L'Emirat du tourbillon

Editions Vertiges du Nord

Heraldo Belqacem-Schwartz entend prononcer le mot "stakning". Intrigué, il demande à son patron, le Vieux, de l'envoyer en mission dans le monde d'où ce mot est issu. Echoué dans une cité baroque et maléfique, Gynople, il découvre un univers burlesque et cruel, dominé par l'Evêché laïc et menacé par les Fils de l'Erg. Voyant que son émissaire perd la tête, le Vieux envoie du renfort. Gynople, la ville-femme, accouche d'un ordre nouveau.

Le gai lavoir de Mario Morisi

“Quel safari du cortex, mes enfants ! Asseyez-vous, détendez vous, allumez un déchet de havane, versez-vous un verre d’aquavit et tentons d’y voir plus clair. Les personnages de cette fatrasie hérétique sont dotés d’une vélocité inouïe. Moolenbeck, Egon, Le Governor, Cameron, Gelb sont parcourus de spasmes de hallebardiers. Inutile de leur sucer le pedigree, vous y perdriez votre dernier arpent de neurones ingambes. Attachez-vous plutôt au trajet des mots. Dans le domaine du potlatch lexical, Mario Morisi a fait le choix de la démesure. La seule qui vaille la peine en ces temps de têtards plumitifs. Par cette quête aussi exigeante que branque, il se situe résolument dans la foulée du “Locus Solus” de Roussel, des “Cantos” imprécatoires du père Pound ou des forgeries de Michaux. Sacré patronage, mais n’ayez crainte, l’auteur a les épaules suffisamment larges pour encaisser la parité, et plus encore. Or donc, un voyageur part à la découverte d’une cité baroque et maléfique. Gynople (mot valise de gynécée et sinople, ne manqueraient pas de relever les gens instruits). On frôle l’amok de la syntaxe. La tour de babil à la géhenne abolie. Un “littéro-clip” qui mime l’enfer de Bosch avec des déhanchements d’avant-centre transalpin trouant une défense helvète. Au gai lavoir de la phraséologie, Mario Morisi tape et tape avec son battoir. Il rince le verbe, l’étrille, le bouchonne, lui fait rendre son sens originel par tous les trous de la viande. Les images se bousculent, les néologismes font des entrechats, un kriss au creux des reins. En regard de la fadeur de tant de bluettes qui agitent leur hochet esthétique, l’entreprise extravagante de Mario Morisi vaut le bivouac. Un livre ample et monomaniaque pour tous ceux qui veulent quitter l’erg de l’obscurantisme bégueule pour emménager dans l’oasis de la béatitude priapique. Un livre hors gabarit qui tinterait familièrement à la mémoire toute fraîche de monsieur Borgès.”

Patrice Delbourg, in L'Evénement du jeudi n° 93 du 14 août 1986

 

TROIS MISES EN BOUCHE

 

LE NAIN GELB  (L’Emirat du tourbillon, p. 27.

« La première scène à laquelle il me fut donné d’assister était ébouriffante. Le nain Gelb était là qui se dressait sur le tip des podes, sérieux et douloureux, ignorant des objets qui jonchaient le parquet du salon de la duchesse : culottes de nylon, gravures érotiques, pellicules et pinceaux. Il levait les yeux vers le plafond d’où une corde pendait. Il inspira profondément et, les maxillaires crispés, entama un mouvement de rotachoune en propulsant ses reins en arrière. Lorsqu’il repoussa le tabouret avec un rictus de pendu, il poussa un cri qui me fit sursauter. On m’avait bien recommandé de n’intervenir en aucun cas, mais j’eus du mal à me contrôler. C’est alors que Gelb, arrivé au maximum de sa vitesse, actionnant follement ses gambes bancroches, lâcha la corde et se projeta sur la tapisserie blanche du salon. C’est le moment que choisit la duchesse de Montessioux pour apparaître sur le pas de la porte

— Gelb !

La voz traversa et secoua le nain comme un stream électrique.

— Je suis lasse, ton art n’est qu’imposture et pitrerie !

Gelb verdit avant de se reprendre. Il grimaça, sauta d’un pode sur l’autre et alterna écarts et entrechats.

— Dis-moi plutôt ce que tu as appris, duchesse… »

 

LA VISIONNAIRE... (L’Emirat du tourbilon, p. 46)

« La visionnaire jouait avec l’un de ses mille chats. C’était une beste à la robe rubis et aux cornes dressées. Sa longue main baguée flattait le poil sans volupté ni précipitachoune, mais avec l’habileté mécanique que donne l’habitude. Mus par les courants d’air qui jouaient entre la finestre et la porte du salon, le jabot d’Aphrodite décrivait des arabesques floues que la rétine de son chat enregistrait mollement. Quant à moi, subitement inquiet (j’avais pris contact avec le Vieux qui prétendait que j’étais parti depuis six ans, alors que je n’avais compté que trois jours), je n’en menais pas large.

Aphrodite était tout aussi agitée. Si le sermon du Stylite avait échappé à ses pouvoirs, c’est que d’importantes mutachounes se préparaient. Qui sait si Gynople n’était pas à l’orée de terribles bouleversements. Elle fila à son ziggourat en se dressant si violemment que son chat fit une triple cabriole. »

 

DES GRAPPES HUMAINES... (L’Emirat du tourbillon, p. 161)

« J’eus un mal fou à suivre le Governor. Les personnages de cette fable étaient dotés d’une vélocité inouïe. Il nous fallut à peine une minute pour atteindre l’hippocar et un quart d’heure pour accéder aux remparts extérieurs. Par chance mon écran temporel se remit à fonctionner. Pendant toute la durée du voyage le capanga s’échina à donner des détails. Et lorsque nous eûmes gravi les scales qui menaient à la tour de guet du Pont de Bole nous découvrîmes un spectacle spaventable. Des milliers de semi-nomades se pressaient, s’écrasaient, se piétinaient pour grimper à la muraille. Des grappes humaines basculaient dans les douves où pullulaient les ménosharks et les baraçinhas. Comme il n’était pas question qu’on ouvre les portes Morovia ordonna que l’on mette un terme à leurs souffrances. Puis nos occhi se portèrent au-delà des canapements, par delà les igloos et les huttes. Aussi loin que purent porter nos regards nous aperçûmes d’oppressantes taches noires, marée de sauterelles prêtes à fondre sur la citta. Figés sur les remparts, les Gynopolis de toute origine demeuraient fascinés par cet « autre » qui palpitait sous leurs yeux. Mais d’où sortaient-ils donc et par quel miracle la vielle en avait été jusque-là préservée ? »

 

Pour commander. — "L'Emirat du tourbillon", ce livre stupéfiant, est sorti en 1986. Il est hors-commerce. On peut toutefois en trouver des exemplaires sur le Net. Si vous êtes intéressé, faites "contact" et envoyez une demande tapuscrite.