Cette rubrique est en enfer. Un terrain vague. Le remblais derrière lequel les déjections de l'Aire ont été dissimulées. Mettez un masque, prenez des gants...

Allez n'ayez pas peur, la Casa vous fait visiter LA BOUCLE INFERNALE (1974-1998)

en route pour la boom viking...

Si ça vous a plus, l'incipit suit...

PREMIER CHAPITRE DE LA BOUCLE INFERNALE,

les éditions du Zinc, sortie en tiré à part en 1998, à Besançon

 

Je me revois dans cet appartement de la rue Renan.

Au quatrième étage je crois.

La créature qui est allongée sur le lit ne veut pas m’entendre : « Une maladie, ça se construit. Vous devez savoir qui elle est et d’où elle vient. »

La créature s’appelle Agathe : elle se bat avec ses draps, elle a un visage de cire.

« Mon médecin parle d’un virus rare.

— Se soigner est pour vous un péché ?

— Non, plutôt une erreur. »

J’ai dû mal à m’expliquer. Mon hôtesse s’empare de mon tapuscrit, une nouvelle ampoulée. Elle parcourt les premières pages…

« Je m'en doutais, tu te compliques la vie, tes phrases sont pleines de mots… »

Elle s’interrompt :

« Comment as-tu su que j’étais souffrante ?

— J’ai croisé le Doc à l’Unijambiste. Il m’a dit que vous étiez fatiguée. J’en ai déduit que vous alliez très mal.

— Raconte-moi ce qui se passe en ville. Où en est le Mystère de la Saint-Jean ? »

Agathe se plie pour cracher, ce qui fait glisser le drap et apparaître un de ses seins. Je baisse les yeux...

« Ma poitrine ne te plait pas ? Tu peux la mater, tu seras l'un des derniers, de toute manière. »

Agathe essuie le coin de sa bouche, elle est en nage.

« Il faudrait être de bois - je réponds - mais vous voyez, la maladie et le désir se marient mal.

— Bien contraire ! Parle-moi de mes seins. Tu aimerais les caresser, n’est-ce pas ?

— Pas dans ces circonstances.

— Tu serais incapable de donner du plaisir à une malade ?

— Il y a juste…

— Arrête de tourner autour du pot, tu leur ferais quoi ?

— Ca va être con...

— Eh bien sois con, je suis sûr que ça va te faire du bien.

— La première chose qui me vient, c’est que vos seins sont… métaphysiques !»

Agatha a un temps d’arrêt, elle s’essuie le front.

«  Métaphysiques ?

— Je veux dire qu’ils ont un sens caché, un sens qui vous échappe.

— Tu peux les toucher, si c’est ça que tu veux dire, faire rouler mes tétons dans ta bouche.

— Vous êtes bête, ça nous mènerait où ?

— Nul part, ils n'appartiendront bientôt plus à personne.

— Ils ne vous appartiennent pas à vous non plus.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je veux dire qu’on ne voit qu’eux et qu’ils vous ont causé plus d’ennuis qu’autre chose, on pourrait même dire qu’ils vous ont détruite.

— Et pourquoi donc ?

— Parce qu’on ne peut s’empêcher de les vouloir eux, au lieu de vous vouloir vous, votre personne, ce que vous êtes par ailleurs.

— Au contraire, je dois les remercier, ce sont mes boucliers les plus chers, ils empêchent que vous plongiez dans mon cœur ! »

Agathe est belle, très belle. Elle me demande de lui passer la bouteille de tequila qui est dans l’armoire.

« Ma sœur la cache, mais elle n’est pas assez maligne… A propos, est-ce que tu as déjà baisé une vieille ? »

Je me garde de répondre, tandis qu'une ombre passe sur son visage de grande tousseuse.

« Pourquoi est-ce que tu dis « poitrine » quand tu parles de mes nibards ? C’est comme ça que vous les appelez quand vous êtes entre mecs, non ? »

« Ca ne me vient pas. J’ai beau traîner à l’Unijambiste ou aux Hespérides, je respecte les femmes que je croise...

— Béa pense que tu craques pour moi. Alors dis-moi, tu aimerais me baiser ? »

Je bafouille, l'idée me brûle, mais je suis paralysé par la peur.

« Tu rougis ? Sors ta queue et viens jouir entre mes cuisses. Je vais te guérir de ton trouble, tu vas voir...

— Je ne vois pas les choses comme ça...

— Tu bandes, au moins, les jeunes de maintenant sont si impressionnables... »

La réponse reste collée au fond de ma gorge, Agathe me prend au dépourvu.

« Baisse ton pantalon et tout de suite. Si tu veux me baiser, ne fais pas tant d’histoire !

— Tout va beaucoup trop vite. Je ne suis pas un lapin. Je suis un hippopotame.

— Tu as vraiment beaucoup de choses à apprendre. Tu devrais penser davantage avec ta verge, moins avec ta tête ! C'est comme ton tapuscrit...

— Qu’est-ce qu’il a, mon tapuscrit ?

— Il est ennuyeux à mourir ! »

J'attends qu'elle m'en dise plus, mais une coulée de pituite obstrue ses bronches et elle se met à vomir dans un mouchoir en papier.

Elle agite mollement sa main et m’indique la bouteille de tequila, le sel et le citron.

« Alors, tu es puceau, c’est ça ?

— J'ai eu des tas de filles mais je n’ai pas trouvé ça...

— Il y en a bien une qui t’a fait monter au plafond, quand même ? »

Je réponds que oui, enfin, un peu ; mais finalement, cela m’avait laissé un sale goût dans la bouche.

— Je suis sûr qu'elle t'a fait grimper aux rideaux mais que ta satanée cervelle te force à me dire le contraire.

— Peut-être, mais c’est ma cervelle, justement, qui me pousse à venir vous voir. Combien auraient perdu la tête si vous leur aviez parlé comme vous me parlez ?

— Quelle tas de conneries ! l J'en ai marre de L’Agathe bonne Samaritaine, l’Agathe au grand cœur, l'Agathe à qui on peut tout dire. Vous faites semblant de m'aimer, mais vous en avez après mes fesses !

— Dans mon cas c’est  faux, il y a bien autre chose…

— Tu veux que je te dise ce que c’est que ton « autre chose » ? Quand tu me parles de mes seins et que tu les trouves métaphysiques, tu délires complètement ! Non mais tu as vu mes vieilles fesses, mes cuisses fripées et mes ischions ? Pourquoi n’inspectes-tu pas mon scrotum et le champignon qui s’est réfugiée comme un crapaud entre mes jambes ? Ouvre les yeux, bébé ! Je suis un cadavre dans lequel les mecs plantent leur queue (Agathe crache dans son mouchoir à carreaux)… Pour mieux nourrir leurs fantasmes. Fous-moi le camp, va les assouvir avec des filles plus jeunes, plus consommables ! »

J’ai du mal à soutenir le regard d’Agathe qui manque s’étouffer en avalant ses glaires.

« Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous êtes toute pâle, laissez-moi appeler le médecin ! »

Agathe a du mal à tenir son Duralex de téquila tant elle tremble, elle dit quelque chose comme "jamais de la vie" et reprend :

« Béa m’a dit que tu boxais, c'est vrai ? »

Je lui fais signe que oui mais que c’est pour m’amuser.

« Mon mari boxait aussi, il est mort dans un bordel dans les Aurès. Je l’ai fait cocu tant et plus. Si les femmes avaient autant de scrupules que toi, l’espèce se serait éteinte depuis longtemps. »

Je ne connaissais aucun mari à Agathe, cela me faisait un rival de plus.

« A bien te regarder, finalement, t’es plutôt pas mal. Tout frais, tout doré, avec de belles épaules : elles doivent toutes te courir après, non ? Tu es bien monté ? Moi je préfère les mecs qui en ont une grosse et pas grand chose dans la tête. Je suis pas le genre pédago, ma mère était hussarde de la République mais moi j’ai pas la patience. Allez, montre-moi ta queue que je te dise si tu fais la maille. Tu aimes bien qu'on te fasse le petit ? »

— Je déteste votre façon de me parler.

— C’est pas sûr… Ecoute, commencer sa carrière de baiseur avec une dominatrice n’est pas une mauvaise chose. Si t’as besoin de pratique, va voir Maîtresse Linda de ma part, tu devrais la trouver chez la Denise ou chez Hocine à la Madeleine.

Le rire de la tousseuse me fait battre en retraite. N’ayant ni mère ni sœur, je suis peu accoutumé à l’hystérie.

« Alors là, t'es vraiment drôle ! Je commence à croire que tu es vraiment puceau et ça m’excite. Mais ne t’inquiète pas, avec moi tu ne risques rien. Ce n’est pas ta queue qui m’intéresse, c’est ton air de vieux bébé et ta naïveté. Au lieu de faire comme les autres qui prennent mes nichons et qui les mordillent et les pétrissent, qui me ramonent la chatte comme des malades, tu me béatifies et tu philosophes. Mais quel petit con !

— Je suis comme ça.

— Et il en remet ! Mets-toi dans la tête que les femmes détestent qu'on les idéalise, elles veulent qu'on les fasse reluire ou qu’on leur fasse des enfants. La tendresse, le respect, le côté nounou, tout ça c’est du folklore ! Nous sommes des salopes comme vous êtes des salauds, et même pire ! »

Agathe a envie d’olives : elles sont dans le frigo et le paquet de Kleenex est sur le rebord de la mansarde...

« Eh bien quoi, tu ne vas pas rester à me mater comme ça ? Ce grand corbeau de Crévoisier dit que je suis romantique. Qu’est-ce qu’il en sait, avec ses airs de mort de faim et sa cape noire ? "Métaphysiques" ! N'importe quoi ! Depuis le temps que je vous les laisse caresser mes nichons, ils seraient devenus métaphysiques... Vous êtes tous complètement malades... « La Femelle Eunuque » vous a tapé sur la tête ! Bon ! Cette situation m’assomme, bébé ! J’en ai rien à ficher de tes états d'âme de puceau... Si tu veux récupérer ton manuscrit, il va falloir venir le chercher... Plonge ta tête entre mes cuisses et récupère-le ! La vie se résume à ça : des chairs qui se mélangent et des cris d’animaux. Laisse la littérature aux curés, va... Ecris des bouquins avec ton sperme, suce-moi la syntaxe, conjugue-moi la métaphore..."

Je n’ai le temps de rien. Agathe s’est emparée de mon poignet et a glissé ma main entre ses jambes :

« Allez, bébé ! Mets ta philosophie au rencard et baise-moi au dernier sang ! »

Je résiste un peu, mais j'ai beau dire, je désire cette femme...

Tout fut fait en cinq minutes.

Le lit était encore tiède du plaisir que j'avais maraudé dans la bouche d'Agathe quand sa sœur rentra de l'hôpital.

Une odeur de coït tiède flottait dans la chambre, mais elles restèrent dignes.

Des giclées de flocons fouettaient le vasistas pendant que des lardons revenaient dans le beurre.

Qui arrivera un jour à dire le pouvoir exorcistique des oignons et du graillon familial ?

(A suivre)

Last Updated ( DATE_FORMAT_LC2 )