« ON NE LAISSE PLUS LA BRIDE SUR LE COU AUX BOUFFONS

ON LEUR DONNE DES COUPS DE BÂTON. "

Lounès TAZAÏRT

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la photo est de Thierry Lahalle

 

" PROPEDEUTIQUE POUR UN EFFACEMENT"

Pierre PECOUD


Au cœur de l’agape qu’il a fomentée, un soir de vernissage dans son atelier de Saint-Etienne, mon ami feu le peintre Pierre Pécoud tend son index sous le nez d’un visiteur affairé à déglutir un toast : — “Quand vous regardez ce qui pend aux murs, vous diriez qu’il se passe quelque chose... ?” — De fait, que se passe-t-il depuis la nuit où  Pécoud a dépècé ses “chasubles”, qu’il les a démantèlées, qu’il les éparpille et les enkyste entre son zéro et l’Infini ? Je suis heureux et ému d'exhumer ce texte paru à sa demande dans son dernier catalogue... Je pense bien à toi, vieux brigand, et je revois sans peine ton regard trop bleu et un certain sourire sous ta moustache...

Entre deux néants, la jute

Foi de géologue, les couches premières gisent sous les couches plus récentes, de l’hercynien vers le jurassique, du primaire vers le quaternaire. De même l’enfance précède l’âge mur et le troisième âge. Et l’apprentissage conditionne la maîtrise. De sorte que si l’on gratte une toile quelconque, l’ongle recueille les pigments déposés en dernier lieu pour remonter le temps jusqu’au canevas. Idem pour Pécoud. Griffe-t-on, racle-t-on la surface de ses bâches que l’on y recueille du sable, de la poussière, du tissu, un florilège de résidus et de matières organiques qui ravirait un expert en police scientifique.

À la différence que le passé, chez Pécoud, se situe également, et surtout, en-deçà — du côté du voyeur — et par-delà — dans un auparavant mystique indicible et/ou absurde.

“En-deçà”, parce qu’entre celui qui regarde une de ses désormais fameuses chasuble — encollée, marouflée, usinée, poncée, mâchurée, ensablée... — et le matériau qui la constitue au moment où le regard se pose sur elle, s’interpose un processus, tout son travail d’égoutier, d’équarisseur, de gandou, comme le baptisa un ami critique en 1993. C’est une sarabande de chaises et de vieux tiroirs, de morceaux de verre et de débris qui hante cet intervalle entre l’œil et la bâche.

“En deçà” : cet espace fantomatique

Mais “par delà”, autre part, derrière le sac de farine ou la bâche empesée : le souffle éteint d’un vent sacerdotal, un écho de l’Esprit — certains le pensaient divin — qui consacrait naguère ce matériau chargé de symbole aujourd’hui abandonné aux mains des antiquaires.

C’est pourquoi nous pensons que Pierre Pécoud — appelons-le P.P. — interpose ses petits-enfants entre nous et le néant, un cynisme grec à la lippe.


Les prédestinations de l’usure

Mais pourquoi ces maudites chasubles ?

Le hasard, l’épuisement d’un stock constitué par hasard ?

La volonté de désacraliser, un instinct blasphématoire ?

La chasuble ne fut pas toujours ecclésiastique.

Les Grecs et les Romains la portaient et on lui trouva des noms qui faisaient d’elle une petite maison (“casulae” ou “casubulae”) ou une planète (“planeta”), tant cette pièce d’étoffe ronde percée en son milieu tournait autour du cou de son occupant.

Qu’est-ce qu’une chasuble, alors, cette “robe” baptisée d’“innocence” par l’Église et chargée par elle des valeurs de “pureté” et de “charité” ?

Quelle est la nature de cet habit sacerdotal porté en surplis par les diacres le jour de leur ordination, pour signifier que la charité envers Dieu et envers les hommes est la valeur cardinale, celle qui surpasse toutes les autres ?

Puis le temps, cet ingénieur, épura ses formes et en fit un vêtement stylisé, un scapulaire, “joug” porté par les prêtres pour rappeler le sacrifice de Dieu et le fardeau assumé par Jésus, son Fils.

De façon que les ornements baroques disparurent, s’estompèrent et que la chasuble fut associée aux célébrations du Calvaire.

Sacrée chasuble qui, avant même que Pécoud n’en accomplît le triple dépeçage, pesait son poids de mortification.

Pour une liturgie de ponceuse

On entendrait monter l’accusation d’iconoclasme des catacombes.

Comment un homme sain d’esprit peut-il passer son temps à mutiler des “planètes”, à réduire en poussière la Sainte Trinité de la Largeur, de la Hauteur et de la Profondeur, écrasant la Maison de Dieu et ceux qui l’habitent dans un microcosme de compressions encollées ? Quand il ne s’en prend pas au “Joug de Dieu” lui-même et n’éponge les jus de sa soi-disant pureté et les charités qu’on est censé lui devoir ?

Pécoud s’en moque, il n’en est pas là.

Il découd, démonte, disloque, il trie, usine, repasse, il ponce, aplatit, saupoudre, humecte, il éponge, ensable, avilit, adore, enchâsse et le Temps, et le Monde !

Car la charité — vent homicide — ne tient grâce à ses yeux d’astigmate cruel et gourmand, fils involontaire de Breughel et de Pasolini.

Une fois la chasuble réduite en peau de chagrin par ses mains, le raisin de sa chair vidé de sa substance et de son résiné, désacralisée, adonnée aux vulgarités d’un siècle “humain plus qu’humain”, le gandou, l’artisan obstiné et lubrique, ivre de sa modestie, exerce sur elle une domination de tous les instants, la contraignant au silice, au crin et à une grande variété d’olisbos. Le tout ressassé en un planisphère ventru : burette, calice, verre à dégustation, testicule plate en étui de violon, coque aplanie ou coquille de noix figée.

Mais la Croix ? Qu’en est-il de la Croix sur la chasuble, de la Croix sur la planète et dans les âmes ?

Elle résiste. Elle en a déjà vaincu, des hérésies, des iconoclasmes ; de toutes ces tentatives d’usure et d’effacement.

La Croix !

Intersection de l’abscisse et de l’ordonnée.

Assemblage mensonger de la ligne de fuite et de l’horizon.

Croisée des chemins et des destins. Symbole de Crise.

Architectonie minimale de l’Animal vertical paralysé et désirant.

Goniométrie.

Visée de la mire vers la cible.

Quelle cible ?

Une crucifixion en bran

À ce point, les amis et les femmes du gandou, paillards éthyliques et égéries en messes roses se demandent si ses chasubles séculaires n’auraient pas de plus païennes connotations.

À usiner, à meuler, à limer tant de matière et d’esprit — une maison, une planète, le Joug de Dieu, des couilles.... —  la chair vit forcément un calvaire, une "via crucis" en bran.

D’où ces bourrelets, ces panses, ces manières de génitoires — sens dessus dessous, et c’est une nouveauté  — ces rouges maculés, marrons, ces érythèmes, ces déjections entre chair écrasée et vin de messe répandu sur son étole de neige par un prêtre incontinent, suppurant des burettes et — si l’on y pense en sybarite — les seins ne sont-ils pas aux bourses ce que le clitoris est à la verge ?

Ou bien encore ce cristal ventru où l’on déguste les liqueurs et le calice jusqu’hallali.

Tout cela réduit, poncé aux frontières de l’effacement, adonné au temps de la répétition, au presque-bégaiement de l’artisan dont l’intention vise à la métabolisation des gestes par la réitération humble de son ouvrage et dans la révélation du génie génétique des matières qu’il travaille.

Cela dressé en toute indifférence contre Dieu et le Monde.

Dans un silence de champ de bataille où gisent mille dépouilles, toutes semblables, toutes inexorablement différentes.

Le tout brossé sans transcendance ni sublimation.

Jusqu’à la calligraphie, jusqu’à l’enfance du concept.

Des taches en bas-relief, sur un sommier

Nous disions tout à l’heure que P.P. concoctait ses croûtes, ses plis — par coagulation — entre deux infinis, entre deux formes de néant, et que ses chasubles restaient suspendues — ballade des pendus ? — entre le voyeur et un autre part figé.

Mais si le passé le plus tangible se situe de notre côté, du côté du voyeur non encore digéré par l’Encou Pécoud, d’où peut bien souffler le vent qui gonfle ses chasubles à plat, ses planètes planisphères, ces burnes et calices meulés dans la  poussière du temps ?

Qu’y a-t-il de l’autre côté des Croix, à l’envers des bâches et de la jute, de l’autre côté du canevas cendré et des sacs de farine ?

P.P. L’Encou n’essaie-t-il pas — à la dérobée — de nous convaincre que tout est écrasement dans la poussière et dans la colle à bois, broiement de nos corps perdus entre le rien et un autre rien, cernés par de la coulure, déterminé par le jeu aléatoire de la chimie et de nos rêves, de l’illusion et de la géométrie dans l’espèce ?

Éternel recommencement des mêmes formes dans la même matière, du même esprit abstrait dans les alambics ridicules de la morale, ne serions-nous que des chasubles ciblées — Ubu ? —, granulage du carbone, des cartes de France éjaculées puis abandonnées sur un sommier , pissat giclé au fil à niveau ?

Tamponner Dieu jusqu’à la bâche

“Il faudrait acheter toutes mes bâches d’un coup.”

Pécoud ne le dit pas, mais il est cinéaste.

Un cinéaste photographe, paresseux, malicieux qui nous donnerait à voir une série de plans sans le plan de montage, qui nous intimerait de reconstituer les séquences sans lui et de nous jouer son propre film.

Car devant les chasubles du Père P. P., tout dépendra de vos déambulations.

Fermer les yeux, oublier tout, rebrousser chemin vers l’entrée.

Se laisser porter par nos désordres.

Le montage vous appartient.

Non ! Pas forcément le choix, pas forcément la chronologie ni la hiérarchie !

Revisiter ces chasubles génitoires, restaurer les Santamaria figées, rechausser ces galions Vasco de Gama, ces calices, ces burettes enchevêtrées.

Rien devant, rien derrière.

Le désordre et les ordres secrets que nous portons nous tiendront lieu de rétroprojecteur. Diaporama, kaléidoscope, slow motion, rewind, stroboscope, à nous de voir !

En attendant la prochaine étape, figure muette déjà nichée dans les autres, qui sera un glissement ultérieur vers l’Amenuisement, vers l’Effacement de la Croix et des cendres, jusqu’à la Bâche.

Sans doute ne restera-t-il alors que l’absence du sang qui en a coulé.

Et l’émerveillement du presque rien ou du tout petit peu.

Celui qu’on trouve près des tombes, depuis les Origines. »

Texte de Mario Morisi, Sampans, le 5 janvier 2004. Paru dans le catalogue de feur Pierre Pécoud, Gandou défunt...


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