Castor Paradiso

Editions Tigibus, 2005

Début mai 1988, Samiah Chérifi, une madone berbère en rupture de ban, fait une apparition tonitruante dans le faubourg populaire de Battant à Besançon. Elle y fait la connaissance d'une faune vivace et pathétique qui survit tant bien que mal aux affres de la rénovation urbaine, tandis qu'un quarteron de petits malins en profite pour se remplir les poches. Peu de temps après l'attentat qui détruit un cinéma local lors de la projection de La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese, la fauteuse de troubles disparaît aussi étrangement qu'elle est apparue... Plus qu'un polar, Mario Absentès nous propose ici, sur fond de polémiques et de faits divers réels, un roman d'atmosphère plein de verve et d'émotion, une eau-forte aux résonances plus engagées qu'il n'y parait.

 

Un parfum de Simonin et de Hadley Chase

Cette fois-ci le polar - encore un - de Mario Absentès, le pseudo de Mario Morisi - journaliste et auteur reconnu au-delà des limites bisontines, nous emmène dans le quartier Battant des années 60. A partir d'événements bien réels, Mario nous fait découvrir un quartier plus glauque que nature, des personnage prfois reconnaissables, à la fois attachants et méprisables, tous amoureux d'une jolie berbère qui va disparaître mystérieusement. L'auteur nous emmène dans les vieux bistrots à l'atmosphère enfumée puant la bière et le pinard, dans un cinéma aujourd'hui disparu. Les personnages s'agitent dans cet univers trouble "d'apparts" innommables où se multiplient d'étranges rendez-vous. Il y a du Simonin et du James Hadley Chase dans "Castor", un polar atypique qui se lit d'un trait, doublé du plaisir un peu malsain de la découverte d'un Besançon disparu... sans excessifs regrets.

Hubert Demazure

INCIPIT

"Samiah le sentait encore bouger entre ses jambes. Depuis que sa famille avait émigré à Toulouse, elle braquait le mâle comme son demi-frère Sofiane avait braqué des banques avant de finir à Fleury-Mérogis. Zonards, demi-punks, réfugiés de tout poil, anars de circonstance, VRP en virée, elle débusquait ses victimes, jouait avec leurs nerfs et les dressait les uns contre les autres, incapable de résister à la tentation de les traîner dans la boue. C’était une sauvageonne captive de son histoire, la victime d’une morale retroussée. Elle en était fière, elle était comme ça.

Elle s’éloigne en courant

Le mec qu’elle s’était fait ce matin-là représentait tout ce qu’elle haïssait. Il était grand, gros, blanc, grillé aux UV et commerçant. De passage à Micropolis pour la Foire comtoise, il vendait du Louis-XV d’imitation et roulait dans une béhème bleu métallisé. Il avait refusé de lui donner cent balles mais il s’était ravisé. Ils avaient rejoint son hôtel rue Gambetta. Il avait insisté pour qu’elle prenne un bain mais ils avaient fait l’amour sans précaution. Il avait été heureux de la voir disparaître, allégé d’une paire de gros billets, et à son insu de sa carte Gold.

Elle traverse la place du Marché

Cette ville lui allait comme un gant. Elle l’avait senti en posant son sac à dos sur les carreaux de la Grande Rue. Arrivée par l’au- toroute en provenance d’Allemagne elle avait convaincu un chauffeur-livreur de faire un crochet par le boulevard. Elle avait dévalé la rue de Vesoul et s’était laissée glisser par la rue Battant. Elle avait été saisie par la beauté de la Boucle et par son col de fourrure verte. Les collines mamelues, le phallus des cheminées, la courbure des ruelles, le jeu subtil de l’ombre et des lumières, l’omniprésence de l’eau, tout avait conspiré à son envie de res- ter dans une ville dont elle ignorait l’existence une heure plus tôt. La ruelle pavée par laquelle elle était arrivée était truffée de vieux Arabes débonnaires, d’artistes flâneurs et de petites épiceries pas chères. Elle confia son sac à une quincaillière et franchit ce pont Battant dont on disait qu’il était la ligne de partage des eaux et des humeurs.

Elle fait une halte devant L’Étoile : Anne n’y est pas

Samiah laissait dans son sillage une drôle d’odeur, c’est ce que Saïd pense en la voyant pour la première fois. Elle avait des yeux jaunes de chat, la peau cuivrée, les pommettes hautes, presque kirghizes, et un maquillage qui lui tirait le sourcil vers les tempes. Son dos était mû par un roulis qui donnait à sa démarche des allures de glissade. L’on devinait aux replis de son chemisier ce que sa poitrine avait d’excessif. Si l’on ajoute qu’elle était savamment négligée et que ses cheveux inondaient des épaules piquetées de taches de son, on imagine ce que fut son accueil en ville. (...)"

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Battant, héros de roman

Mario Morisi, alias Mario Absentès, vient de sortir son dernier roman "Castor Paradiso". Une sombre histoire qui se situe dans le quartier populaire de Battant où débarque une jeune beur dont la beauté étourdissante fait des ravages

Les Bisontins reconnaîtrons leur ville et même quelques uns des personnages, malgré la formule habituelle : "toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence."

Mario Absentès — son pseudonyme d'auteur de roman noir — signe là un polar qui est en même temps une chronique de cette ville qu'il affectionne depuis plus de quarante ans. Une ville qui vit, une ville qui fourmille.

L'histoire se déroule en 1988, l'année où un attentat mettait le feu au cinéma Le Building qui projetait La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese. Un fait divers réel qui sert de toile de fond à cette histoire de fiction, dont le héros est sans aucun conteste le quartier Battant. Un quartier populaire qui où vit un[1]e foule bigarrée, constituée de zonards, prostituées, dealers, clochards... mais aussi de "vieux arabes débonnaires, d'artistes flâneurs...". Un quartier séparé du centre-ville plus cossu par "ce pont Battant dont on disait qu'il était la ligne de partage des eaux et des humeurs".

Le sens de la formule qui fait mouche

Mario Absentès campe dans ce décor, qui peu parfois faire penser à une sor de cour des miracles, ses personnages : il y a Samiah, la madone berbère ; Fouilleux, proxo et balance ; l'anarchiste Lautrec ; Anne, ex-camée devenue éducatrice, les drôles de jumeaux Victor et Hetor, le quatuor d'amis qui gère une société immobilière... et puis tous les auters, les paumés, les friqués... amenés à se cotoyer dans le quartier et dans la ville.

L'auteur a beaucoup arpenté les rues, les trajes, croisé du monde dans les bistrots. Son roman transpire le vécu, même si l'histoire est imaginaire. Il a le sens du détail, de la formule qui fait mouche. Il excelle dans les dialogues, les querelles... ainsi dans la bouche de Lautrec : "C'est ça, Besac, c'est Babel, ça parle toutes les langues et personne n'y comprend rien."

Françoise Mourey