PROLOGUE

 

« La cause de la mort est connue, il s’agit d’un rectangle constitué de trois couches de carton bouilli, pesant trois grammes, qui représente la place de Justice de la ville de Versailles. La victime l’aurait reçu en plein cœur il y a moins de trente-six heures, et en serait morte d’un coup. »

L’inspecteur Marlin de Goudimel poursuit :

« Il est trop tôt pour dire s’il s’agit d’une mort naturelle ou de quelque chose de plus complexe. Seule certitude, Jeanne-Antide Vermot, née en 1881 à Valdahon, a cessé de vivre dans la nuit du dimanche à lundi 1er au 2 avril 1936. On l’a retrouvée inanimée au pied d’une table couverte de courrier et de coupures de presse, dans la salle à manger de son amie de toujours, dans le quartier des Chaprais… »

« Pauvre vieille, fait le vétéran du Petit Comtois qui couvre l’affaire. Mourir d’un secret qui date de près de vingt ans, c’est vraiment rageant. »

Mais peut-être ferions-nous mieux de quitter l’inspecteur bisontin et le chroniqueur au cœur sensible pour raconter cette tragique histoire par son commencement.


EPISODE PREMIER

1. Il était une fois le bon abbé Neyret

En 1851, dans un canton du Haut-Doubs, naquit un solide poupon que ses parents, les Neyret, baptisèrent Roger comme son grand-père paternel. Les Neyret étaient connus sur le plateau. C’était une famille de bons chrétiens qui avait fourni son lot de prêtres et de religieuses à la Sainte Eglise catholique et romaine, dont un bisaïeul avait été élu conseiller municipal à Pontarlier. Impressionné par la majesté des églises et par la beauté des chœurs, le petit Roger fréquenta le petit, puis le grand séminaire et fut ordonné prêtre le 21 janvier 1876 en la cathédrale saint Jean.

C’est en sa qualité de prêtre que l’abbé Neyret avait fait la connaissance des Vermot de Valdahon en 1878 et qu’il avait porté leur premier-né, un garçon, sur les fonts baptismaux. Or lorsqu’il leur avait demandé une explication au sujet du prénom qu’ils avaient choisi pour leur garçon, il s’était entendu dire que c’était pour honorer la mémoire d’Antoine Pierre de Grammont, le fondateur du Séminaire rendu célèbre par Stendhal dans « Le Rouge et le Noir ». L’abbé Neyret n’avait pu s’empêcher de sourire, Henri Beyle dit Stendhal, était un homme qu’on avait du mal à imaginer en odeur de sainteté. Trois ans plus tard, Marie-Ange la maman fit à nouveau appel à l’abbé pour baptiser un bébé tout rose qu’elle insistait pour appeler Jeanne-Antide, en souvenir de la Comtoise qui avait créé l'ordre des Sœurs de la Charité de Besançon en 1807.

Quand les deux enfants eurent atteint l’âge d’étudier en ville – les Vermot étaient de bons catholiques mais ils tenaient à donner une bonne instruction à Antoine Pierre et à Jeanne Antide - c’est tout naturellement à l’établissement Notre-Dame, l’institution dont Neyret était devenu l’aumônier, qu’on les envoya. Avec bonheur pour Jeanne-Antide, qui était vive et passionnée par la vie des saints, tandis qu’Antoine Pierre ne croyait pas un mot de la vie de Jésus et ne jurait que par la mécanique moderne. « Deux fruits tombés du même arbre au goût si différent », soupirait Neyret en modérant les ardeurs ésotériques de la petite et en évitant qu’Antoine ne soit puni trop cruellement par le Père Préfet.

EPISODE DEUXIEME

2. Antoine-Pierre et la tentation du progrès

Résumé : 1892. De braves paysans du Valdahon envoient leur garçon et leur fille faire des études dans une institution sous la férule de l’abbé de confiance qui les a baptisés. La fille est docile, le garçon turbulent, tandis que le monde est en train de s’industrialiser et de combattre les fantômes de l’Ancien Régime…

Quoique rétif et indiscipliné, à quatorze ans, Antoine-Pierre Vermot était un garçon généreux. Sec comme un sarment, le visage en lame de couteau, il adorait le métal, la mécanique et les poulies. Perfectionniste, la langue posée sur sa lèvre inférieure, on sentait qu’il cherchait en permanence le geste le mieux adapté aux tâches qu’on lui proposait. Or la mécanique et l’électricité, les deux domaines qui le fascinaient, n’étaient pas enseignées par les Pères. Sans doute parce que celles-ci sentaient le soufre, promettaient de transformer l’homme en bête humaine, comme le disait le terrible Zola dans un de ces livres, avec le danger d’une extension de ces idées progressistes venues d’Allemagne dont en entendait de plus en plus parler.

Si les Pères avaient le gamin à l’œil, il n’en allait pas de même avec Jeanne-Antide qui était toujours prête à se sacrifier et faisait montre d’une telle candeur que ses maîtres en étaient parfois étonnés : « Voilà une enfant qui fera une bonne chrétienne et qui honore son patronyme », chuchotaient les paroissiennes de Saint-Jean lors des messes obligatoires au pied de la Citadelle de Vauban.

A leur manière tout à fait involontaire, les deux enfants étaient emblématiques du tournant du siècle et incarnaient les tensions qui secouaient la société française au moment de leur naissance. En 1888 en effet, il y avait eu la souscription désastreuse aux travaux du canal de Panama, un scandale qui avait éclaboussé un ministre radical originaire de Besançon. En 1894 éclate l’affaire Alfred Dreyfus, cet officier juif condamné à tort pour haute trahison. L'année suivante, à Besançon, des émeutes jettent les tenants de l’Ancien Régime dans la rue contre les républicains, obligeant la troupe à intervenir après avoir été prise à partie. Antoine, qui loge chez un cousin, assiste à ces événements impressionnants pour un jeune homme de dix-sept ans. Aussi va-t-il voir son père et il lui explique qu’il en a assez des curés et qu’il veut gagner son pain comme un homme. Vermot Père n’y voit rien à redire, il est dans l’ordre des choses qu’un homme subvienne à ses besoins. Avec l’aide d’un cousin, Antoine Pierre devient apprenti typographe à « L’Eclair Comtois », un quotidien proche de l’archevêché.

EPISODE TROISIEME

3. Besançon à la Belle Epoque

Résumé : Antoine Pierre, un garçon passionné par les choses modernes, quitte la sphère religieuse pour entrer dans la vie active comme apprenti-typographe. Besançon et les Bisontins entrent petit à petit dans une nouvelle ère.

Avril 1900. Antoine-Pierre raccroche sa blouse dans son casier et quitte l’imprimerie de « l’Eclair » pour boire un verre dans un bois-debout de la rue Renan. Ce jeudi-là la boucle baigne dans une nuée de gouttelettes argentées vaporisées à l’aérographe, laissant poindre les épaules moussues de Bregille et de Chaudanne et la flèche de la cathédrale Saint-Jean au pied de cette Citadelle où les institutions religieuses jouxtent les chapelles et les congrégations. On est au début du printemps, mais les Bisontines sont emmitouflées dans leur pèlerine, tandis que toutes sortes de chapeaux-claques et de cafetans déambulent sur la promenade Granvelle, place Saint-Pierre ou place Labourey. La ville semble telle qu’en elle même et pourtant, au tournant du siècle, il s’en était passé, des choses… On avait vu arriver le tramway – qui ne faisait pas que des heureux -, une ligne de chemin de fer qui reliait la capitale de la Comté au haut-plateau du Doubs et dont on espérait qu’elle serait une étape entre l’Allemagne et l’Italie ; un Casino et surtout les Thermes, une idée de la bourgeoisie d’affaires qui rêvait d’un « Besançon-les-Bains » capable de concurrencer Vichy ou Evian dans l’esprit de ce qui se faisait de l’autre côté de la frontière allemande, par exemple à Baden-Baden.

Si les belles dames noircissaient leurs premières cartes postales pour prouver que leurs époux avaient les moyens de leur offrir un moment de villégiature, le petit peuple n’avait pas l’heur de s’égayer dans les parcs et les jardins, mais encombraient le lacis des rues des quartiers d’Arènes, du Charmont et de Battant, où le bois de chauffage encombrait les trottoirs, et où il n’était pas rare qu’une charrette renversée bloquât la circulation, origine du fameux  « tomber sur une charrette » encore de mise à ce jour.

Entre le tout nouveau quartier de la Mouillère, sa gare, ses Thermes et son Hôtel et les quartiers populaires, se trouvait la boucle, dont un auteur du XXe siècle écrirait joliment qu’elle est « une nef de pierre dont la ligne de flottaison arrive juste sous les toits ».

Le dimanche, quand il ne pleuvait ni ne neigeait, les Bisontins de bonne famille « faisaient une grand-rue », à moins qu’ils ne décidassent de se rendre dans une librairie ou, pour les plus hommes les plus affranchis, d’aller voir un Lumière ou un Pathé à l’Alcazar, une brasserie qui faisait cinématographe.

Quand on était plus turbulent, on allait guincher au « Point Central » ou à « La Couronne ». Des contreforts de la colline Saint-Etienne où Vauban avait bâti la Citadelle au pont Battant, se pavanaient déjà les premières automobiles et quelques bicyclettes… Mais revenons-en aux héros de notre histoire : l’abbé Roger Neyret, le typographe Antoine-Pierre et à sa sœur, la diaphane Jeanne-Antide Vermot.

EPISODE QUATRIEME

4. Les élans de Jeanne-Antide

Résumé : Les Vermot, bons et honnêtes paysans du premier plateau, ont placé leur petite dernière sous la protection de sainte Jeanne-Antide Thoulet. L’enfant, à présent âgée de vingt ans, insiste pour que son confesseur la prenne à son service et à celui des pères de la rue Ronchaux…

L’automne 1901 venait d’arriver quand Jeanne-Antide Vermot demanda une entrevue à l’abbé Neyret, son confesseur. Quoique promise à de brillantes études, elle n’entendait pas aller plus loin et voulait se mettre au service de l’abbé et des trois Pères avec qui il partageait le gîte et le couvert, à condition qu’ils l’aidassent à réaliser son rêve qui était de rentrer dans les ordres. Quand il eut pris connaissance des exigences de sa filleule, Neyret les considéra d’un mauvais œil. Il aimait la petite à un point tel que c’en était presque gênant et il craignait qu’une jeune fille si intelligente, si délicate, ne se perdît en se retirant si tôt du monde. Avoir un cœur pur, vouloir servir l’humanité souffrante était en soi une belle chose, mais comprenait-elle ce que cela signifiait pour elle dans la durée ? Ne se laissait-elle pas déterminer par le prénom de sa sainte patronne ?

Jeanne avait l’entêtement de son frère. Confrontée aux réticences de son parrain, elle pleura beaucoup et le supplia  tant et plus, de sorte qu’il finît par céder à ses sollicitations : il fut donc décidé que Jeanne donnerait la main au nettoyage du matin, aurait accès à la bibliothèque et aux offices et qu’elle logerait avec Angéline Chopard, une jeune femme à peine plus âgée qu’elle, qui s’occupait des tâches ménagères et de faire les commissions. Jeanne avait voulu se jeter aux pieds de l’abbé Neyret, mais il l’avait saisie par les épaules et l’avait grondée du regard ; la soumission aveugle et l’idolâtrie étaient la preuve d’un sujétion de mauvais aloi.

Tandis que Jeanne-Antide Vermot, 20 ans, repassait les aubes des pères, Antoine Pierre, devenu Le Toine, 23 ans, avait franchi une étape dans son apprentissage de la typographie. Embauché comme grouillot, son singe avait fini par lui proposer de l’assister aux plombs. Bien rémunéré, Antoine s’était empressé de louer une chambre de bonne au-dessus d’une boucherie de la rue Chifflet et ne manqua plus une réunion rue des Chambrettes, où se réunissait la Fédération des Syndicats créée par le Suisse Graisely et l’ouvrier horloger Roussel en 1885. Un soir de l’hiver 1902, il eut même la surprise d’être convié à une projection privée du film à scandale de Méliès sur Alfred Dreyfus, signe qu’il était adopté par la Fédération. Déjà, lors de cette soirée de novembre 1898, son contremaître l’avait entraîné au Grand Kursaal où il avait pu entendre le discours prodigieux d’un certain Jean Jaurès.

EPISODE CINQUIEME

5. De Jeanne la pieuse à Jeanne la promise : les Années de Grâce

Résumé : Antoine Pierre et sa sœur Jeanne Antide, nés avant et après 1880 vivent le tournant du siècle de manière radicalement différente. Il devient typographe et syndicaliste, elle est pieuse et s’occupe du ménage de son confesseur. Elle est sur le point de faire une rencontre qui va changer sa vie…

Le siècle avait trois ans quand Roger Neyret, homme au regard soyeux et aux mains calleuses, commença à se faire un sang d’encre au sujet de Jeanne Antide Vermot. L’entendant en confession, il s’inquiétait de sa candeur, devait tempérer sa propension à la mortification et regrettait d’avoir accepté aussi facilement qu’elle se fût mise au service de quatre curés aux pantoufles malodorantes et à l’haleine chargée.

La promiscuité avec une jeune femme aussi fraîche et aussi naïve lui posait problème. Habitué à la proximité rustique de ses collègues les abbés Simon, Müller et Buzon, il détournait la tête quand Jeanne se baissait pour ramasser un mouchoir ou un crayon. Aussi eut-il cette idée de l’éloigner en sollicitant son aide en vue d’une communication qu’une revue lui avait commandée sur les limites de la charité. Comme il fallait se documenter et qu’il manquait lui-même de temps, il obtint de l’Archevêché voisin qu’elle pût se rendre aux archives diocésaines afin de lui constituer une bibliographie.

Jeanne s’était mise à l’ouvrage avec la foi du charbonnier,   et ses déplacements ne passèrent pas inaperçus. Le chancelier de Monseigneur Fulbert Petit, l’archevêque en office ces années-là, demanda qu’on la présente à celui-ci. Jeanne-Antide et l’abbé Neyret furent par conséquent conviés à certaines après-midis où le bon archevêque de Besançon prêchait librement, abordait la question de la solennité du Sacré-Cœur ou de la transsubstantiation des âmes. Lors d’un de ces conciliabules, impressionné par les remarques de la jeune femme, l’archevêque l’avait priée d’aller visiter une maison maternelle située du côté de Châteaufarine et de lui communiquer ce qu’elle en pensait. La jeune femme s’était jetée à ses pieds et on avait eu du mal à faire taire ses sanglots d’extase et de joie.

Tous ceux qui la coudoyèrent ces années-là peuvent en témoigner : Jeanne était heureuse. Beaucoup plus tard, quand elle se rappellerait le temps qu’elle avait passé au service des Pères entre 1900 et 1906, elle aurait du mal à contenir une immense nostalgie. Se lever aux aurores, préparer le petit-déjeuner, se taquiner avec Angéline, étudier à la bibliothèque, manger à la table du chancelier ou de l’évêque suffragant, se rendre dans un préventorium pour réconforter les enfants, souper, prier, dormir : tout était là de ce que Jeanne avait pu désirer. Mais rien n’étant éternel sous le soleil, un jour se leva qui n’était pas comme les autres et que nous devons raconter…

Ce matin-là, le Père Buzon, qui était empêché par un vilain rhume, avait demandé à Jeanne de se rendre à sa place à un goûter donné par la directrice d’une Maison Maternelle où il se rendait à l’occasion. Toujours émue quand elle pouvait rendre service, Jeanne appela une calèche et se rendit sur place où le goûter avait déjà commencé. Se confondant en excuses, elle fit part à la directrice de l’empêchement de l’abbé Buzon et s’installa en bout de table où un gentleman à la carrure impressionnante, de quinze ans son aîné, se leva avec empressement pour lui céder sa place.

Jeanne se rappellerait ce moment jusqu’à sa mort. L’homme qui lui faisait face était le financier Chaffangeais, qui était membre du conseil d’administration de la Société des Bains et des Chemins de fer, un homme politique proche de l’Action française, qui plus est le patron de « L’Eclair comtois », la feuille qui employait son frère. « Mademoiselle, lui fit-il un mois plus tard, la dominant de son imposante figure, mon cœur a cessé de battre quand je vous ai vue l’autre jour. Je vous l’avoue d’emblée, je m’apprête à demander votre main à M. Vermot votre père, que j’ai déjà mis au courant. Il me faudra bien entendu votre accord…»

Apprenant la chose à son retour des vêpres, l’abbé Neyret entra en pénitence et pria pour que le Seigneur tirât sa filleule des griffes de ce caractère, un sépulcre blanchi comme il en avait rencontré très peu dans sa vie. Dieu n’y pourvut point.

EPISODE SIXIEME

6. Le grand tumulte des inventaires

Résumé des épisodes précédents : Janvier 1906. Tandis que le typographe Antoine Pierre s’engage dans la lutte syndicale, sa sœur Jeanne tombe dans les griffes du patron de l’Elan comtois, le journal d’extrême-droite qui l’emploie. Pis, ce patron demande sa sœur bien aimée en mariage…

Il y eut une détonation, des bruits de galopade et des roulements de tambour. Appuyée sur le rebord de la fenêtre qui donnait sur la rue Ronchaux, Jeanne tremblait des pieds à la tête : Mais où se rendaient tous ces hommes en rangs serrés ? Pour quelles raisons convergeaient-ils par la place Saint-Quentin sous la Porte noire érigée ici par les Romains ? Qu’est-ce qui expliquait leur expression furieuse et les bousculades qui les opposaient ?

C’est Angéline qui mit Jeanne au courant. On avait voté une loi de séparation de l’Etat et de l’Eglise, et il s’agissait de faire l’inventaire des biens que l'Etat allait confisquer à cette dernière, encore intouchable la veille.

Jeanne ne comprenait pas grand-chose à tout cela. Tout ce qu’elle voyait, c’est que les rues de sa ville étaient noires de monde et qu’il y avait un parfum d’insurrection dans l’air. Aussi elle jeta une pèlerine et un fichu sur ses épaules, manqua renverser le père Simon et se mêla aux Bisontins qui couraient vers la cathédrale : « A bas la calotte ! » hurlait une partie d’entre eux ; « Vous irez griller en enfer ! » vociféraient les autres.

Le spectacle qui s’offrit à Jeanne lorsqu’elle déboucha sur la place Saint-Quentin était impressionnant. Bloquée contre la grille du square Castan, elle jeta un regard au loin et comprit que la Grande-Rue était bloquée par une foule qui criait : « Au sacrilège ! Qu’ils ne touchent pas aux tabernacles ! » ; et s’en prenaient aux forces de l’ordre : « Ne les laissons pas faire, coupons la tête de tous ces francs-maçons », tandis que les corps de métiers et les présidents d’associations lisaient tour à tour leurs protestations et que le ban et l’arrière-ban des patriotes catholiques regroupés à l’intérieur la nef menaçaient d’en venir aux mains.

Manquant être piétinée, Jeanne se glissa entre les jambes du cheval d’un gendarme à cheval et se fraya un chemin le long du mur de la rue Saint-Jean. M. Aubertin, l’inspecteur de l’Enseignement, et l’adjoint au maire Grosjean venaient justement d’atteindre le parvis de Saint-Jean et de donner l’ordre qu’on ouvrît la cathédrale ; mais une partie de la foule ne l’entendait pas de cette oreille, au point que le Maire dut arriver sur les lieux et faire appel à l’artillerie, à l’infanterie et aux pompiers pour qu’ils abattent une porte latérale de la cathédrale à coups de haches.

A l’extérieur le calme était loin d’être revenu. Serviteurs de Dieu ou descendants des Sans-Culottes, les Bisontins avaient conscience de vivre des événements qui laisseraient des traces indélébiles et irréversibles. Jeanne n’y tint plus quand elle vit un groupe de blouses bleues auquel appartenait son frère se jeter sur un carré d’aristocrates armés de cannes cloutées et de nerfs de bœuf. Elle essaya bien d’attirer son attention, cria de toutes ses forces, mais il n’y eut rien à faire, Antoine faisait pleuvoir des coups sur les jeunes gens bien mis et couvert de sang les prenait en chasse. Ayant regagné la demeure des Pères, tremblante, confuse, incrédule, la malheureuse n’eut plus qu’à se jeter au cou de Neyret et à le supplier d’aller chercher son frère avant qu’il se fît tuer.

« Jeanne, lui répond l’abbé dont la soutane est elle aussi tachée de sang. La violence est condamnable mais il faut comprendre ces gens… Que le Tout-Puissant ait permis 1789, qu'il ait laissé punir ceux qui avaient abusé de leurs privilèges, c'en a été la preuve évidente. Maudites soient la cupidité et les injustices, et que ce qui est à César revienne pour le moins à César… »

Jeanne ne comprenait rien à ce que son parrain lui disait. Elle n’avait qu’une obsession en tête : Comment allait-elle pouvoir expliquer à son frère Antoine qu’elle épousait Edmond Chaffangeais, un des réactionnaires qui bloquaient l’entrée de la cathédrale et voulait exploiter les ouvriers comme jadis les nobles avaient imposé la mainmorte, la corvée et la taille à leurs paysans.

 

EPISODE SEPTIEME

7. La carte de la discorde

Résumé : Ce qu’on a appelé la Belle Epoque ne l’a pas été pour tout le monde. Impliqués l’une et l’autre dans les changements radicaux qui s’opèrent dans la société bisontine, Jeanne Antide la pieuse et son frère Pierre Antoine le turbulent ont bien du mal à rester unis. D’autant que celle-ci a été promise par leurs parents à un affairiste proche de l’Action française…

On appelait ça une carte postale . Destinée aux personnes qui visitaient l’Hôtel des Bains, les Thermes et le Casino, cela servait à donner la preuve à ses amis qu’on avait les moyens de son oisiveté. En général, on écrivait que tout allait bien ou que le temps était superbe, dans la mesure où il eût été stupide de dépenser tant d’argent pour se sentir triste loin de chez soi.

Cette pratique, qui au milieu des années 1890 était encore réservée à une petite élite de touristes, avait fini par conquérir toutes les couches de la société, à commencer par les bons bourgeois, les militaires en garnison et les enfants en pension.

L’idée d’envoyer une carte postale fut d’Angéline, qui était pragmatique et futée. Si Jeanne n’osait pas affronter son frère pour lui annoncer son mariage, pourquoi ne lui faisait-elle pas parvenir une carte à son travail, pourquoi ne lui donnait-elle pas rendez-vous loin du regard de son futur époux ?

L’idée de la carte était astucieuse mais elle ne vint pas à bout des réticences de Jeanne Antide. Quel était l’avantage de noircir un morceau de carton bouilli s’il fallait tout de même se retrouver face à son frère ?

Quand l’abbé Neyret, revenu de Paray-le-Monial, apprit que Jeanne n’avait toujours pas prévenu son frère, il se fâcha tout rouge. Si Jeanne était incapable de prévenir Antoine-Pierre de ses noces, c’est lui-même, l’abbé, qui allait s’en charger… Qu’Antoine prêchât le socialisme universel et luttât pour la liberté, l’égalité et la fraternité, cela regardait son libre-arbitre mais, par pitié, qu’il n’interférât point dans un mariage aussi prometteur pour sa sœur et pour toute leur famille. Impressionnée par la véhémence de l’abbé, Jeanne, l’œil humide et la main tremblante, avait fini par s’installer à son pupitre :

« Mon cher frère, je dois vous annoncer la nouvelle de mon mariage avec Edmond Chaffangeais. Les noces seront célébrées le 15 décembre prochain. Si vous voulez que nous en parlions, je me rendrai où vous le préférez. Votre chère sœur qui se sacrifie pour sa famille et qui vous aime plus que tout, Jeanne. »

L’aveu de cette décision héroïque n’eut pas les effets escomptés. Quand Antoine eut parcouru le texte de la carte postale que lui avait fait parvenir sa sœur, il se retint de courir chez elle, de la prendre par les cheveux et de la tirer des griffes de son mari. Tout au contraire, l’âme portée jusqu’à l’incandescence, il se procura une carte postale représentant Marianne et un curé, la première disant au second « Séparons-nous, je garde vos biens », et lui écrivit les mots qui suivent :

« Ma sœur, que tu épouses un ennemi du peuple comme Chaffangeais signe la fin de mon affection pour toi. Je ne te maudis pas mais je ne te reverrai jamais, et si je croise ton époux, qui par surcroît est mon patron, je lui ferai passer le goût de la Bourse et des Saintes Ecritures ! Sans coup férir : Adieu ! »

Jeanne s’était effondrée quand elle avait pris connaissance du message de son frère : « La vie me sourit et je devrais être heureuse, écrivit-elle à sa mère. Et pourtant je sais que Dieu me réserve je ne sais quelle catastrophe ».

En épousant un ennemi de classe et en mettant une petite Béatrice au monde sept mois plus tard, Jeanne allait perdre un frère et la plupart de ses illusions.

EPISODE HUITIEME

8. Cendrillon, séduite et abandonnée

Résumé : Jeanne Antide, devenue l’épouse du financier réactionnaire Chaffangeais, vient d’être reniée par son frère Antoine qui milite à la Fédération des Syndicats et qui fait le coup de poing contre les monarchistes et les ultra-catholiques. Ayant mis au monde une enfant souffreteuse du nom de Béatrice, Jeanne est délaissée par son époux qui ne pense qu'à sa carrière politique. Saura-t-elle résister à la neurasthénie qui la gagne...

L’année qui suivit les épousailles de Jeanne ne fut pas de tout repos. Il y eut tout d’abord son mari qui, déçu qu’elle ne lui eût point donné un héritier mâle, passait plus de temps à Strasbourg, à Lyon et à Paris qu’auprès d’elle et de la petite Béatrice dont la santé causait d’énormes soucis. Au point que les années qui suivirent sa naissance furent un calvaire pour Jeanne. Abusée par les conseils d’un exorciste, déroutée par sa foi sans limite en la sainte-Vierge, elle crut un instant au miracle mais avait dû se rendre à l’évidence : sa fille Béatrice était anormale et on ne pouvait rien pour elle.

Dans le cas d’Antoine-Pierre, son frère, la situation était encore plus inquiétante. Mêlé à une escarmouche qui avait mis aux prises les soyeux des Prés-de-Vaux et un groupe de l’Action française à la mi-1908, on l’avait incarcéré trois jours et il avait manqué y laisser un œil.

Jeanne, qui passait ses après-midi à pleurer dans le giron d’Angéline et des abbés, se mit dès lors à croire qu’elle était maudite et que tout était sa faute. « Nanette, lui chuchotait l’abbé en se pressant contre elle affectueusement, tu n’as pas à te sentir coupable, la faute en incombe à ton frère qui est un chien fou et à ton époux qui te délaisse… » Angéline faisait écho à l'abbé en câlinant sa bonne amie comme un oiseau malade : « Ma Jeanne,  ton frère et ton homme sont de sales égoïstes, ne compte pas sur eux pour te soutenir et sauver Béa… »

D’ordinaire si habile à égayer les dépressifs et à réconforter les mourants, Jeanne se mit à dépérir. Elle se levait tôt et martyrisait ses genoux sur les prie-Dieu de Saint-Jean et de Saint-Pierre, quand elle n’avait pas décidé de jeûner. Angéline, qui haïssait le cavalier Chaffangeais, insistait : « Jeanne, tu es un trophée dans la vitrine de ton époux… » Et elle ajoutait : « Des journalistes l’ont surpris en train de graisser la  patte à des réchappés de Biribi pour qu’ils cassent la figure aux grévistes des chemins de fer ! » Ou bien encore : « Quand il est à Besançon, il court la gourgandine avec Sandoz et Savoye… Sa poule s’appelle Carmen… C’est un ami qui travaille aux cintres du théâtre qui les a surpris… Allez, sèche-moi ses larmes et fais-lui des cornes, à ton capitaine d’industrie ! »

Il n’est guère de maux auxquels le temps ne peut remédier. Encouragée par Angéline à boire quelques petits remontants, Jeanne remonta la pente. Un après-midi du printemps 1909, sa bonne amie eut la surprise de la voir arriver habillée comme pour les soirées que son mari donnait lorsqu’il s’agissait de fêter la banqueroute d’un concurrent ou une victoire politique.

« Eh bien, mais c’est stupéfiant ! Qu’est-ce que tu fêtes ? Quelle nouvelle étonnante ? Ton époux est mort ? Il s’est cassé la jambe ? »

Jeanne qui portait une robe en S du dernier cri et des falbalas à faire rougir les élégantes de la promenade Micaud s’était jetée à son cou, comme folle de joie :

« Chérie ! Donne tes filles à garder que nous allions au Kursaal. On y donne le « Chantecler » d’Edmond Rostand ! »

« Rostand ? Mais ma bonne Jeanne, tu as perdu la tête ! Que tu aies envie de te dissiper est une bonne chose. Mais contentons-nous d’aller nous restaurer au « Gravillon », rue des Granges ou Chez Colomat dans le passage des Carmes. Ensuite on ira prendre une glace à La Brasserie viennoise.  Il paraît qu’il y a un acrobate et une fanfare sur le kiosque. Puis… envoyons des cartes postales au Valdahon et à Orchamps-Vennes, ça rassurera nos gens et ça portera chance à nos filles. »

EPISODE NEUVIEME

9. Le Diable attendait à Micaud

Résumé : Septembre 1909. Pendant que son frère Antoine participe aux grandes grèves de ces années-là, Jeanne tombe sous la coupe de son amie Angéline. Mis au courant, l’abbé est pris d’un terrible doute. Sa filleule est sur le point de vivre une expérience inouïe…

La Carmélite qui s’occupait de Béa à l’hospice des Enfants malades s’en était prise à Angéline : « Comment cela, la mère de la petite était en ville et on ne savait pas où la trouver ? Monsieur sera mis au courant et l’abbé Neyret aussi, cela va de soi ! »

Avec Angéline, il y avait des limites à ne pas dépasser. Elle avait attrapé la religieuse par les épaules : « Quand je vous dis que mon amie Jeanne est en commission, c’est qu’elle est en commission ! Allez ouste ! Je n’ai pas de temps à perdre avec vos cris d’orfraie ! » « Mon dieu que ces filles mères sont arrogantes » pensa la sœur dont le neveu allait devenir Croix de Feu.

Jeanne-Antide n’était pas en commission.

Ni agenouillée sur un prie-Dieu, ni occupée à pouponner un orphelin à Châteaufarine.

Obsédée par le comportement de son frère qui la harcelait dès qu’il avait bu, on la voyait donner à manger aux pigeons du square Saint-Amour et réconforter les femmes des boîtiers mis au chômage par Lipmann ou par un collègue aux abois depuis que l’on parlait de crise de l’horlogerie.

Jeanne allait pousser plus loin ses errements excentriques. Un jour où elle devait passer voir sa fille à l’hôpital des Enfants malades, elle bifurqua vers le centre ville et poussa la porte d’une pension de famille de la rue du Vignier où elle demanda qu’on lui servît un gratin d’épinards accompagné d’un verre de vin blanc de Champlitte.

Le lendemain, elle s’était enhardie. Elle avait poussé la porte de « L’Eden Concert », un établissement où les hommes s’échauffaient les sangs dans un atmosphère empuantie par le tabac. Comme le Samson bisontin, un serveur connu en ville, l’avait installée sur le devant la scène, elle avait avalé un vermouth avant de prendre le chemin de l’Hôtel des Bains où elle avait demandé une table bien en vue.

A la énième escapade de Mme Chaffangeais (on était en septembre), la rumeur courut que la grenouille de bénitier menait grande vie en l’absence de son député d’époux. Le vice étant un fil que l’on déroulait jusqu’au ras du bobinoir, Jeanne, les joues rosies par le vin du Jura, perdit à ce point le sens des convenances qu’elle se mit à défier du regard le monsieur bien mis qui déjeunait en face d’elle et lui rappelait le Dr Rolland, avec son air posé et ses chaussures pointues.

Le monsieur portait un complet de velours, une montre gousset en or et des boutons de manchette du même métal : « Je m’appelle François Rogis, avait-il fini par lui déclarer en franchissant l’allée qui les séparait. Je suis placier en vins de champagne pour les meilleurs restaurants de Rennes, de Valence, de Béthune et de Paris. Puis-je me permettre ? »

Le gentilhomme tout en carrure était délicat. Il complimenta la jeune femme aux yeux pervenche au sujet de la couleur de sa robe – Cochenille, fit-elle en rosissant – et lui proposa de boire un café liégeois, un cordial, bref, ce qu’elle voulait. Puis il avait joué de ses yeux trop bleus et lui avait parlé d’opéra, puisqu’il fréquentait un ténor de la Scala qui adorait sa gamme de champagne. Ho, la vie n’était pas toujours aussi rose, mais il ne voulait pas l’attrister… « Si, si, qu’il dise, qu’il se confie, qu’il lui fasse confiance… » Eh bien, lui et sa femme avaient perdu un petit Roger Victor en bas-âge, une erreur dans le traitement d’une maladie bénigne, le petit était mort en quelques heures, lui et sa femme avaient du mal à s’en remettre…

Le vin du Jura, le cordial, le regard perçant de l’inconnu à la moustache amidonnée, cette empathie maladive qu’elle éprouvait pour l’humanité souffrante… Jeanne sentit que sa tête allait lui tourner. M. Rogis de Rennes s’en rendit compte, qui régla et l’aida à sortir du restaurant : un peu d’air frais ne leur ferait pas de mal, n’est-ce pas ? — Ils avaient ensuite traversé l’avenue et gagné la promenade de Micaud,  fréquentée par les belles personnes du Casino et des Thermes. Comme le soleil couchant faisait miroiter les eaux argentées du Doubs, le gentilhomme avait profité de l’éblouissement de la jeune femme pour glisser ses lèvres dans son cou et se presser contre son sein. Sans parler, ils se coulèrent derrière  un buisson de la grande pelouse. Quand l’ivresse de ses caresses eut fini de la submerger et qu’elle eut connu les ultimes frissons, la protégée de l’abbé Neyret se dégagea et sauta dans un tramway au dos duquel on pouvait lire une publicité pour un apéritif. Etant un homme respectable, il n’avait pas essayé de la rattraper.

EPISODE DIXIEME

10. Et le Déluge vint punir ses péchés...

Résumé : Abandonnée par un mari égoïste et ambitieux, Jeanne Antide s’est donnée à un étranger de passage. Bourrelée de remords, elle annonce sa grossesse à son mari et s’accroche à son amie Angéline et à un confesseur de plus en plus troublé par sa présence...

Quand Edmond Chaffangeais avait appris qu’il allait être père pour la seconde fois, il avait ajourné ses rendez-vous et fait apporter des chocolats de chez Jacquemin à son épouse. Sans doute espérait-il que Jeanne lui donnât un garçon, ce qui eût facilité la transmission de ses biens hors du giron d’affaires de son cadet, Albert Chaffangeais, déjà père, lui, de deux héritiers mâles…

Les prévenances et attentions de Chaffangeais firent long feu. Il y avait cette invitation de Charles Maurras qui le voulait à ses côtés pour préparer le Congrès du futur Bloc des droites qui devait se dérouler à la mi-février… Ce projet de fusion entre les quotidiens nationalistes du grand Est… Mais qu’elle ne se fasse pas de souci, il attacherait une infirmière à son service et serait de retour avant la fin du mois.

L’année qui suivit fut lugubre pour Jeanne. Angéline avait fort à faire avec ses enfants et déménagea dans le quartier de la Madeleine. Délaissée, Jeanne ne savait plus à quel saint se vouer et traînait son gros ventre de femme enceinte comme une âme en peine, priant Dieu, le Seigneur et tous les saints pour que son enfant fût normal, et pour que son mari ne se doutât pas de ce qui s’était passé à la promenade Micaud.

Un jour qu’elle ne supportait plus le personnel de maison de son mari dans leur propriété de Chaudanne, Jeanne avait décidé de visiter sa mère sur le plateau et de lui demander conseil. La pauvre Marie Ange, affligée par le décès de son mari, en fut prise au dépourvu. Tout ce qu’elle savait, c’est que Jeanne ne devait pas indisposer son époux qui était riche et puissant.

En revenant du premier plateau en calèche, au sortir de la Porte Taillée, Jeanne fut frappée par une vision d’Apocalypse. Dans la direction du Pré-de-Vaux, on apercevait une marée troncs d’arbres ballottés par les flots, des eaux bourbeuses rendues comme folles, des tourbillons de deux mètres de diamètre entraînant tout ce qui flottait par le fond, alors qu’un amoncellement de grumes filaient vers les ponts de Saint-Pierre et de Battant avec le risque de les emporter.

L’exagération d’une jeune femme émotive ?  Pas le moins du monde ! On n’avait plus vu une telle crue de mémoire d’homme ! La situation en devint telle, avec un pic des eaux du Doubs atteignant presque dix mètres, qu’il fallut faire garder les ponts par la troupe pour éviter que des imprudents ne courent sur les troncs à la dérive et risque de se noyer. C’est bien simple, c’est toute la moitié basse de la boucle qui fut avalée en deux jours, ainsi que les caves des rues Mégevand et des Granges, pour ne pas parler de la rue Poitune qui fut ravagée toute entière.

Jeanne-Antide fut prise d’un terrible accès de culpabilité. Ca se confirmait ! Les désastres se multipliaient depuis qu’elle avait fauté, et si Dieu châtiait la ville, c’est parce qu’elle avait abandonné Béa, et Antoine-Pierre qu’on venait d’incarcérer pour coups et blessures sur la personne d’un diacre. Pitié mon Dieu, se mit-elle à gémir près des Dérasés qu’un torrent d’eau bourbeuse traversait. Que Dieu la châtiât en personne et qu’il ne s’en prît point à des innocents…

Occupé à ne pas aider Jean Jaurès à empêcher la guerre qui se profilait, le Dieu de Jeanne ne tînt aucun compte de ses doléances. On apprit tout au contraire que l’abbé Neyret s’était jeté à l’eau pour sauver une fillette passée par-dessus un parapet et qu’ils en avaient réchappé grâce à la jugeote d’un bateleur qui avait mis sur pied une chaîne humaine. D’après Angéline, qui était passée le voir à l’hôpital Saint-Jacques, le héros s’était blessé à une hanche et il avait attrapé la mort.

EPISODE ONZIEME

11. Au Jeu de la Vérité

Résumé : En 1910, un Déluge s’abat sur la ville de Besançon dont Jeanne, qui a eu un instant d’égarement quelques mois plus tôt, se croit coupable. Consternée de voir son amie sombrer dans une sorte d’hébétude mystique, Angéline décide de l’aider à sa manière…

On ne voyait plus Madame Chaffangeais dans ses hôtels particuliers de Chaudanne et de Bregille, encore moins à son domicile de la Grande-Rue. Un soir que Julienne et Sarah, les filles d’Angéline, dormaient à poings fermés, Jeanne rendit visite à sa bonne amie et accepta le verre de marc-vin que cette dernière lui versait avec une idée derrière la tête : « Nanou ! Et si on jouait au jeu de la vérité. Allez, c’est moi qui commence ! » Novice dans les jeux de société, Jeanne avait trinqué et tendu l’oreille...

Les aveux d’Angéline Chopard avaient de quoi surprendre. Le père de Julienne, sa première-née, était un officier du 60e RI qui l’avait payée pour qu’elle ne dise rien à sa femme domiciliée à Albi… Le père de Sarah, sa seconde, était un pharmacien de la rue des Granges qui était prêt à tout pour qu’elle se taise… Quant au père de son prochain enfant (elle était enceinte), ce serait le fils du frère du président du Syndicat d’initiative, un ancien actionnaire de Besançon-les-Bains et des Galeries Vexillaire.

Lorsque Jeanne-Antide avait demandé à sa bonne amie si elle n’était pas terrorisée à l'idée d’aller brûler en enfer pour l’Eternité, elle s’était entendu répondre que, avec l’argent que les pères naturels lui versaient, elle serait en mesure d’assurer l’avenir de ses enfants et que, après tout, les hommes étant tous de maudits salopiots, les femmes pouvaient leur jouer ce genre de petits tours. Dans un monde où l’homme était un loup pour la femme, ne devait-on pas à ses enfants d’être réaliste ; or, Angéline aimait ses enfants plus que tout et rêvait qu’ils aient de l’instruction.

Quand ç’avait été le tour d’y aller de ses aveux, Jeanne Antide Vermot devenue Chaffangeais avait bredouillé qu’elle n’avait rien à se reprocher du tout, que sa vie avait été occupée à obliger ses parents, son confesseur, son mari et par-dessus tout le Seigneur tout-puissant !


« Occupée à obliger le tout-Puissant ? lui avait fait Angéline. Non mais tu n’as pas fini de te payer ma tête ? Tu veux peut-être qu’on parle de qui ce qui s’est passé avec ton marchand de champagne ? Et vous vous seriez contentés d’un baiser papillon ? »

EPISODE DOUZIEME

12. Du côté de l’Assommoir

Résumé : Jeanne est enceinte et elle se pose des questions sur le père de son futur enfant. Pendant que son amie Angéline la soutient en lui tirant les vers du nez, Toinou, son frère le typographe, se perd dans le dédale de son engagement politique…

Pendant que Jeanne tentait de repousser les assauts de celle qu’elle considérait comme sa meilleure amie, Antoine Pierre son frère affrontait Simone, la patronne d’un bois-debout qui ne le ménageait pas.

« Toinou, arrête de picoler, c’est bien simple, on ne te reconnaît même plus ! »

Simone n’avait pas tort. Antoine avait dans les trente ans mais il en paraissait quarante. Il partageait son temps entre son imprimerie et les bistrots du quartier et, cerise sur le gâteau, il n’avait ni bonne amie, ni camarades sincères. Parler politique, alors ça oui, même si l’on avait parfois du mal à le suivre : « Tu vois, Simone, je picole parce que Jaurès n’est plus celui qu’on a connu ! Finalement, c’est un traître lui aussi, un salaud de bourgeois ! Tu sais quoi ? Il fait des courbettes aux Teutons et il est pour la paix… De toute manière : radicaux, socialos, communeux, c’est tous des salauds ! A part les gars comme Caserio. Tu sais ce qu’il a dit au bourreau qui lui coupait la tête ? « Courage, camarade, vive l’anarchie ! »

Le sang de Simone n'avait fait qu’un tour. Elle avait un faible pour Antoine mais il y avait des balances dans le coin et elle ne voulait pas d'ennui avec la Préfecture :

« Ca suffit, maint’nant ! Ce qui t’pourrit la vie, c’est les simagrées d’ta frangine et d’son salaud d’mari ! Tu sais avec qui il couche quand il revient d’Paris ? »

Antoine sort le nez de son verre de mauvais rouge :

« Quoi ? Ce chien trompe ma sœur ? Il veut la foutre à la rue, c’est ça ? »

Antoine a renversé son flacon de rouge, Simone n’en peut plus, elle met à la porte à coups de charbonnette…

« Vous les gars du populo, vous êtes pathétiques ! Au lieu de déblatérer sur Jaurès et sur la IIIe Internationale, tu f’rais mieux de t’occuper ta frangine. Tu sais qu’elle est enceinte, au moins ? »

Simone était bien informée. Le 1er juillet 1910, la sœur du Toine donna le jour à un Roger Alfred Marie, à qui Chaffangeais se mit à parler comme l’actionnaire majoritaire d’une multinationale ou un ministre de la République.

EPISODE TREIZIEME

13. A la recherche de l’inconnu du Parc

Résumé : Angéline, l’amie de l’héroïne de notre triste histoire, cherche à la sortir de son dolorisme. Le frère de Jeanne, fâchée avec elle, boit plus que de raison en s’étourdissant avec la lutte des classes. Soudain Angéline a une idée…

Vue de la terrasse de la toute nouvelle demeure d’Angéline Chopard dans le quartier des Chaprais, Jeanne-Antide Vermot eût pu passer pour un personnage de Murnau attifé d’un chapeau de chez Fourier-Bidalot : « Eh bien, Jeanne, on dirait que tu viens de prendre le thé avec le Prince de la Nuit ! »

Angéline avait insisté pour que son amie monte, mais Jeanne était restée comme paralysée sur le pas de la porte et il fallut que son amie la soutienne pour qu’elle puisse se hisser au premier étage…

« Je te demande pardon, Angéline, ma chérie ; mon amie, je te demande pardon… »

« Ca va, ça va... Mais tu me demandes pardon pourquoi ? »

La réponse de Jeanne ne vint pas, elle essuya ses larmes et se mit à tousser… Ce pour quoi elle demandait pardon, ce qu’elle voulait dire..., ce qu’elle aurait dû lui dire quand elles avaient joué au jeu de la vérité, c’est qu’elle lui avait menti au sujet de l’étranger ; elle lui avait parlé de baisers et de caresses ; mais la vérité, c’est qu’elle s’était donnée à cet homme comme une nymphe à un faune. Alors voilà…

« Alors voilà quoi », lui fit Angéline.

« Et si l’enfant n’était pas de son mari ? Et s’il était l’enfant du péché ? Et s’il était l’enfant du placier en champagne ? »

Ce fut plus fort qu’elle : la bonne Angéline éclata d’un rire sans vergogne : Chaffangeais cocu, on peut dire que la nouvelle était excellente ! Pourquoi pleurer ? Au contraire ! Que Jeanne n’en reste pas là, qu’elle recommence autant de fois qu’elle en éprouverait le désir… A condition de ne pas se faire prendre, toutefois, cela va de soi, et de n’en rien dire autour d’elle… Mais à propos, comment tout cela avait-il pu se produire ? Elle s’était donnée à son beau moustachu au milieu des badauds ? Ils avaient fait ça dans les buissons ? Debout, accroupis, sur la pelouse ?

Jeanne rougit comme une pivoine. Et bien oui… Il y avait eu les yeux de l’inconnu, sa voix grave et posée, sa manière de bouger, ses mains longues et savantes, les mots qu’il employait, si précis, si courtois… Son regard et puis… Et puis… Sa douceur, les confidences qu’il lui avait faites d’égal à égal… D’ailleurs, comme c’était un garçon, elle l'avait appelé Roger.

« Comme l’abbé ? » lui fit Angéline avec un drôle de regard. Mais non, répondit Jeanne, Roger comme l’enfant que l’inconnu avait perdu en bas-âge. Dieu lui envoyait peut-être un fils pour remplacer le petit qu’il avait perdu à l’hôpital…

« Beau sentiment, ma caille… Mais dis, tu vas faire comment pour le prévenir, l’heureux papa ? Ces voyageurs de commerce sont comme les marins, ils ont un béguin dans chaque port et leurs épouses surveillent le courrier. »

« Tu te trompes ! Il m’a dit qu’il s’appelait François Rogis, ou Rougis, ou Royer et qu’il avait une maison à Rennes et une autre à Paris. Il a ajouté qu’il était placier en champagne. Ca ne s’invente pas tout de même ? »

« S’il était ce que tu dis, il t’aurait laissé sa carte de visite, il aurait trouvé le moyen de te revoir ou de t’écrire. »

« Je ne lui en ai pas laissé le temps, j’ai sauté au vol dans un tram… J’étais dans un tel état… »

Jeanne se jette au cou d’Angéline à qui il vient une idée :

« Bon sang ! Figure-toi que mon petit facteur d’en ce moment m’a dit qu’il pouvait se procurer la liste de tous les habitants de n’importe quelle ville de France s’il le voulait. Redis-mois où il t’a dit qu’il habitait, ton Casanova des Bains-Douches ? »

« A Paris pour ses affaires, mais il a une maison de famille à Rennes. La famille de sa mère est de là-bas. Ah ! Il disait qu’il arrivait de Valence où il avait mis un point final à une affaire pour deux clients un peu particuliers. »

« Très bien, garde mes filles, je sais où je vais l’trouver, mon postier... En attendant, réfléchis à ce que tu vas lui écrire, à ton père par correspondance, tu connais la curiosité des facteurs, si tu lui écris la vérité de manière trop explicite, je te garantis que ton mari sera au courant avant le voyageur de commerce ! »

Angéline avait les pieds sur terre. Il fallait protéger Jeanne car si Chaffangeais apprenait que son rejeton était le fils du péché, adieu, veaux, vaches, cochons, couvées pour l’héritage… D’un autre côté, il n’avait aucun intérêt à ce que son infortune s’ébruitât. Ah, qu’Angéline eût aimé se trouver à la place de cette cruche de Jeanne...

qui lisait et relisait la carte qu’elle venait d’écrire à son amant d’un jour :

" Cher ami, en souvenir de ces moments passés, ces vers qui m’ont fait penser à vous :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers

Picotés par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue. "

 

EPISODE QUATORZIEME

14. Avis de mobilisation

Résumé : 1er août 1914. Jeanne passe le plus clair de son temps chez son amie Angéline et ses trois filles. Obsédée par l’homme qui l’a séduite, elle lit et relit la carte postale qu’elle lui a envoyée en de multiples exemplaires comme autant de bouteilles à la mer. Pendant ce temps-là, des bruits de bottes et des grondements de canon retentissent un peu partout aux frontières du pays.

Antoine-Pierre titubait dans la rue, l’haleine chargée et la paupière basse. « M’sieur Vermot, lui fit le portier avant que il ne trébuchât dans le couloir qui menait à l’imprimerie. Ils sont tous là-haut qui vous attendent.».

La réponse du Toine fut inaudible, il s’accrocha à la rambarde de l’escalier, tira de toutes ses forces sur ses bras et prit la direction du vestiaire. Comme il enfilait sa blouse en espérant se défiler pour que personne ne le vît dans cet état, il sentit une main se poser sur son épaule. C’était Gustave, son contremaître : « Tu connais la nouvelle ? Jaurès a été assassiné hier soir rue Montmartre ! » Le Toine blêmit, il critiquait souvent le grand homme, mais ça faisait tout chose. L’estomac dans la gorge, il rejoignit ses collègues au milieu de l’atelier.

Les avis divergeaient sur les commanditaires de l’assassinat, pour les uns c’étaient les Russes. Pour les autres, c’étaient Maurras et Barrès, ces salauds de l’extrême droite. Cela dit tout le monde était d’accord : A présent que Jaurès n’était plus, rien n’allait pouvoir empêcher la Triple Entente  constituée par la France, l'Angleterre et la Russie de déclarer la guerre à la Triplice : Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie. La mort de l’homme de Carmaux était un coup dur pour les pacifistes. Les bruits de botte se rapprochaient.

A l’intérieur de la boucle comme un peu partout dans les faubourgs, les commerçants et les fonctionnaires, les notables comme les marchands ambulants se mirent à commenter l’attentat. Certains remerciaient Dieu de les avoir débarrassés de Jaurès, ce traître à sa Nation, cet internationaliste rouge, tandis que d’autres se réjouissaient à l’idée qu’une union sacrée fût désormais possible entre les patriotes chrétiens et les leaders de la gauche. Certains, les revanchards de 1870,  jouaient les va-t’en-guerre, voulaient bouffer du Boche, criaient « A Berlin », tandis que la plupart des citoyens ordinaires se demandaient qui allait faire bouillir la marmite à la maison en l’absence des chefs de famille et des adultes.

L’émotion se répandit comme une traînée de poudre de boutique en échoppe et d’atelier en fabrique lorsque les affiches de mobilisation firent leur apparition sur les portes des mairies. Déjà les mobilisables se jetaient sur leur barda, leur livret militaire à la main.

A 35 ans passés, Antoine faisait partie de la territoriale et n’était pas concerné. D’humeur noire, il fit le tour de la boucle et se posa la question de savoir où était son devoir, la plupart de ses amis penchant pour l’union sacrée ; après tout, il s’agissait une fois de plus de sauver la France de la barbarie des uhlans.

Certains autres, au contraire, des anarchistes, y étaient opposés. Cette boucherie était organisée par les marchands de canons et par les grands bourgeois. En quoi un fils de prolétaire devait-il se mêler de tout ça…

Après s'être rendu au local de la Fédération rue du Collège, Antoine vida trois verres cul-sec à la Couronne et prit sa décision : « Petite Sœur, écrivit-il à Jeanne à qui il n’avait plus parlé depuis des mois. Je n’ai plus l’âge de jouer les héros mais je vais partir casser la gueule aux casques à pointe. Ne t’inquiète pas, il n’y a de bon dieu que pour les ivrognes. Et puis si je passe à la casserole, ça sera des soucis en moins pour toi. »

 

EPISODE QUINZIEME

15. Quatre ans de malheur et plus

Résumé : La guerre est déclaré. Alors qu’il n’y est pas tenu, Antoine se précipite vers le Front avec des centaines de milliers de jeunes gens, tandis que les femmes et les anciens essaient de survivre à leurs angoisses à l’arrière…

C’était une idée communément partagée que la guerre de 1914 ne durerait pas longtemps. Hélas, commencée sous le signe de la guerre de mouvement, elle s’enlisa dans les tranchées et ce fut un impitoyable carnage.

A l’arrière, il fallut se réorganiser. Besançon comme pas mal de villes éloignées du Front s’était transformée en ville-hôpital qui faisait face à un afflux de malades, de blessés légers et de soldats rendus fous par la violence des combats. C’est pour cette armée de pauvres hères couverts de vermine, malades de la typhoïde ou de dysenterie, martyrisés par le pied bleu ou par les morsures de rat que Jeanne eut l’heur de se sacrifier. Une aubaine pour celle qui voulait porter toute la misère du monde sur son dos et trouver matière à sacerdoce derrière les hauts murs de l’hôpital des Sourds Muets du quartier Saint-Claude.

Dans sa petite maison des Chaprais, Angéline avait de tout autres soucis. Eloignée des horreurs de la guerre mais pas des tracas qu’elle causait aux braves gens, en particulier aux maîtresses de maison, elle déployait des trésors d’imagination pour alimenter sa nichée, les deux enfants de Jeanne compris. Levée à cinq heures du matin, elle courait donc les marchés et les potagers, les entrepôts et les brocantes et troquait de la vaisselle contre du beurre en tendant l’oreille pour ne manquer aucune occasion de mettre du beurre dans les épinards. Ce qui ne l’empêchait pas de faire marcher quelques-uns de ses amants. A la guerre comme à la guerre…

Agé de plus de cinquante ans, Edmond Chaffangeais n’avait pas ce genre de problèmes. Soulagé par la mort de Jaurès, il passait le plus clair de son temps à Paris dans les bureaux de l’Action française à Paris et semblait plus occupé à ménager ses intérêts industriels et à humer l’air du temps qu’à se sacrifier pour sa Patrie. A chacun sa guerre, comme disait l’autre et après la pluie le beau temps.

Passé l’espoir d’en finir rapidement avec la Prusse et avec ses alliés, il fallut se faire à l’idée que la guerre serait interminable, et elle le fut pour les mères, pour les sœurs et pour les épouses qui eussent donné leurs propres yeux pour avoir des nouvelles de leurs hommes. Interminable pour les hommes surtout, qui préféraient ne pas écrire à la maison plutôt que de dire qu’ils avaient perdu un bras, une jambe ou qu’ils étaient défigurés à vie.

Antoine ne fit pas exception à la règle puisqu’il n’expédia que trois cartes entre le 4 août 1914, jour de son départ de Besançon, et le 30 mars 1919, date de sa démobilisation. Entre les deux termes de cette absence forcée, il y avait eu l’offensive de la Somme, la maudite guerre de position, les oreilles qui grondaient, de la merde d’homme et de la pisse de rat, de la boue, du sang et de la boyasse. De sa tentative de rébellion en 1917 et d’un conseil de guerre ajourné in-extremis, il ne dit jamais rien à Jeanne ni à l’abbé. Encore moins de l’expédition en Bulgarie pour ralentir les alliés russes devenus ennemis soviétiques, de son doigt amputé, de la dysenterie, de la gale et - cela allait de soi - de l’envie de se tirer une balle dans la tête qui ne le quittait plus.

 

EPISODE SEIZIEME

16. Un retour de l’enfer

Résumé : Septembre 1919. La guerre avait été longue. C’avait été la plus grande hécatombe de tous les temps. Et quand les survivants furent de retour, on se demanda ce qu’on pouvait en faire…

« En voiture ! Le train pour Strasbourg, Mulhouse, Belfort, Besançon va partir ! Fermez les portières s’il vous plaît… » Antoine, qui dormait comprimé contre son paquetage, retira ses jambes de la portière in extremis. Il était dans un drôle d’état, le poilu Vermot, avec les bandes autour de sa tête et son genou déchiqueté. Il ne se faisait aucune illusion, le retour serait dur. Qu’avait-on à faire de ces crasseux ensanglantés que l’on déversait par tombereaux des trains sanitaires ? Quel boulot allait-on pouvoir leur trouver, à ces bons-à-riens d’infirmes ? Et s’ils étaient impotents, comment allait-on les nourrir ?

Antoine replia le journal qu’une autre gueule-cassée venait de lui tendre et le glissa dans sa musette. On venait d’acquitter Villain, l’assassin du Grand Jaurès, alors qu’on avait exécuté l’anarchiste qui avait blessé Clemenceau quinze jours plus tôt. Assassiner un socialiste n’était pas un crime, attenter à celle du Tigre en était un.

A deux cents kilomètres de là, s’il en était un que l’annonce du retour du deuxième classe Vermot bouleversait, c’était bien le petit Roger, 9 ans passés. Il voulait l’accueillir et l’embrasser, son tonton ! C’est tata Angéline qui lui avait raconté que le Toine s’y entendait en bicyclettes et en moteurs d’avion. Ca tombait bien, Roger voulait devenir aviateur ou bien savant, il adorait se servir de l’équerre et du compas, il ne cessait de tanner Jeanne pour qu’elle lui achetât des biplans en modèles réduits.

A ce moment, Roger était silencieux, comme le groupe qui montait à la Viotte. « Tu te rends compte, pleurnicha Jeanne. Ca fait cinq ans qu’il est parti. Dieu fasse qu’il nous revienne entier…»

Les Vermot et les Chopard, avec le vieil abbé Neyret, n’étaient pas les seuls à se ronger les ongles dans le hall de la gare Viotte. C'étaient des dizaines de Bisontins qui trompaient leur angoisse en se houspillant ; c’était le temps du retour des gueules cassés, des poumons ravagés par le gaz moutarde, des hommes qui ont perdu la tête, des invalides à vie. Quelle était la part du soulagement et de l’angoisse, de la joie de retrouver un être cher et de la peur de ne plus vouloir le recevoir ?

Prévu pour quatorze heures, le A-1.683 n’est toujours pas en vue. Un fantassin qui disait avoir fait Craonne raconte la mort qui rôde, le sifflement des obus, les fèces dans lesquelles tout baigne. Neyret essaie de le faire taire pour qu’il n’effraie pas Roger mais le pauvre diable s’y refuse : les planqués doivent savoir ce que les poilus de France ont enduré. Ils étaient au courant, les civils, que des gosses de vingt ans avaient été fusillés sur ordre de Clemenceau en 1917 parce qu’ils refusaient d’obéir à des officiers morphinomanes ?

Une locomotive apparaît dans l’enfilade des quais. Elle ralentit, s’arrête, puis elle repart. Comme les familles se bousculent, trois gendarmes à cheval les repoussent à coups de cravache pour que personne ne soit happé par les wagons. Les freins crissent, le convoi s’immobilise dans un nuage de poussière et de moucherons.

Le spectacle est insoutenable : visages troués, fronts béants pour moitié, nez et oreilles dévorés par les shrapnels, chairs déchiquetées, jambes amputées, moignons purulents, pauvres culs-de-jatte ; puis c’est la course folle des épouses qui veulent étreindre leur homme, la stupeur de celles qui ne les reconnaissent pas, de celles qui tombent à genoux et qui prient tandis que les plus coriaces chargent leur mari ou leur frère sur leurs épaules et les remmènent à la maison… Par bonheur pour Jeanne, il y a Angéline. Quand elle voit qu’elle va s’évanouir, elle la gifle. C’est l’instant que choisit une voix d’outre-tombe pour demander aux deux femmes de se calmer. Jeanne-Antide s’arrache à l’étreinte de son fils et se jette dans les bras de son frère. Vermot reste planté au milieu du quai comme une stèle. Il a le regard d’un mort. Au cœur des pleurs et des cris, il y a comme un grand silence. Il prend sa sœur dans ses bras et plante ses yeux droit dans les yeux de son neveu...

EPISODE SEIZIEME

16. Un retour de l’enfer

Résumé : Septembre 1919. La guerre avait été longue. C’avait été la plus grande hécatombe de tous les temps. Et quand les survivants furent de retour, on se demanda ce qu’on pouvait en faire…

« En voiture ! Le train pour Strasbourg, Mulhouse, Belfort, Besançon va partir ! Fermez les portières s’il vous plaît… » Antoine, qui dormait comprimé contre son paquetage, retira ses jambes de la portière in extremis. Il était dans un drôle d’état, le poilu Vermot, avec les bandes autour de sa tête et son genou déchiqueté. Il ne se faisait aucune illusion, le retour serait dur. Qu’avait-on à faire de ces crasseux ensanglantés que l’on déversait par tombereaux des trains sanitaires ? Quel boulot allait-on pouvoir leur trouver, à ces bons-à-riens d’infirmes ? Et s’ils étaient impotents, comment allait-on les nourrir ?

Antoine replia le journal qu’une autre gueule-cassée venait de lui tendre et le glissa dans sa musette. On venait d’acquitter Villain, l’assassin du Grand Jaurès, alors qu’on avait exécuté l’anarchiste qui avait blessé Clemenceau quinze jours plus tôt. Assassiner un socialiste n’était pas un crime, attenter à celle du Tigre en était un.

A deux cents kilomètres de là, s’il en était un que l’annonce du retour du deuxième classe Vermot bouleversait, c’était bien le petit Roger, 9 ans passés. Il voulait l’accueillir et l’embrasser, son tonton ! C’est tata Angéline qui lui avait raconté que le Toine s’y entendait en bicyclettes et en moteurs d’avion. Ca tombait bien, Roger voulait devenir aviateur ou bien savant, il adorait se servir de l’équerre et du compas, il ne cessait de tanner Jeanne pour qu’elle lui achetât des biplans en modèles réduits.

A ce moment, Roger était silencieux, comme le groupe qui montait à la Viotte. « Tu te rends compte, pleurnicha Jeanne. Ca fait cinq ans qu’il est parti. Dieu fasse qu’il nous revienne entier…»

Les Vermot et les Chopard, avec le vieil abbé Neyret, n’étaient pas les seuls à se ronger les ongles dans le hall de la gare Viotte. C'étaient des dizaines de Bisontins qui trompaient leur angoisse en se houspillant ; c’était le temps du retour des gueules cassés, des poumons ravagés par le gaz moutarde, des hommes qui ont perdu la tête, des invalides à vie. Quelle était la part du soulagement et de l’angoisse, de la joie de retrouver un être cher et de la peur de ne plus vouloir le recevoir ?

Prévu pour quatorze heures, le A-1.683 n’est toujours pas en vue. Un fantassin qui disait avoir fait Craonne raconte la mort qui rôde, le sifflement des obus, les fèces dans lesquelles tout baigne. Neyret essaie de le faire taire pour qu’il n’effraie pas Roger mais le pauvre diable s’y refuse : les planqués doivent savoir ce que les poilus de France ont enduré. Ils étaient au courant, les civils, que des gosses de vingt ans avaient été fusillés sur ordre de Clemenceau en 1917 parce qu’ils refusaient d’obéir à des officiers morphinomanes ?

Une locomotive apparaît dans l’enfilade des quais. Elle ralentit, s’arrête, puis elle repart. Comme les familles se bousculent, trois gendarmes à cheval les repoussent à coups de cravache pour que personne ne soit happé par les wagons. Les freins crissent, le convoi s’immobilise dans un nuage de poussière et de moucherons.

Le spectacle est insoutenable : visages troués, fronts béants pour moitié, nez et oreilles dévorés par les shrapnels, chairs déchiquetées, jambes amputées, moignons purulents, pauvres culs-de-jatte ; puis c’est la course folle des épouses qui veulent étreindre leur homme, la stupeur de celles qui ne les reconnaissent pas, de celles qui tombent à genoux et qui prient tandis que les plus coriaces chargent leur mari ou leur frère sur leurs épaules et les remmènent à la maison… Par bonheur pour Jeanne, il y a Angéline. Quand elle voit qu’elle va s’évanouir, elle la gifle. C’est l’instant que choisit une voix d’outre-tombe pour demander aux deux femmes de se calmer. Jeanne-Antide s’arrache à l’étreinte de son fils et se jette dans les bras de son frère. Vermot reste planté au milieu du quai comme une stèle. Il a le regard d’un mort. Au cœur des pleurs et des cris, il y a comme un grand silence. Il prend sa sœur dans ses bras et plante ses yeux droit dans les yeux de son neveu...

 

EPISODE DIX-SEPTIEME

15. Le temps court, le passé meurt, l’avenir grandit

Résumé : Revenu de la Grande Guerre, le typographe Antoine Vermot est accueilli par sa sœur et par son neveu sur le quai de la gare Viotte. Roger, le fils de Jeanne Antide, se détache de son père. Jusqu’à ce jour de 1927...

A en juger par la mine que faisaient les Sœurs de la Charité en sonnant à la grille des Chaffangeais sur les hauts de Chaudanne, l’heure était grave : « C’est au sujet de la petite Béatrice. Grâce à Dieu, le Père Dubois est arrivé à temps pour lui donner l’extrême-onction… »

La réaction de Jeanne stupéfia les témoins de la scène : elle marmonna une formule latine, demeura dix secondes immobile et regagna ses appartements en se tapant sur les cuisses ; en désespoir de cause, on appela le Dr Rolland.

Antoine n’eut pas le même genre de réaction. A peine sorti d’une réunion syndicale au 11 de la rue Battant, il brailla qu’une innocente était morte et que c’était la preuve de la non-existence de Dieu. Le bon curé de la Madeleine était intervenu pour que les jeunes militants de la Ligue Catholique ne le mettent en pièces.

Ces années-là, ce genre de rixes ne manquèrent pas, auxquels Antoine et ses camarades de la CGTU participaient volontiers. C’est lors d’une prise de parole publique, le 1er mai 1928, que l’on surprit le « typographe rouge » au bras d’un adolescent de 17 ans. La malchance ayant voulu que la photo prise en cette occasion devînt une carte postale, le bruit courut que le Fils Chaffangeais frayait avec son oncle, un habitué des hourvaris bolcheviks !

Chaffangeais Sr avait appris cela en pleine réunion politique. Rentré chez lui, il avait accusé Jeanne d’encourager leur fils à imiter son Gorguloff de frère, et s'était mis à la frapper. Alerté par les cris, Roger s’était jeté à la gorge du tyran et l’avait bourré de coups pour défendre sa mère. Le petit personnel raconterait que sans l’intervention du Père Neyret, pourtant faible sur ses jambes, Chaffangeais eût été capable de lâcher son danois sur son fils et de le corriger avec son ceinturon.

EPISODE DIX-HUITIEME

16. L’irrépressible passion de Chaffangeais Jr.

Résumé : 1928. La passion du jeune Roger pour la mécanique indispose le financier Chaffangeais qui accuse sa mère et son oncle de le dévoyer. Le jeune homme se rebelle. On ne voit que lui dans les ateliers automobiles et chez les bouquinistes du quartier Battant…

Le prof de mathématique du lycée Victor-Hugo était formel : Le petit Chaffangeais résolvait les intégrales et assimilait les notions les plus complexes avec une désinvolture impressionnante.

L’intérêt de Roger pour les sciences et les techniques ne s’arrêtait pas au Lycée. Dès qu’il avait un instant, il faussait compagnie au majordome que son père avait attaché à ses basques et il se rendait à l’Auto-Garage de chez Thieulin où étaient exposées les dernières réalisations de l’industrie automobile : une SSK Porsche, un Hispano-Suiza et une Bugatti Royale

Dans les garages et dans les ateliers, tout le monde connaissait la passion du fils Chaffangeais pour la mécanique. Quand il revenait de sa gymnastique, Roger allait voir Vuillemin, un coureur qui avait défié Petit-Breton et Garrigou sur le Tour de France et qui n’avait pas son égal pour monter et démonter une bicyclette…

Et s’il devait faire une commission pour Angéline du côté de Battant, il faisait le tour des bouquineries à la recherche des cartes postales qui avaient immortalisé le meeting aérien d’août 1911, posant mille questions sur la puissance développée des moteurs d’avion à M. Delbart, un ingénieur venu de Zürich qui en connaissait un rayon sur le sujet. « Je ne suis pas M. Latécoère ni M. Bloch le Juif ! lui hurlait son père. Je suis un financier français et en tant que tel, je tiens à ce que mon héritier mâle, celui qui est appelé à gérer ma fortune, étudie la comptabilité et la gestion et pourquoi pas le marketing, ce savoir-faire venu d’Amérique dont les milieux d’affaires se gargarisent à Paris ! »

Comme Roger, qui avait le caractère trempé de son oncle, se rebiffait, Chaffangeais Sr. menaçait de l’envoyer étudier à Lyon ou à Clermont-Ferrand, en tout cas loin de son oncle, le bolchevik au couteau entre les dents.

Menace vaine dans la mesure où rien ne pouvait empêcher Roger d’aller retrouver cet oncle à la pommette enfoncée au cours d’une guerre que son pseudo père, l’ami des archevêques, avait passée à préparer sa résistible ascension politique et industrielle.


(LA SUITE AU PROCHAIN NUMERO)

 

EPISODE DIX-NEUVIEME

19. Le retour de l’étranger du parc Micaud

Résumé : 1936. Jeanne a 55 ans. Mère d’une fille morte à l'âge de vingt ans et d’un fils parti étudier à Paris, fâchée avec son frère, délaissée par son mari, plus rien ne rattache Jeanne Antide à la vie si ce ne sont les fantômes de son passé et cet étranger à qui elle s’est donnée dans un parc à 28 ans…

Jeanne faisait des cauchemars où se mêlaient le visage de sa petite Béa en train d’agoniser, le Père Neyret tournant sa langue dans sa bouche d’une manière obscène, ou bien encore son fils Roger, jeune étudiant aux prises avec des Apaches à Paris. Et si ce n’était pas le cas, elle revoyait les visages des pauvres garçons qu’elle avait soignés à l’hôpital des Sourds et Muets pendant la guerre.

Mais un matin de 1936 où Jeanne avait déliré toute la nuit, Angéline eut une idée de génie : Puisque Jeanne n’avait vécu qu’un seul pauvre moment de bonheur de toute sa vie, pourquoi ne pas en reparler sérieusement ? Et si, par exemple, elles tentaient une dernière fois de trouver ce François Rogis ou Royis de Rennes et de Paris ? En effet, comment cela se pouvait-il qu’aucune des 31 cartes qu’elles avaient postées par trois fois, soit 93 envois, ne lui fût parvenue alors qu’elles les avaient adressées à tous les Rogis, les Rouget, les Rougis et les Royer de Rennes et de sa région ? Ca n’était pas normal, à la fin ! Il fallait qu’elles reprissent tout de zéro.

La manœuvre fonctionna, Jeanne sortit de sa stupeur d’un coup. Après tout, était-on sûr que les cartes étaient parties ? Quelqu’un ne les avait-il point jetées au Doubs avant qu’elles n’arrivent à la gare ? Avait-on pensé à mettre une adresse pour les réponses ? Naturellement Angéline laissait monter la tension et répondait à toutes les questions. Elle rappela à son amie qu’elles avaient pensé faire adresser les cartes à son frère, à sa mère et même à la Grosse Simone du bois-debout de la rue Renan, mais qu’elle avait finalement opté pour l’abbé…

Au mot « l’abbé », le sang de Jeanne se retira de son visage : — « Angéline, tu ne trouves pas que l’abbé devient étrange, j’ai parfois l’impression qu’il n’a plus toute sa tête. Je n’ose pas le penser mais… ? »

Les regards des deux femmes se croisèrent et Angéline fut la plus vive.

« Je vois ce que tu veux dire… et je suis ravie que tu n’en rendes enfin compte… »

« Je ne sais pas, moi, mais il aurait pu avoir envie de me préserver, il a peut-être reçu du courrier et… »

Angéline n’est pas du genre à laisser passer une occasion ; elle prie son amie de prendre un magazine et de s’installer dans le salon. Quant à elle, elle va faire un tour rue Renan. Qu’elle ne s’inquiète pas, elle sera bientôt de retour. Depuis son plongeon dans les eaux glacées du Doubs, l’abbé est étrange, il peut s’agir d’un simple oubli.

Angéline dévale les marches du perron et en dépit de ses presque cinquante ans monte sur le vélo de son aînée. Il faut la voir, grande, vive, le jarret nerveux, elle a la grande santé naturelle des montagnons, ce teint vif, ces veinules roses qui excitent les jeunes gens quand ils se courtisent. Elle a déjà franchi le pont de la République, elle évite les encombrements de la rue des Granges et de Granvelle. Arrivé rue Renan, elle tourne la grosse clé que l’abbé lui a confiée quand elle travaillait chez lui. Puis elle gravit les marches trois à trois :

« Monsieur l’Abbé ? fait-elle mezzo voce. Père Neyret, vous êtes là ? »

Comme personne ne répond, Angéline avance à pas comptés dans le couloir de l’entrée. Il n’y a personne dans la cuisine, personne dans les chambres et personne dans la bibliothèque. C’est une opportunité, pense-t-elle en se mettant à ouvrir les tiroirs avec méthode.

Angéline inspecte le moindre recoin depuis un quart d’heure et elle est déçue : Il n’y a rien dans la cuisine, rien dans la salle de lecture, rien dans les tiroirs du secrétaire où travaillaient les curés quand ils étaient de ce monde. " Dernière tentative dans le tiroir de la commode", se dit l’intrigante en tendant l’oreille en direction de la cage d’escalier…

L’instinct de l’amie de Jeanne est sûr : le bout de ses doigts bute sur une boite métallique. On entend des pas dans l’escalier mais elle persiste, elle agrippe la chose et la tire à  elle. Il s’agit d’une boîte à biscuits, une boîte cabossée qu’elle a vue dans les mains de Neyret et qu’il n’ouvrait que dans son intimité.

Angéline sent les battements de son cœur s’accélérer. Le mieux serait de glisser la chose sous sa pèlerine et de l’examiner au calme, mais elle n’ose pas, préférant la vider de sa liasse de plis jaunis, de sa chemise remplie de coupures de journaux… et d’une pile de cartes postales liées entre elle par un fil élastique. La curiosité tenaillée au ventre, elle oublie toute prudence et se jette sur les cartes…

La première carte qui tombe sous la main d’Angéline est datée du 2 décembre 1909, elle représente l’église de Montbrison, est signée : « F. R., placier de champagne à Rennes et à Paris » et dit :

« Chère Dame Cochenille, quel dommage que vous ne m’ayez pas laisser le temps de vous saluer. Soyez certaine que je tiendrai la parole que je n’ai pas eu le temps de vous donner. Même à distance, je veillerai sur vous. Que Dieu vous garde en son affection, et avec vous votre petite Béa à qui je souhaite un prompt... »

Ahurissant ! L’étranger qui avait séduit Jeanne lui promettait de l’aider en cas d’urgence et l’abbé avait gardé cette incroyable nouvelle pour lui !

Mais que disait la deuxième carte…

Angéline n’en saurait rien pour le moment.

Deux sœurs et un abbé aux cheveux blancs sont dans le couloir qui soutiennent Neyret de sorte qu’elle a tout juste le temps de prendre la porte dans leur dos, sa boîte à biscuits sous le bras.

Dans l’état de catatonie où se trouvait l’abbé, il y avait peu de chance qu’il se fût aperçut de sa disparition.

 

EPISODE VINGTIEME

20. Quand les secrets doivent le rester

Résumé : Début 1936. S’étant faufilé chez l’abbé Neyret, Angéline Chopard découvre une douzaine de cartes postales adressées par l’étranger qui a séduit Jeanne Antide. Folle de curiosité, elle jure de découvrir la raison de leur présence dans la boite à biscuits secrète du parrain de Jeanne…

Remise de ses émotions, Angéline arriva aux Chaprais tandis que Jeanne, folle d’angoisse, allait et venait derrière les rideaux du premier étage en essayant de calmer André, le petit dernier de son amie. Ayant pris soin de cacher la boite de biscuit au-dessus d’une armoire de la remise, Angéline veut l’embrasser mais elle la repousse et la questionne illico :

« Alors, qu’est-ce que tu as découvert ? Est-ce qu’il y avait des lettres, est-ce que mon cher François m’a écrit ? »

Angéline se laisse tomber sur le divan tandis que Julienne et Sarah, 25 et 27 ans, épluchent des pommes de terre.

« Eh bien je suis désolé, je n’ai pas eu le temps de fouiller chez l’abbé ; à un poil près, deux bonnes soeurs me surprenaient les mains dans la pot de confiture. »

Jeanne Antide en aurait presque poussé un juron ; elle enfile sa popeline, sa voilette, ses gants et elle se précipite dans les escaliers en jurant. Dès que la voiture de son chauffeur eut disparu du côté de Fontaine-Argent, Angéline force ses grandes filles et son fils à regagner leur chambre et sort la boîte de l’abbé de sa cachette. A la lumière de sa lampe à acétylène, son visage a tout du spectre et de l’apparition.

Angéline avait bien vu. Il y avait dans la boîte : Une liasse de lettres scellées à la cire datant du siècle dernier, probablement des titres de propriété et des contrats ; Une chemise débordante d’articles de journaux ; Et une série de cartes postales plaquées les unes contre les autres par un fil élastique. Ayant fait le tour de la maison pour voir si Andrée ne traînait pas dans l'appartement, elle se mit à inspecter les cartes.

Première constatation, elles représentaient une église, sauf celle qui avait été expédiée depuis Versailles.

La première carte postale était datée du 13 décembre 1909 et avait été postée à Saint-Pierre-de-la-Réunion. La dernière carte du 14 novembre 1933.

Les envois de Rogis étaient au nombre de douze et couvraient une période de vingt-quatre ans.

Deuxième constatation, l’homme de la promenade Micaud pouvait effectivement être un commercial qui se déplaçait d’un bout à l’autre du territoire pour les besoins de son exercice. Les cartes provenaient de la Réunion, de Marseille, de Paris, de Béthune, de Strasbourg, de Versailles, de Lille, de Mulhouse, de Paris et de Béthune à nouveau, enfin de Lyon. Rien d’étonnant à cela, on  pouvait avoir envie de champagne dans tout le pays.

Sans être docteur ès calligraphie, Angéline comprit que « Rogis » ou « Royis » voulait donner une bonne opinion de lui-même. Le bloc de son texte était parfaitement aligné à l’intérieur du cadre imparti par l’administration des Postes. On avait à faire avec un homme soigné, ce qui collait avec ce que disait Jeanne-Antide de lui, son col amidonné, un chapeau-claque et sa montre à gousset.

Toutes les cartes avaient par ailleurs été écrites à l’encre violette et à la plume Sergent-Major, à l’exception de celle expédiée de Versailles qui l’avait été au crayon de papier et dont l’écriture était tremblée.

Angéline était excitée. Ses mains étaient moites. Elle eût fait n’importe quoi pour savoir tout de suite ce que « F. R. » écrivait à Jeanne, mais elle ferma les yeux et retarda ce moment le plus longtemps possible, le désir était un condiment puissant, sa pratique de l’amour le lui avait appris…

« Très chère dame cochenille, disait la carte expédiée de Marseille le 4 février 1911, au nom de notre belle rencontre, veuillez accepter mon amitié, en espérant que votre petite famille est heureuse. En cas de besoin vous pouvez m’écrire en utilisant ma boîte postale. » ;

« Très chère dame cochenille, disait celle envoyée de Paris le 22 mai 1913, j’ai appris pour la naissance, est-ce une autre fille ? Est-ce que votre première enfant va mieux ? Dieu soit avec vous tous. »

« Dame Cochenille, faisait la carte confiée à l’administration des Postes le 3 février 1932, j’ai appris le décès de votre petit ange, cela me renvoie à une période terrible de ma vie, quand nous avons perdu Roger. A ce propos, est-il vrai que vous avez donné son nom à votre fils ? Que dois-je en déduire ? »

Angéline allait remettre les cartes postales dans leur enveloppe verte quand un détail lui sauta aux yeux : Certains des timbres penchaient sur la gauche, d’autres vers la droite ; l’un d’entre eux ayant même été collé tête bêche. Or pour quelle raison un personnage obsessionnel comme Rogis ou Royis ou Royer se fût-il laissé aller à coller ses timbres à la diable ?

C’est là que les mots d’une de ses amies collectionneuses lui revinrent in extenso. Il arrivait que l’on écrivît au dos des timbres et que ce fût le seul moyen de tromper un mari ou d’appeler un ami au secours...

Profitant du silence et de l’obscurité qui s'étaient emparés de sa demeure, Angéline file à la cuisine et pose une bouilloire sur le feu. Quand le timbre de la carte postale, celle qui a été envoyée le 15 novembre 1933 de Béthune, se décolle, elle manque être foudroyée :

« Croyez-moi mon impossible amour, si je le pouvais, je vous aimerais toutes les nuits et je laisserais mon ignoble besogne. Je vous aime comme un fou mais vous ne le saurez probablement jamais. Votre François. »

« Qu’est-ce que tu fais, Maman, lui fait alors André, qui a fait un cauchemar. Qu’est-ce que c’est que toutes ces cartes avec des églises ? C’est mon papa qui m’écrit ? »

« Ce n’est rien, mon fils, va les remettre dans le couloir près de l’armoire. Et ne t’inquiète pas pour ton papa, je te dirai un jour qui il est… »

 

CHAPITRE VINGT ET UNIEME

21. Le calvaire de l’abbé Neyret

Résumé : Angéline fouille dans les tiroirs de l’abbé Neyret où elle trouve une liasse de cartes postales adressées à Jeanne. Curieuse d’en étudier le contenu, elle les emporte chez elle. Tenaillé par les remords et victime d’hallucinations, l’abbé titube jusqu’à ses archives et s’aperçoit de leur disparition…

L’abbé Neyret a passé une nuit épouvantable, une de ces nuits où les fantômes de votre passé vous assiègent et où les remords vous tenaillent : apparition d’incubes, de succubes, créatures diaboliques à corps de femme et à tête de bête,  poitrines de femmes portant des masques… Puis il avait cru entendre du bruit et une femme lui était apparue qui rôdait autour de son lit, lui chuchotant des insanités, le forçant à boire une décoction au goût amer, peut-être la sœur infirmière, après tout.

Au milieu de la nuit, réveillé en sursaut par une rixe dans la rue, l’abbé s’était mis à hurler. C’est sa douce Jeanne qui se dressa devant lui, accompagnée par un homme en redingote aux yeux trop bleus. « Mais que fais-tu là malheureuse », avait-il protesté en vain, se rendant compte qu’aucun son ne sortait de sa gorge.

C’était effrayant. Etait-ce Jeanne ou n’était-ce pas elle ? Toujours est-il que l’apparition s’était transformée en Angéline, elle s’était glissée sous ses draps et avait passé sa main pleine de bagues sur son poitrail en nage, ensuite elle avait caressé amoureusement tout son corps. « Ce n’est rien, mon père, ce n’est rien…. Laissez-vous faire, ce plaisir vous l’avez bien mérité, vous êtes un héros et Dieu n’existe pas… »

A nouveau dressé sur son lit, des frissons lui parcourant l’échine, l’abbé se retint de hurler au secours, convaincu qu’il était d’avoir rêvé. C’est à cet instant que son sang ne fit qu’un tour : Et s’il avait été drogué, et si ç’avait bien été Jeanne et Angéline, et si elles avaient découvert la preuve de sa trahison ?

L’abbé reprit son souffle à grand-peine. Ses bronches sifflaient, de la sueur coulait de chaque côté de ses tempes. De toutes les forces qui lui restaient, il prit ensuite appui sur le montant de son lit, se courba pour enfiler ses pantoufles, s’agrippa aux tentures, posa ses mains à plats sur le marbre de la cheminée, empoigna sa canne et manqua glisser sur le parquet. Un peu plus tard, quand Neyret comprit que sa boite de biscuits avait disparu du tiroir où il la conservait comme une sainte relique, il repoussa les monstres qui le prenaient toutes les nuits en chasse et il enfila sa soutane et une lourde pèlerine.

Dehors, le ciel était noir comme l’abîme et la boucle était enchâssée dans un cercueil de brouillard givrant qui donnait aux murs de comblanchien et aux jalousies des allures d’eau-forte. Quelle heure pouvait-il être, en fait ? Trois heures, quatre heures du matin ? Combien de temps allait-il lui falloir pour atteindre l’hôtel particulier des Chaffangeais dans l’état où il se trouvait : une demi-heure, une heure ? Aurait-il la force d’y parvenir : la pente était raide, impossible de prendre un raccourci à travers champs.

Les visions de l’abbé le rattrapèrent du côté de Chamars, il haletait, il hoquetait et la bise glacée fouettait ses flancs et dévastait les poumons. Plus vite, vieille carcasse, plus vite, vieille haridelle, s’exhortait-il, en espérant qu’il arriverait auprès de sa filleule avant qu’elle eut  compris le mal qu’il lui avait fait toutes ces années.

L’abbé avait atteint le milieu du grand pont, le cœur dans la bouche, une barre au milieu des poumons. Il n’avait pas le choix, il fallait qu’il s’explique avant qu’elle ne découvre le contenu de sa boite à biscuits et qu’elle ne le maudît à jamais…

Les forces manquèrent à l’abbé au pied de la colline de Chaudanne. Un tacot s’arrêta pour lui demander s’il avait besoin d’aide, mais il trouva la force de faire bonne figure, que le brave chauffeur ne s’inquiète pas, il était en train d’expier une faute et Dieu était avec lui.

Comme il prenait à gauche, l’abbé, qui se vidait de sa pauvre énergie, sentit ses jambes durcir. De l’acide gastrique lui remontait par la trachée, son estomac le lançait et un point lui déchirait le foie à grands coups de dague brûlante.

L’abbé était un guerrier. Son calvaire le grandissait. Le Christ était en lui. Aussi trouva-t-il l’énergie de lever la tête. Le fort de Chaudanne était là haut qui le narguait et non loin du Fort, la forte grille derrière laquelle Jeanne dormait probablement.

Quand l’abbé arriva au bout de son calvaire, il trouva hélas porte close. A en juger de la rouille qui dévorait l’énorme serrure, l’endroit n’était plus habité depuis un moment. Glacé, le cœur prêt à bondir en dehors de sa bouche, l’abbé comprit alors que le sort en était jeté et que rien ni personne ne pourrait empêcher que sa trahison fût connue. Car il devait à présent le reconnaître. C’est par jalousie qu’il avait dissimulé les cartes du diabolique séducteur qui avait perverti sa princesse. Ayant poussé un hurlement de loup à l’agonie, il se laissa glisser le long de la grille et attendit que la mort vînt le prendre. Rien ne s’opposa dès lors à ce que le destin de Jeanne Antide se dénouât naturellement.

 

CHAPITRE VINGT-DEUXIEME

22. L’enveloppe verte

Résumé : Angéline vient de découvrir que l’abbé Neyret a dissimulé les cartes que l’amant de Jeanne lui a envoyées pendant plus de vingt ans. Angeline rapporte les pièces à conviction chez elle pour voir plus clair. S’étant rendu compte de leur disparition, l’abbé agonise en essayant de prévenir lui-même sa filleule et de se faire pardonner d’elle. Trop tard, il rend son âme à Dieu...

Quand Jeanne Antide arrive aux Chaprais le lendemain matin, elle surprend le petit André qui disparaît à l’autre bout de la maison de sa mère comme s’il faisait tout pour l’éviter. Surprise de trouver la porte ouverte, elle appelle Angéline en vain et monte au premier où elle se sert une tasse de thé, la maison de celle-ci étant un peu sa deuxième demeure.

Une dizaine de minutes, une demi-heure passent et Jeanne-Antide s’ennuie ferme. Aussi fouille-t-elle dans le salon à la recherche de lecture mais elle y renonce tant on lit de sales choses dans les magazines de l’époque.

Jeanne va se réinstaller dans le sofa quand son regard est attiré par une boite de biscuits, du type de ceux qu’on utilisait pour ranger le courrier ou les recettes de cuisine à Valdahon ou à Orchamps-Vennes. Angéline l’a probablement oublié la veille et elle a oublié de la retirer de la table de la cuisine.

Jeanne Antide ouvre un placard et s’apprête à ranger la boîte sur un des rayons quand ses doigts se mettent à trembler ; la cause suit l’effet : La boîte lui échappe et son contenu - du courrier, des articles de journaux et des cartes postales - se répand sur le carrelage de la cuisine.

Ce qui attire l’attention de Jeanne, ce sont les églises sur les cartes postales ; elle connaît Angéline et voit mal un de ses amants lui en envoyer une telle collection.

Jeanne est bien élevée, jamais elle ne se permettrait de lire le courrier de son amie, seulement voilà, elle a un pressentiment, elle a déjà vu cette boite de biscuits et elle veut en avoir le cœur net.

Jeanne peste contre sa mauvaise vue. Où sont passées ses lunettes? A l’aveuglette, elle se saisit d’une carte représentant la cathédrale de Reims et la retourne. Les lettres dansent entre les lignes et elle n’y comprend rien.

Jeanne fait le tour de l’appartement et finit par trouver ses lunettes sur la table de la salle à manger. C’est indiscret, mais voyons voir ce que ça dit…

« Dame Cochenille, je viens encore d’accomplir ma besogne, il ne se passe plus un jour sans que je me maudisse en pensant à notre rencontre. Hélas, je ne peux rien faire pour racheter ma faute. François R. »

Dame Cochenille ? Qu’est-ce que cela signifie ? Angéline aurait une robe rouge du même modèle que la sienne ?

« Dame Cochenille, pardonnez-moi d’avoir oublié de souhaiter un bon anniversaire à votre petit Roger. Comme le choix du prénom de votre fils me touche. Moi ? Toujours à charger mon sinistre matériel et à faire ce que les autres ne veulent pas faire. »

« Votre petit Roger ? » « Mon sinistre matériel ? »

« Croyez-moi mon impossible amour, si je le pouvais, je vous aimerais toutes les nuits et quitterais mon ignoble besogne. Je vous aime comme un fou. Votre François. »

Jeanne retient son souffle, ce que son cerveau a entendu, sa conscience refuse de l’admettre. Et pourtant il n’y a pas aucun doute : C’est à elle qu’on s’adresse et François, son époux d’un jour, ne l’a jamais oublié, il n’a jamais cessé de lui écrire, la faisant surveiller au cas où elle aurait été dans le besoin. Quelle belle âme ! Quelle noblesse !

Jeanne essaie de se reprendre. Après avoir relu chacune des cartes et avoir étudié leur provenance : la Réunion, Marseille, Paris, Strasbourg, Nancy, Béthune…, elle défait la cordelette qui relie quelques chemises et les coupures de journaux qu’elles contiennent. C’est au moment où elle en prend connaissance qu’elle sent une main glacée naître dans son ventre et qu'elle empoigne son cœur de l’intérieur…

Pour quelle raison, le propriétaire de la boite à biscuits a-t-il conservé des lettres qui ne le concernait pas ? Quel était le lien entre les cartes postales émises par le beau François et les articles de journaux qui parlaient de l’exécution de Königstein, dit « Ravachol » ; celle de l’anarchiste Auguste Vaillant ; de Vacher, « l’Eventreur français » ; de Caserio, l’assassin de Sadi Carnot, ceux de Gorguloff et de Soleilland en 1906 ?

Les doigts de Jeanne se mettent alors à trembler. Comme un alambic, sa mémoire lui renvoie l’effroyable visage des « Chauffeurs de Valence », le faciès moricaud de Simicountaza et de son complice réunionnais, la physionomie lugubre de Giuseppe Rosa, de Raymond la Science ; de Frintz et de Luntz de Strasbourg, de Joseph Lagarde, des Cagoulards de Lille, d’Alphonse Lemaire, exécuté un 14 octobre à Béthune...

Mais enfin, pourquoi ces visages… Qui donc lui avait raconté des choses sur une exécution qui avait eu lieu devant la prison de Besançon ? En 1881, semble-t-il. La personne en question en avait été horrifiée et le carnage de ses malheureux l’avait incité…

Mais oui, c'était bien sûr, l'abbé un jour qu'ils épluchaient les pommes de terre avec le Père Müller ! Ca l’avait marqué, parce qu’elle avait été surprise par le cynisme de l’un et de l’autre, par leurs plaisanteries macabres sur le bruit d’une tête quand elle roule dans la sciure, et sur cette fois où la tête du supplicié avant été coupée de travers…

Jeanne appuie sa main sur le dossier des chaises de la cuisine pour regagner le salon. A qui appartient la boîte de biscuits ? Comment est-elle arrivée aux Chaprais ? Qui s’est permis de la lui dissimuler et avec elle les cartes postales que son amant lui avait adressées. La fidèle Angéline ? Ca n'était pas possible. Elle l’avait sauvée plusieurs fois du suicide, elle l’avait réconfortée, elle avait pris ses enfants en main…

Jeanne n’eut pas le temps de penser à l’abbé Neyret. Une bouilloire était sur le feu qui sifflait et menaçait d’exploser faute de liquide à bouillir. Terrorisée, Jeanne titube jusqu’à la cuisine, coupe le gaz et découvre une carte postale au timbre décollé qui traîne au milieu de la nappe. Ca ne devait pas être une carte ayant appartenu à la boîte de biscuits puisqu’elle ne représentait pas une église mais la place des jugements de Versailles. Jeanne tremble des pieds à la tête, elle se saisit de la chose... Et en la retournant, voit que la carte était datée du 25 février 1922, une date restée empreinte dans sa mémoire sans qu’elle pût se rappeler pourquoi.

Le temps s’arrête dès lors. Jeanne ne sait pas encore mais elle sent. Elle manie la carte en tremblant, hésite à nouveau, puis elle se décide : elle décolle le timbre et elle parcourt le message qu'on y a dissimulé en pleurant... Cela disait, dans une écriture tremblée et enfantine : « Mon amour éphémère, j’ignore si tu liras un jour ce message mais je viens de faire passer ce monstre de Landru de vie à trépas. Dieu fasse qu’on me pardonne la manière dont je nourris ma famille… »

Jeanne-Antide Vermot fut alors prise par un vertige. L'homme au complet de velours qui lui avait fait connaître le plaisir était celui par qui La Veuve avait frappé 496 fois !

Celui qui avait commencé sa carrière en tranchant le cou des Algériens, c’est-à-dire Anatole Deibler, l’exécuteur de la République, le bourreau le plus célèbre de France avec les Samson !

Jeanne revoit sa rencontre avec Deibler, elle sent courir ses mains sur sa peau, elle le sent en elle. Elle comprend qu’elle a été l’otage d’un assassin stipendié et la mère inconnue de son enfant.

S’ensuit un coup de gong dans sa tête.

Le bruit sec de l’épouvantable tranchant qui s’abat sur son cou, le sang qui gicle de sa tête décollée de guingois, une impression de se vider par le bas et l’impression de s’affaler dans un panier rempli de sciure…

La suite va de soi : Jeanne résiste un instant mais elle vacille, ses jambes cèdent et son crâne s’en va percuter un angle de la commode au ralenti.

Dans la paume de sa main, Angéline, puis l’inspecteur trouveront un rectangle de trois couches de carton bouilli, pesant trois grammes, qui représente la place de Justice de la ville de Versailles.

« L’histoire qui suit est réelle plus que réelle,

puisqu’elle a été imaginée dans le respect des sources et des archives. »

Mario Morisi, le 3 septembre 2012

 

L'EPILOGUE DE LA PREMIERE SAISON...

La victime étant la femme d’un homme politique influent, une enquête fut diligentée pour savoir si l’on devait écarter l’hypothèse de la conspiration et de l’assassinat.

Elle ne donna rien : la dame était bien morte foudroyée par une émotion dont elle seule et peut-être sa famille détenaient le secret.

Le jour des obsèques, Angéline et ses enfants pleurèrent tant et plus et racontèrent que Jeanne-Antide était une sainte malchanceuse que son créateur avait mis à l’épreuve.

Antoine-Pierre dit le Toine se rendit bien aux obsèques, mais certains se demandèrent s’il se rendait compte qu’on enterrait sa sœur. Comme il faisait peur à tout le monde avec sa pom- mette enfoncée et ses grognements, Angéline et ses filles lui tinrent la main pendant la messe.

Accepté à l’Ecole d’Aéronautique de Paris, Roger Chaffangeais s’était occupé des obsèques de sa mère en lieu et place de son père qui était retenu à l’Assemblée nationale où l’on votait pour ou contre un gouvernement de Front populaire.

Lors du banquet funéraire, lorsqu’Angéline raconta à Roger Chaffangeais ce qui s’était passé à Micaud, ce dernier éclata d’un rire retentisssant : ne pas être le fils de son salaud de père tenait de la bénédiction...

Angéline n’alla pas plus loin dans ses révélations. Que le jeune homme fût le fils naturel d’un bourreau ne rapportait rien à personne.

Elle ne dit rien non plus du rôle que l’abbé Neyret avait joué dans la vie et dans la mort de Jeanne-Antide Vermot. La Providence ayant tenu à ce qu’ils fussent enterrés l’un près de l’autre, le parrain allait avoir toute l’éternité pour solliciter son pardon.

Et s’il devait échouer à trouver les mots justes, nul doute que la vraie Jeanne-Antide, Jeanne-Antide Thouret, ca-nonisée par le pape deux ans plus tôt, saurait attendrir le cœur de sa malheureuse filleule.

 

Quant aux survivants : Pierre Antoine, Angéline, ses enfants, mais surtout Roger Chaffangeais Jr et son père, il y a fort à parier qu'ils feront un jour leur réapparition. Tel est la loi des bons vieux feuilletons...

 

FIN

 

REMONTER EN HAUT DE L'ARTICLE

Et bientôt en cadeau, le supplément gratuit distribué à tous les visiteurs de l'expo de cartes postales anciennes du Musée du Temps (30 octobre 2012-19  mai 2013),

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