ABEL ET CAÏN

Le spectacle de deux frères qui se haïssent vaut son pesant d’or. S’ils en viennent aux mains il renvoie au mythe fondateur d’Abel et de Caïn : certains philosophes ne parlent-ils pas du crime comme acte fondateur de la Cité et des civilisations ?

Amy m’appelle au Local pour me raconter tout ça, Pierre Louis Morisi et Mario Absentès se sont cognés si fort dans un bar qu’il a fallu la police pour les séparer : « Lana, j’ai vu pas mal de bastons entre grands singes, mais là, c’était le bouquet ! »

Moi : « Tu sais quoi ? Passe prendre un pot et raconte moi tout ça. C’est moi qui arrose, on a pas mal de choses à se dire, je te jure… »

Comme vous pouvez le constater sur votre écran, Amy débarque au Cairc, ce pub écossais que vous connaissez bien.

« Heureuse de te voir, commande ce que tu veux et dis-moi…

 

— Lana, c’est rien de le dire : les Morisi se haïssent comme j’ai rarement vu deux personnes se haïr. Je n’ai ni frère ni sœur mais je comprends pourquoi les psy disent qu’aucune relation n’atteint le niveau de violence induit par la rivalité entre enfants des mêmes parents.

— Laisse tomber le cours de psy de première année et raconte-moi ce qui s’est passé...

Amy fait tourner les glaçons dans son verre de Martini Gin.

— Je sors de ma salle de gym quand je sens mon phone vibrer. C’est un appel vidéo... Ce n’est pas du professeur que vient l’appel, mais son crétin de frère qui m’explique qu’il est dans un bar à Briançon, Besançon, je ne sais plus, et qu’il attend son frangin pour une séance ‘de mise à plat’.

— Une mise à plat dans une brasserie, toute la discrétion française.

— Il ne s’agit pas d’une brasserie, mais d’un bistrot comme on n’en trouve qu’en France, un couloir crasseux, deux tables empilées l’une sur l’autre à l’entrée, trois tabourets et un écran bloqué sur une chaîne de paris sur les chevaux. Enfin une porte qui donne sur une cour et des toilettes à l’hygiène, disons... pas pour les filles !

— Laisse tomber le pittoresque, continue.

— Absentès est un pervers narcissique. Tout en allongeant des banalités sur le temps qu’il fait, il balade l’objectif de son mobile et me branche avec le barman, un rocker à barbiches... ‘Tu t’rends compte, fait Absentès à deux gars qui se pintent au comptoir, on est en direct des States ! — Plaisanteries en français, blagues pour gros lourds, et le professeur de linguistique Morisi pointe son costume blazer et ses lunettes cerclées. »

« Oui et... ? »

Je commande deux Martini et Amy reprend.

— Le professeur attaque bille en tête. Il rappelle à son engeance de frère qu’il a engagé 10.000 euros et qu’on n’en voit pas le bout. Alors voilà ! A présent que cet éditeur américain s’occupait de tout, il fallait qu’eux-deux et Stroppa négocient leur retrait à terme... — Pourquoi ? Parce que tous ces gens : Biobook, Biostork, et leurs nouveaux partenaires, avaient intérêt à compliquer les choses et à les faire traîner... ‘Et c’est maintenant que tu t’en aperçois ? ricane Absentès sur l'écran de mon Iphone. Qu’est-ce que tu croyais, qu’ils allaient se contenter de tes 10 000 dollars ? Je parie qu’ils t’ont proposé de commercialiser un coffret avec une bio traduite en plusieurs langues, un dvd audio-vidéo, des bonus et plus tard un jeu vidéo en ligne ? »

D’où je suis assise, je me dis qu'Amy est un beau brin de fille quoique un peu costaude, je me rapproche d’elle...

« Absentès est un tordu, c'est en douce qu'il change son phone de position. Ca donne un effet œil de mouche mais le son est pourri, le professeur commence par se plaindre de vous, Lana, et de Biobook. Ces gens sont malins comme des singes, dit-il leurs avocats au top. — Et oui, ironise Absentès en clignant de l'oeil. Tout ne fonctionne pas comme dans un colloque organisé dans ta fac...

— ‘Voilà, reprend le Prof... J'ai été surpris par le paquet de pognon que les parents nous ont laissés. Si on met bout à bout les assurances-vie, les comptes épargne et le fruit de la vente de la baraque de Sampans, on peut voir venir... Alors voilà ce que je te propose… On prend contact avec un avocat d’affaire de là-bas et on met noir sur blanc tout ce qui concerne l’Opération Tantine, depuis les droits d’auteur papier, le tarif des traductions, les copyrights ciné, télé et video games… »

‘ Très bien, Cher Professeur, je suis ravi de savoir qu'on est pleins aux as. Mais dis-donc, en dehors de l'Opération Tantine, comme du dis, c’est quand que le notaire libérera les sommes : demain ou dans deux ans ? Ils sont malins les Ricains, je parie qu’ils ont signé des protocoles de développement avec leur filiales et que c’est déjà parti dans tous les sens. Par ailleurs… — Par ailleurs quoi ?  — Par ailleurs, Stroppa et moi sommes en affaires. L'idée c'est qu'on a perdu du temps et que le temps c'est de l'argent. Si vous voulez utiliser nos sources, ça ne sera pas gratis.

‘Ca va, ça va, je m’en doutais. Tu veux du fric pour laisser tomber, c’est ça ? Tu en as déjà marre, de Marosa. Combien pour ton manuscrit complet et pour le sien ?’

‘Dommage que tu n'en aies pas parler plus tôt.. Mon manuscrit est en lecture en France, en Suisse, en Belgique, au Canada. J’ignore où en est Stroppa pour l'Italie, mais, avec les liens privilégiés qu’il entretient dans le monde de l’édition… Tu l’as entendu l’autre jour en visioconférence...’

Un parieur donne un coup de pied dans la table haute où Absentès et son frère sont installés.

Dr Feelgood's Rat Race dans la sono du bar. Grognements, toux nerveuses, éclats de rire, la conversation entre frères n'est pas de tout repos.

‘Ecoute-moi bien, morveux. On a beau avoir le pognon, il faut qu’on limite la casse. Je te rappelle entre autre chose que je dois assurer pour Léa et la pension alimentaire de sa mère…’

‘Tu as décidé quoi, grand frère chéri ?’

Au moment où le barman paie sa tournée, le Prof s’aperçoit qu'Absentès le filme avec son I-Phone, il le lui arrache des mains e et le fait tournoyer dans les airs...

‘Voilà ce qu’on va faire, espèce de dégénéré. Le seul moyen de reprendre la main est de sortir la Tatie de l'Evergreen Cimetary et d'organiser une grande cérémonie pour le retour de son corps  au pays. Cela signera le 'gran finale' de sa saga, la fin officielle de l’opération pour ce qui nous concerne.'

‘Astucieux, frérot, tu as d'autres conneries de ce genre en stock ?’

‘C'est toi, le con, comme d'habitude. Les recherches ont commencé il y a moins de deux ans et on se retrouve avec quatre vies de Marosa et des piles de documents en quatre langue, dont le russe ! Chaque jour qui passe, un ancien journaliste, un détective, un ex-flic ou une voisine de pallier rajoute des épisodes aux mille et une vies ! Alors voilà ce que je te propose… »

Absentès, qui a récupéré son phone, le glisse dans la poche de jeans sans couper le micro…

' Nos vies de Marosa c’est un peu son Evangile. Ce qu’il faut, c’est un texte canonique pour mettre un terme aux disputes. Une version canonique.

La voix d'Absentès fourche en arrière plan, on l'entend àpeine : 'Et ben voyons, comme ça tu seras le Saint Paul de la situation ? Nicée, Florence et Latran à toi tout seul... ‘

' Mario.... Mon idée c’est que le retour de Ma’ en Italie et mon oraison funèbre mettent un terme aux métastases type Bioprod, Biobook, Biostork, Biogame, Oligark, HLO, BHS, etc. Si on ne prend pas une décision tout de suite, les Ricains vont nous mettre sur la paille ! '

‘Une question, Saint Paul... Tu te sens capable de résumer en un quart d'heure les mille et une vies de la Tata venue de nulle part ? Tu t'en crois capable ? Je ne voudrais pas dire, tu es déjà très chiant quand tu donnes des conférences de Français langue étrangère, alors émouvoir un parterre d’expatriés revenus pour l’occasion et des grenouilles de bénitier limite réactionnaires, ça n’est pas gagné, vois-tu...  En quelle langue, d’ailleurs... Ton anglais est nul, ton italien scolaire et ton français ampoulé…'

‘Mario... Il faut que tu donnes ton aval. Ta nièce pose un tas de questions. Léa et sa mère ont des antennes, pour ce genre de choses. Chaque fois que j'ai Léa au bout du fil, elle me fait : Vous en êtes où avec Marosa, papa, la bio en français, elle va sortir quand ? Vous allez en faire un dvd, c'est ça ? Qui s'occupe des contrats... ’

‘Léa, c'est ton problème, c’est toi qui l’a fait, non ? »

Chocs d’objets amplifiés, un alcoolo qui beugle en Albanais.

‘Je vois, t'as décidé me faire chier, c’est ça ?’

‘ Pas le moins du monde. Je veux juste te faire remarquer que comme toujours, tu décides de tout tout seul. ‘

‘J’ai compris. A combien tu évalues ta "Vie de Ma' ? Combien, petite saloperie, combien parasite, gratteur, guignol ! ’

‘Qui te parles d’argent, Prof ? Je suis un artiste, tu sais ?'

‘N’abuse pas de ma patience, foutu raté, n’abuse pas ! ’

‘Pierrot, respire à fond, pense à tes artères… Ce qui cloche, c'est que tu m'as toujours pris pour un resquilleur, alors que je fais de ma vie une oeuvre d'art.... Ce qui n’est pas ton cas, obscur fonctionnaire du ministère de la Coopération...'

On entend le Prof avaler de travers et tousser.

‘Tu veux un Kleenex ? Regarde moi ça ! Tu t’en es mis plein le gilet... ‘

Amy pousse le son de son phone à fond :

‘ Il y a quelque chose qui t’échappe, pro-fe-sseur... Notre cousine nous a fait un super cadeau en nous apprenant l’existence de Ma’. La plupart des gens ont des parents, une famille qu’ils découvrent le jour où ils viennent au monde. Nous, non : on décroche une tante à l’âge adulte ! Hé bien, la chose, elle me plaît, à moi, j'ai envie d'écrire sur Maria Rosa De Sancis.. Pour quelle raison est-ce que je devrais m'effacer derrière ta putain d’oraison funèbre ? ’

Ce qui filtre du phone d’Amy se passe de commentaire. On devine que le professeur s'est jeté sur son frère et qu'il essaie de l’étrangler. Le barman fait le tour de son comptoir et lui tape sur la tête avec sa charbonnette. On entend des 'il saigne', des 'il va le tuer' et un 'ne t’en mêle pas Darko'. Quand l’enregistrement s’interrompt. Amy se tourne vers moi :

— Hé bé dis donc ! On n'est pas loin de John Ford contre John Wayne lors du tournage d' 'Un homme tranquille'… Comment ça s’est terminé ?

Amy remet dans l’ordre dans sa tignasse et finit son Martini...

— Chez les flics, sous les vivats des fanas des tirages Flash à la télé.

— Bien !  Ca nous fait une belle scène de plus pour le dvd. Cela dit...

—  Cela dit quoi ? »

— Pour les extensions multimédias, il nous faut la signature des deux frères. Si Absentès refuse de contresigner les avenants au contrat que nous avons en tête, j’en connais un qui ne va pas prendre ça avec le sourire.... Eh bien quoi, Amy, pourquoi tu me regardes comme ça ? »

« Dis Lana, tu as quelqu'un en ce moment ? »

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