Les Baskets d'Euridipe

Vertiges-Carrere (1987)

Dissimulés sous la Butte Montmartre depuis cinq mille ans, le peuple de la reine Géronta est contraint de remonter à l'air libre du XXe siècle. Quelques humains tentent d'aider ces pauvres créatures naines à échapper aux pièges que le capitalisme et la méchanceté des hommes leur réservent...


 

Duteurtre, Morisi, Franquet : vive le culot !

" (...) Culottés, Mario Morisi et Guy Franquet le sont encore plus. Avant d’écrire leur roman, Les Baskets d’Euripide, ces deux lascars n’ont pas hésité à constituer un “capital esthétique” et à le vendre, sous forme d’actions de 100 francs chacune, à plusieurs annonceurs. En échange, Morisi et Franquet ont intégré les noms ou les produits de leurs actionnaires à leur fiction. Résultat : Canal Plus, L’Événement du jeudi, un cabinet de publicité (Plan Créatif), Radio Décibels, les parfums Sparf, la municipalité de Besançon, les éditions Vertiges et Carrere, des artistes, des bouchers, des bistrotiers, ont acheté des parts de ce roman afin d’y figurer en bonne place. C’eût été, soyons franc, une formidable escroquerie si, précisément, Morisi et Franquet n’avaient d’une part, une sacrée dose d’humour, d’autre part, un joli brin de plume. Pour arriver à glisser ici et là leurs innombrables annonceurs, les deux compères ont en effet imaginé une histoire à dormir debout. Celle d’un peuple de gnomes qui vit depuis des siècles sous la butte Montmartre, parmi des trésors artistiques qui témoignent de l’évolution de l’humanité, rien que ça, mais que la moisissure et la nitre forcent à sortir au grand jour.

Parqués en Franche-Comté, nos chers lilliputiens vont connaître des aventures tantôt drolatiques, tantôt dramatiques.Mélange très astucieux de conte fantastique, de roman policier, de bande dessinée, "Les Baskets d’Euripide", se lit avec un plaisir étonné auquel contribue la malicieuse répartition de clins d’yeux publicitaires. A propos, cher Benoît Duteurtre, pourquoi n’avez vous pas pensé à demander à La Vache qui rit, au Beurre d’Isigny ou aux Boucheries Bernard, de sponsoriser votre roman laitier ?”

Jérôme Garcin dans “Le Provençal”, du 24 mai 1987 

 TROIS AMUSE-BOUCHE

Un trou béant – (Les Baskets d’Euripide, p. 11)

« Les yeux braqués sur le trou qui éventrait encore la Butte, l’invité, un éditeur de la rue Pierre Lescot, ne pouvait s’empêcher de rêver. Etait-il possible que cette histoire ait vraiment eu lieu et que toute une population se soit passionnée pour une souveraine de cinq mille ans et une escouade de créatures fantasmagoriques ? C’était dur à avaler. Pourtant, il n’y avait aucun doute : le trou était là, à ses pieds, une excavation boueuse dont la pluie printanière avait fait un cloaque… »

La Nettoyeuse est morte - Les Baskets d’Euripide, p. 15

« Il y avait un siècle que personne n’était mort dans la Grotte. Et les nains frissonnaient en contemplant le cadavre de la Nettoyeuse. Ils étaient quatre. Quatre nabots d’un mètre à peine. Un courant d’air glacé s’insinuait dans le boyau et, pour lui échapper, ils se plaquaient à la paroi maculée de salpêtre. Le plus jeune, celui qui avait découvert le corps, déglutit pour dénouer sa gorge figée par l’émotion et abandonna malgré lui un rot. Les trois autres le vrillèrent d’un regard indigné et l’un d’eux lui flanqua une taloche. Dans un moment pareil, il aurait pu se retenir, non ? »

« Ecce Phédon ! » - Les Baskets d’Euripide, p. 94

 « Les photographes empoignèrent leurs appareils, les cameramen firent le point une dernière fois, les ambulances, les CRS, les officiels tendirent leur cou vers le trou. Un long frémissement parcourut la foule, qui gronda d’impatience fébrile. Les chefs d’équipes levèrent les bras vers les tireurs de cordes alignés sur les escaliers. Les tireurs se baissèrent d’un même mouvement pour ramasser les filins. Ils effectuèrent une première traction, sans hâte, les reins ployés. Le flux et le reflux des tireurs s’amplifiait, gagnait en rapidité. On eût dit la rythmique d’un chiourme pourchassant une galère ennemie. Brusquement, la corde tendue à l’extrême résista. Elle était presque à bout de course. Le premier chargement approchait la surface. Un silence se fit, total, tendu, parfait. Une légère traction encore. Et le crâne de Phédon fit son apparition. Un hurlement jaillit de centaine de milliers de poitrines. Il déchira les nuages. Des hommes, des femmes joignaient leurs mains. Les tireurs s’étaient figés et, au ras du sol,, la tête parcheminée de notre scribe avait l’air d’un melon oublié sur sa couche. La foule protesta, conspua les tireurs qui firent un dernier effort.

Et Phédon sortit de terre dans sa gloire, tel Vénus émergeant de l’Océan. Lazare désertant son tombeau, la Vierge Marie apparaissant à Lourde. Un jeune prêtre tomba à genoux et hurla : « Nous sommes tous des Bernadette Soubirous ! »

Jamais sans doute ces hommes, ces femmes n’avaient été si proches. On eût cru voir le ciel se déchirer et libérer des angelots soufflant dans leurs trompettes. Un vent de légende tourbillonnait sur Montmartre… »

Montmartre-sur-Doubs - Les Baskets d’Euripide, p. 164

« Il était 22 heures et les deux chercheurs avaient changé d’attitude avec une promptitude inouïe. La ville, noyée dans la brume automnale, avait l’air d’un vaisseau dont la ligne de flottaison arrivait sous les toits. Ballotté par la houle de l’alcool. Phédon voyait surgir des gargouilles et des tritons. D’Albussac lui dit même que la Boucle était sous placée sous le signe du Silure.

Ils passèrent devant la Grand Séminaire qui avait hébergé Julien Sorel, dépassèrent le célèbre Café de l’Université, autrefois Café du Siècle et arrivèrent à l’angle de la rue Lecourbe où une Jeanne d’Arc rongée par la mousse montait la garde.

— Nous y sommes, Maître, pas de bruit !

Phédon fut frappé par la métamorphose de ses cicérones. Lorsque la porte du laboratoire s’ouvrit, le scribe de Géronta eut le sentiment d’être happé. La Boucle était d’évidence un poulpe qui serrait le col des intrus sous le regard ironique de ses collines mamelues. Et puis il y avait le souvenir tout frais de ces toits asymétriques — chaos ordonné à la diable par l’enchevêtrement des passés —, ces cheminées, tentacules pulmonaires à la recherche d’oxygène, périscopes articulés pour la combustion animale de la cité. « Miel et bran, gémit Phédon ultérieurement, le lien avec la Grotte est trop évident. C’est Besac sur Butte et Montmartre sur Doubs. Le moule est parfait, l’un emboîte l’autre ! »

— Eh bien l’ami, nous allons voir ce que nous pouvons faire (La voix de D’Albussac s’était altérée, il n’avait plus l’air d’un poulbot sarcastique). D’abord, faisons le tour de nos petites merveilles.

Phédon suivit ses deux hôtes dans les pièces encombrées de machines étranges, d’écrans, de claviers couverts de signes cabalistiques et de rouleaux vomisseurs de papier imprimé. Il en était estourdi, ébaubi, baba. »

Ce livre, paru il y a 23 ans, est encore disponible en-ligne, ou chez l'auteur. Si vous voulez vous procurez ce collector, faites "contact" et commandez-le.