Amarcord e omaggio alle famiglie dell'Alta Valnure...

Ne vous inquiétez pas du ralentissement et, si vous le voulez bien, cliquez sur la vignette numéro 77...

Une voiture en mouvement, la voix de Sophia Loren dans ‘Italian Mambo’, des rires dans une voiture.

Un grand silence, l’imminence de l’embardée.

Un vide immense et le fracas du choc sans le son. Un tourbillon à l'extrême ralenti.

Du sang se met à pisser sur les vitres, de la bouche de la conductrice, de l'orbite du passager.

Gel du mouvement, bloc d’un plan fixe... Vision de la tête explosée du fiancé dans le cockpit.

La douleur de l’horreur, l’avant et l’après et ses ruptures, les amants tête bêche, lui mutilé, elle figée dans le malheur à venir.

Le bruit du dehors qui fait irruption dans le monde des corps à l’agonie. Des mains qui empoignent et qui extirpent. Ses genoux à lui broyés dans la ferraille. Des 'oui', des 'vite', des 'vous êtes fous', des 'ne la bougez pas'…

A l’arrière de sa — on voit Alba, la petite-fille d'Albine Cavanna - tête posée sur un veston replié, une tâche rouge grandit, s’élargit et régurgite de son thorax blessé.

Une lueur glacée, le refus de savoir : comment va-t-il, ne nous séparez pas, occupez-vous de lui, suivi du hurlement des scies électriques.

La sirène de l’ambulance qui dévale la pente sur les chapeaux de roues, suivie d’un bruissement de blouses vertes puis blanches. L’odeur du camphre et de la Javel... Scalpel, un cg d’adrénaline ! On la perd ! Total éblouissement.

Fondu enchaîné de calques qui se chevauchent sans logique temporelle, mélimélo du coma, confusion quantique des souvenirs, concaténation des vortex à rebours L'accidentée sort petit à petit de son coma. Curieusement, ce ne sont pas les visages de sa mère, de sa grand-mère, de ses cousines, de ses voisines qui l'accompagnent dans son retour à la vie mais ceux de Shemare Morgan, une des vedettes de ‘Criminal Minds », celui de 'Poppy Montgomery" dans 'Unforgettable" et de Jill Hennessy dans 'Preuve à l'appui', série dont elle venait d'acheter l'intégrale au rayon musique du Coop de Plaisance...

Sa psy avait raison, les séries américaines ne pouvaient rien pour elle. Mais qu’y pouvait-elle, si c’était le seul moyen qu’elle avait trouvé pour ne plus penser au thorax explosé de Mattià, à la barre de métal qui s’était enfoncée dans l’orbite de son œil gauche... Pourquoi ne lui avait-elle pas laissé le volant comme il le lui avait demandé, pourquoi ne lui avait-elle pas laissé le volant, pourquoi ne lui avait-elle pas laissé le volant...

Alors l’Amérique comme un ailleurs de l'enfance, comme ce voyage qui avait été annulé par la mort de sa mère. Pour Alba, là-bas était l’ailleurs des horreurs, l’ailleurs de la cause et des effets. A preuve, les lettres que s'était mise à lui envoyer la petite-fille de Maria Rosa Balduzzi-Malvicini, la copine à la vie à la mort de sa grand-mère Albine. Tout cela avait un sens. L’Amérique était inscrite dans son destin. L’Amérique où sa grand-mère avait refusé de suivre Marosa, l’Amérique qui était tout là-bas à l’ouest quand elle regardait le soleil se coucher depuis le Tournant des deux Pierres. Ca paraissait curieux mais elle en était persuadée : il y avait un pont entre le Mont Castellaro et Manhattan, entre le tournant des Deux Pierres et les tours jumelles. C’est de Pennulà, à gauche sur la route de Bardi, en direction des ruines romaines de Vellaia, que venaient les Forlini de Baxter Street et  leurs cousins. C’est de Grondone, sur la route de Ferrière, que tout un village était parti dans les années 20. C’est de Centenaro, sur la voie des Abbés en direction de Bobbio; que des orfèvres étaient partis pour s'installer à New York et se faire connaître du monde entier...

En fait, y penser lui faisait peur, mais le ciel entre le Val d'Arda, la Valnure, le Val di Trebbia et le Valtidone était peuplé de fantômes qui faisaient la navette entre l'Italie et l'Amérique. Folle question : comment faisaient-ils pour voyager en si grand nombre sans mettre en danger la sécurité des Boeing et des Airbus ? Le fantôme de Ma’, par exemple, pourrait-il rejoindre le cimetière où reposait Albine, son éternelle amie ?

C'était probablement la conséquence de son traumatisme, mais Alba, avant de s’endormir à La Cavanna où elle avait décidé de vivre maintenant qu'elle était seule, entendait des bruits de discussions, des verres qu’on entrechoque et des rires dans le grenier.  ‘Fouille bien partout, Alba, le moindre détail peut nous être utile. Les lettres que Ma' a envoyé à sa mère sont bien quelque part... Un tas de gamines du coin ont embarqué à Ellis Island dans les années 20. Rien qu'à Groupàl, on trouvait quatre filles Morisi, une douzaine de Cavanna, des Malchiodi, des Zazzera, des Bruzzi, toutes prénommées Anna, Maria ou Rosa…

L’appel de l’Amérique... Entre deux visites de ses infirmières, Alba fouille dans sa mémoire. Sa grand-mère ne tarissait pas d'éloge pour Ma'. Marosa ci, Marosa là ! Et comme elle était intelligente, et comme elle parlait plusieurs langues, et comme jouait bien du piano, et comme elle était douée pour le calcul, et comme elle a eu du courage de défier son beau-père…

Au point qu’il se trouvait toujours un oncle ou une cousine pour rappeler à Albine que Ma’ que son père était peut-être un fasciste mais qu’il s’était occupé de son éducation, et que - c’était raide quand même - pour le remercier, elle avait sauté sur un bateau et ne lui avait plus jamais donné de nouvelles, pas plus à lui qu’à sa mère Chiara, une simplette qui ne se souvenait même plus avoir eu une enfant…

Une année, au moment du Millenium, Alba avait profité de la bonne humeur générale pour demander qu’on l’aide à vider la resserre que son grand-père avait construite du côté du fortin des Scrivani détruit il y a des siècles. Les gamins de La Cavanna (il y en avait encore) et ceux de Grouppasseù s’étaient régalés, pour une fois qu’on les encourageaient à mettre leur nez partout. Mais à l’exception d’une dizaine d’amphores en mauvais état, de vieilles serpettes et d’un alambic en miettes, on n’avait pas trouvé les titres de propriété de la maison familiale.

Soulagée par ses remèdes, Alba s’endort les pieds glissés sous le four à bois. Lambeaux de réminiscences. Sa grand-mère et Ma' quand elles allaient cacher le bétail dans les bois pour que les Allemands ne les confisquent pas. Sa grand-mère et Ma', quand elles allaient voir les garçons se baigner dans la Nure, les deux amies quand elles faisaient l’école buissonnière, quand les fascistes ont cassée les jambes et les reins de Pépé Giuseppe, Alba et Soldata quand elle s’est laissée glisser dans les fourrées pour ne jamais revenir. Ce qu'il restait de tout ça ? Une liasse de lettres égarées quelque part, des lettres qui auraient permis de mieux comprendre, cachées quelque part avec des titres de propriété et des secrets de famille, probablement.

Alba ouvre un œil et remonte son plaid. Son cauchemar recommence aussitôt : de nouveau sous ses yeux, le visage explosé de son fiancé, du sang qui coule à flot de sa bouche, son nez qui expulse du cervelet s chaque spasme. Alba perd pied, plisse ses paupières de toutes ses forces, bondit de son fauteuil en osier, va devenir folle.

Sur le moment elle ne voit qu’une solution pour faire taire sa douleur, elle titube vers son PC, l'allume, ouvre le dossier où elle a classé une cinquantaine de séries télévisées. Ce n'est plus la série qu'elle préfère, mais elle lance un 'Law and Order 'de la Saison 02 avec Chris Noth et Paul Sorvino... Noth la rassure et Sorvino lui rappelle son oncle, partisan pendant la guerre et barbier à Novare. Elle en convient, c'est une des plus mauvaises saisons, mais dès que les flics du NYPD sautent dans leur voiture toute sirène hurlante, elle picore une barquette d’olives piquantes et ça va mieux.

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