Au pays de Pavarotti, on chante l’amour, la beauté, la victoire, et Roberto Baggio qui est un peu tout ça. Baggio, la chanson le dit, n’est pas un mirage. Il est réel de manière douloureuse, presque bouleversante. C’est un footballeur mais décrire Baggio comme un simple joueur de football, c’est dire que Mona Lisa est une peinture. Baggio est un créateur, un inventeur, l’interprète du plus grand art populaire du monde ”  — Michael Farber, Sports Illustrated, 1993...

On entend rugir la critique. Que de grandiloquences pour un spécialiste de la maltraitance du cuir et du bon goût. Pourquoi ne leur donne-t-on pas un ballon à chacun. Du pain et des jeux, une aliénation de plus... Le genre laudatif n’est pas récent sur les bords de la Méditerranée. Pindare, ce Grec antique, s’était fait une spécialité de la louange consacrée aux dieux, aux héros et aux athlètes : “Qu'est l'homme, que n'est pas l'homme / L'homme est le rêve d'une ombre / Mais quelquefois, comme un rayon venu d'en haut / La lueur brève d'une joie embellit sa vie / Et il connaît quelque douceur...” Les athlètes du IIIe millénaire sont-ils moins admirables que les champions olympiques d’antan ? Ceux qui en rapportent les exploits – Homère et Blondin, Hésiode ou Gioan Brera - sont persuadés du contraire. Quand un rayon venu d’en haut se matérialise sous leurs yeux, la musique est belle : “Cette balle du destin en fin de partie avait quelque chose d’hypnotique. Les premiers à entrer en narcose ont été les défenseurs de la Juve, immobiles. Puis Baggio a voulu tous les yeux pour lui. C’est moi qui vous enchante, semblait-il dire en courant. Ce qu’il a fait par la suite appartient aux rares divinités du football : amorti du coup de pied d’une douceur immense avec mouvement de dribble incorporé - le gardien évité, la balle au fond des filets. Le tout presque au ralenti, d’une beauté suprême. Contre l’équipe qui a lancé sa carrière et sa popularité mondiale. Quand nous nous sommes réveillés de ce rêve en sursaut : le titre s’était envolé à Rome. Coup extraordinaire. De ceux dont on parlera et se souviendra pendant des décennies. ”

Car quand bien même l’on voudrait exclure le football du règne de l’art et de la beauté, jamais on ne pourra nier que de grands écrivains et de grands poètes, des auteurs-compositeurs et de grands cinéastes l’ont célébré à leur manière. En Italie surtout, où l’on a en mémoire les photos de Pierpaolo Pasolini drapé dans son maillot de la Roma sur les plages d’Ostia Mare. Où Dino Buzzati a couvert les duels Coppi-Bartali et la catastrophe de Superga pour le “Corriere della Sera”. Où une douzaine de courts-métrages d’auteurs (souvent ratés) présentaient les villes d’art accueillant le Mondiale 1990. Si l’on ajoute que “Les Dieux du Stade” de Leni Riefensthal ont marqué l’histoire du reportage et du sport, que “Filhu maravilha” est une bossa entièrement dédiée à un but exceptionnel, ou que le cinéma réaliste anglais des années 90 a rendu hommage aux fans d’Arsenal vus par Nick Hornby, rien n’est provocateur dans cette évidence suivante : Le sport et le football font partie du monde de la culture depuis la fin du XIXe siècle ; et ceux qui ont su le raconter, selon leur talent, ont autant de dignité que les romanciers pipole ou que les chroniqueurs de spectacles à la mode.

Certes, rien ni personne ne fera changer d’avis ceux pour qui la balle au pied est une perte de temps et les footballeurs sont des crétins. Quand Francis Huster se dépense sans compter pour que le théâtre soit associé au Mondial français de 1998, on le renvoie à sa générosité bavarde et on le traite de démagogue. Pour ne pas mentionner les théories sur la distinction de l’ineffable Finkielkraut ou les charges branchées de Canal-Plus sur le dos de Papin, d’Alesi ou de Zidane qui - comme chacun sait – étaient de triple-crétins, tandis que les humoristes qui les ridiculisent ont davantage de talent qu’Alphonse Allais et que Raymond Devos.

Cela ne signifie bien sûr pas qu’au stade - dont les origines sont violentes : cirques romains, arènes espagnoles - tout est pastel et tessiture. Le faisceau des regards converge vers un point unique et cela encourage des choses pas toujours très jolies. Mais ce n’est pas cet aspect qui est mis en avant par les ennemis du jeu, c’est sa fonction abêtissante. Comme si le football - seul sport de balle réellement universel - était la source exclusive de l’idiotie planétaire et la cause de tous nos maux.

En 1902, écrit l’Uruguayen Eduardo Galleano, Rudyard Kipling se gaussa du football “et des petites âmes qui admirent les idiots couverts de boue qui le pratiquent”. Un siècle plus tard, Jorge Luis Borges est plus subtil : il tient une conférence sur la mort au moment où l’équipe nationale d’Argentine joue le premier match de sa coupe du monde 1978. “Le mépris de beaucoup d’intellectuels, poursuit Eduardo Galeano, se fonde sur la certitude que l’idolâtrie du ballon est la superstition que le peuple se mérite.”  “Possédé par la passion du ballon, la plèbe pense avec ses pieds, s’accoutume et se réalise dans ce plaisir subalterne. L’instinct animal s’impose ainsi à la raison humaine, l’ignorance repousse la culture, et la populace a ce qu’on lui réserve.” Ce qui n’empêche pas plusieurs clubs de naître un 1er-Mai : “en l’honneur du mouvement anarchiste ouvrier de Chicago”. Antonio Gramsci, ex-secrétaire du Parti communiste italien et grand théoricien du marxisme, écrit que “cette pratique de la loyauté en plein air” est digne de louange. Camus ajoute que tout ce qu’il a appris de bon sur la vie en commun lui vient des années où il était le gardien du Racing Universitaire d’Oran.

Soyons fair-play. Rien ne sert de convaincre les sceptiques. Croire que le football est un jeu de plébéiens couverts de boue n’est pas un péché mortel. Quant à nous, nous allons vous parler d’un homme que nous avons choisi parce qu’il est bien plus qu’une étoile du sport.

Nous l’avons choisi parce qu’il est apparu parmi les cent Italiens les plus importants de l’Histoire en compagnie de Leonard, de Marconi et de Primo Levi. Parce qu’un journaliste de renom a écrit de lui qu’il avait des “rapports étroits avec la magie ”.

Parce qu’il a déclaré à vingt-trois ans qu’on “ne peut donner sa vraie valeur au football qu’en y pensant comme à quelque chose qui peut finit d’un moment à l’autre”.

Parce que Rigoletto Fantappié  (ça ne s’invente pas) a déclaré en pleine émeute qu’il appartenait à Florence au même titre que le “Persée” de Benvenuto Cellini et que le Campanile peint par Giotto.

Parce que Vittorio Gassman, Tony Blair et les bonzes anonymes d’un monastère thaïlandais ont fait des pieds pour lui serrer la main.

Parce que le cinéaste Zeffirelli, au sortir d’un match qu’il avait éclaboussé de toute sa classe, déclara le vouloir dans le rôle de Dieu aux côté de Jésus dans son “Jésus de Nazareth”.

Parce que les auteurs compositeurs Gianni Morandi, Zucchero, Lucio Dalla, Ruggeri et Cremonini lui ont dédié une chanson.

Parce qu’il a changé le cours de la carrière de Joe McGuinniss, un best-seller américain.

Parce que Baggio, né le 18 février 1967 est un oxymoron multiple, à la fois fragile et indestructible, élégant et cynique, candide et déterminé, fidèle et séduisant, écolo et fan de rock, serein et torturé.

Parce que des dizaines de milliers de messages lui sont arrivés des cinq continents lors de la blessure qui allait le priver de sa quatrième coupe du monde.

Parce que les cariocas ou les nordestinos pensent avec Darwin Pastorin  que seul Ayrton Senna, mort quelques semaines plus tôt, pouvait enlever son tir au but de la lucarne et l’empêcher de remporter la coupe du monde US de 1994.

Enfin, parce que celui dont Maradona a dit qu’il était “la beauté même” et que Ronaldo a qualifié en 1999 de “plus grand joueur avec qui il ait jamais joué” a fait rêver la planète pendant vingt ans.

Au pays de l’artisanat haut de gamme, n’a-t-il pas reçu à Pontremoli le prix Arts et Métiers 2000 “pour son aptitude à faire rêver les sportifs comme personne avec ses tours de magies et ses prouesses balistiques” ?

Si - inexorable ennemi de la cause footballistique - vous êtes toujours sur le point d’abandonner ce livre, sachez que celui qu’on a baptisé le Divin Catogan et qui “a divisé l’Italie en Guelfes et Ghibellins, en partisan de Sacchi ou de Baggio”, davantage qu’un superchampion est : “Un symbole, une religion. La ligne de partage des eaux entre le passé et le futur pour ceux qui sont persuadés que le présent ne peut se passer de ses arabesques”

Car il n’y a pas de mot “pour décrire ce petit homme aux yeux verts ressuscité mille fois ; et toujours un mot de plus à partir des moments où on l’a prétendu mort pour le football. Histoire fabuleuse, celle de Roberto Baggio, pure et émouvante. Une magie, un acte de justice, un hurlement ravalé, un grand merci à sa manière, offert à l’armée de ses admirateurs, ceux qui aiment le football, la poésie et l’impossible ”

Si cela n’est toujours pas assez culturel pour vous, ayez la bonté de nous laisser tranquilles. Personne, à commencer par le Bouddha de Caldogno, ne vous en voudra jamais.

(A SUIVRE)

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