quand maman grandit, quand elle va à la grande école ?

INDY : « C’est l’horreur. Un soir je vide son sac et je trouve un couteau de cuisine. Une autre fois, une apparitrice accourt toute affolée et me dit que Janet a éborgné une copine de classe ou mis le feu au réfectoire. »

AMY : « Elle a été punie pour ça ? On l’a présenté au juge pour enfants ? »

INDY : « Non, Amy a expliqué sa situation à la directrice qui, au courant de la mort de son papa dans le Pacifique, n’a pas voulu qu’on en arrive là.

AMY : « Ensuite ? »

INDY : « Ta maman a été sauvée par son amour de la poésie. Mal à l’aise avec les gosses de son âge, allergique aux activités physiques, s’est mise à fréquenter un groupe lisait des poèmes à haute voix. Le problème, c’est qu’elle a laissé tomber le reste et que ses résultats s’en sont ressentis. »

AMY : « Elle lisait quoi ? Elle écrivait quoi ? Tu as gardé ses poésies ? »

INDY : « J’ai commencé, mais le jour où elle a appris que sa fille était fichu à la porte, sa grand-mère a tout brûlé, les dessins, les poésies, ses journaux intimes. »

AMY : « Je ne voyais pas Mémé comme ça, elle qui me parlait des grands écrivains et des grands peintres... »

INDY : « Je te l’ai dit, ta grand-mère était morte d’angoisse et de fatigue. A ce moment-là, elle s’est mise à boire, un peu trop.  »

AMY : « Et toi, avec tes enfants qui grandissaient, comment tu t’y es prise ? »

INDY : « Tu sais, je suis hindou par mon père, mais ma maman était institutrice, je me suis dit que Janet allait devenir folle si on l’empêchait de lire et d’écrire des poèmes pour elle et pour ses amis... Ma’ me l’a reproché quand elle l’a su, mais je donnais mon plus petit à garder à a soeur et j’allais avec elle sur Bedford dans une librairie. On s’était mises d’accord, elle choisissait des livres parmi ceux que je lui conseillais et elle me les donnait à garder pour que Ma’ ne les trouve pas. »

AMY : « Tu lui faisais lire quoi ? »

INDY : « J’ai un instant pensé à lui faire découvrir la culture hindoue mais je me suis dis que ce n’était pas honnête. Alors je lui ai parlé de T.S. Eliot, de John Dos Passos, de Jack London qu’elle adorait. — Le problème c’est qu’elle multipliait les D en maths et en physique... Pour finir Marosa est devenue folle quand elle a appris qu’on la mettait à la porte du lycée. Elle travaillait à trois endroits différents pour remplir le frigo et me payer, et sa fille unique ne pensait qu’à déclamer des poèmes dans les parcs avec les beatnicks du Village ! »

AMY : « Tu ne m’avais jamais raconté tout ça, raconte, raconte... »

INDY : « Un soir que Janet avait, je ne sais pas moi, treize ans, Ma’ lui souffle dans le nez : « Fiche-moi le camp, Janet, je ne peux plus te sentir ! Tire toi, drop-out, comme vous dites. Tiens, je te paie le métro jusqu’à Penn ou à Grand Central. Prends le premier train comme tes foutus hoboes et disparais, déguerpis à jamais ! Laisse-moi vivre ! »

AMY : « Je n’arrive pas à le croire... Maman avait quel âge ? »

INDY : « Janet, qui était plus noire de peau que toi, blanchit d’un coup eet, je te le jure, elle devient pâle comme le lavabo ! Je revois encore ses yeux, ils lancent des flammes, de sacrées vraies flammes ! Comme Ma’ s’en va chercher un tisonner, elle lui balance son assiette de linguine à la figure et lui dit que c’est sa faute si elle se fait traiter de négresse marron dans la rue ... Pourquoi ? Pourquoi c’était sa faute ? Eh bien Il n’y avait pas assez de Ritals et de juifs à New York, il avait fallu que se tape un nègre ! Un flic en  plus ! Et un flic mort ! Alors qu’on lui fiche la paix ! Elle ferait ce qu’elle veut de sa vie, elle voulait écrire des poésies, chanter au Village, rencontrer Woodie Guthrie et Leadbelly ; apprendre la guitare et écrire des folksongs. Qui était Ma’ pour lui donner des leçons, elles qui fréquentaient les boites de jazz pleine de nègres quand elle était jeune et qui avait abandonné sa mère en Italie pour jouer les malignes en Amérique ? »

62 – Cut. La Steadycam de Jenny fait le tour de l’appartement, balaie les livres sur les rayonnages, s’arrête sur le bouddha d’appartement doré accroché au-dessus de la porte. Sur la table de la kitchenette, une boite de sucre de la marque Domino, des sachets d’épices, un napperon brodé de couleur beige. Indira revient des toilettes, Amy l’aide à s’accroupir.

AMY : « Je te l’ai dit mille fois, tu bois trop de thé... »

INDY : « On en était où, je ne sais plus moi... »

AMY : « Ce que j’aimerais savoir c’est lorsque maman a quitté la maison pour de bon... »

INDY : « L’année de ses quatorze ans, les choses se sont calmés, ta mère faisait des efforts dans son nouveau lycée, une institution irlandaise pas loin de McCarren Park. Ma’ détestait les soeurs et les curés, mais elle a fait tout ce qu’elle a pu pour sa fille... »

AMY : « Pauvre Moumou, je vois bien que tu n’y étais pour rien... »

INDY : « Non, c’est que... (Elle sort un mouchoir brodé et s’essuie les yeux) Un soir où Ma’ tarde, je donne l’autorisation à Janet d’aller faire un tour dans un centre social où il y a un concert de blues... »

AMY : « Tu habitais où, c’était en combien, en 1960 ? »

INDY : « Tu sais, les années, à mon âge... Ce qu'il y a de sûr c’est que ta maman revient à l'heure convenu, mais voyant que Ma' n'est pas rentrée, refuse de manger et tournecomme un lion en cage. Bref, il est dix heures du soir. Mes deux fils vont se coucher, ma dernière reste avec nous... »

AMY : « Ca arrivait souvent ? Comment Ma' expliquait-elle ses absences ? »

INDY : « Elle était vague, on ne savait jamais. il y avait eu un prof d'université, il y avait les cours qu'elle donnait le soir dans l'East Harlem, ce peintre russe..."

AMY : « Eh bien dis donc, heureusement que Morisi me paie pour enquêter, je n’aurais jamais rien su de ma grand-mère, sans ça. »

INDY : « Et moi même je ne sais pas grand-chose, tu sais, bébé, ta grand-mère était muette comme une tombe quand elle le voulait... Bref... La voilà qui rentre à minuit passé tandis que Janet dort sur le canapé du salon. Sans dire un mot je lui fais un café à l’italienne... »

AMY : « C’est drôle, je ne l’ai jamais vue boire de café devant moi... »

INDY : « Là, elle a une réaction bizarre, elle fouille dans la poche de son manteau et me tend un billet de 10 dollars et un messae : ‘Quand Janet se réveillera, tu lui donneras l’argent et ce billet et tu l’accompagneras faire les courses. Je vais m’absenter pendant trois jours, rien de grave, ne vous inquiétez pas.. »

AMY : « C’est tout ce qu’elle t’a dit ? »

INDY : « Exact. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il y avait un numéro de téléphone sur le morceau de papier et que je l’ai encore en tête.

Nota Bene : Le bleu électrique du couchant se teinte de jaune orangé quand l’éclairage public est enclenché. La caméra de Jenny suit Amy qui baise la main de sa nourrice :

« Amy, il est parfois dangereux de remuer l’eau boueuse du passé... Pour un vieux portefeuille ou une étoile de mer, tout au fond de l’Hudson ou de l’East River, on trouve pas mal de ferraille et de corps mangés par les poissons. »

Amy répond quelque chose d’inaudible, elle consulte son Smartphone et nous dit que ça suffira pour aujourd’hui...

Une quinzaine de secondes passent qu’Amy met à profit pour aller se rafraîchir.

En plan fixe on voit l’image renversée de la porte d’entrée et on entend des bribes de conversations en provenance de la cuisine.

La tête en bas, on voit Jane, Amy prend congé de Jane et de Samir et les raccompagnent.

Aux passants emmitouflés dans leurs passe-montagnes et à leurs cache-col, on comprend que le blizzard annoncé est arrivé.

Parvenus au croisement de Withe et de la 7e Nord, un pick-up aux vitres fumées pousse le ‘My name is' d’Emimem à fond.

La Steadycam de Jenny suit Amy sans qu'elle le sache en direction de Métropolitan, tourne vers Driggs, descend en direction de la station de métro Marcy. Le zoom de Jenny braque un groupe de Latinos en train de boire de la téquila au goulot. Deux gamins en tenue de sport complimentent Amy pour son physique. Elle leur répond quelque chose en espagnol et ils applaudissent.

Un peu loin les images déchirent : elle croise une demi douzaine de crânes rapés, pearcings, Bomber et tatouages. Mis en pétard par l’irruption d’une voiture de flics toutes sirènes hurlantes, les vauriens traversent Grand Street et disparaissent au fond d'un cul-de-sac.

Contraste ordinaire dans les parages, un essaim de fêtards en Tuxedo – des traders en goguettes ? — s’engouffre dans la Peter Luger Steakhouse en chantant l’hymne national. A  ’aise Blaise, Amy s’éloigne de Division et de Clymer après s’être allumée une blonde. Je (Jane) demande à Penny ce qu’elle compte faire de tout ça. Elle me dit qu’on va avoir besoin de shoots du quartier au montage. Je marche devant elle pour que personne ne voie qu’elle continue de filmer. Toujours dans sa ligne de mire, Amy retrouve Driggs en prenant par la gauche. Au moment où elle pousse la grille de son trou à rat, les sthreimels de Lee Street s’égaient comme des moineaux, échange de coups de feu ou pétards pirates, c’est difficile à dire. Je suis à deux doigts de plonger la main dans mon sac quand me vient la ‘The Ballad of a Thin Man’ :  Something is happening here, and I don’t know what it is . Penny me sourit et complète le refrain et me claque la bise en ajoutant : Do you, Amy Jones ?

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