J'aurai ta peau Saxo


Ed.Vauvenargues, Paris, 2001

Danse à main armée. Tonin S., dit Tonin le Tombeur, ancien saxophoniste du groupe de bal Les Stompers, est retrouvé égorgé en plein champ dans la banlieue d'Albi (Tarn). Il en a eu des femmes au temps de sa gloire. Dont Pauline. Cette dernière se rappelle à son bon souvenir. Est-ce pour danser un dernier slow ou bien pour attiser la jalousie de son Cathare de mari ?

“Les meurtres dont il est question dans "Mort à la Mère" comme dans "J’aurai ta peau Saxo", les deux livres signés par Mario Morisi sous le nom de Mario Absentès dans la collection “Faits Divers” sont deux reliquats de l’enfance, deux meurtres symboliques qui, la faute à la rondeur du monde qui tourne trop bien malgré ses lacunes, ne se sont pas produits à temps. Avec les années et les agios, ça fait du sang en plus. Le désir a mis le corps sur la scène. Mario Absentès aime la chair et les meurtres ont le mérite de le concerner. Ses descriptions érotiques ne sont jamais voyeuses, c’est serré de près, la langue de l’écrivain lèche la peau de ses personnages, la beauté des gens dépend de la lumière, et la lumière de l’importance que l’on donne aux gens. Les livres laissent parfois l’impression de patauger dans les odeurs corporelles avant que tout ne vire au rouge.

Christophe Fourvel, in “Verrières n°7” de février 2002 ; p. 21, 22, 23 - Édité par le C.R.L. de Franche-Comté. Inclus une belle page de “Achevez Cendrillon” paru quelques semaines plus tard. p. 132.

INCIPIT

“Je te le dis, moi, ce type n’en a plus pour longtemps, quand on pense qu’il s’est envoyé la moitié du canton et le quart du département !”

Ainsi parlait Miguel, le patron du Beluga, la nouvelle boîte de nuit à la mode d’Albi entre Castres et Mazamet.

— Qui c’est, ce garri, il a pas l’air tout neuf ?”

Là, c’est Marco, un des barmans les plus connus du secteur, un dur à cuir doublé d’un tombeur.

“Tu ne sais pas qui c’est, on voit que t’es un minot. Ce gaillard jouait avec les Stompers, le groupe de bal le plus côté qu’a jamais joué dans tout le sud-ouest. Il jouait du sax, une bête. Dans tous les sens du terme. On l’a jamais vu ressortir d’un balletti seul, jamais connu la moindre veste.

— T’exagères toujours aussi, toi.

— Non, juré craché. T’as qu’à demander à Piero !

Piero, videur professionnel amateur depuis trente ans, juste après Aléria, s’approche ; plus Ventura, tu meurs.

— Tonin Serra ? Ca fait mal au cœur de le voir comme ça. On n’a pas toujours été potes. Mais il mérite pas ça.

— Ben quoi, fait Marco, on dirait que vous parlez de Rudolph Valentino !

Piero, l’oeil olive nègre macérant dans son huile, fixe Miguel et ménage son effet :

— Sa gonzesse, elle avait pas le droit, elle avait pas le droit de partir. ll l’aimait trop.

Miguel en croit pas ses yeux, cette sentimentalerie, pas le genre de Piero le Corse. Le Corse poursuit en se versant un soda :

— Je l’ai connu, ça devait être en 78 avant un concert de Feelgood à Toulouse. Il était avec une putain de nine blonde à couper le souffle. J’étais au S.O. et il a essayé de m’avoir à la bonne. Il se prenait un peu pour une star. Peine de plus et il mangeait. C’est un pote qui m’a retenu en me disant que j’étais con, que j’allais friter une célébrité locale, un bienfaiteur de l’humanité.

— C’est quand même pas le seul mec de la planète à s’envoyer des blondes, fait Marco, agacé par cette concurrence bientôt posthume.

Miguel intervient, la molaire argentée :

— Raconte-lui le carnet.

Piero grimace, c’est plus fort que lui, il a du mal quand on lui donne des ordres.

— Le carnet ? Ouais... Tonin s’envoyait tant de nanas qu’il avait pris l’habitude de noter leur adresse et de griffonner des trucs sur elle. On dit qu’en fin de carrière il en avait couché trois ou quatre cents sur son bon dieu de carnet.

— Et pas que sur le carnet, ricane ce con de Miguel.

— Trois cents, pas si terrible que ça, fait Marco qui a pris en grippe le vieux mec qui sirote son scotch en compagnie d’une femme d’âge mur à vingt mètres de là. C’est pourquoi qu’il est triste que tu disais tout à l’heure ?

— Sainte Madonne, fait Piero en se signant. Sa femme s'est barrée il y a deux ans. Elle avait quinze ans de moins que lui et il aimait comme une fille.

— Vé, tu l’aimes drôlement ta fille, grogne Piero.

2.

Antonin Serra - tous les témoignages concordent - prête une oreille distraite au babil de Thérèse Spiridis, l’ancienne patronne du Corsaire, la boîte branchée des années 80. Il a une drôle d’expression : les pattes d’oie et la commissure plissées, les narines dilatées et l’oeil flou, comme dans le vague. Mais au lieu de passer le bout de sa langue sur sa lèvre inférieure comme lorsqu'il drague, il la mord et grimace. Vieille confidente, Thérèse s’en rend compte. Elle lui demande ce qui ne va pas. Il lui répond qu’il a du mal, beaucoup de mal à vivre sans Tina. Comment oublier celle qui l’a sorti de quinze années de nomadisme amoureux et qui lui a donné deux fille dont il n'a plus de nouvelles depuis un an ? Pourquoi ? Pourquoi cette décision de partir retrouver ses parents en Uruguay ? Qu’est-ce que c’était que cette histoire d’incompatibilité d’humeur ? Pourquoi un avocat puis le juge ? Thérèse saisit Tonin par les épaules et l’embrasse sur le front. Elle le consolerait volontiers, le Tonin. Serra n’a pas le cœur à ça. Il la repousse et plonge son nez dans son verre, le vidant d’un seul coup de nuque. (...)"

 

"J'aurai ta peau Saxo" ainsi que "Mort à la Mère" (2000) et "Achevez Cendrillon" sont trouvables sur le Net. Si ça vous intéresse, commandez-le dans "contact".