PAUVRE M. NIETZSCHE MONOLOGUE POUR UN MOURANT, TROIS PERSONNAGES ET UN PIANO

Dans un grand café de Turin, à la tombée du jour. Un petit homme propre sur lui, au grand front et à la moustache très noire, s’approche d’une adolescente en train de boire un chocolat.

— Tu es belle, tu es belle, tu as les yeux de Louise, tu me rappelles Louise. Est-ce que tu es autoritaire ?

Pardonne-moi, je parle avec des mots de grand.

Est-ce qu’on t’écoute quand tu parles, est-ce que tu aimes commander ?

Tu ne me réponds pas ?

J’entends ta voix, la locomotive sort du tunnel. Je vois ton sourire et ta voix comme deux lumières au bout de la suie... :

« Monsieur, pourquoi tes yeux sont enfoncés comme ça ? Tu as une maladie ? C’est une tumeur ? »

Comme tu es belle, mais ne t’inquiète pas.

Et surtout n’éprouve pour moi aucune pitié.

Tu sais, je  pourrais t’apprendre une multitude de choses.

Tenancier ! Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Je t’entends penser : — Quel vieux fou, il ne va pas lui prendre la main, il ne va pas lui payer une grenadine !

Ma fille, ne l’écoute pas, cet homme n’est rien de bon pour toi. Il se prend pour ton père... Le mien était pasteur, un homme à la santé fragile. On devient fou dans ma famille, fou de fragilité, fou de bravoure. Et dans la tienne ?

N’aie pas peur, n’aie pas peur, tu es trop intelligente pour avoir peur, tu mérites mieux, et puis il faut que tu t’habitues à mes frayeurs...

Tu parles ? Tu me dis quelque chose ?

— « Monsieur Nietzsche, Monsieur Nietzsche ! »

Ce n’est pas une voix de fille, ça ; ce n’est pas Louise, ce n’est pas Cosima, ce n’est pas Gênes et Capri...

« Monsieur Nietzsche ! Monsieur Nietzsche ! Vous dites de grandes choses bien intéressantes mais vous êtes bête aussi, il faut vous ménager. Ce n’est pas en gesticulant que vous allez vous délivrer de votre mal... »

Petite, comme tes yeux sont noirs, comme ils sont profonds... ! Qu’est-ce que tu préfères : que les gens soient beaux, qu’ils brillent ou qu’ils t’intéressent, qu’ils te stupéfient ? À l’école, tu fréquentes les boiteux. Qu’est-ce qu’il y a le tenancier, tu veux ajouter quelque chose ?

Comment ? Moins fort ? Plus doucement ?

Revenons-en aux Grecs, ma petite.

Les Grecs, ils inventaient des dieux. Il y avait surtout Apollon, le Soleil, la Splendeur, l’Harmonie et Dionysos, un étranger ivre, un amateur de douleur et de fusion.

« Nietzsche, ça suffit avec votre voix de crécelle, prenez une eau minérale et disparaissez, vous faites peur à la petite, regardez comme elle tremble. »

Monsieur, je peux vous prie de rester dans un état léthargique, vous n’êtes pas convié à converser...

Pardon ? Que dis-tu, Petite ?

« Monsieur, qu’est-ce qu’ils se disaient, les dieux grecs, quand ils se rencontraient ? Eh M’sieur Nietzsche ! M’sieur Nietzsche ! »

1.

Morceau musical composé par Nietzsche, en bande son ou au piano :  Monsieur Nietzsche se tord de douleur, va et vient, grimace, pousse des cris, profère des insultes, prend sa tête à deux mains, tente de la détacher de son cou, repousse le patron du Grand Café turinois qui veut l’aider, frappe sur le comptoir quand il imagine qu’on veut se débarrasser de lui, se met au piano, tape du poing sur le clavier, divague. Se calme enfin :

— Halte ! Comment se fait-il que vous ayez tous les mêmes yeux, tous le même regard ? Une fillette, le tenancier d’un grand café et une femme enceinte, ça ne se ressemble en aucun cas ! Alors pourquoi faites-vous alliance pour m’empêcher de parler ?

Je ne meurs pas, non, je vous assure que je ne meurs pas ! Je souffre et cette souffrance est mon don le plus grand, ma compagne, une maîtresse qui m’anéantit sans me vouloir du mal. Elle s’affirme en bloc. Elle ne réagit pas. Elle prend toutes ses responsabilités. Elle est naturelle. Elle fait tout ce qu’elle peut. Tantôt elle use du trépan, tantôt elle plante son vilebrequin dans mon front et le vrille en longues spirales irrégulières. D’autres fois elle officie au maillet, elle privilégie mes tempes, de l’intérieur vers l’extérieur, ou vers la nuque. Quand cela ne suffit pas à faire taire mes pensées, à pétrifier la plume dans ma main, elle œuvre en chalutier avec des grappes d’hameçons t fuir le monde ! C’est l’intelligence dans les yeux de la Petite ! pas moi, pas ma voix !

Je peux t’appeler Louise, mon cœur ?

Il a tort, le vilain tenancier, c’est la bonté de Citoyen le Toutou, qui fait fuir le monde...

Comment tu dis, le Marchand ? Quoi ? Quoi ? Quoi ?

Je serais qui sans le crabe qui me mange le front, hein ?

Un philologue gonflé de son importance, un Kant à soi leurré par Apollon ?

Wagner au sommet de sa vanité !

Non, je suis Wilhelm Friedrich Nietzsche, de Sils Maria ou de Gênes, de Heidelberg ou de Sparte ; et par la grâce de mon mal, je remets tout en cause, tout le temps !

Pas comme toi, Marchand le Poison, Marchand le Leurre ! Pas comme toi, Citoyenne Le Gros Ventre, la Douce, la Vénéneuse ! Pas comme toi, Petite Louise, qu’on abandonne aux mains des pédagogues et des comptables, des maris et des prêtres !

Je vois, je vois, Tenancier, tu vas me bousculer, me jeter sur la chaussée, me faire perdre la face dans la boue.

Tu as raison, petite, je suis une locomotive hors de ses rails, un flot de sang qui submerge la digue des convenances et se déverse dans les estomacs ! `

Je rêve d’un monde où la philosophie se fait à coups de marteaux dans les estomacs, où rien n’est jamais vrai et où il y a un intestin au bout des intestins ; le triomphe de l’éternel recommencement, la fin des espoirs, de tous les espoirs, une fois pour toutes !

2.

Deuxième morceau de la musique de Nietzsche : M. Nietzsche reste paralysé, son visage est parcouru de spasmes, il tire la langue, une douleur phénoménale bloque toute parole dans sa bouche. Des mains invisibles s’emparent de ses avant-bras, de ses mains, de son dos, on l’installe de force dans un fauteuil. Il se lève pour aller vers le piano, avec un  sourire bien trop franc.

— Petite Louise, tu aimes la musique ? Rassure-toi, je vais, je vais...

Le crabe a volé ma musique mais il en reste pour toi sur ce clavier et dans mes mots.

Apollon et du Soleil : une brise venue de loin.

Petite, petite, tu sais ce que j’ai écrit ? Tu me vois, n’est-ce pas, je parle de moi, de Monsieur Nietzsche...

(Silence, même dans la tête de Nietzsche)

Je te pose une question, toute petite : Sans la musique, la vie vaudrait-elle la peine d’être vécue ?”

C’est beau, hein ?

Et puis : “... (marmonnage rimé en allemand)”

Et puis : “... (deuxième marmonnage rimé en allemand)

Et puis : “... (troisième marmonnage rimé en allemand)

C’est beau hein ?

Si un jour un ange révélé se révélé se révélait à moi qui ne croit ni aux anges, ni à la révélation...

« Oh, oh, oh, Nietzsche ! Arrêtez, vous êtes en train de faire peur à tout le monde. Ce n’est pas un théâtre, ici ! »

C’est toi, Le Marchand ou bien c’est toi Dame Le Ventre Gros au Grand Cœur ? C’est vous qui osez interférer ?

« Mais non, Professeur, c’est seulement qu’on s’inquiète... »

Vous vous inquiétez ? Seriez-vous ma mère ? Ma sœur ?

Cessez de me regarder comme ça, sinon je meurs !

(Silence, long silence, très long silence)

3.

— Tu t’inquiètes, Louise ? Oui, toi, Louise ! Que tu es belle ! Que je suis heureux qu’on se soit rencontrés avant notre rencontre. Tu te souviens de nos promenades dans les Alpes suisses ; quand ton dadais de Rhée était jaloux et que ta mère s’inquiétait ? Tu te souviens ces nuits à disputer, ces étreintes de l’âme, ces extases de l’esprit ? C’était autre chose que Rilke, autre chose que ton Sigmund, le père des charognards au service du nouvel espionnage ! Tu te le rappelles, ce baiser ?

« Je ne veux pas vous fâcher, mais je ne comprends... »

Dame Gros ventre ne comprend pas ! Mais toi, petite Louise... Je sais, je sais... Avec ma moustache... mon front déformé par les coups de masse et d’enclume, je fais peur... Je suis un château aux multiples soubassements, aux innombrables soupentes et oubliettes ; je ne les ai pas tous visités...

Pourtant je continue en rampant, les orbites brûlées par les surcroîts de la signification, n’écoutant ni ne faisant de prière

Tu sais, Marchand...

« Bon, ça suffit, vous êtes en train de me faire perdre du temps et des clients. Si vous n’arrêtez pas immédiatement, j’appelle les carabiniers. »

Pauvre Marchand, comme il souffre. Aaaaah, si le monde était aussi simple que sa boutique...

Mais le monde n’est pas ce Café avec ses grandes glaces, avec ses plantes grasses et ses ors. Le monde c’est... Une infinité de cavernes plus ou moins réelles, imbriquées, encastrées, télescopiques.

Le monde, c’est un bazar aux dimensions variables.

Le monde, Petite Louise, c’est le multiple et l’indéchiffrable, une équation à n-inconnus, une infinité d’heures passées à rien mais à tout goûter aussi ! Et si la raison n’était...

Que Lou, ma Lou, ma Looooooou !

(M’sieur Nietzsche interprète un ballet très particulier, désordonné mais sautillant, arythmique, enlevé, baroque...)

4.

— Comme je me sens léger : je suis une étoile qui danse, mes pieds pensent, l’air m’obéit, je dicte ma loi aux fantômes !

« M’sieur Nietzsche, M’sieur Nietzsche, pourriez-vous cesser de grimacer et de tirer la langue ? Je ne me sens pas très bien... »

Que dites-vous, Citoyenne la Maman ? Votre gros ventre a mal ? Je crois savoir pourquoi !

Ce qui ne va pas chez vous, c’est que vous êtes dressée pour être gentille et que c’est une tare ! Vos contours sont flous et vous vous accrochez à toutes les bonnes raisons.

C’est ça, pour donner la vie, vous chassez le sens comme on fuit les soucis.

Or, Citoyenne Gros Ventre, il faut adorer le Mal pour être prêt à l’affronter. Il faut refuser les perspectives et les lignes de fuite communes. Il faut tout mettre en lambeaux, décortiquer, séparer les atomes les uns des autres, à la main, à la machette ; il faut refuser les étiquettes, fonder ses propres langues, déclarer la guerre à la syntaxe, changer les lois, refuser les prix affichés... Il faut tout, désobéir, mentir, voler et même tuer ses enfants !

Tu vois, Lou, notre ennemi, c’est elle, cette Dame enceinte d’un futur éternellement renaissant : ce Ventre Aveugle…

(Nietzsche pivote violemment)

Mais c’est aussi ce Marchand numérique qui essuie ses verres derrière son comptoir ; « Comptoir », ça veut tout dire, non ! Comptoir ! Ah ah ah, Comptoir ! Comptoir ! Comptoir ! »

5.

Troisième morceau du répertoire de Nietzsche. M. Nietzsche est pris d’un autre crise. Sans dire mot, il s’agite, prend sa tête à deux mains, chasse d’inexorables mouches, repousse d’invisibles rampants, bouge ses lèvres en vain....

— Qui je suis ? Qui je suis ? Qui je suis ?

Qui parle ? Qui parle ? Qui parle ?

Qui parle quand je parle ? Qui pense quand me je parle ?

Est-ce une question à poser à un professeur en chaire, à un fils de pasteur adorateur de la multiplicité indécryptable ?

C’est vrai, ça, qui vous êtes, finalement, le Marchand, Lou, Madame Gros Ventre ?

C’est toi, Louise, qui veut savoir ?

Quoi ? Qui je suis ?

Je suis le fils d’Héraclite, je suis Silène et Cosima, l’épouse émancipée de Wagner, je suis la mauvaise sœur d’Ariane et tous ceux qui refusent qu’on réduise le multiple radical, qu’on l’instrumentalise. Je nourris l’équivoque, je féconde les dichotomies. “3”, “4”, mille et un, oui ! Pas “1”, pas “2” ! Deux, c’est l’Idiotie de la Caverne ! Un c’est pire, c’est Dieu et l’anti-Dieu, la réduction : pisse et vomissure. Lâcheté de l’homme, veulerie de sa peur entre deux infinis.

Et l’autre, le Marchand qui me fixe comme un Cyclope, le Vulgaire drapé dans ses chiffres derrière son comptoir à compter !

« Vous exagérez, Nietzsche, je vais vous maître à la porte... »

Quelle porte, ilote, non c’est à toi le Ventre que je m’adresse. Tu n’es pas une victime ! Tu t’es laissée engrosser, tu es la complice compatissante de tes bourreaux les hommes !

As-tu seulement réfléchi avant de donner ton ventre ?

Pourquoi n’es-tu pas venue me voir, hein ? Warum, warum, warum ?

Écoute ma voix, entends comme elle est douce. Je suis un homme soigné, tu sais. Je choisis moi-même mes parfums, mon savon, je me purifie jusqu’au bout des ongles.

C’est cela le secret ! Pour vous mériter, vous les Lou, les Louise, vous les filles de Capri, avec Cosima, Malwinda, toutes les femmes de l’Empire ! Il faut se soigner et que vous soigniez...

Oui oui oui oui, les mal soignés tuent comme tuent toutes tes sœurs les femmes, et tu tues aussi, tu m’as déjà tué, tu ne te rappelles pas ?

Oui oui oui oui, tu tues et vous ne le savez pas ! Tu savais, Lou, qu’un baiser peut tuer ?

Oui oui oui oui, un bisou, un baiser, une douceur, une caresse, une main sur la main, une connivence, un mouvement de paupière, le ralenti d’un au-revoir : cela tue, je le sais ! Cela blesse, cela salit...

« Vieux fou, écarte-toi de la petite maintenant, écarte-toi de là ! »

Tu as vu ? Regarde comme ils me détestent, tous les deux, le Compteur de lires et la Ventraille prête à accoucher d’un monstre de plus ! Pourtant, je me suis tu, il est retourné à sa limonade et à ses gâteaux. Le client d’abord : la folie on verra après !

Vois Lou, vois, vois, vois comme il ne perd pas de temps, comme il est efficace, soumis à l’Ordre des Choses. Son univers est simple. Tout se réduit pour lui à des sequins, à des florins, à des drachmes, à des roubles, à des pounds, à des ducats maravedis...

Car il croit que tout cela existe et que la mesure des choses remplace les choses elles-mêmes !

Alors, cette fiente de Marchand, on peut la haïr, même si c’est une perte de temps, une réaction misérable.

Pauvre Marchand, ah ah ah, il fonctionne, il fonctionne, il ne fait que croire qu’il est en train de fonctionner ! Ah ah ah... il ne fait que que que que que que que, il ne fait que que que !

« S’il vous plaît, arrêtez, Monsieur Nietzsche, je ne suis pas encore une grande, et là, vous me faites peur... »

Quatrième morceau de piano. Monsieur Nietzsche s’assoit et ne dit plus rien. Pétrifié, il récite un texte en allemand, puis en grec, en latin, et même en peulh et en hottentot.

— C’est effrayant comme je suis fidèle. Je suis un paradoxe de locomotive, lorsque j’aime, je roule jusqu’au grand butoir du Rien.

Aimer, c’est...

Tout démonter, disséquer, laminer, étriller, dissoudre. Il ne doit rien rester à l’extérieur de l’aimer et du penser, rien rester non-dit. Lorsque la viande et les veines sont boulottées, on s’attaque au squelette, on déchiquète les orteils, les astragales, on pile les tympans, on mastique les vestibules.

On goûte, ah ça, oui, on goûte ! On lèche, on pourlèche, on mordille, l’on crache et l’on remâche, on renâcle.

L’amour, c’est déchiqueter, mâchonner, vomir et ravaler, avec sérieux et légèreté à la fois !

Quand on a tout dégluti, tant suçoté, on comprend ce qu’était l’amour, on sait que c’était de l’amour, si c’était de l’amour.

L’amour est un révélateur, il est la certitude de ce qui reste après lui. Autrement dit Nichts ! Nada ! Rien !

« Monsieur Nietzsche, vous parlez fort et bien, c’est comme un psaume, mais votre bouche fait un peu peur : vous pouvez cesser de baver ? »

« Cette enfant a raison, je ne voudrais pas avoir de contractions... eh puis le patron va finir par appeler la Police... »

La Police ! Les Forces de l’Ordre ! Ils disent ça comme ça : “Forces” au pluriel, car “Force de l’Ordre” au singulier, ça fait trop peur, c’est pas moral !

Tu vois, Lou, il faut se méfier quand ils utilisent le pluriel !

L’Ordre, cette imbécillité armée, cette offense faite à l’intelligence et aux nuances !

Je serais le prophète du Chaos et ils seraient un ordonnancement à sauver ?

Que la force soit au désordre, que les fougères, les ronces, la jungle ! s’emparent de leurs jardins anglais !  Que les Vierges - qui veillent sur nos champs de maïs de la Brie à la Lorraine, de la Ligurie au Schleswig-Holstein - soient dévorées par les herbes folles, mettant ainsi un terme définitif à l’agriculture de la réduction et la religion du calibre !

6.

(Écho sonore d’un thème précédent. Très brève pause. Monsieur Nietzsche tourne, se court après la queue...)

— C’est cela, c’est cela, c’est cela... ils veulent que nos cerveaux soit réduit en bouillie, ramollis, rabougris, étrécis, pipi, cagibi, cagibi.. ils ne peuvent concevoir l’infiniment complexe : — Der Tod, la fine, le nihil.

Dieu est mort à la fin !

Mais leur cerveau se blinde et se rétracte.

Effrayés par la différence qu’il y a entre ce qu’ils pensent et ce qu’il faut penser par force, ils s’agenouillent !

C’est là que leur cortex tue, et ils tuent et ils tuent !

Leur cerveau devient : Concept, État, Empire, Domination, Agriculture ! : Tous mots qu’ils consacrent d’une Capitale comme un Arc de leur Triomphe !

Oui oui oui oui, Petite Lou : une Capitale, c’est les majuscules qu’ils mettent devant le sens comme des colonnes et il faut passer dessous !

Ce sont les ennemis de l’homme et de la vie : ils réduisent !

Et s’ils le pouvaient, ils se débarrasserait du zéro pour avoir la peau d’Einstein.

Je vous le dis, je vous le dis, ils sont les tueurs de zéros à la solde du grand Marchand ! Ce qu’ils savent pas, c’est que le Marchand est la mort du monde, la figure qui va l’ensevelir !”

7.

Thème musical récurrent : Nietzsche a peur, il échappe à d’invisibles ennemis, on le pourchasse, il titube, tombe, se relève, se cache, tremble, rampe...

« M’sieur Nietzsche, ils vont vous faire du mal. Dites-leur que vous êtes malade. Si vous êtes malade, ils vont vous soigner... »

« Il a raison, Professeur, parce que là vous nous faites mal au cœur, on voudrait vous aider... »

Me soigner ! Jamais ! Ma maladie est mon œuvre !

Il est cruel de séparer un homme de sa maladie, mille fois plus cruel que de séparer un homme de sa femme et de ses enfants ! On ne sépare pas un homme de sa maladie, on ne sépare pas une pensée du malade qui la porte ! On est la pensée de sa maladie !

Ce sont les gens en bonne santé, les femmes enceintes, les marchands, les petites filles qui sont nuisibles et superflus !

Oui oui oui oui, ils étiquettent, ils classent, ils mettent des prix sur les pensées et sur les concepts !

Parce qu’ils ont peur, parce qu’ils savent que la pensée sauvage porte en nous la liberté et la sédition. Leurs suppôts viennent et nous suggèrent le supplice. Ce sont des compteurs de temps, des contempteurs !

Souffrez ! Souffrons ensemble ! Soyons sages ! Plus tard, ce sera doux, ce sera le contraire de maintenant !

Prenez Prométhée, il ne l’a pas volé, Prométhée, son supplice !

Voler le feu aux dieux pour le confier aux hommes : quelle idée abjecte, quelle manque de goût !

Souffrons, c’est bon. Maintenant, tout de suite, pour toujours ! Pas de lumière, pas de chaleur, de la souffrance, de la haine, du ressentiment ! Que du cru pour le mécréant, que du cru pour le croyant, ah ah ah !

« M’sieur Nietzsche, vous avez un chez-vous, n’est-ce pas ? »

(Nietzsche se pétrifie, fait face à la femme enceinte, les poings faits)

— Dire que tu portes le germe, Lou, et que tu écoutes ceux qui vont l’arracher de ton âme !

Ne me regarde pas comme ça !

Je te fais peur ou je te fais pitié ? Tu as eu peur quand le Marchand a voulu me frapper ?

Hein, tous les trois, là ? Vous pensez que je suis aussi fou que j’en ai l’air ; vous pensez qu’il faut me mettre hors d’état de vous nuire à vos sacrosaints équilibres ?

Ou bien cela vous fait-il mal qu’un monsieur propre sur lui, les ongles bien faits, finissent dans les mains des Forces de l’Ordre au service des Marchands comme lui ?

Je vous fais peur, hein ?

Vous avez peur que je me roule par terre, que je me mette à baver, que je fasse dans mon pantalon en disant des atrocités. Ma merde vous épouvante ? Mon spectacle ? Cette tête fracassée ?

Et toi, Louise, pourquoi tu ne tombes pas amoureux de moi, pourquoi tu ne fais jamais l’effort de m’aimer ?

(Long silence et pantomime de la peur)

—Écarte-toi de là, Louise, je suis dangereux... Je vous le dis : vous subissez la force des Ordres, on vous prêche le manque d’amour et d’intelligence des Choses. Ce seront des guerres de religion, de civilisations, des conflits sans queue ni tête ; ce sera de nouveau le moyen âge, enfin, puisque seuls les déluges et les tornades...

« Cher M’sieur Nietzsche, je peux vous donner la main ? »

M’aider ? Encore ? Mais tu perds la raison, Louise, tu sais bien que cela me tuerait.

« Je ne m’appelle pas Louise, mais je vous aime bien. Vous êtes très intéressant, je vous trouve même très beau. »

8.

(Nietzsche fait un bond de bête en arrière)

— Ne fais jamais ça, Lou, ne dis jamais ça ! Je n’entre pas dans la catégorie des fleurs ! Non non non non !

Mais je sais que c’est ma faute, jamais je n’aurais jamais dû faire la chienne : pleurer, aimer, m’abandonner !

« M’sieur Nietzsche, lâchez-là, ce que vous faites... Bon, cette fois, je les appelle, ce type est fou à lier.”

9.

(Nietzsche fait des bonds de kangourou et pousse des cris d’animaux avant de reprendre)

— Être aimé, cette horreur ! Je rêve d’un amour à sens unique, de moi envers les autres, sans espoir ni possibilité de retour.

Je ne veux pas qu’on m’aime, je n’attends rien de personne.

M’aimer et être aimé pourrait me tuer et me re-tuer.

Penser et aimer ne vont pas ensemble. La beauté, oui, sans le sens et l’harmonie, une ivresse et l’incohérence ; Apollon et Dionysos dans une étreinte ; la coupole de Brunelleschi par Hieronymus Bosch ! Goya recouvrant Raphaël ! Bouddha derrière Villon ! Mais pas la tendresse, pas la tendresse d’un enfant !

10.

Morceau de Nietzsche, joué en direct ou off. Nietzsche tourne et retourne en marmonnant, il fait d’horribles grimaces, se jette sur le piano, joue un mélange de Wagner et de hard-rock, tape des pieds, cherche un mur pour y fracasser sa tête...

— Je le savais, j’avorte !

Le fœtus de mon Zarathoustra ripe gluant et disparaît dans un glouglou.

La douleur me dévore.

Souffle, poésie, ne peux plus...

Où est le temps de l’enthousiasme ?

Une lame entre par mon oreille gauche et déchire tout ce qu’elle rencontre de matériel et d’immatériel.

Mes phrases se disloquent. Plus qu’un verbe sans sujet. Plus qu’un sujet, plus d’articulation, plus de pensée ! Des idées, des influx, des impulsions dans le vide laissé par la douleur derrière la douleur.

« Monsieur le Tenancier, vous ne voyez pas qu’il meurt ! Il faut faire quelque chose ! »

« La petite a raison : il mange ses mains, il avale sa langue... »

Des voix, une voix de fillette, cristalline…

De l’italien ou du français, aérien, léger…

Non, quelqu’un d’autre !

Pas Citoyen Gros Comptoir, pas Gentille la Fille en Cloque,  pas Lou Mignonne ! Taisez-vous ! La ferme ! Maul Zu !

(Silence pesant)

Quel est cette pulsation dans les graves, ce grondement ?

On bat quelqu’un ? Un innocent qu’on torture ?

Ca gronde, c’est rauque, ça siffle...

(Nietzsche fouille, cherche, rampe, court à genoux...)

« M’sieur Nietzsche, M’sieur Nietzsche, vous faites trop peur, là, arrêtez !” «

Mais qui tue donc ? C’est là, derrière la fenêtre. Une bourreau en tablier de cuir qui tue !

« Eh, Vieux Dingue, vous n’allez pas partir sans payer ! »

(Le claquement d’un fouet à l’extérieur dans la rue )

Louise, petite Louise, ne regarde pas dehors ! Et toi Tenancier, fais quelque chose enfin, c’est ton rejeton qu’on fouette à mort, c’est votre sang qui coule sur le pavé !

 

11.

(Nietzsche écarte d’invisibles badauds et file vers la porte. Il est fasciné par le spectacle dans la rue, il montre des signes de panique....)

— C’est un signe. C’est la curée. Les morts se sont levés et on ne s’en est pas aperçu ! Le bruissement de leur haillon n’avait pas défrayé la chronique, il y avait des camp-volants et des nègres partout. Les voici le long des chemins vicinaux et sur les autostrades. On voyait des chinois et des nègres un peu partout...

Ah ah ah, tous les arbres d’Afrique, justement !

Et la vengeance des marabouts...

La faute au serpent Fenris qui fait sept fois le tour de l’Univers et dévore sa queue !

« M’sieur Nietzsche, ne mangez pas vos mains, je veux pas que vous mangiez vos mains ! M’sieur Nietzsche, M’sieur Nietzsche, c’est moi Lou, racontez-moi des histoires de Vieux Grecs comme tout à l’heure. M’sieur Nietzsche, protégez-moi de la maladie, protégez-moi de vos maux de tête, protégez-moi de ce qu’ils font au cheval ! »

(Nietzsche cherche l’enfant pour la protéger, pour la rassurer mais il ne trouve les mots et ça lui fait très peur)

— Un cheval ! Un Cavallo !

Une jambe de chaque côté qui pend...

Les princes montent leurs chevaux comme des symboles....

La force torrentielle de la nature montée à cru...

Dis, tu sais ce que faisaient les Centaures, oh oh oh ! Où tu es, Louise, Petite Louise, où tu es ?

Où elle est ? Citoyenne la Maman, tu es partie aussi ? Vous me laissez seul avec le Marchand ?

Oh, Petite Lou, ne m’abandonne pas ! Tu voulais que je te protège, que je te soigne et tu n’es pas là ? Ce sont les Centaures qui soignent et qui enseignent. Je connais Chiron, tu sais, le maître d’Hippocrate…

Quel est ce râle ! Quelle cette plainte !

Écartez-vous, écartez-vous !

12.

(Nietzsche virevolte, voltige, pivote sur les talons...)

Et vous les laissez faire ?

Qu’est-ce qu’elle a fait, cette bête ?

Pourquoi l’assassinez-vous à coups de hache ?

Quelle faute doit-elle payer ?

(Nietzsche se jette vers la porte, tire sur une poignée invisible, s’acharne...)

Écarte-toi, badaud, faquin, manant !

Écartez-vous, gens de peu de tête !

Écarte-toi, le Voyeur ! Écarte-toi, le Pasteur ! L’Agent ! L’Hospitalier !

Bêtes de somme, princesses endormies, dormeurs du Val !

Que faites vous ? Qu’avez vous fait de la Victime, maudits suceurs du présent à la solde des Églises !

Où est le Pferd, le cavallo, the horse, le hippos ? Où est le cheval, nom de Dieu !

Dis, toi ! Dis-toi ! Dis-toi ! Il est où le cheval qui meurt, il est où ?

Est-ce vrai qu’un flot de caillots gicle de sa gorge en gerbe ?

Est-il vrai que le propriétaire, son bourreau, bande en le frappant ?

Et vous êtes surpris ? Où est le corps du délit ! Vous l’avez fait disparaître ? Juste pour montrer que j’ai des visions et que je suis fou !

(Nietzsche tourne sur lui-même, titube comme s’il cherchait quelqu’un au loin dans la foule)

— Est-ce que tu as vu une petite fille, elle s’appelle Louise, elle a de grands yeux intelligents... Louise ! Reviens, mon cœur, j’ai beaucoup de choses à te dire ! Toi aussi, tu auras mal, tu sais, mais il y a un secret.

Oh, Louise ! Mais reviens, à la fin ! La mort, ce n’est pas ce que tu crois ; le cheval, il n’est pas vraiment mort.

Et vous là, devant et derrière, qui êtes-vous, pourquoi me regardez-vous comme ça au lieu de soigner le cheval mort ?

(Nietzsche se rassoit à son piano et écarte des bras en se penchant sur le clavier...)

Ma sœur et ma mère ont une grande mâchoire, de grandes dents, avec une queue de cheval....

Cher cheval, j’ai une idée : Et si nous mêlions notre sang ?

Chiron, c’est toi ? J’ai une petite élève qui s’appelle Louise, elle très intelligente, ça se voit à ses yeux. Et bien je lui ai promis que nous ouvririons une école pour elle ?

Mais il ne faudra pas tout lui dire ! Depuis que Dieu est mort, ce n’est pas facile, avec les enfants.

À propos, Chiron, tu connaissais Nessus, c’est un parent à toi ?

Un jour, figure-toi qu’il m’a vendu sa tunique, je la mets autour du front quand j’ai trop mal

(Une voix dans la rue...)

« Regardez, il est là, il est couvert de sang ! Ma parole, il fait l’amour avec ce cheval mort ! Mais c’est dégueulasse !

— Qui c’est ?

— Un professeur d’allemand, un dénommé Nietzsche !

— T’es fou, c’est Hector Schmidt, le manouche qui vend de la ferraille aux youpins du coté du marché ! »

13.

(Un thème musical reprend crescendo)

— Si un ange révélé se révélait à moi qui... Je dois être mort : mes idées coulent comme de l’encre de source. Elles ne rencontrent aucun obstacle. Dans mon crâne, le trépan a cessé son œuvre. C’est curieux, irréel, de ne plus avoir mal.

« M’sieur Nietzsche, M’sieur Nietzsche, j’avais peur de pas vous retrouver... »

— C’est toi, Cosima ?

« Non, je suis Louise, vous ne me reconnaissez-pas ? J’ai dit à tout le monde que vous étiez mon oncle, que vous n’étiez pas dangereux... Vous pouvez me jouer un morceau au piano, j’ai bien aimé, tout à l’heure.. »

— Mais bien sûr, Louise, jouer un morceau... Je l’ai composé le jour où je me suis fâché avec Wagner. On dit qu’il protège du mal mais il y a longtemps que je ne l’ai pas joué, je vais avoir des trous.

Nietzsche joue son morceau. Religieux. Puis il improvise. S’agite. Il sent une présence. Regarde autour de lui, inquiet. Se lève. S’avance au devant de la scène. Se tord les poignets. Les tend vers un invisible quelqu’un. Grimace atrocement. Jette sa tête en arrière. Bruit de pas dans le noir.

— Tu as aimé ? Louise, dis-moi au moins si vous avez aimé ! Louise ? Louise ?

« Suivez nous sans faire d’histoire, Professeur, on va vous aider. »

FIN (texte imaginé en 2010)

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